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Cancer et grossesse : le point de vue de l'obstétricien


Bulletin du Cancer. Volume 89, Numéro 9, 758-64, Septembre 2002, Dossier thématique : Cytogénique oncologique


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Emmanuelle Mathieu, Philippe Merviel, Jean-Marie Antoine, Serge Uzan, Service de gynécologie, d'obstétrique et de biologie de la reproduction, Hôpital Tenon, 4, rue de la Chine, 75020 Paris..

Résumé : La survenue d'un cancer au cours d'une grossesse représente un événement difficile pour les oncologues, les gynécologues-obstétriciens et les parents. De nombreuses procédures diagnostiques et thérapeutiques habituellement proposées sont en effet inapplicables. Certaines thérapeutiques, considérées comme des based evidence medecine ne peuvent être proposées qu'au prix du sacrifice de la grossesse ou au risque de complications fœtales graves, cela pouvant conduire à des délais de prise en charge maternelle inacceptables sur le plan carcinologique. En l'absence de données basées sur des études randomisées ou des cohortes d'effectif important, il existe peu de certitudes quant à la prise en charge optimale de ces différentes situations. L'incidence de l'association cancer et grossesse est estimée à environ 1/1 000, avec essentiellement des cancers gynécologiques (col utérin, sein, ovaire), des lymphomes, des mélanomes, des tumeurs cérébrales et des leucémies. L'obstétricien a dans ces situations un rôle, en lien avec l'oncologue, dans les choix des stratégies diagnostiques et thérapeutiques les plus adaptées, en délivrant une information complète aux parents. Par ailleurs, l'amélioration des taux de guérison et l'existence de traitements conservateurs des tumeurs des femmes jeunes permettent d'envisager la possibilité d'une grossesse après cancer. Le délai entre la guérison et la survenue d'une grossesse doit être soigneusement évalué par une équipe pluridisciplinaire, associant oncologues et gynécologues-obstétriciens. Chimiothérapie, radiothérapie pelvienne et chirurgie gynécologique peuvent avoir un impact, non seulement sur la fertilité, mais aussi sur le déroulement de la grossesse (augmentation du taux de fausses couches spontanées, risque d'accouchement prématuré...), nécessitant de la part de l'obstétricien une prise en charge adaptée.

Mots-clés : cancer, grossesse, fœtus, chimiothérapie, radiothérapie.

Illustrations

ARTICLE

La survenue d'un cancer au cours d'une grossesse représente un événement difficile pour les oncologues, pour les gynéco-obstétriciens et pour les parents. De nombreuses procédures diagnostiques et thérapeutiques habituellement utilisées sont en effet inapplicables. Certaines thérapeutiques, considérées comme des based evidence medecine ne peuvent être proposées qu'au prix du sacrifice de la grossesse ou au risque de complications fœtales graves, cela pouvant conduire à des délais de prise en charge maternelle inacceptables sur le plan carcinologique.

En l'absence de données basées sur des études randomisées ou des cohortes d'effectif important, il existe peu de certitudes quant à la prise en charge optimale de ces différentes situations.

De même, le désir de procréation après un cancer pose de nombreuses questions à l'obstétricien et au cancérologue : quel délai proposer entre le cancer et la grossesse ? La grossesse peut-elle être à l'origine d'une récidive tumorale ? Quelles conséquences les traitements anticancéreux peuvent-ils avoir à long terme sur la fertilité et sur le fœtus ? Quelle information faut-il donner aux futures mères porteuses de mutations génétiques associées à une prédisposition héréditaire au cancer ?

Les cancers les plus fréquemment diagnostiqués pendant la grossesse sont les cancers gynécologiques (col utérin, sein, ovaires), les lymphomes, les mélanomes, les tumeurs cérébrales et les leucémies.

L'incidence de l'association cancer et grossesse est estimée à environ 1/1 000 [1], événement donc rare, étant donné l'âge moyen de survenue de la majorité des cancers au-delà de l'âge de la procréation. L'étude de Haas, fondée sur le registre national des cancers de la République démocratique allemande, entre 1970 et 1979, retrouve ainsi une incidence du cancer pendant la grossesse de 0,02 pour mille entre 15 et 19 ans, et de 2,3 pour mille entre 40 et 44 ans [2]. Cependant, l'âge croissant des femmes lors de la procréation dans les sociétés industrialisées conduit à s'attendre à une augmentation de l'association cancer et grossesse dans les années à venir.

Nous évoquerons successivement :

- la prise en charge des cancers pendant la grossesse : les risques des différentes procédures diagnostiques et thérapeutiques et le rôle spécifique de l'obstétricien ;

- la problématique de la grossesse après cancer.

