ARTICLE Le
cancer du sein (35 000 nouveaux cas par an) n'est pas une tumeur de la femme
en âge de procréer, l'âge médian se situant après
la ménopause : cela dit, 10 % des patientes ont moins de 40 ans et
3 % moins de 35 ans ; environ 3 500 femmes de moins de 40 ans seraient chaque
année en France atteintes d'un cancer du sein. L'âge de la
première grossesse tendant à s'allonger, l'association simultanée
cancer du sein et grossesse est, certes rare, mais non exceptionnelle, et
un certain nombre de patientes ayant été traitées pour
un cancer du sein peuvent être désireuses d'une grossesse ultérieure,
surtout si elles n'ont pas eu d'enfant préalablement. Il est important
que les médecins puissent au mieux les conseiller, afin qu'une thérapeutique
appropriée soit effectuée, respectant la patiente, sa maladie,
si possible cette grossesse et que, si celle-ci doit survenir, elle soit
désirée.
Grossesse associée à un cancer du sein ou grossesse succédant
à un cancer du sein sont deux situations différentes dans
leur pronostic et dans les attitudes qu'elles justifient.
Cancer du sein diagnostiqué pendant la
grossesse
Le cancer du sein est la tumeur la plus fréquente de la femme
enceinte [1] : 1 cas pour 2 à 3 000 grossesses environ, 1 à
2 % des cancers du sein. Il est ainsi possible d'estimer entre 350 et
750 environ par an en France le nombre de femmes enceintes présentant
un cancer du sein pendant leur grossesse : l'âge moyen de ces femmes
dans les différentes séries de la littérature est
de 34 ans. Ces chiffres sont très approximatifs et la création
d'un registre spécifique sur le territoire français serait
d'autant plus utile que la moyenne d'âge des femmes à l'accouchement
ne cesse d'augmenter.
C'est un cancer de diagnostic difficile, du fait de l'dème
mammaire : 50 à 80 % des cas se révèlent à
un stade d'extension ganglionnaire ; dans la série de Ribeiro et
al. [2] qui concerne 121 patientes, 25 % sont de stade I, 44 % de
stade II et 24 % de stade III. Il existe manifestement un fréquent
retard du diagnostic (5 mois en moyenne), expliquant la fréquence
des stades avancés ; cela est en partie lié à la
crainte d'effectuer des examens complémentaires, notamment radiologiques
pendant cette période ; en fait, la mammographie, qui délivre
en moyenne 10 mGy par incidence [1], peut être effectuée
pendant la grossesse avec une protection abdominale : le risque d'irradiation
délivrée au ftus est minime, voire nul ; son interprétation
est souvent difficile du fait de la densité mammaire et elle doit
être couplée à une échographie ; il ne faut
pas hésiter à effectuer une ponction, voire une biopsie
à l'aiguille. En revanche, le scanner et la scintigraphie osseuse,
qui pourraient être nécessaires au bilan d'extension, doivent,
du fait de l'irradiation, être évités.
Dans la littérature [1], il s'agit souvent de cancers évolutifs,
de grade histologique élevé (grade III) sur les biopsies
et les récepteurs hormonaux sont négatifs dans 70 % des
cas environ ; contrairement aux idées reçues, les cancers
inflammatoires ne semblent pas plus fréquents pendant la grossesse
qu'en dehors de celle-ci.
Le pronostic peut être apprécié en fonction de plusieurs
séries rétrospectives dont les principales sont reproduites
dans le tableau I [2-7].
Il est en fait généralement mauvais, avec des survies à
5 ans variant de 10 à 40 % ; il est d'autant plus péjoratif
qu'il s'agit de cancers avec une atteinte ganglionnaire et de femmes plus
jeunes ; il dépend également de l'âge de la grossesse
et semble plus grave si la tumeur est découverte au troisième
trimestre : respectivement 45 % et 36 % de survie à 10 ans pour
Ribeiro et Clark [2, 3] si le cancer est découvert au premier trimestre
et 21 % et 11 % s'il est découvert au troisième trimestre.
