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Cancer et grossesse


Bulletin du Cancer. Volume 89, Numéro 9, 749-50, Septembre 2002, Editoriaux



Auteur(s) : Paul Cappelaere, Philippe Morice, .

ARTICLE

« Donner la vie ou plutôt transmettre la vie à un enfant est l'acte le plus profond que puisse accomplir un être humain. »

François Jacob. Qu'est-ce que la Vie ?
Vol. I. Université de tous les savoirs. Paris, 2000

P. Cappelaere

Tout oppose grossesse et cancer. Promesse d'une vie nouvelle contre menace de mort. Développement harmonieux d'un être nouveau contre croissance anarchique et mortifère. Bonheur familial partagé ou famille plongée dans la détresse. Pleurs de joie autour d'un berceau ou larmes amères autour d'un tombeau.

La barrière de l'âge devrait les séparer. Mais elle est parfois franchie. En France, l'âge moyen de la femme à la première grossesse n'approche-t-il pas 30 ans et près de 5 % des accouchements surviennent chez des femmes de plus de 40 ans. L'occurrence simultanée ou successive d'une grossesse et d'un cancer est donc rare sans être exceptionnelle.

Le cancer de la femme enceinte confère à l'équipe médicale une responsabilité accrue vis-à-vis de la mère, de l'enfant et de la cellule familiale. Les choix thérapeutiques sont plus difficiles et les incertitudes sur l'avenir sont plus grandes. La femme antérieurement traitée pour cancer découvre ou recouvre sa vocation de mère et exprime ainsi la conviction intime qu'elle est guérie. Mais que de fois, le désir d'enfant ne peut être satisfait à cause du cancer et de son traitement. La guérison, acquise au prix d'une infertilité, peut laisser une profonde cicatrice.

La rareté de l'association grossesse et cancer et la diversité des circonstances familiales et médicales ne permettent pas de faire appel à l'expérience personnelle. De même, les données de la littérature ne fournissent pas de solutions
« scientifiques » et consensuelles à des problèmes souvent difficiles et parfois conflictuels.

Le Bulletin du Cancer a donc réuni dans un dossier thématique les thèmes principaux qui constituent des éléments de référence pour une prise en charge globale et partagée dans ces situations rares. Dans une concertation ouverte et renouvelée, les points de vue des différents intervenants doivent être confrontés pour aboutir aux meilleurs choix.

Le point de vue de la mère est primordial [1]. Il peut être lui-même influencé par celui du père et de la famille. Dans une situation de grossesse et de cancer simultanés, le retentissement psychologique au diagnostic de cancer et à la nécessité d'un traitement agressif est amplifié par celui d'une grossesse à risque, avec ses diverses éventualités de sublimation, de culpabilité ou de régression. Après traitement d'un cancer, c'est le désir d'enfant qui est l'élément majeur.

Pour l'obstétricien, proposer une interruption médicale de grossesse est la situation la plus difficile à assumer, d'autant qu'elle n'a aucune valeur thérapeutique en soi [2]. Dans les autres cas, l'obstétricien est en présence d'une grossesse à risque. Le suivi en cours de grossesse est donc assuré en concertation permanente et avec un soutien psychologique adapté.

Le gynécologue intervient pour les cancers du col utérin et les tumeurs non épithéliales de l'ovaire, parfois associés à une grossesse [3]. En fonction de la localisation et de l'extension tumorales et compte tenu de l'âge de la grossesse, un traitement optimal du cancer peut être compatible avec la poursuite de la grossesse. Mais le rôle du gynécologue n'est-il pas de préférer, à efficacité égale, un traitement qui respecte la fertilité de toute femme jeune présentant un cancer ?

En présence d'un cancer du sein chez une femme enceinte, association qui est loin d'être exceptionnelle puisqu'elle toucherait en France de 500 à 700 femmes par an [4], le sénologue se doit de tenir compte du symbole que représentent les seins pour la femme et pour la mère par le biais de l'allaitement. Mais il sait que, malheureusement, l'atteinte ganglionnaire est un peu plus fréquente et donc le pronostic un peu plus réservé. Néanmoins, sauf peut-être au cours du premier trimestre de la grossesse, celle-ci peut être respectée, sans aggraver le pronostic vital de la mère. Le traitement d'un cancer du sein n'empêche pas ultérieurement la concrétisation d'un désir d'enfant.