Le cancer durant la grossesse

Les risques des différentes procédures diagnostiques et thérapeutiques pendant la grossesse

* Les méthodes diagnostiques à risque

Le recours aux techniques irradiantes (radiologie conventionnelle, scanner) doit être strictement évalué. L'Institut de protection et de sûreté nucléaire [3] en rappelle quelques principes :

- Dans quasiment tous les cas, si un examen diagnostique radiologique s'avère nécessaire sur le plan médical, le risque encouru par la mère du fait de la non-réalisation de cet examen doit être plus grand que le risque de préjudice potentiel pour le fœtus.

- Les doses d'irradiation résultant de la plupart des procédures diagnostiques ne présentent pas de risque important de mort fœtale, de malformation ou d'altération du développement mental. Si le fœtus se trouve dans le faisceau direct, la procédure peut souvent être adaptée afin de réduire la dose fœtale (tableau I).

- Lorsqu'un examen au cours duquel le fœtus doit être dans le faisceau primaire est indiqué et que cet examen ne peut pas être reporté après l'accouchement, il faut s'efforcer de minimiser la dose délivrée au fœtus.

- En radiologie diagnostique, l'estimation de la dose fœtale n'est généralement pas nécessaire, sauf si le fœtus se trouve dans le faisceau direct.

Ainsi, dans la plupart des cas, les procédures radiologiques irradiantes (radiologie conventionnelle, tomodensitométrie) sont possibles et souhaitables dans le cadre du diagnostic ou du bilan d'extension d'une pathologie maternelle néoplasique.

On considère que la dose seuil d'irradiation, potentiellement tératogène, est de l'ordre de 100 à 200 mGy. À ces doses, le risque est faible, mais il augmente avec la dose. À titre d'illustration, une dose fœtale de 100 mGy n'est probablement atteinte ni avec 3 TDM pelviennes, ni avec 20 radiographies conventionnelles diagnostiques de l'abdomen ou du bassin. On note cependant qu'au cours de la période allant de la 8e à la 25e semaine suivant la conception, le système nerveux central est particulièrement sensible au rayonnement. Des doses fœtales supérieures à 100 mGy environ peuvent entraîner une diminution vérifiable du quotient intellectuel (QI). Au cours de la même période, des doses fœtales de 1 000 mGy sont associées à une forte probabilité d'arriération mentale profonde, avec une sensibilité majeure entre 8 et 15 semaines de grossesse (baisse de 30 points du QI) [3].

En ce qui concerne les risques de leucémie et de cancer chez l'enfant, on présume qu'au cours de la majeure partie de la grossesse, l'embryon ou le fœtus présentent à peu près le même risque d'effet carcinogène potentiel par irradiation que les enfants. Les résultats d'une analyse récente d'un grand nombre d'études épidémiologiques conduites sur la relation entre radiographie prénatale et cancer chez l'enfant [5] sont compatibles avec un risque relatif de 1,4 après une dose fœtale d'environ 10 mGy. Les meilleures études épidémiologiques suggèrent toutefois que le risque réel est probablement inférieur à cette valeur. Même si le risque relatif était de 1,4, la probabilité individuelle de cancer de l'enfant après une irradiation in utero serait très faible (environ 0,3 à 0,4 %) puisque l'incidence naturelle de cancer de l'enfant est elle-même très faible (0,2 à 0,3 %).

La plupart des procédures de médecine nucléaire à visée diagnostique réalisées dans les pays développés utilisent des radionucléides à vie courte (comme le technetium 99m) qui ne délivrent pas de fortes doses fœtales. Pour les radionucléides qui ne traversent pas la barrière placentaire, la dose fœtale provient de la radio-activité des tissus maternels, et elle reste faible [3]. Ces procédures, comme le Pet-Scan, restent cependant déconseillées.

Le recours à des procédures diagnostiques non irradiantes doit bien sûr être privilégié. On préférera l'IRM dans les pathologies intra-abdominales ou pelviennes (néoplasies ovariennes essentiellement). Les cytoponctions, voire les microbiopsies, sont possibles en cas de suspicion de néoplasie mammaire. Les prélèvements ganglionnaires superficiels, les biopsies thyroïdiennes, les biopsies du col de l'utérus..., malgré leur caractère potentiellement hémorragique étant donné la turgescence vasculaire de la grossesse, sont le plus souvent réalisables. Ils doivent être pratiqués s'ils ont pour but d'améliorer la prise en charge maternelle en raccourcissant le délai diagnostique.