Le pronostic est donc globalement défavorable, mais seules trois
études comparatives, avec des patientes identiques sans grossesse,
permettent d'apprécier la véritable influence de celle-ci
sur le pronostic du cancer.
L'étude de V. Peters [6] concerne 130 patientes ayant eu au Canada
l'association cancer du sein et grossesse, comparées à une
série de témoins ayant des cancers de stades comparables.
La survie à 5 ans est identique qu'il y ait ou non une grossesse
associée (34 % à 5 ans). Celle des cancers du sein découverts
au troisième trimestre est particulièrement mauvaise, mais
n'est pas franchement différente de celle des témoins et
l'interruption de grossesse est sans influence pronostique. Peters conclut
que la grossesse ne semble pas modifier le cours évolutif d'une
tumeur concomitante du sein, par elle-même souvent de mauvais pronostic.
L'étude de Ribeiro et al. [2] concerne 121 patientes comparées
à une série témoin : il n'y a pas de différence
de survie entre les patientes et leurs témoins de même stade
(75 % à 5 ans pour le stade I, 38 % pour le stade II, 18 % pour
le stade III). Ribeiro et al. concluent également à
l'absence d'influence péjorative de la grossesse sur le déroulement
du cancer.
Dans l'étude française [7], publiée en 1997 sous
l'égide de la Société française de sénologie,
154 patientes présentant l'association sont comparées à
un groupe témoin de 308 patientes : les survies à 5 ans
sont respectivement de 68 % en cas de grossesse et de 77 % chez les témoins
; en cas de tumeur N+, la différence est très
en défaveur de la grossesse avec des taux de survie à 5
ans respectivement de 31 % et 63 % : la grossesse est dans cette étude
un facteur pronostique péjoratif indépendant, notamment
en cas d'atteinte ganglionnaire.
Possibilités thérapeutiques
Peut-on, pendant la grossesse, utiliser les méthodes thérapeutiques
classiques du cancer du sein ?
* La chirurgie [1]
Elle est toujours possible, à tous les stades de la maladie :
l'anesthésie ne pose actuellement pas de problème particulier
au déroulement d'une grossesse, à condition de respecter
certaines précautions applicables à toutes femmes enceintes.
La grossesse ne modifie pas les indications du type de chirurgie, mutilante
ou conservatrice.
* La radiothérapie [1]
La radiothérapie externe a été ou est quelquefois
pratiquée pendant la grossesse. Elle est en fait techniquement
possible, mais elle est formellement à déconseiller, car
il existe manifestement un risque de diffusion et de toxicité ftale
(risque létal ou tératogène) : celle-ci apparaît
dès 10 cGy, dose que délivre au ftus une irradiation
mammaire réalisée pendant une grossesse ; une irradiation
complémentaire peut généralement être différée
à la période qui suit l'accouchement et les irradiations
palliatives, si elles sont nécessaires, sont à envisager
après une interruption de grossesse ; dans la série française,
4 femmes sur 114 ont été irradiées pendant la grossesse
[7].
* La chimiothérapie
L'administration d'une chimiothérapie à une femme enceinte
a été longtemps formellement interdite : il existe une diffusion
passive d'un certain nombre d'agents anticancéreux et la quantité
est fonction de la concentration du produit délivré. Il
existe un effet tératogène de la plupart des agents anticancéreux,
mais qui semble bien limité au premier trimestre de la grossesse.
Dans la littérature, qui correspond surtout au traitement de maladies
hématologiques [81], les malformations ftales (15 %) ont
essentiellement été notées chez les femmes exposées
aux agents alkylants et aux antimétabolites dans cette phase du
premier trimestre correspondant à celle de l'organogenèse
; cela rend donc l'administration de produits, comme la cytarabine, le
5-fluoro-uracile ou le méthotrexate, dangereuse pendant cette période.
