ARTICLE
La société actuelle demande beaucoup aux médecins
et remet en question le modèle paternaliste de la toute puissance
médicale. Ainsi, les patients réclament des médecins
qu'ils communiquent mieux, n'hésitant pas, dans le cas contraire,
à entamer des poursuites judiciaires à leur encontre [1].
La profession médicale se trouve ainsi confrontée à
davantage d'exigences et à un pouvoir de décision unilatéral
limité suite à l'augmentation de la notion de consentement
informé. Enfin, notre société occidentale porte toujours
en elle le mythe d'une médecine qui guérit tout : ce qui
peut entraîner déception et colère face à l'échec
thérapeutique [2]. Ces considérations prennent une dimension
toute particulière pour les maladies au long cours et aux options
thérapeutiques diverses, telles que le cancer.
Notre propos est d'aborder la problématique de la formation à
la communication des médecins spécialistes, impliqués
dans la prise en charge exclusive ou partielle de patients atteints de
cancer. Notre démarche concernant tant la première que la
seconde, le terme d'oncologue sera utilisé pour faire référence
à tout médecin spécialiste ayant une pratique même
partielle en oncologie. Or, aborder la question de la formation nécessite
de se familiariser avec les recherches et modèles relatifs à
la communication entre le malade et le soignant, en général
[3].
Cette communication, dans le cadre de l'oncologie, n'est pas le simple
apport d'informations opéré par un spécialiste à
une personne souffrante dans un espace clos, mais bien la rencontre de
deux personnes dans un contexte particulier, source de nombreuses et complexes
influences réciproques et extérieures, imposant aux médecins
de posséder des connaissances, des stratégies et des attitudes
permettant une véritable communication.
Un certain nombre de formations ont tenté de proposer des outils
de communication aux oncologues. Ces approches, quelquefois couplées
à un programme d'évaluation, ont permis d'une part de spécifier
les caractéristiques d'une formation à la communication
efficace, d'autre part de mettre en avant deux principales limites actuelles
à cette efficacité : le maintien des acquis à long
terme et leur transfert dans la pratique clinique [4-8].
Pour notre revue de la littérature, nous avons effectué
une recherche sur les bases de données Medline et Psyclit de 1968
à 2000*, que nous avons couplée à des articles et
ouvrages en notre possession. Recourant aux mots clés suivants
(interpersonal communication, interviewing skills, communication skills,
physician-patient relations : communication skills and medical education),
nous avons obtenu respectivement 244, 209, 1 569, 134 et 296 références
dans Medline et 7 930, 276, 5 223, 12 et 122 dans Psyclit. Quand
ces termes sont couplés au terme oncology, ces chiffres passent
à 1, 3, 37, 3, 37, 3 et 14 pour Medline et 12, 0, 9, 0 et
0 pour Psyclit. En supprimant les recouvrements entre ces trois
sources et en ne conservant que les articles ciblés sur les oncologues
et/ou couplés à un protocole d'évaluation, il nous
restait à traiter 102 publications.
Un classement en trois catégories principales a alors été
effectué entre les articles de synthèse et de positions
théoriques relatifs à la communication médecin-malade
en oncologie (45 publications), ceux liés aux initiatives de formation
à la communication destinés aux médecins généralistes
ou issus d'autres spécialités que l'oncologie (22 publications)
et, enfin, les différentes recherches évaluant l'impact
spécifique d'initiatives de formations à la communication
destinées aux oncologues (25 publications). Enfin, cinq ouvrages
de références généraux en notre possession
ont été utilisés pour cette revue. Cela nous a permis
de dresser un tableau critique des objectifs et enjeux poursuivis par
ce type de formation et de les mettre en rapport avec les différentes
techniques utilisées.
La communication en oncologie
La communication interpersonnelle est définie comme « le
mécanisme médiateur entre les deux individus en présence
ou, en d'autres termes, comme l'ensemble des processus par lesquels s'effectuent
les échanges d'informations et de significations entre les personnes
dans une situation sociale donnée » [9]. L'approche de la
communication entre le médecin spécialiste et son patient
doit dès lors tenir compte des caractéristiques du patient,
du médecin et de différents facteurs contextuels entourant
leur rencontre.
