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Le « point de vue de la mère »... À partir de
cette formulation, le titre de cette contribution donne immédiatement
une réponse explicite à une question implicite. Il ne s'agit
pas d'analyser le point de vue de la femme, ni celui de la patiente, ni
celui de l'épouse, mais bien celui de la mère.
À partir du choix de ce point de vue, de sa simple existence,
on peut affirmer qu'il existe une réponse indiscutable positive
à trois questions implicites : Reste-t-on une mère (même
potentielle, même partiellement) lorsque le cancer du sein survient
pendant la grossesse ? Le statut de mère intervient-il dans les
décisions thérapeutiques ? Peut-on devenir mère après
un cancer du sein ?
Ces questions portent sur des sujets d'une importance extrême
comme la vie, le cancer et la maternité/féminité.
De nombreux angles d'approche auraient pu être proposés,
une recherche de sens à partir d'une vision « analytique »,
une approche narrative à partir d'exemples... L'angle retenu dans
cette contribution est celui du choix et de son corollaire, la décision.
Cette approche est sans doute réductrice car elle ne couvre qu'un
des aspects de ce problème mais porte sur une situation complexe,
à la fois par l'existence de plusieurs options thérapeutiques
et par la « multi-rationalité » liée au fait que
la même personne sera à la fois une patiente et une mère.
Les interrogations ici retenues sont donc centrées sur les modalités
de décision. Il est peut-être utile de s'interroger sur le
cheminement qui aboutit à cette décision, et comment on
peut juger de la qualité de celle-ci ? Pour répondre à
cette dernière interrogation, trois grilles de lecture [1] sont
proposées : Pourquoi ? Par qui ? Comment ?
Pourquoi la décision a-t-elle été
prise ?
Le modèle dominant de la légitimité d'une décision
est celui de l'utilité attendue. Une décision prise est
une bonne décision si elle conduit à l'utilité maximale,
au plus grand « bien » possible. Il s'agit sans doute d'un mode
de pensée considéré comme rationnel. Néanmoins,
considérer qu'il s'agit là du « meilleur » modèle
est une simplification. En effet, cette méthode, centrée
sur les objectifs, nécessite la réalisation préalable
de très nombreux critères pour pouvoir être considérée
comme optimale.
Il convient de réaliser une définition exhaustive [2]
des alternatives et des conséquences du choix qui doivent êtres
envisagées avec, pour chacune, leurs probabilités de survenue
et la valeur que la personne attribue à chacun des devenirs possibles.
Certaines alternatives sont parfois délicates à présenter
ou imprécises (adoption, impact d'un retard thérapeutique,
avoir un enfant ne répondant pas à l'attente du(des) parent(s),
avoir un enfant malade, avoir un enfant qui meurt...). Pour toutes ces
raisons, l'appréciation des conséquences du choix initial
se fait généralement sans analyse, explicitation et exploration
exhaustive de toutes les possibilités. Il s'agit d'un mode de pensée
plus intuitif, moins systématique, qui s'éloigne d'une rationalisation
neutre [3]. Ce processus, qui ne prend pas en compte tous les futurs possibles,
est très fréquent et généralement fonctionne
de manière « satisfaisante », mais sa valeur normative
est limitée. On peut même considérer que certains
a priori, par exemple : « la maternité est une source de bonheur
» (« utilité »), court-circuitent la délibération
aboutissant à une décision qui est ainsi « pré-décidée
» par des a priori.
Par ailleurs, la théorie prévoit une « agrégation/pondé-ration
», une sorte de synthèse des différentes composantes
du devenir médical (« guérison », événements
secondaires traités, événements secondaires entraînant
le décès) et humain (enfant, pas d'enfant). Si ces dernières
sont relativement clairement définis, en revanche, la pondération
(la valeur accordée à chaque alternative) par les personnes
possède une très grande variabilité interindividuelle.
Cette très grande hétérogénéité
de la perception des risques est amplifiée par le caractère
incertain des données médicales associé à
certaines représentations du mécanisme d'apparition du cancer,
en particulier la notion de cancer « hormono-dépendant ».
Pour toutes ces raisons, il faut s'attendre à une prédictibilité
très faible concernant les choix qui seraient effectués.
Des femmes en situation « objectivement » comparable sont amenées
à prendre des positions radicalement opposées.
Enfin, le problème est souvent présenté sous forme
d'un arbitrage entre risques et désirs. Si d'autres contributions
de ce numéro analysent la dimension risque, il est peut-être
utile ici de s'interroger sur la nature du désir d'enfant.