En ce qui concerne les anthracyclines ou le cyclophosphamide, plus particulièrement
utilisés dans le traitement des cancers du sein, peu d'études
ont été effectuées mais, lorsqu'elles l'ont été,
il n'a pas été retrouvé de métabolite dans
les liquides amniotiques, suggérant un passage faible ; de même,
une seule observation de toxicité cardiaque chez le ftus
a été rapportée avec l'utilisation de l'adriamycine
pendant la grossesse [8] ; au deuxième et au troisième trimestre
de la grossesse, il semble donc possible d'utiliser plusieurs associations
de chimiothérapie dont les classiques associations FAC (5-fluoro-uracile,
adriamycine, cyclophosphamide [9]) ou FEC (épirubicine).
En 1985, Sutclife [10] a répertorié 218 patientes ayant
reçu une chimiothérapie au cours de leur grossesse :
- pendant le premier trimestre, 121 ont été traitées
avec survenue de 75 avortements et 5 malformations, confirmant le caractère
potentiellement dangereux des médicaments administrés à
cette période ;
- aux deuxième et troisième trimestres, chez les
97 patientes chez qui la chimiothérapie a été administrée,
il ne retrouve que 7 avortements et 88 enfants sont nés vivants
sans malformation.
Dans une série récente [9], 11 femmes ont été
traitées pour un cancer du sein par chimiothérapie de type
FAC pendant leur grossesse (1 à 4 cures) : 10 enfants sont nés
normaux, le onzième a présenté une détresse
respiratoire transitoire dans le cadre d'une neutropénie chez sa
mère.
Les conséquences à long terme de la chimiothérapie
pergravidique pour cancer du sein de la mère sur la naissance,
le développement intellectuel et neurologique et la fertilité
de l'enfant ne sont pas réellement connus, mais les quelques séries
de la littérature n'apportent pas de données inquiétantes.
En résumé, la chimiothérapie est contre-indiquée
pendant le premier trimestre de la grossesse ; à partir de la treizième
semaine, une polychimiothérapie de type FAC ou FEC est possible,
sans risque majeur pour le ftus, à condition d'effectuer
le minimum de cure et d'éviter une aplasie médullaire en
fin de grossesse. La chimiothérapie est bien sûr incompatible
avec l'allaitement.
Quel est le devenir de la grossesse ?
Ce point a été étudié par Ribeiro [21],
qui a suivi le devenir des 121 grossesses : 96 accouchements se sont passés
normalement avec des enfants normaux, 2 ont été prématurés,
il y a eu 4 fausses couches spontanées et 19 interruptions thérapeutiques
de grossesses.
Dans l'étude française [7], 42 grossesses ont été
menées à terme normalement et 16 ont donné lieu à
un accouchement prématuré ; les autres grossesses ont été
interrompues (26/48 au premier trimestre et 7/37 au deuxième trimestre).
En pratique, l'interruption de grossesse est fréquemment proposée
pendant le premier trimestre (plus de 50 %). Il s'agit le plus souvent
du choix conjoint de la patiente et de son thérapeute ; sur le
plan purement médical, cette interruption n'a en soi aucun effet
thérapeutique et n'améliore pas le pronostic ; elle est
médicalement justifiée si la grossesse est une gêne
et un risque à appliquer les modalités thérapeutiques
nécessaires comme une chimiothérapie pendant le premier
trimestre.
Si la grossesse est poursuivie, la surveillance relève des indications
obstétricales habituelles des grossesses à risque, avec
notamment une surveillance échographique permettant de contrôler
le développement normal du ftus.
L'accouchement à terme est l'éventualité la plus
fréquente ; un accouchement prématuré peut être
provoqué pour limiter le nombre de cures de chimiothérapie
pendant la grossesse ou débuter rapidement un traitement médical
ou une irradiation ; il nécessite au moins deux conditions : une
maturité ftale et un hémogramme normal.
Quel est le devenir des enfants ?
Les accouchements provoqués, prématurés ou près
du terme, semblent plus fréquents dans cette situation d'association,
mais les complications périnatales liées à cette
prématurité ainsi que les troubles ultérieurs du
développement de ces enfants sont mal connus.
Même si le traitement d'un cancer du sein pendant la grossesse
provoque de graves inquiétudes, surtout si des thérapeutiques
« agressives » sont simultanément proposées, la
plupart des grossesses (plus de 75 %) rapportées dans la littérature
[1] évoluent jusqu'à la délivrance d'un enfant normal.