Ainsi, la rencontre avec l'oncologue s'inscrit-elle dans « l'histoire
oncologique » du patient, marquée de nombreux troubles anxieux
et dépressifs [10-12]. À la source de ces troubles, se trouve
notamment un sentiment de perte de contrôle sur la situation [36].
Dès lors, offrir au patient une place active dans la consultation
et le rendre acteur de la prise en charge médicale pourrait être
un des enjeux fondamentaux de la communication entre l'oncologue et son
patient. Néanmoins, la mise en place de ce véritable partenariat
ne doit pas reléguer à l'excès la responsabilité
des décisions prises au patient, risquant éventuellement
de faire croître chez ce dernier un sentiment de culpabilité
excessif en cas d'évolution médicale négative.
L'importance de ces troubles peut influencer négativement l'observance
des traitements et les comportements sains en termes de santé [13],
voire l'évolution médicale [14]. Les différentes
situations vécues par le patient confronté au cancer et
à ses conséquences appellent dès lors des efforts
d'adaptation (coping) répétés qui sont modulés
par ses traits de personnalité, son histoire et ses systèmes
d'appartenance. Ainsi certains auront tendance à ne pas exprimer
leurs émotions face au cancer et/ou à l'image de toute puissance
du médecin et/ou par crainte d'être dépassés
par leurs propres émotions [15]. Les recherches ayant débouché
sur la mise au point de « la personnalité de type C »
[16] pourraient en partie rendre compte des difficultés d'expression
de ses émotions. De plus, au niveau sociodémographique,
indépendamment des cancers pédiatriques, le niveau d'éducation
du patient influence le type d'informations pertinentes à lui transmettre
[15]. Enfin, ses relations sociales peuvent également influencer
négativement son adaptation : le dialogue avec les proches concernant
le cancer étant évité car associé à
des peurs excessives [17] et le fait d'avoir perdu une connaissance ou
un proche du cancer constituant un facteur négatif dans l'adaptation
[18].
Le personnel soignant est dès lors confronté à
des patients présentant les indices d'une détresse émotionnelle,
susceptibles d'attirer son attention. Néanmoins, la perception
de ces signes est conditionnée par la présence de comportements
de communication efficaces de la part du soignant [19], impliquant évaluation,
information et soutien. Des études montrent également que
ces comportements sont susceptibles de soutenir l'adaptation du patient
[13, 20], d'augmenter son observance [21-25], sa connaissance de la maladie,
sa satisfaction quant à la consultation [26, 27], voire d'influencer
l'évolution de son état de santé [28-30]. Ils permettent
donc la détection correcte des troubles émotionnels [22]
et également la diminution des comportements à risque [28].
Il faut toutefois noter que différentes observations effectuées
sur le terrain montrent que peu d'oncologues sont susceptibles de développer
ces stratégies au terme de leur formation médicale ou de
plusieurs années de pratique [6, 31-33].
Cette communication inefficace amène diverses conséquences
: une détection insuffisante des troubles psychopathologiques [34,
35] puisque seuls 10 à 15 % des troubles émotionnels sont
détectés par les soignants [36, 37] et que 37 % des patients
souffrent d'une détresse émotionnelle marquée [38],
une insatisfaction du patient [27, 28, 39, 40], une adaptation peu efficace
[41], moins d'observance aux traitements [6, 40, 42, 43], une tendance
à changer de médecin [44], une moins bonne compréhension
et rétention de ce qui a été dit lors de la consultation
[45] et des risques accrus de poursuites judiciaires à l'encontre
de soignants [29, 40, 46-50].