Le désir d'enfant chez une femme ayant
été soignée ou devant être soignée pour
un cancer du sein est-il tout à fait comparable au désir
d'enfant « habituel » ? Probablement non : l'atteinte physique
des seins chez la femme est une agression à sa féminité
à la fois dans l'imaginaire et dans la réalité. Dans
l'imaginaire, la « représentation » des seins intervient
largement dans la différence des sexes et elle est intimement liée
à sa référence fonctionnelle : l'allaitement, donc
la maternité. En réalité, il y a toujours, en cas
de cancer du sein, au minimum une chirurgie limitée avec cicatrice,
quelquefois une chirurgie plus large, et la plupart du temps une radiothérapie
locale induisant une atteinte « physique » directe.
D'autre part, le traitement de la femme jeune avec récepteurs
hormonaux positifs sera complété, dans certains cas, par
une modification de son statut hormonal (castration) qui va retentir sur
son statut de femme (sur le plan physique, de la sexualité...).
On peut donc dire que le désir d'enfant chez une femme traitée
pour un cancer du sein présente une différence dans le sens
où il comportera, non seulement toutes les composantes classiques
du désir d'enfant de toute femme, mais aussi un désir de
réparation, de reconstruction de la féminité, un
peu comme un combat (largement valorisé par les médias).
D'une manière générale, la confrontation avec l'idée
de mort génère un réflexe de vie, de prolongation.
Mais peut-être de manière plus spécifique, certaines
femmes percevant le cancer du sein comme une atteinte à leur féminité
peuvent vouloir utiliser la maternité comme réponse/affirmation
dirigée vers le monde extérieur ou vers elles-mêmes.
Il est difficile pour les médecins de faire la part des choses
entre le souhait et l'affirmation du souhait (j'envisage d'être
mère, je suis donc inchangée).
L'embarras des équipes médicales est compréhensible
face à ces situations. D'une part, il existe une certaine compassion
pour ce désir de reconquête de féminité en
partie entamée par l'atteinte du sein et dont une maternité
serait en quelque sorte une tentative de rééquilibrage d'un
statut en partie menacé. D'autre part, on ne peut faire abstraction
du risque que cela comporte pour la santé. Cet embarras est encore
augmenté chez les équipes de procréation médicalement
assistée lorsque les patientes présentent aussi un problème
de fertilité du couple et, que dans ce cas précis, elles
n'ont pas le choix de la décision (contrairement aux couples fertiles
dont la femme peut décider de la mise en route d'une grossesse
avec ou sans l'aval de l'équipe soignante). Le couple a alors besoin
d'une aide à la procréation et il incombe à l'équipe
médicale « le pouvoir décisionnel », c'est-à-dire,
accepter ou non une aide à la procréation, cette décision
étant rendue plus complexe encore par l'existence d'un antécédent
personnel de cancer.
D'un point de vue « technique », deux cas de figures se présentent
:
- Le problème d'infertilité est mineur : un simple
traitement de l'ovulation et une programmation des rapports sont seulement
nécessaires ; le traitement n'entraînant pas des taux d'strogènes
circulants élevés mais voisins de la physiologie paraît
acceptable.
- Le problème d'infertilité nécessite une
fécondation in vitro (problème d'obstruction tubaire, problème
masculin important) : dans ce cas précis, une hyperstimulation
ovarienne est nécessaire, donc une hyperstrogénie
(de 15 à 20 jours au plus) qui semble plus problématique.
Qui prend la décision
?
Dans cette perspective, le modèle dominant devient celui de l'autonomie
[4, 5]. La seule bonne décision est celle que prend la personne
légitime pour le faire, en l'occurrence la femme/mère. Ce
modèle quasiment unique aux États-Unis se heurte, en France,
à certaines limites et résistances. Les limites sont celles
que la législation pose à l'utilisation du corps et les
résistances sont celles d'acteurs qui jugent qu'en cas de conflit,
la recherche d'une utilité de type médical pour le patient
pourrait l'emporter sur l'autonomie de décision de celui-ci [6]
(l'archétype de cette situation est celle des Témoins de
Jéhovah refusant la transfusion, même en cas de risque de
mort). La tendance néanmoins est à accepter le principe
de l'autonomie de décision, et ce, d'autant plus facilement que
les risques sont de nature probabiliste et/ou avec un délai de
réalisation et/ou de niveau raisonnable, ce qui est peut-être
le cas du risque d'événements secondaires de cancer du sein
après grossesse.