* Les thérapeutiques à risque

Dans le cas de la radiothérapie en cours de grossesse, il peut exister un conflit d'intérêt materno-fœtal, dans la mesure où la mère va être la principale bénéficiaire et où on fait courir au fœtus un risque majeur. Chez les patientes enceintes, les cancers situés à distance du pelvis peuvent généralement être traités par irradiation, à condition de planifier très précisément le traitement, d'en évaluer les doses fœtales irradiantes, de protéger autant que faire ce peut le fœtus (adaptation des doses, champs d'irradiation adaptés, écrans de protection...) et d'effectuer cette irradiation au mieux après le premier trimestre [3]. En revanche, toute radiothérapie ou curiethérapie pelvienne a des conséquences graves, voire mortelles, pour le fœtus et doit être proscrite.

L'iode radioactif traverse facilement la barrière placentaire et des doses thérapeutiques ont des conséquences néfastes pour le fœtus : une hypothyroïdie permanente et un risque de cancer ultérieur de la thyroïde, qui contre-indiquent formellement ce traitement chez la femme enceinte. Ces cancers thyroïdiens sont par ailleurs considérés comme peu agressifs, de sorte que le traitement chirurgical comme le traitement à l'iode radioactif sont souvent reportés après l'accouchement.

L'effet cytotoxique des agents antinéoplasiques dépend de leur capacité à agir sur les cellules cancéreuses engagées dans le cycle cellulaire (tableau II). C'est la raison pour laquelle l'embryon dont les cellules se divisent rapidement est très sensible aux chimiothérapies. La chimiothérapie peut néanmoins être réalisée au cours de la grossesse [7]. Sa toxicité dépend du type de traitement, de la posologie et de l'âge gestationnel [8]. Elle peut être immédiate ou survenir à long terme. Il faut également tenir compte des modifications physiologiques liées à la grossesse [9]. En effet, la grossesse modifie nettement la pharmacocinétique (l'absorption, la distribution et l'excrétion) des agents antinéoplasiques. En particulier, le volume plasmatique est augmenté à partir du deuxième trimestre et modifie de ce fait la distribution des médicaments. De plus, la filtration glomérulaire est également augmentée et accroît ainsi leur excrétion. Ces paramètres modifient l'efficacité et la toxicité attendues du traitement.

La barrière placentaire est facilement traversée par les chimiothérapies avec des conséquences différentes selon le terme de la grossesse. La période qui correspond au premier trimestre de la grossesse est particulièrement sensible aux drogues cytotoxiques. Les risques tératogènes et mutagènes sont alors majeurs et tout traitement cytoréducteur est formellement contre-indiqué [10]. Au-delà du premier trimestre, le risque de malformation fœtale rejoint celui de la population standard, mais il persiste un risque accru de mort in utero, de retard de croissance intra-utérin et d'accouchement prématuré. À l'accouchement, le nouveau-né peut présenter une aplasie médullaire iatrogène réversible, secondaire au passage transplacentaire des traitements [11, 12].

Individuellement, la iatrogénécité d'un agent antinéoplasique est difficile à apprécier. La pharmacologie des traitements antinéoplasiques, dont la connaissance reste limitée, peut aider au choix du traitement [13]. De plus, l'imputabilité à une drogue donnée de la toxicité observée reste difficile à affirmer, car, dans la plupart des cas cliniques rapportés, le traitement consiste en une polychimiothérapie.

- Les antimétaboliques. Dans cette classe, les antifoliques sont les plus tératogènes, en particulier au cours du premier trimestre [14]. Le méthotrexate et l'aminoptérine ont été responsables de syndromes polymalformatifs. Le dosage plasmatique maternel du méthotrexate et l'apport ajusté d'acide folinique pourraient diminuer la toxicité fœtale. La cytosine arabinoside est un analogue pyrimidique et 2 cas ont été rapportés de malformation congénitale lors de son utilisation au cours du premier trimestre [15].

- Les antibiotiques. Les anthracyclines, telles que la doxorubicine, ne semblent pas responsables de toxicités au cours de la grossesse [16]. À l'inverse, l'idarubicine a entraîné une cardiotoxicité sévère sur le fœtus [17, 18] et un cas a été rapporté avec la daunorubicine [19]. Il semblerait que l'utilisation de l'idarubicine en perfusion continue à des doses diminuées soit moins délétère [20]. La bléomycine a été administrée à des femmes enceintes sans toxicité fœtale.

- Les agents alkylants. Les agents alkylants, tels que le busulfan, le chloraminophène, le cyclophosphamide et les moutardes azotées, sont contre-indiqués au cours du premier trimestre [21].

- Les alcaloïdes de la pervenche. La vincristine et la vinblastine ont été utilisées tout au long de la grossesse, même pendant le premier trimestre, sans effet secondaire [22].