D'autre part, si, parmi les oncologues, l'expérience clinique
ou une capacité naturelle permet parfois de développer des
stratégies de communication efficaces, cinq éléments
peuvent influencer négativement son mode de communication : sa
formation médicale essentiellement biologique et technique [20,
27, 35, 51-53], ses craintes de mettre à jour des émotions
inexistantes et difficilement maîtrisables [18], sa connaissance
présumée et souvent erronée des sources de détresse
des patients [13], ses attitudes par rapport au cancer et à la
mort et, enfin, ses modes d'adaptation aux facteurs de stress issus de
son travail. Parmi ces modes, on retrouve le blocage de toute expression
émotionnelle du patient [17, 36, 54]. La plupart des troubles psychologiques
associés au cancer seraient ainsi évités au profit
d'informations physiologiques [15, 17, 55-58].
Le médecin percevrait alors souvent un inconfort et une distance
avec les patients, freinant l'expression de leurs émotions et de
leurs soucis [45], perçus comme une tentative de fuir et un manque
de sympathie [18]. De plus, ces comportements amènent une insatisfaction
personnelle, des erreurs dans le recueil des informations [49] et dans
le diagnostic [6, 39, 40, 59], de mauvaises investigations médicales
et des traitements inappropriés [40]. Ils peuvent ainsi mener à
l'épuisement professionnel (burnout) et mettre à
mal la qualité des soins et la qualité de vie professionnelle
[35, 53, 60-62]. Des études démontrent à ce sujet
qu'un tiers des oncologues souffriraient d'épuisement professionnel
[61, 62], plus de la moitié considérant l'avoir approché
au mois une fois lors de leur carrière [60]. D'autres recherches
ont bien démontré l'importance de l'épuisement professionnel
et/ou des troubles anxieux et dépressifs dans les équipes
oncologiques [63-65]. À l'opposé de la froideur et de la
distance, l'approche empathique et chaleureuse du patient peut au contraire
amener une satisfaction personnelle et un enrichissement professionnel
plus important du soignant [27, 49, 66], et améliorer l'évaluation
de l'impact réel de l'annonce d'une mauvaise nouvelle à
court, moyen et long termes pour le patient [18]. De même, le fait
de laisser le patient exprimer ses soucis et ses inquiétudes et
de recourir à des questions ouvertes et non multiples faciliterait
déjà son adaptation [67], permettrait de percevoir l'approche
subjective que le patient a de la situation et de détecter les
troubles émotionnels [30, 58]. Or, un entretien avec un patient
exprimant son histoire avec ses mots ne prend pas plus de temps [57] et
n'augmente par le recours ultérieur aux soins de santé [68].
Au terme de ce tour d'horizon, nous ne pouvons que constater l'importante
complexité de la communication développée entre l'oncologue
et son patient, et la difficulté d'y développer une relation
efficace pour le bien-être des personnes en présence. C'est
pourquoi diverses initiatives ont été proposées,
parmi lesquelles un certain nombre de formations aux stratégies
de la communication, partant du postulat selon lequel ces stratégies
doivent être améliorées, peuvent être enseignées
[22, 40, 42] et maintenues dans le temps [69].
La formation à la communication
et son efficacité
Enjeux et objectifs
Aider les oncologues à communiquer de manière efficace
peut augmenter chez leurs patients les capacités d'adaptation à
la maladie et à ses conséquences, réduisant l'importance
des troubles émotionnels et affectifs et leurs implications pour
eux-mêmes comme pour leur entourage. Cela offrirait également
aux médecins la possibilité de retirer de leur métier
davantage de satisfaction et de croissance professionnelle et personnelle
pour eux-mêmes, comme pour tout le reste de l'équipe soignante,
diminuant ainsi les risques d'épuisement professionnel [61, 62].
Un fonctionnement de l'équipe soignante rendu plus serein, par
la présence de patients moins anxieux et dépressifs, à
l'abri de pressions excessives, serait également un bénéfice
escomptable de ce type de formation. Ainsi, les enjeux de ces formations
concernent l'amélioration de la qualité de vie des patients,
de leurs proches et de l'équipe soignante.
Face à ce double intérêt, un certain nombre de formations
ont donc été menées, quelquefois couplées
à un programme de recherche visant à en évaluer l'efficacité
en regard de leurs objectifs. Ceux-ci recouvrent l'acquisition d'une série
de stratégies de communication efficaces, une sensibilisation à
l'approche psychosociale en oncologie, une attention à ses propres
réactions face au patient et aux techniques de communication fondamentales
(savoir entamer ou terminer un entretien, se présenter...) [35].