Radiothérapeutes et chimiothérapeutes ont mauvaise conscience face à une femme enceinte. Car ils redoutent les risques abortifs, tératogènes et mutagènes que celle-ci encourt, en fonction de l'âge de la grossesse et des protocoles thérapeutiques. Cependant, depuis quelques décennies, des femmes enceintes et présentant une leucémie aiguë reçoivent une chimiothérapie active pour la mère et sans risque majeur pour le produit de conception [5]. Ainsi la chimiothérapie d'un lymphome ou d'un cancer du sein peut être proposée, en dehors du premier trimestre, même si les effets retardés de l'exposition in utero aux médicaments anticancéreux sont encore mal connus et, semble-t-il, plus théoriques que réels.

Les lecteurs du Bulletin du Cancer trouveront sans doute le dossier thématique fort incomplet. Ce dernier devrait aussi inclure d'autres cancers - moins fréquents - associés à une grossesse, les risques de cancer associés aux antécédents obstétricaux et les conceptions dont le père a été traité pour cancer. Mais les articles ci-dessous présentent l'essentiel de la problématique qui recouvre l'association grossesse et cancer.

Trois messages s'en dégagent. Le premier est qu'il est fondamental de respecter, quand les conditions médicales le permettent, les fonctions de reproduction de la femme, sans compromettre l'efficacité des traitements du cancer. Pour la femme, la guérison ne se conçoit pas ou difficilement aux dépens de sa fertilité et elle serait incomplète si son désir d'enfant s'avérait impossible à réaliser.

Le second message est que la femme enceinte est bien au cœur du choix thérapeutique. Une information médicale, claire et objective, doit l'y préparer. Un soutien psychologique apporté par le père, la famille, l'équipe médicale, le psychologue devrait l'y aider. L'autonomie de décision de la mère, actuelle ou future, mérite donc, en général, d'être respectée, dans la mesure où la demande de la mère est réelle et sincère.

Le développement spectaculaire des techniques de procréation médicalement assistée vient conforter l'espoir de certaines patientes ayant un désir d'enfant [6]. La cryopréservation des embryons, quand elle est possible en dehors d'une urgence de traitement, demain celle des ovocytes, de tissu ovarien, voire le don d'ovocyte ou d'embryon quand les techniques seront maîtrisées et les obligations éthiques et légales définies, sont autant de progrès possibles dans les années à venir.

Devant une femme enceinte qui présente un cancer, l'oncologue n'est pas démuni. Il se doit de proposer, après concertation, une prise en charge adaptée, ménageant au mieux la curabilité du cancer de la mère et la viabilité du produit de conception. Face à un désir d'enfant, après traitement d'un cancer, aucune interdiction définitive de grossesse n'est médicalement justifiée mais celle-ci peut s'avérer impossible. Préserver les fonctions de reproduction constitue un objectif majeur qui détermine le choix thérapeutique. Un diagnostic plus précoce du cancer favoriserait aussi un traitement qui respecte la fertilité.

Même sous la menace d'un cancer passé ou présent, la grossesse devrait être l'attente d'un heureux événement.

Références

1. Eisinger F, Noizet A. Grossesse et cancer du sein : le point de vue de la mère. Bull Cancer 2002 ; 89 : 755-7.

2. Mathieu E, Merviel P, Antoine JM, Uzan S. Cancer et grossesse : le point de vue de l'obstétricien. Bull Cancer 2002 ; 89 : 758-64.

3. Morice P, Camatte S, Pautier P, Castaigne V, Germann N, Pomel C, et al. Cancer gynécologique et grossesse : le point de vue du gynécologue oncologue. Bull Cancer 2002 ; 89 : 765-71.

4. Mignot L. Grossesse et cancer du sein : le point de vue du sénologue. Bull Cancer 2002 ; 89 : 772-8.

5. Pautier P, Lhommé C, Morice P. Cancer et grossesse : le point de vue du chimiothérapeute. Bull Cancer 2002 ; 89 : 779-85.

6. Olivennes F, Aubard Y. Préservation de la fertilité et traitement du cancer chez la femme. Bull Cancer 2002 ; 89 : 786-94.


 

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