- Les corticoïdes. Les études rétrospectives n'ont décelé aucun risque malformatif lié à la prise de corticoïdes lors du premier trimestre de la grossesse, bien que ceux-ci traversent la barrière placentaire [23]. Par ailleurs, ils favorisent la maturation pulmonaire. L'incidence des avortements et des accouchements prématurés ne paraît pas accrue, mais des retards de croissance intra-utérins sont en revanche plus fréquents. Une insuffisance surrénalienne peut apparaître chez le nouveau-né.

La création de registres des naissances après chimiothérapie durant la grossesse permettrait donc sans doute de mesurer et d'évaluer les risques des différents agents, les posologies à la fois efficaces et moins toxiques, et d'améliorer l'information du couple et les modes de prise en charge des différentes tumeurs, aux différents trimestres de la grossesse. Un suivi à long terme est évidemment primordial, permettant de recenser les troubles du développement physique et mental et les pathologies malignes induites chez les enfants.

Le rôle de l'obstétricien, en lien avec l'oncologue, dans le choix des stratégies diagnostiques et thérapeutiques

Face à ces contraintes, le rôle de l'obstétricien, en collaboration permanente avec l'oncologue et les différents spécialistes impliqués, est de définir une stratégie diagnostique et thérapeutique adaptée à chaque cas, en délivrant une information complète aux parents.

* Le rôle de l'obstétricien dans le diagnostic des tumeurs pendant la grossesse

L'examen obstétrical doit être complet et assurer la prise en charge de toutes les pathologies maternelles connues, ainsi que le dépistage de lésions jusque-là ignorées. La première consultation obstétricale doit ainsi comprendre un frottis cervico-vaginal si le dernier est ancien, un examen clinique soigneux des seins (d'autant qu'il existe des facteurs de risques personnels ou familiaux).

De la même manière, la consultation de procréation médicalement assistée doit s'attacher à dépister préalablement les lésions pour lesquelles une stimulation hormonale importante serait éventuellement délétère. Notre équipe recommande ainsi la pratique de mammographies avant toute stimulation à partir de 35 ans.

* Le choix des stratégies diagnostiques

Quatre principes fondamentaux devront être respectés dans la hiérarchisation des techniques d'imageries à proposer à une femme enceinte pour le diagnostic d'un éventuel cancer :

- l'information recherchée doit être clairement définie ;

- la technique d'imagerie choisie doit être précisément adaptée au type de lésion suspectée ;

- le radiologiste doit être particulièrement aguerri aux techniques d'imagerie qui vont être utilisées ;

- les effets secondaires éventuels sur le fœtus et la mère doivent être connus, mesurés et explicités.

L'obstétricien s'attachera à limiter au minimum indispensable le recours à ces techniques, à expliciter clairement aux parents leur caractère indispensable à la prise en charge optimale de la mère, et à demander éventuellement une estimation de la dose fœtale et du risque associé.

Les techniques non irradiantes et non contre-indiquées pendant la grossesse sont bien sûr privilégiées.

Dans tous les cas, la stratégie diagnostique doit être établie de manière à permettre un diagnostic sans retard, qui serait préjudiciable à la mère, du fait du délai thérapeutique.

* Le choix des stratégies thérapeutiques

La stratégie thérapeutique doit être définie de manière pluridisciplinaire, en intégrant :

- le terme de la grossesse au moment du diagnostic de la tumeur, le premier trimestre posant les problèmes les plus aigus puisque sont contre-indiqués à ce terme les traitements radio- et chimiothérapeutiques ;

- le type de la lésion ;

- le stade de la lésion, l'extension de la maladie et l'urgence éventuelle à entreprendre un traitement agressif ;

- l'âge et la parité de la patiente ;

- le désir de celle-ci et de son conjoint.

Sans pour autant nuire à une prise en charge maternelle optimale, la radiothérapie est si possible reportée en fin de grossesse, ou, mieux, après l'accouchement (qui peut être provoqué pour rendre optimale la séquence de traitement maternel). Comme le recommande l'American Association of Physicists in Medecine en 1995 [6], la croissance et l'évolution fœtales sont surveillées tout au long du traitement et la dose d'irradiation éventuellement réduite.

La chimiothérapie doit, d'une manière générale, être évitée au premier trimestre. À cette date, si un traitement doit vraiment débuter, la doxorubicine et la vincristine semblent les moins tératogènes. Aux deuxième et troisième trimestres, le choix des chimiothérapies est plus large mais les indications doivent rester limitées au maximum avec une surveillance stricte du fœtus. L'accouchement ne doit pas s'effectuer au cours d'une aplasie chimio-induite. Il faut donc prévoir le traitement à distance du terme. La numération sanguine du nouveau-né sera systématique. L'allaitement maternel est déconseillé. Enfin, il faut se souvenir du biais induit par les cas rapportés dans la littérature : on rapporte plus fréquemment les issues favorables et, de ce fait, les recommandations ne sont pas toujours objectives. Les patientes enceintes traitées par chimiothérapie doivent être signalées au centre de pharmacovigilance.