Dès lors, ces formations doivent impliquer l'acquisition d'un certain
nombre de connaissances, de stratégies ou d'aptitudes et d'une
motivation réelle à les appliquer dans la pratique clinique
[5]. Cette motivation étant grandement influencée par les
attitudes du soignant quant à la maladie cancéreuse et à
la mort, il est nécessaire que toute formation tente de les optimiser
[17]. Leur acquisition doit se retrouver dans des mesures directes (telle
l'observation de comportements de communication) et indirectes (telles
les évaluations menées auprès des différents
intervenants de la consultation).
Techniques
Au service des objectifs cités ci-dessus, les formations à
la communication doivent idéalement impliquer des composantes cognitives
et comportementales, centrées sur le vécu subjectif des
participants [35, 70-72]. Un certain nombre de techniques de formation
ont été appliquées avec plus ou moins de succès.
Informations théoriques
Le recours à des stratégies de communication efficaces
implique de la part des sujets de posséder des connaissances relatives
aux comportements facilitant ou inhibant son établissement et aux
réactions caractéristiques des personnes confrontées
au cancer. Des formations fondées sur leur acquisition, impliquant
des médecins généralistes (n = 40) [72] ou des étudiants
en médecine (n = 30) [73], ont démontré leur efficacité
pour améliorer la satisfaction générale (p < 0,001)
et diminuer l'anxiété-état après la consultation
(p < 0,001) de patients dans le cadre de consultations générales
d'une part [72] et de diminuer l'anxiété des soignants par
rapport à leur propre mort (p = 0,04), à celle des autres
(p = 0,04), tout en améliorant des attitudes relatives au fait
de traiter un patient au stade terminal (p = 0,001) et d'interagir avec
sa famille (p = 0,001) [73].
Néanmoins, Maguire et al. ont, dès 1978 [74], démontré
dans une étude randomisée impliquant des étudiants
en médecine et composée de quatre bras (un groupe recevant
uniquement une formation théorique et trois autres différents
types de feedback avec support audio, vidéo ou sans support)
que seuls ceux ayant eu d'autres éléments qu'un cours théorique
de base ont acquis une amélioration significative en termes de
quantité d'informations obtenues lors de l'entretien. Aussi, la
plupart des auteurs soulignent l'importance de développer des formations
ayant des dimensions actives et fondées sur l'expérience
clinique des participants [52, 75], offrant l'opportunité de synthétiser
l'information théorique abstraite dans une approche clinique pratique.
Quoi qu'il en soit, l'efficacité d'un programme de formation,
mesurée par une analyse fine des comportements réels de
communication ou indirectement par une quantification des éléments
psychosociaux influencés par elle (satisfaction, observance, anxiété...)
semble accrue quand les médecins sont conscients d'un manque de
compétences et/ou de formation dans le domaine et de la possibilité
de le combler par une formation appropriée [76]. C'est pourquoi
une formation fondée sur des informations théoriques peut
déjà se révéler utile en tant que première
étape de sensibilisation.
Discussion de cas
La discussion de cas est une technique fondée sur l'expérience
clinique, au même titre que les observations effectuées par
le staff sur le terrain ou les supervisions. Cette technique, pour être
efficace, doit se faire en petits groupes et suivre une méthodologie
de présentation rigoureuse. Ses avantages sont de permettre aux
participants de présenter, analyser et discuter une situation concrète,
de souligner les stratégies de communication personnelles, de clarifier
les aires à explorer, de détecter la nature et l'étendue
des problèmes du patient et, enfin, d'ouvrir la possibilité
d'échanger entre collègues des propos relatifs à
l'approche psychosociale du cancer [35].
Ce type de discussion peut se faire dans le cadre de travail du médecin
ou dans celui d'une formation. Quand elle se fait au sein de l'institution
et implique les membres d'une même équipe soignante, elle
offre la possibilité d'accroître les échanges entre
les différents intervenants, d'augmenter la cohésion de
l'équipe, de se familiariser à un mode d'approche étranger
à sa discipline d'appartenance première, unifiant ainsi
l'ensemble des soins.