Quelle attitude proposer ?
Les protocoles de traitement d'un cancer du sein proposés en
l'absence de grossesse nécessitent des aménagements dans
leur application en cas d'association en fonction de l'âge de la
grossesse et du stade de la maladie. Schématiquement, trois situations
sont rencontrées :
* Le protocole thérapeutique habituel de traitement du cancer
du sein peut être appliqué en respectant la grossesse,
c'est le cas dans deux circonstances précises :
- la grossesse est près du terme et, quelle que soit l'extension,
le traitement est possible : on effectue la chirurgie pergravidique des
femmes opérables et la radiochimiothérapie est commencée
après l'accouchement, provoqué si nécessaire ;
- il s'agit d'une forme localisée dans le sein et de très
bon pronostic (carcinome in situ, carcinome micro-invasif sans
atteinte ganglionnaire) : quel que soit l'âge de la grossesse, le
traitement chirurgical est suffisant et les traitements complémentaires
éventuels, comme la chirurgie plastique ou la radiothérapie,
seront reportés après l'accouchement ; la décision,
au premier trimestre, d'interrompre ou de poursuivre la grossesse n'est
pas dictée par un impératif pronostique ou thérapeutique,
elle est le fruit d'une discussion claire et sereine entre la patiente,
son entourage et les thérapeutes.
* Le protocole idéal de traitement du cancer du sein ne peut
pas être appliqué sans risque pour la grossesse car la
patiente est au premier trimestre et la radiothérapie et/ou la
chimiothérapie sont d'indication formelle et urgente. C'est le
cas dans deux circonstances :
- il s'agit d'une forme inopérable pour des raisons locales,
en poussée évolutive ou d'une tumeur d'emblée métastatique
;
- il existe un envahissement ganglionnaire justifiant une chimiothérapie
adjuvante dont l'efficacité est supérieure lorsqu'elle est
administrée rapidement.
L'interruption de grossesse doit alors être conseillée,
immédiatement suivie de la mise en uvre de la thérapeutique
médicale appropriée.
* La grossesse est déjà très avancée,
au deuxième, voire au troisième trimestre, la chirurgie
est impossible ou insuffisante et la patiente souhaite conserver cet enfant
: il est possible de proposer une chimiothérapie pendant cette
grossesse associant des médicaments comme le cyclophosphamide et
l'adriamycine ; un nombre de cures minimum sera délivré
en attendant un accouchement effectué le plus précocement
possible. Cette attitude est sûrement préférable à
celle qui consisterait à laisser évoluer, même pendant
2 mois, sans la traiter, une tumeur agressive : plusieurs observations
de la littérature ont démontré sa faisabilité
et son bien-fondé.
Il faut rappeler que l'ovariectomie n'a jamais montré de bénéfice
en termes de réduction du risque de rechute.
Insistons en conclusion sur le fait que toute anomalie mammaire pendant
la grossesse doit être prise au sérieux et qu'il ne faut
pas hésiter à s'aider au moindre doute de l'échographie,
de la cytoponction et de la biopsie à l'aiguille.
Désir et possibilité de grossesse
après traitement pour un cancer du sein
Le diagnostic de cancer antérieur modifie-t-il
le désir de grossesse ?
Le désir d'une grossesse après traitement d'un cancer
du sein est souvent contrecarré par les thérapeutiques adjuvantes
(chimiothérapie et/ou hormonothérapie) : celles-ci induisent
fréquemment une aménorrhée temporaire, voire définitive
: dans ce dernier cas, la ménopause « artificielle »
et précoce est généralement mal vécue ; elle
est brutale, avec des répercussions sur l'état physique
(bouffées de chaleur, sécheresse vaginale, etc.), sur la
sexualité et la vie des couples ; elle est source de fréquents
syndromes dépressifs [11].
Peu de données existent sur le désir de grossesse de ces
jeunes femmes [12] : il semble que la possibilité d'une grossesse
soit pour la femme un gage de bonne santé, mais que beaucoup d'inquiétude
existe sur les risques qu'elle induit pour l'avenir, les difficultés
de surveillance et de diagnostic et la crainte de ne pas voir l'enfant
grandir.