* Interruption médicale de grossesse pour cancer maternel

Elle sera discutée dans les cas suivants :

- en cas de désir des parents, dûment informés des risques potentiels des traitements anticancéreux pour le fœtus, s'il y a lieu ;

- en cas de localisation tumorale nécessitant un traitement chirurgical urgent impliquant le sacrifice de la grossesse (cancer ovarien avancé par exemple) ;

- en cas d'hémopathie maligne diagnostiquée au premier trimestre de la grossesse, nécessitant la mise en place sans délai d'un traitement optimal.

Cette attitude ne doit pas être systématique. Elle doit être envisagée au cas par cas, après concertation de l'équipe pluridisciplinaire, information loyale du couple. Le pronostic de nombreuses lésions n'est en effet pas modifié par la poursuite de la grossesse (tumeurs mammaires, leucémies, mélanomes...).

* Le suivi particulier des grossesses : prise en charge psychologique, travail en équipe pluridisciplinaire, suivi obstétrical rapproché

L'association cancer maternel et grossesse est à l'origine de réactions émotionnelles maternelles très contradictoires, dont la gestion peut être extrêmement douloureuse.

Dans tous les cas, le suivi est organisé en concertation permanente entre les différentes spécialités parties prenantes dans le traitement maternel et la surveillance obstétricale, avec un suivi psychologique adapté.

L'alternance des consultations oncologiques et obstétricales doit permettre une collaboration efficace entre les différentes spécialités et un suivi rapproché.

Sur le plan obstétrical :

- Au premier trimestre, en cas de poursuite de la grossesse, la pratique d'échographies répétées, effectuées par des échographistes « référents », permet de s'assurer de la vitalité embryonnaire, de l'absence de malformation dépistable à ce terme (avec notamment une mesure de la nuque embryonnaire). Certains proposent une amniocentèse systématique, à la recherche de pathologies chromosomiques fœtales, indication éventuelle à une interruption de grossesse.

- Dès la période de vitalité fœtale, le suivi peut être organisé en hôpital de jour, avec une surveillance materno-fœtale en hospitalisation à domicile. Des échographies obstétricales répétées permettent de dépister précocement un retard de croissance in utero, un oligoamnios ou une altération du bien-être fœtal (par la surveillance des Dopplers fœtaux notamment).

- En cas de chimiothérapie cardiotoxique pour la mère, on peut proposer une échographie cardiaque fœtale en milieu spécialisé, pour s'assurer de l'absence de retentissement fœtal (Dunn).

- En fin de grossesse, un déclenchement peut être organisé si la prise en charge maternelle nécessite l'arrêt prématuré de la grossesse. En cas de naissance programmée avant 35 SA, en l'absence de contre-indication maternelle, une corticothérapie visant à accélérer la maturation pulmonaire fœtale est prescrite. La naissance doit, si possible, être programmée plus de 3 semaines après la dernière cure de chimiothérapie maternelle. L'accouchement a lieu par voie vaginale ou par césarienne selon les antécédents obstétricaux, les conditions locales et l'urgence de l'accouchement. Le traitement chirurgical d'un cancer pelvien peut être pratiqué en même temps qu'une intervention césarienne.

- En cas de chimiothérapie, on s'assure de la bonne tolérance maternelle et de l'absence d'effet secondaire, notamment infectieux ou hématologique (numérations globulaires et plaquettaires, prélèvements bactériologiques urinaires et vaginaux répétés).

- L'allaitement est le plus souvent déconseillé, voire contre-indiqué (en cas de chimio- ou radiothérapie du post partum).

En post partum, une contraception efficace et adaptée est instituée rapidement.

En conclusion, la prise en charge d'un cancer découvert pendant la grossesse est assurée par une équipe pluridisciplinaire, et adaptée, au cas par cas, tant pour les procédures diagnostiques (diagnostic positif, bilan d'extension) que thérapeutiques.

La grossesse après le cancer : quels problèmes spécifiques, quels délais

L'amélioration des taux de guérison et l'existence de traitements conservateurs des tumeurs des femmes jeunes permettent d'envisager la reprise d'une vie sexuelle et la possibilité d'une procréation.