Jeu de rôles
Le jeu de rôles est une technique de formation fort répandue,
dont les modalités d'application peuvent être multiples.
Classiquement, le participant reçoit une vignette clinique et choisit
librement de s'engager dans un des rôles du scénario. Selon
les formations, il peut recevoir la description complète du scénario
ou uniquement celle de son rôle. Le jeu peut être poursuivi
sans interruption jusqu'à épuisement des ressources par
les protagonistes [77] ou être interrompu dès qu'un formateur
ou un des participants le désire. Dans le premier cas de figure,
une fois bloqué, le sujet peut faire appel aux autres participants,
qui doivent idéalement fournir un avis positif avant des critiques
constructives, accompagnées de propositions alternatives [36].
En prenant un rôle, le sujet a ainsi tendance à projeter
ses réponses et ses attitudes, ce qui permet d'en prendre conscience
et de réaliser que, pour une situation, il y a une variété
importante de réponses et d'interactions possibles [77]. Notons
que prendre le rôle d'un autre intervenant permet d'aller au-delà
des stéréotypes et de rendre plus facile l'interdisciplinarité
de la prise en charge.
Le jeu de rôles augmente également la confiance que le
sujet s'attribue dans la réalisation des stratégies acquises,
la conscience de ses attentes et de leur réalisme lors des interactions
avec les patients en dépassant les jugements a priori et
la possibilité de tester ces nouvelles stratégies [5]. Cette
technique présente d'autres avantages, comme l'obligation pour
les participants de prendre une place active et d'éviter ainsi
au maximum les risques de lassitude. De plus, des scénarios pouvant
être complexifiés ou simplifiés selon les difficultés
rencontrées permettront au formateur de tenir compte des capacités
de communication déjà maîtrisées par les participants.
Cela explique le recours à des jeux de rôles avec une augmentation
croissante des difficultés, afin d'améliorer progressivement
leur maîtrise [5]. Cette technique permet ainsi, au-delà
de l'apprentissage cognitif, d'intégrer des informations relatives
à l'aspect affectif et émotionnel de la rencontre avec le
patient.
Enfin, les observateurs du jeu de rôles ont la possibilité
de percevoir le type de comportement développé par d'autres
intervenants médicaux, pouvant servir de modèle à
appliquer dans la pratique clinique. Cette technique du modelage est par
ailleurs présente dans tous les phénomènes d'apprentissage
que l'étudiant ou le médecin peut faire sur le terrain en
observant les comportements d'autres individus en tant que modèle
de conduite ultérieure ou des enregistrements vidéos d'entretiens
réels ou fictifs.
Le jeu de rôles impose des conditions d'application très
précises, telles que le recours à des scénarios réalistes
et la présence d'un formateur capable de rassurer les participants,
de placer les interruptions au moment opportun, de renforcer les comportements
efficaces et de susciter les réactions. Ses règles de fonctionnement
doivent également laisser la possibilité d'y mettre fin
quand on le désire. Néanmoins, le formateur doit parfois
intervenir afin de relancer une situation bloquée [36]. Il est
impératif que le cadre du jeu de rôles soit sécurisant
et réaliste. C'est pourquoi, avant d'entamer toute participation,
le sujet doit affirmer ne pas être trop proche du scénario
proposé [36]. C'est pour la même raison que la question d'un
rapport d'autorité entre le formateur et les participants, voire
entre les différents participants, doit être analysée.