Quelles sont les conséquences de la chimiothérapie
sur la fertilité ?
La chimiothérapie adjuvante fait partie intégrante de
la stratégie du traitement précoce des cancers du sein localisés
à risque de rechute : les derniers résultats à 15
ans de la méta-analyse des grands essais cliniques [13] montre
qu'il existe avant 50 ans un bénéfice absolu de la chimiothérapie
de 12 % en cas de tumeur avec une atteinte ganglionnaire et de 6 % en
cas de tumeur agressive sans atteinte ganglionnaire. Les protocoles standards
utilisent des associations d'anthracyclines, cyclophosphamide et 5-fluoro-uracile
(FAC ou FEC) ou cyclophosphamide, 5-fluoro-uracile et méthotrexate
(CMF) pour une durée de 4 à 6 mois en moyenne.
Les cytotoxiques ont une toxicité sur la maturation folliculaire
avec, pour conséquence clinique, des symptômes progressifs
de ménopause (aménorrhée, bouffées de chaleur
et sécheresse vaginale). Les produits les plus toxiques sont les
alkylants ; les conséquences sont liées à l'âge
: 5,2 g de cyclophosphamide entraînent 100 % d'aménorrhée
après 40 ans alors qu'il faut 9,3 g chez les femmes plus jeunes.
Les autres cytostatiques comme les anthracyclines ont une plus faible
toxicité, mais il existe une potentialisation de leurs effets quand
ils sont utilisés en association [14].
Après chimiothérapie adjuvante d'un cancer du sein, une
aménorrhée survient en moyenne dans 80 à 100 % des
cas avec 6 cures de CMF ou de FAC si les patientes ont plus de 40 ans
et seulement dans 30 % des cas et moins chez les femmes plus jeunes :
cette chimiothérapie a un impact sur la fertilité ultérieure
de ces femmes ; il est très difficile de prédire la durée
de l'aménorrhée induite ; même en son absence, il
existe toujours un risque d'hypofertilité secondaire et de ménopause
précoce : dans la série italienne de Valagussa et al.
[15] (205 patientes de moins de 38 ans traitées par CMF), 30 %
des femmes ont une ménopause précoce dans les 30 mois qui
suivent la chimiothérapie ; sur les 121 patientes en rémission
à 3 ans, 20 sont en aménorrhée et 10 en périménopause
: ainsi 91/205 sont potentiellement susceptibles d'être enceintes
après un délai raisonnable de 3 ans.
Existe-t-il un risque pour l'enfant si sa mère
a été traitée par chimiothérapie ? [14]
Les produits cytotoxiques sont fréquemment mutagènes,
d'où cette question fréquemment posée du risque ultérieur
pour l'enfant : 1 600 enfants nés de 1 078 parents ayant été
traités par chimiothérapie pour une tumeur dans l'enfance
ont été étudiés : le taux d'anomalies congénitales
(4 %) n'est pas significativement différent de celui de la population
sans chimiothérapie antérieure ; on ne retrouve pas d'incidence
anormale d'anomalies cytogénétiques, ni de pathologie particulière
durant leur vie [16].
Les traitements hormonaux adjuvants ont-ils des
conséquences sur la fertilité ?
La suppression de la fonction ovarienne (par chirurgie ou radiothérapie)
a été, jusque dans les années 1970, un standard du
traitement adjuvant des cancers du sein des femmes jeunes ; plusieurs
essais randomisés avec de faibles effectifs ont été
effectués et n'ont pas permis de démontrer un bénéfice
de cette pratique : cette technique a donc à cette époque
été abandonnée au profit de la chimiothérapie
qui, elle aussi, a fréquemment une action « castratrice »
; son intérêt potentiel est réapparu avec la méta-analyse
de Peto [13] qui, sur 2 000 femmes incluses dans les essais, démontre
qu'il existe en fait une réduction de mortalité de 6 % environ
après castration adjuvante ; les méthodes chirurgicales
et radiothérapiques ont été remplacées par
les agonistes de la GnRH qui permettent une castration chimique réversible
; plusieurs protocoles récents ont testé l'intérêt
d'une castration temporaire utilisée seule ou en association à
la chimiothérapie : un bénéfice semble exister, mais
il n'a pas été à ce jour validé par une autorisation
de mise sur le marché.