Chez ces femmes traitées pour un premier cancer, il existe un sur-risque de développer une deuxième néoplasie. Bahtia et al. en 1996 [24] ont étudié cette complication chez des femmes en âge de procréer ayant présenté dans l'enfance une maladie de Hodgkin. Le taux de ce deuxième cancer était de 88/1 380 (6,3 %) au lieu des 4,4 attendus (0,3 %). Ce risque existait au-delà de 20 ans après le premier cancer. Sankila et al. ont publié en 1994 [25] des statistiques équivalentes retrouvant un risque relatif (RR) de 18 (IC 95 % = 14-22) de développer un cancer, avec une augmentation du RR jusqu'à 75 pour certains cancers (sein, leucémie). Parmi les tumeurs solides les plus fréquemment rencontrées, et donc pouvant être potentiellement associées à une grossesse, les cancers du sein et du col de l'utérus représentent les localisations les plus fréquentes [26].

L'amélioration de la prise en charge en assistance médicale à la procréation permettant la congélation d'embryons, le don d'ovocytes et désormais la congélation d'ovaires, voire d'ovocytes, doit entraîner une réflexion parmi les membres de l'équipe médicale prenant en charge les cancers (gynécologues, chirurgiens et chimio-radiothérapeutes) pour considérer qu'avant tout traitement chirurgical, radiothérapique ou chimiothérapique, un recueil ovocytaire et une congélation d'embryons peuvent être envisagés.

Ainsi, dans la mesure où une grossesse peut être autorisée chez une femme ayant été traitée d'un cancer, il faut si possible éviter les traitements radicaux à type d'hystérectomie ou d'ovariectomie, la radiothérapie ovarienne (une castration est obtenue dès 5 à 6 grays à l'âge de 40 ans, mais seulement à 20 grays pour une femme plus jeune).

Des techniques chirurgicales de transposition ovarienne permettent d'écarter les ovaires du champ de radiothérapie pelvienne.

De plus, il faut éviter une chimiothérapie de longue durée ou utilisant des alkylants, particulièrement stérilisants au niveau des gonades. L'ovaire pré-pubertaire est résistant à la chimiothérapie, comme cela a été montré lors de la prise en charge d'une tumeur de Wilms ou d'une hémopathie dans l'enfance.

La fécondité observée après chimiothérapie pour maladie de Hodgkin (MOPP) est fonction de l'âge : on retrouve 84 % d'insuffisance ovarienne après 30 ans contre 30 % auparavant. L'association d'une chimiothérapie à une radiothérapie entraîne une toxicité supplémentaire : 56 % de reprise de cycles lors des chimiothérapies sans radiothérapie, 20 % lorsque ces deux traitements sont associés. Cependant, il existe de nombreux cas rapportés où l'on constate une reprise de l'activité génitale après de nombreux mois ou années d'insuffisance ovarienne clinique et/ou biologique. Enfin, il faudra éviter la castration et préférer la prescription d'anti-hormones.

Quels problèmes spécifiques ?

* Le suivi de la grossesse et les fausses couches spontanées

Dans tous les cas, le risque de fausse couche spontanée est plus élevé après un traitement pour cancer, a fortiori lorsque celui-ci comprend une irradiation pelvienne. Il faut donc en informer la patiente avant de réaliser l'irradiation pelvienne et surveiller la patiente au décours. En revanche, il n'existe pas d'augmentation du risque de grossesse extra-utérine (GEU).

La prise en charge des grossesses après le traitement d'un cancer doit comporter les mesures habituelles de diagnostic anténatal, mesure de la clarté nuchale entre 12 et 14 semaines d'aménorrhée (SA), dosage plasmatique du betahCG et de l'alpha-fœtoprotéine (dans le cadre du dépistage de la trisomie 21) entre 15 et 17 SA et échographie obstétricale morphologique dès 22 SA.

Les grossesses survenant après un cancer n'exposent pas à un risque accru d'anomalies chromosomiques. Il n'y a donc pas lieu de pratiquer une amniocentèse systématique. Par ailleurs, au cours de la grossesse, les frottis cervico-vaginaux, l'examen de la vulve, l'examen des seins plus ou moins associé à une échographie mammaire devront être réalisés en raison des risques de survenue d'un deuxième cancer.

* Les problèmes liés à la radiothérapie pelvienne et utérine

Il existe un impact de la radiothérapie pelvienne et utérine sur l'implantation embryonnaire.