Dans ce cadre, Baile et al. [27] rapportent les résultats
préliminaires de deux modules de formation à la communication
de 5 heures, destinés à des oncologues : l'un axé
sur l'annonce de nouvelles à contenu négatif et l'autre
sur la gestion des « patients difficiles ». Pour chacun de ces
modules, impliquant respectivement 17 et 12 participants recrutés
en faculté de médecine, le principal élément
de formation est le jeu de rôles sur la base de cas rapportés
par les participants. L'efficacité de ces formations est évaluée
par des questionnaires : un relatif à la satisfaction des participants
et un à leur maîtrise perçue des différentes
fonctions abordées en formation (self-efficacy). Le premier
module a amené la perception d'une plus grande maîtrise de
18 fonctions liées à l'annonce de nouvelles à contenu
négatif sur les 21 proposées (de p = 0,001 à p =
0,049) et une grande satisfaction des participants. Cette augmentation
du sentiment de maîtrise dans l'annonce de mauvaises nouvelles se
retrouve également suite à un cours destiné à
des étudiants en médecine, consacré à l'annonce
de nouvelles à contenus négatifs qui passe de 23 % avant
le cours à 74 % après [78]. Le second module, centré
sur « la gestion des patients difficiles », rapporté
par Baile et al. [27], semble moins efficace puisque seules 11
des 45 stratégies décrites bénéficient d'une
plus grande confiance d'utilisation (de p = 0,003 à p = 0,048),
de même que 4 des 15 situations problématiques évaluées.
Signalons, enfin, que la majorité des participants considère
positivement la présence de personnes issues de spécialisations
différentes lors de la formation.
Feedback audio et vidéo
Une autre technique largement utilisée est le feedback
venant du formateur et/ou d'éventuels membres d'un groupe de formation.
Celui-ci peut se faire sur la base d'entretiens réels ou fictifs,
enregistrés en audio ou en vidéo ou avoir lieu en direct**.
Il peut impliquer l'observation de ces enregistrements en tout ou en partie,
de la part du formateur et d'éventuels membres du groupe de formation,
qui apporteront leurs commentaires et observations au participant simultanément
ou par la suite.
Le principal avantage de cette technique est qu'elle associe des éléments
objectifs (les comportements de communication) et subjectifs (la justification
du participant et l'explication critique de ses comportements) [79]. Le
feedback permet ainsi de prendre conscience de ses comportements
et de renforcer les éléments favorisant une véritable
communication au détriment des éléments allant à
son encontre. Le feedback vidéo de son propre comportement
avec des acteurs permet en outre d'impliquer directement les participants
de manière active, dans une approche centrée sur la clinique
[50], de se sentir acteur de formation, tout en pouvant être critique
sur son propre comportement [29].
Dès 1977, Stillman et al. [80], dans le cadre du cours
destiné à la formation à l'entretien, ont eu recours
au feedback vidéo auprès de 64 étudiants de
première année en médecine, démontrant une
amélioration significative tant au niveau des contenus abordés
(p < 0,01) que du recours aux stratégies de communication efficaces
(p < 0,001) lors de consultations simulées par une actrice relatant
un problème de santé commun de « son » enfant.
De plus, ces améliorations sont maintenues jusqu'à un an.
Mais c'est certainement l'équipe de Peter Maguire qui a le plus
exploré l'efficacité pour des étudiants en médecine
du feedback en tant qu'outil de formation. Leurs différentes
publications démontrent ainsi que cette technique permet l'acquisition
des stratégies de communication efficaces et l'obtention d'une
quantité d'informations supérieure lors d'entretiens impliquant
des patients souffrant de troubles affectifs, de névrose ou d'alcoolisme
(p < 0,05) [74]. De plus, 4 à 6 ans après la formation,
les étudiants ont gardé des stratégies de communication
significativement plus efficaces et sont perçus par des patients
souffrant de troubles psychiatriques, d'une maladie chronique ou d'une
maladie létale, comme plus compétents (p < 0,001), plus
empathiques (p < 0,001), chaleureux (p < 0,007) et assurés
(p < 0,013) [81]. Néanmoins, deux stratégies de communication
ne sont pas améliorées : la capacité d'entamer et
d'achever correctement un entretien [81] et l'apport d'informations et
d'avis [82].
L'équipe de Fallowfield et al. [69] rapporte également
une recherche articulée à un programme de formation de 3,5
jours, fondé sur le modèle de Lipkin et destiné à
117 médecins seniors en oncologie. Chaque participant y reçoit
un support didactique et participe d'autre part à des réunions
avec feedback vidéo sur leurs interactions avec un acteur
prenant le rôle d'un patient cancéreux. Juste après
cette formation, les médecins rapportent une augmentation significative
des attitudes positives envers les problèmes psychosociaux des
patients (p < 0,0002) et 3 mois plus tard un changement perçu
dans la pratique clinique, en rapport avec la formation (pour 95 % des
participants).