Le tamoxifène a également des conséquences sur
la fertilité : il est maintenant validé comme traitement
adjuvant possible chez les femmes non ménopausées dont la
tumeur possède des récepteurs hormonaux [17, 18] (32 % de
réduction du risque annuel de mortalité) : 25 à 30
% des femmes sous tamoxifène utilisé seul deviennent aménorrhéiques
après quelques mois [19] ; chez les autres, peuvent survenir des
bouffées de chaleur, des irrégularités menstruelles,
des pertes ou des kystes ovariens ; cela permet donc de rappeler que le
tamoxifène n'est pas un traitement contraceptif.
L'association suppression de la fonction ovarienne par agoniste de la
LH-RH et tamoxifène est probablement le traitement hormonal le
plus logique avant la ménopause [20, 21] et de nombreux essais
sont en cours pour confirmer cette hypothèse : cette association
utilisée pendant 3 ans s'est récemment révélée
supérieure à 6 mois de chimiothérapie par CMF en
adjuvant de traitement de cancer du sein de femmes jeunes hormonosensibles
: bien sûr, avec une telle thérapeutique, la fertilité
est annulée pendant cette période.
Quelle contraception proposer après traitement
d'un cancer du sein ?
La question de la contraception doit être abordée par principe
chez toute femme non ménopausée suivie pour un cancer du
sein. La survenue d'une grossesse après cancer du sein ne semble
pas, selon les données actuelles, modifier l'évolution de
la maladie. La grossesse sera donc souvent possible et la contraception
se doit d'être parfaitement réversible.
* Modalités
Le choix d'une méthode sera fait avec la patiente et en fonction
de son âge, de ses antécédents : parité, antécédents
pathologiques dépistant une contre-indication à l'une des
méthodes envisagées, données de son examen clinique,
gynécologique et général, relations dans le couple
et fréquence des rapports sexuels. La sexualité est fréquemment
perturbée par la maladie, mais souvent de façon temporaire.
La prescription contraceptive est donc nécessaire et constitue
souvent un bon moyen pour permettre à la femme d'aborder des problèmes
sexuels ou conjugaux. Le choix dépendra également du psychisme
de la femme, de ses préférences et de sa capacité
à la bonne observance de la contraception.
* Méthodes locales
On dispose actuellement d'un vaste choix de crèmes et d'ovules
spermicides, associés ou non à un diaphragme, ou d'éponges
imprégnées de crème. S'y ajoutent les préservatifs
masculins et même les préservatifs féminins. Ces méthodes
sont théoriquement séduisantes chez les femmes atteintes
d'un cancer du sein car totalement inoffensives et sans aucune interaction
avec la maladie ni avec son traitement. Leurs inconvénients sont
réels : l'astreinte d'utilisation est parfois mal acceptée
par les femmes, l'efficacité n'est pas absolue, elles sont souvent
onéreuses et non remboursées par la sécurité
sociale. On les choisira à condition de bien en expliquer l'utilisation
(utilisation systématique, règles d'hygiène...),
si la femme les réclame, si les rapports sexuels sont peu fréquents
et surtout si les autres méthodes sont contre-indiquées.
* Stérilets
Les dispositifs intra-utérins constituent la contraception en
règle la plus adaptée aux femmes atteintes d'un cancer du
sein. Leur utilisation est en effet facile et généralement
bien tolérée, sans répercussion en théorie
sur le cycle hormonal pour les stérilets au cuivre et sans interaction
avec les traitements proposés. Parfois, des contre-indications
les excluent ainsi que la nulliparité, qui est une contre-indication
relative.