Li et al., en 1987 [27], ont montré qu'après une irradiation dans l'enfance pour néphroblastome, 91 grossesses avaient pu être obtenues par la suite. Il a étudié ces grossesses après 20 SA chez 65 femmes irradiées et 34 femmes conjointes d'hommes irradiés (groupe témoin). Si l'irradiation abdominale antérieure avait été pratiquée, il existait 30 % de complications contre 3 % dans le groupe témoin. Dans cette étude, on note une augmentation de fréquence des décès périnataux (149 pour 1 000 contre 19 pour 1 000) et des retards de croissance intra-utérins (21 % contre 5 %). Ces complications semblent en rapport avec l'hypoplasie utérine post-radique plus ou moins associée à des lésions vasculaires, faisant discuter l'intérêt d'un Doppler aux artères utérines systématique chez ces patientes et la prescription d'aspirine à faible dose (100 à 150 mg/j dès 8-10 SA). Les mêmes résultats étaient retrouvés après irradiation pour maladie de Hodgkin. Il est à noter que, lorsque la dose de radiothérapie dépasse 20 ou 30 Grays, l'endomètre devient souvent peu ou non stimulable par les hormones sexuelles.

* L'impact de la chimiothérapie

Après une chimiothérapie, les grossesses sont autorisées. Berkowitz (non publié) en 1994 a rapporté l'évolution des grossesses chez 420 patientes ayant eu une chimiothérapie. Dans 70 % des cas (n = 295), survenait un accouchement à terme. Cet auteur a retrouvé 1,6 % de morts fœtales in utero (MFIU), 4,3 % d'accouchements prématurés, 1 % de GEU, 15 % de fausses couches du premier trimestre, 1,6 % de fausses couches du deuxième trimestre et 1,6 % de malformations, tous ces taux étant comparables à ceux que l'on observe au cours de grossesses menées sans antécédent particulier.

* Les recommandations pour l'accouchement

En milieu de grossesse, une consultation spécifique avec l'oncologue permet de préciser les conditions et les modalités de l'accouchement. L'antécédent de cancer ne modifie pas, en général, les conditions d'accouchement.

La fertilité et la grossesse après le cancer de l'ovaire

Le traitement conservateur d'un cancer de l'ovaire est justifié si la tumeur est de stade FIGO Ia1, si la femme est jeune, nulli- ou paucipare, en cas de pelvis normal, de tumeur bien différenciée, bien encapsulée, sans invasion de la capsule ou des lymphatiques avec une cytologie péritonéale négative, une étude anatomo-pathologique de la pièce d'omentectomie négative et des biopsies ovariennes controlatérales négatives. Pour les tumeurs borderline de l'ovaire, il est licite de proposer un traitement conservateur chez les femmes jeunes désireuses de grossesse. Plusieurs études dans la littérature rapportent la survenue, chez ces femmes ayant eu une chirurgie pour tumeur borderline et pour certaines, une chimiothérapie adjuvante, d'environ 23 % de grossesses à terme, avec 3,7 % de récidive et une survie à 5 ans supérieure à 98 % [28]. Notons que les taux des marqueurs tumoraux du cancer de l'ovaire (CA.125, ACE, alpha-fœtoprotéine et betahCG) sont physiologiquement augmentés durant la grossesse et ne peuvent donc servir à la surveillance évolutive des lésions.

Les conséquences obstétricales des conisations

Les conisations chirurgicales n'altèrent pas la fécondité et ne rallongent pas le temps nécessaire pour une conception. Le taux de fausses couches spontanées du premier trimestre varie de 2,5 à 24 % [29]. En ce qui concerne les fausses couches du deuxième trimestre, leur taux est augmenté, 4,9 % versus 1,2 %, en partie en raison de l'existence d'une béance cervico-isthmique. Ce taux est fonction du volume et de la hauteur de la conisation. Lorsque celle-ci est supérieure à 4 cm3, le taux est de 18 % versus 6,5 % pour une exérèse inférieure à 4 cm3. De même, lorsque la pièce de conisation mesure plus de 2 cm de hauteur, le taux de fausses couches spontanées du deuxième trimestre est de 21,7 % versus 12,3 % (< 2 cm).

Le taux d'accouchement prématuré varie de 2 à 15 % avec une moyenne à 12 %, par rapport à 8 % dans la population générale. Lorsque la conisation dépasse 4 cm3 et mesure plus de 2 cm de hauteur, le taux d'accouchements prématurés passe à 30,4 % [30]. La réalisation d'un cerclage prophylactique ne semble pas le modifier.

Suite à une conisation, il existe une augmentation de la durée du travail ou, au contraire, un travail très court, inférieur à 2 heures. Bien qu'il ait été décrit des déchirures cervicales au cours des accouchements par voie basse, les taux de césariennes sont comparables dans les séries.

En tout état de cause, il faut, lors de la prise en charge des dysplasies cervicales ou des cancers intra-épithéliaux, privilégier les moindres résections cervicales (électroconisation à l'anse diathermique, conisation basse) plutôt que réaliser une conisation haute ou une amputation du col.