Au-delà de ces quelques recherches, de nombreuses autres formations
axées sur le feedback audio ou vidéo ont eu lieu
et ont permis, dans leur majorité, d'établir que cette technique
est influente sur le mode de communication d'étudiants en médecine
[83-88] ou de médecins pratiquants [57, 89-92]. Partant des résultats
de ces différentes approches et des recherches relatives aux autres
techniques de formation, un certain nombre d'auteurs ont développé
des modules de formation à la communication intégrant simultanément
plusieurs d'entre elles.
Intégration des techniques
Deux recherches ayant recours à des informations théoriques,
des démonstrations télévisées (modelage) et
à la mise en pratique dans une situation contrôlée
(impliquant un feedback direct) démontrent déjà
durant les années 1970 une amélioration des stratégies
de communication d'étudiants en médecine [31, 93]. Par la
suite, de nombreuses formations intégrant différentes techniques
(tableau I) et un protocole
de recherche visant à en démontrer l'efficacité feront
l'objet de publications [7, 29, 40, 50, 51, 68, 94-99] (tableaux
II et III). Celles-ci ont pu démontrer des améliorations
de la communication médecin-malade par observation directe en consultations
réelles ou simulées, ainsi que dans des mesures indirectes
menées auprès de ses participants et/ou de leurs patients.
Néanmoins, deux difficultés semblent émerger : le
maintien des acquis à long terme et leur transfert dans la pratique
clinique [4-8].
Notes :
* Nous sommes partis de 1968, année de publication par Maguire et
Rutter, dans la revue Lancet, d'un article pionnier soulignant les
impairs communicationnels des jeunes médecins.
* * Remarquons que cette technique est déjà utilisée
lors du jeu de rôle, sous la forme d'un feedback direct en
provenance du formateur et/ou des observateurs.CONCLUSION
Notre objectif était de faire un état des lieux et d'établir
des perspectives futures, dans le cadre de la formation à la communication
destinée aux médecins spécialistes ayant une pratique
en oncologie. Nous avons d'emblée souligné qu'améliorer
la communication, et donc la relation entre l'oncologue et son patient,
est une priorité à l'heure actuelle, dont les enjeux se
situent au niveau de la qualité de vie du patient comme des personnes
chargées de le soigner. Les progrès thérapeutiques
de ces dernières années offrent ainsi au cancer un caractère
chronique, faisant continuellement appel aux capacités d'adaptation
du patient et de ses proches. C'est à ce niveau que les intervenants
de première ligne, médecins et personnel infirmer, ont le
rôle crucial d'évaluer, d'informer et de soutenir efficacement
leurs patients et leurs proches, afin de limiter au maximum les conséquences
de la maladie. De même, cette meilleure communication doit se retrouver
dans le fonctionnement des équipes soignantes dont l'interdisciplinarité
constructive doit permettre d'optimiser la prise en charge globale du
patient.
De nombreuses formations destinées à améliorer
les capacités de communication des médecins ont donc eu
lieu, recourant exclusivement ou simultanément à diverses
techniques. Une question essentielle est celle de l'efficacité
de ces approches qui, pour être établie, implique trois étapes
majeures : définir clairement les objectifs à partir d'une
évaluation précise des manques de connaissances et d'aptitudes,
mettre au point un programme standard susceptible de les atteindre et
développer un processus d'évaluation afin de s'assurer qu'ils
aient été véritablement atteints [80, 100].
Or, si beaucoup d'initiatives ont été proposées,
la plupart des publications ne rapportent pas assez de détails
quant à la durée, la fréquence et le coût des
différentes démarches entreprises, pour avoir une perception
fine de l'adéquation entre les objectifs établis et les
techniques utilisées. Des interrogations se posent dès lors
quant à l'impact spécifique de ces différentes techniques.