* Contraception hormonale
Les contraceptifs estroprogestatifs combinés restent contre-indiqués
dans cette indication, même si la preuve de leur nocivité
n'a jamais été démontrée. La contraception
par progestatifs microdosés en continu écrêtent les
sécrétions gonadotropes sans inhiber totalement l'ovaire,
provoquant même parfois une hyperestrogénie qui n'est probablement
pas recommandée dans cette indication. Les progestatifs macrodosés
peuvent être administrés trois semaines sur quatre à
dose antigonadotrope : bien que l'action des progestatifs sur l'épithélium
mammaire reste controversée, leur utilisation semble possible en
l'absence d'effet délétère démontré.
Il convient certainement de rester vigilant concernant les données
de la littérature. Les analogues de la LH-RH entraînent une
castration médicale réversible et sont utilisés dans
le traitement du cancer du sein métastasé : ils n'ont pas
d'indication reconnue en traitement adjuvant et ne sont pas recommandés
à but contraceptif en raison de leurs effets indésirables
au long cours (ostéoporose, bouffées vasomotrices, disparition
de la libido, action cardio-vasculaire...).
Grossesse succédant à un cancer
du sein
Une enquête, menée en 1985 dans le cadre de la Société
française de gynécologie [23], a mis en évidence
un certain nombre d'incertitudes dans le comportement des gynécologues
chargés de conseiller les femmes antérieurement traitées
pour un cancer du sein : plus de la moitié des 700 gynécologues
interrogés déconseillaient a priori une grossesse
après traitement d'un cancer du sein du fait d'un risque potentiel
accru de rechute, tout en exprimant leur manque d'expérience individuelle
d'une telle situation.
Pour répondre aux différentes questions posées
par cette association, plusieurs auteurs de pays différents ont
tenté de rassembler les différents cas observés et,
par une étude synthétique, d'en étudier le profil
pour dégager des éléments objectifs de réponse.
Fréquence des grossesses survenant après
traitement d'un cancer du sein [24]
Parmi les différents fichiers étudiés dans la littérature,
15 114 patientes à risque de cette situation ont été
répertoriées et 416 d'entre elles (2,7 %) ont mené
une grossesse à terme ; dans l'enquête française établie
à partir des principaux centres, seules 41 observations avaient
été recueillies. Dans le registre danois [24], 5 725 patientes
de moins de 40 ans traitées antérieurement pour un cancer
du sein ont été répertoriées : 84 grossesses
menées à terme ont été enregistrées
alors que ce chiffre aurait dû être de 416 en fonction des
registres de naissance pour cette tranche d'âge. Plusieurs raisons
peuvent expliquer ce faible taux : certes, la crainte d'un risque accru
de rechute, mais aussi la diminution de la fertilité induite par
les traitements adjuvants. Ces statistiques ne tiennent pas compte de
grossesses précocement interrompues dont le taux est impossible
à déterminer avec précision.
Qui sont ces femmes enceintes après traitement
d'un cancer du sein ?
D'après les principales séries de la littérature
[24-35], il s'agit de femmes jeunes de 30 ans environ à la date
du diagnostic de cancer, nullipares dans 30 % des cas ; elles ont été
traitées pour des tumeurs agressives, puisque de 28 à 42
% d'entre elles présentent une atteinte ganglionnaire ; le délai
entre le traitement du cancer et la conception est assez court, variant
de 27 à 43 mois, le plus souvent inférieur aux 5 années
conseillées par de nombreux médecins sans que ce chiffre
repose sur des données scientifiques.
Comme signalé plus haut, un certain nombre de patientes ont été
effectivement enceintes, mais ont interrompu leur grossesse pour des raisons
personnelles : dans la série française, 27/68 patientes
avaient eu au moins une grossesse précocement interrompue.
Ces grossesses ont-elles toutes été désirées
: probablement pas ; dans la série française 30 % des patientes
ont été enceintes dans les 12 mois qui ont suivi le traitement
et 20 % dans les 6 mois : on peut se demander si ces grossesses précoces
après une affection grave ne sont pas dues à un arrêt
brutal de la contraception stroprogestative en cours sans que cette
question soit réabordée pendant la phase du traitement ;
cela permet d'insister sur la nécessité de penser à
discuter une contraception chez toute patiente en âge de procréer
traitée pour une tumeur du sein.