Néanmoins, il faut noter que certains facteurs sont susceptibles
de choquer les médecins dont la sensibilité et la formation
sont de limiter les risques vitaux des personnes. Il s'agirait par exemple
d'une grossesse dont le médecin percevrait (parfois explicité
lors de consultations) que la « demande » viendrait du mari/compagnon.
Le respect de l'autonomie des personnes qui s'impose aux médecins
ne s'impose peut-être pas toujours avec la même force aux
compagnons de ces femmes. En tout état de cause, ces circonstances
sont rares, mais l'on peut craindre des jeux de rôles complexes
où le médecin (la médecine) serait utilisé
par la femme pour ne pas céder à une pression familiale.
Même si cette situation se présente rarement, il est souhaitable
de pouvoir réaliser une consultation en face à face afin
de pouvoir échanger les points de vue dans le cadre protégé
du colloque singulier.
Comment la décision est-elle prise
?
Face à des situations où le devenir est inaccessible,
complexe ou polémique, une solution pour assurer une bonne décision
est la solution du processus, c'est-à-dire des modalités
de décision et non plus des acteurs ou de la finalité. Une
bonne décision devient, pour les avocats de cette approche, une
décision qui respecte certaines formes ; parmi les plus actuelles,
ce sont les conférences de consensus, Standards, Options et Recommandations
[7] et autres positions d'experts. Une forme dérivée et
mineure est la réunion casuistique [8] qualifiée de staff
ou les réunions de concertation pluridisciplinaire. Il y a quelque
chose de magique dans la soumission du dossier aux médecins et
à leur décision. La réification, « le staff
pense que... », entraîne un argument d'autorité et parfois
un abandon de sens critique [9]. Les avantages de cette procédure
sont multiples : le caractère délibératif, la multiplicité
des points de vue et le caractère transparent des arguments échangés.
Néanmoins, il faut craindre les effets de leader (naturel, technique
ou institutionnel) et l'abandon d'une part de responsabilité et
d'engagement.
In fine, la question posée n'est pas seulement la question des
modalités de choix mais aussi celle de la relation médecin(s)-patient
[10]. Cette relation est ici de plus modifiée par deux dimensions
particulières du problème posé. Tout d'abord, il
existe de nombreuses incertitudes biomédicales sur ce sujet où
la production de connaissances scientifiquement indiscutables, c'est-à-dire
la réalisation d'essais randomisés, est éthiquement
« inconfortable », pour ne pas dire impossible, et ensuite par
le fait qu'une des deux dimensions du problème, la maternité,
ne relève pas du monde biomédical mais concerne un champ
différent faisant que, plutôt qu'un conflit d'objectifs ou
de valeurs, il s'agit sans doute d'une opposition de légitimité.
REFERENCES
1. Eisinger F. Decision analysis in patients' care. Lancet
2001 ; 358 : 2173.
2. Kaplan S, Haimes YY, Garrick BJ. Fitting hierarchical holographic
modeling into the theory of scenario structuring and a resulting refinement
to the quantitative definition of risk. Risk Anal 2001 ; 21 : 807-19.
3. Payne J, Bettman J, Johnson E. The adaptative decision-maker
: effort and accuracy in choice. In : Goldstein WM, Hogarth RM, editors.
Research on judgment and decision making. Cambridge, UK : Cambridge
University Press 1997 ; 181-204.
4. Hoerni B. L'autonomie en médecine: nouvelles relations
entre les personnes soignées et les personnes soignantes. Paris
: Payot, 1991.
5. Madder H. Existential autonomy: why patients should make their
own choices. J Med Ethics 1997 ; 23 : 221-5.
6. Glick SM. Unlimited human autonomy : a cultural bias ? N
Engl J Med 1997 ; 336 : 954-6.
7. Fervers B, Bonichon F, Demard F, Heron J, Mathoulin S, Philip
T, et al. Méthodologie et développement des standards,
options et recommandations diagnostiques et thérapeutiques en cancérologie.
Bull Cancer 1995 ; 82 : 761-7.
8. Jonsen AR. Casuistry : an alternative or complement to principle
? Kennedy Inst Ethics J 1995 ; 5 : 237-51.
9. Black D. Corporate tyranny. J Med Ethics 1997 ; 23
: 269-70.
10. Protiere C, Moatti JP, Maraninchi D, Viens P. Choix et révélation
des préférences : vers le partage de la décision
thérapeutiques en cancérologie, de la théorie économique
à la pratique médicale. Bull Cancer 1998 ; 85 : 173-9.
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