En ce sens, la recherche de Bird et al. [40] pour laquelle les
médecins recourent selon leur choix aux différentes ressources
mises à leur disposition est fort intéressante, mais nous
paraît prématurée : le manque actuel de connaissances
ne permettant pas de dire quelles techniques sont les plus efficaces et
dans quel contexte et, surtout, à qui elles sont adaptées.
Cette difficulté découle également de la taille
souvent fort réduite des échantillons impliqués.
L'avenir est donc résolument aux protocoles de recherches impliquant
des échantillons suffisamment importants et des bras de formation
permettant de distinguer l'efficacité précise des techniques
particulières. Néanmoins, de telles études sont difficiles
à mener étant donné les difficultés de recrutement
souvent observées découlant de la conjonction difficile
de l'horaire de travail des médecins et de la rigueur d'un protocole
de recherche valide associé à une formation suffisamment
importante en termes d'heures de formation.
De plus, nous pouvons rappeler les deux principales difficultés
à dépasser : le maintien des acquis à long terme
et leur transfert dans la pratique clinique [4-8]. Afin de les dépasser,
toute formation à la communication se doit, dans l'avenir, de développer
des techniques de renforcement des apprentissages [35] et d'identification
et de résolution des freins à leur transfert dans la pratique
clinique [36]. Son organisation pouvant être lourde, Faulkner et
Maguire [36] proposent de recourir à des renforcements à
distance, sur la base d'enregistrements de consultations réelles.
La question du recours ou non à un groupe de formation multidisciplinaire
doit également être approchée. S'il multiplie les
points de vue et ouvre davantage les participants au changement, une trop
grande distance rendra sans doute moins ciblés les apprentissages
[5]. Une méthode efficace pourrait être le recours à
des groupes de participants ayant une pratique clinique fort proche, tels
les médecins issus de spécialisations différentes,
mais prenant en charge partiellement ou exclusivement des patients cancéreux.
Par ailleurs, « la formation des formateurs » est peu abordée
dans la littérature. Elle est pourtant essentielle [29] et doit
permettre de mettre les sujets qu'elle forme à leur aise et assurer
la prise en compte de tous les points de vue, et pas seulement celui de
quelques leaders, voire le leur. Enfin, selon Smith et al. [101],
toute formation à l'approche biopsychosociale destinée aux
médecins internes doit impliquer aussi bien des formateurs familiarisés
aux troubles psychologiques, voire psychiatriques, que d'autres médecins
somaticiens.
De plus, des outils d'évaluation pertinents doivent être
utilisés, afin d'établir l'impact direct de la formation
sur les stratégies de communication des médecins (tels que
les grilles de décodage des interactions proposées par Bales
[102], Stiles [103], Katz [104], Roter [105], Booth et Maguire [106] ou
encore Buttow et al. [107], ou indirect sur d'autres variables
(comme la satisfaction du patient, son adaptation ou la diminution des
symptômes de stress du médecin). Il est également
nécessaire de mettre au point des outils de mesure qui dépassent
l'établissement de simples corrélations pour aller vers
la structure même de l'entretien, tenant compte de l'enchaînement
des énoncés. De manière générale, il
est également primordial de recourir à un groupe témoin,
afin d'éviter tout biais dû à l'expérience
clinique ou à des différences de motivation entre les participants.
La plupart des recherches destinées à améliorer
la communication médecin-malade manquent de plus de référence
à un modèle théorique fiable et clairement défini
a priori [3] ; les bases théoriques étant davantage
articulées a posteriori aux succès et échecs
de différentes formations [76].
Améliorer les stratégies de communication des oncologues
est donc une priorité actuelle. Cela implique néanmoins
le recours à des formations interactives et dynamiques, lourdes
en temps et en investissement pour les formateurs comme pour ses participants.
Néanmoins, il semble que ce prix soit à payer si l'on désire
offrir aux oncologues et aux patients de véritables chances d'optimiser
leur qualité de vie.
Remerciements. Cet article est soutenu par le Centre interuniversitaire
d'étude sur la communication (CIEC), projet FNRS - Télévie,
Institut Jules-Bordet, Bruxelles, Belgique.
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