Comment se sont déroulées les grossesses
?
Dans la série française concernant 41 grossesses menées
à terme, 4 patientes ont eu deux grossesses ; seuls deux problèmes
ont été signalés : une mort in utero et une
hypertension artérielle gravidique ; aucun des enfants nés
vivants n'a eu de problème particulier.
Les rechutes ont-elles un profil particulier
?
Le taux de rechute du cancer après la grossesse varie de 14 à
35 % suivant les séries de la littérature ; ce taux ne change
pas, que les grossesses aient été menées à
terme ou aient été interrompues. Ces rechutes ne surviennent
pas particulièrement précocement après la grossesse,
le délai variant de 7 à 80 mois dans une série et
de 4 à 132 mois dans l'autre (57 mois en moyenne).
La grossesse modifie-t-elle le pronostic du cancer
?
En 1985, outre l'enquête française [23], il existait dans
la littérature deux autres études cas-témoins, l'une
canadienne [3], l'autre anglaise [2] : aucune de ces trois études
n'a montré une influence péjorative de la grossesse succédant
à un cancer du sein traité : les taux de survie à
dix ans sont identiques pour les patientes et leurs témoins, mais
le nombre cumulé de patientes avec grossesse était seulement
de 171. Depuis cette période, plusieurs auteurs [24, 26, 29-31,
33, 35] ont analysé les registres de leurs pays respectifs, regroupant
ainsi 372 nouvelles observations : dans 4 études [24, 31, 33, 35],
la comparaison avec des groupes témoins appariés n'a pas
montré de différence pronostique entre les femmes avec ou
sans grossesse ; dans deux études, le pronostic a été
meilleur chez les patientes ayant été enceintes après
le traitement du cancer sans que les auteurs aient d'explication claire
à fournir. Les principales données de survie sont représentées
dans le tableau II [2,
3, 23, 27, 33]. Dans la série française [23], la survie
à 5 ans de la population observée est de 96 % et à
10 ans de 71 %. En cas de cancer N-, le pronostic est
excellent : 90 % à 10 ans (80 à 96 % dans les séries
de la littérature). En cas de cancer N+, il est plus
sombre (53 %), mais non différent de celui du groupe témoin
(53 à 79 % dans la littérature).
Il n'existe donc actuellement aucune preuve qu'une grossesse succédant
à un cancer du sein modifie le pronostic de ce dernier.
Conseils pratiques
Contrairement à ce que pensent beaucoup de médecins, la
grossesse ne semble pas influencer le pronostic d'un cancer du sein antérieurement
traité.
L'interruption de cette grossesse ne modifie pas le pronostic.
S'il s'agit d'un cancer de bon pronostic (carcinome in situ,
carcinome micro-invasif, carcinome infiltrant de bas grade sans atteinte
ganglionnaire), la survie après grossesse ultérieure est
excellente, quel que soit le délai entre le traitement du cancer
et la conception.
S'il s'agit d'un cancer de moins bon pronostic, notamment en cas d'atteinte
ganglionnaire ou avec des signes d'évolutivité, le pronostic
n'est pas modifié par la grossesse mais reste péjoratif
(50 % de rechute à 10 ans). Il semble donc alors raisonnable de
conseiller aux femmes d'attendre une période de 2 à 3 ans
après le traitement du cancer : ce délai tient compte de
la médiane de rechute des cancers du sein « agressifs »,
mais n'est en rien totalement rassurant car le risque de rechute se poursuit
au fil des années : une information claire et un dialogue franc
avec la patiente et son entourage sont nécessaires.
Les traitements adjuvants par chimiothérapie et/ou hormonothérapie
sont de plus en plus souvent indiqués après traitement d'un
cancer du sein : ils modifient de manière importante les possibilités
et les délais d'un éventuelle conception.
Soulignons une nouvelle fois que cette grossesse doit être désirée
et non être un « accident » dû à un arrêt
de contraception ; celle-ci peut et doit donc être systématiquement
proposée pendant et après le traitement d'un cancer du sein.
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