Le cancer du sein

Les cancers du sein chez les femmes de moins de 40 ans représentent 10 à 20 % des cancers et touchent 2 500 femmes par an en France. Seules 7 % des femmes traitées pour un cancer du sein vont entreprendre une grossesse (175 cas), pour 70 % d'entre elles dans les 5 ans après la fin du traitement. Il est habituellement reconnu qu'il faut respecter un délai de 2 ans après la fin du traitement avant d'autoriser une grossesse chez une femme ayant eu un cancer du sein. Ce délai est porté à 5 ans s'il s'agissait d'un cancer de mauvais pronostic (âge < 30 ans, grade histopronostique élevé, atteinte ganglionnaire).

Sankila et al., en 1994 [25], ont étudié 91 grossesses survenues chez 2 548 femmes de moins de 40 ans traitées pour cancer du sein entre 1967 et 1989. Le groupe témoin était constitué de 471 femmes traitées pour cancer du sein et appariées selon le stade, l'âge et l'année du diagnostic. Pour les patientes ayant présenté une grossesse après cancer du sein, le risque relatif de décès était multiplié par 4,8 avec un index de confiance à 95 % (IC95 %). Cet auteur note que ce risque est de 11,3 si le délai entre la fin du traitement et la grossesse est de 10 à 24 mois et de 2,6 si celui-ci est supérieur à 2 ans. L'interruption de la grossesse chez ces femmes traitées pour cancer du sein ne modifie en rien la survie ou le taux de récidives. Les seules indications d'une interruption médicale de grossesse pourraient être une ré-évolution métastatique importante ou une grossesse survenant trop près d'un cancer de mauvais pronostic. Il s'agirait alors davantage d'un argument humanitaire que thérapeutique pour éviter de rendre un enfant précocement orphelin de sa mère.

* Existe-t-il un retentissement de la grossesse sur l'évolution du cancer ?

La grossesse n'aggrave pas le pronostic de la femme. La survie globale est même un peu supérieure dans le groupe cancer par rapport au groupe témoin. La survie sans récidive est également plus élevée : Sutton et al. [31] ont retrouvé 28 % de récidives chez des femmes enceintes après cancer du sein versus 43 % dans le groupe témoin. Mignot et al. [32] retrouvent 19 % de récidives.

La nécessité d'attendre 2 ans après la fin du traitement pour un cancer du sein doit poser la question de la contraception chez les femmes traitées pour cancer du sein. Certaines contraceptions sont contre-indiquées comme les œstro-progestatifs et les microprogestatifs ; d'autres sont déconseillées comme les progestatifs entre le 5e et le 25e jour du cycle ou les progestatifs injectables ; d'autres encore sont autorisées comme le dispositif intra-utérin et les moyens locaux. En cas de cancer évolutif et/ou métastatique, une castration est recommandée. Elle sera si possible temporaire par prescription d'analogues de la GnRH.

* Effet des agents cytotoxiques sur la fécondité après cancer du sein

Sur le plan histologique gonadique, les agents cytotoxiques peuvent entraîner des troubles de la maturation folliculaire, une fibrose ovarienne et, au maximum, une destruction des follicules. Sur le plan fonctionnel, il existe une modification du profil hormonal avec un hypogonadisme hypergonadotrope ayant pour conséquence l'apparition d'irrégularités menstruelles, voire d'une aménorrhée.

Sutton et al. [31] n'ont pas retrouvé de malformation fœtale chez 19 femmes ayant eu une chimiothérapie adjuvante de type FAC (fluoro-uracile, adriamycine et cyclophosphamide).

CONCLUSION

On peut donc désormais admettre qu'une femme traitée pour un cancer puisse être enceinte après un délai de surveillance de 2 ans. Durant la grossesse, certaines pathologies peuvent être liées au traitement anticancéreux : défaut d'implantation, fausse couche spontanée, retard de croissance intra-utérin ou décès périnataux après radiothérapie pelvienne, période d'aménorrhée après radiothérapie et/ou chimiothérapie. L'accouchement est l'étape qui pose le moins de problèmes spécifiques liés au traitement anticancéreux.

Certains antécédents de cancer, comme celui de l'ovaire, du col utérin ou du sein, posent des problèmes spécifiques : maintien d'une activité hormonale et ovarienne grâce à un traitement conservateur dans les cancers de l'ovaire, hauteur et volume des conisations en cas de cancer du col, stade évolutif du cancer (évolution métastatique ou à fort potentiel évolutif) en cas de cancer du sein.

Les traitements anticancéreux doivent toujours s'attacher à permettre à ces femmes parfois jeunes de pouvoir ultérieurement et en toute sécurité mener une grossesse jusqu'à terme.

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