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Prix Nobel de physiologie et médecine 2002 : du nématode à la mort cellulaire programmée


Bulletin du Cancer. Volume 89, Numéro 10, 838, Octobre 2002, Editoriaux



Auteur(s) : Philippe Jeanteur, Simon Galas, Institut de génétique moléculaire, Montpellier..

ARTICLE

Qu'est-ce qu'un ver de terre de 1 mm de la famille des nématodes (Caenorhabditis elegans pour les intimes) peut avoir à faire avec la médecine et le cancer ? Et pourtant le jury du Karolinska, qui vient de décerner le prix Nobel de physiologie et médecine à trois spécialistes de cet organisme, ne s'y est pas trompé. Il a reconnu en S. Brenner l'extraordinaire visionnaire qui lui a fait s'intéresser à ce ver depuis 1963. Si grande était sa réputation de visionnaire que des cohortes de chercheurs se sont lancées à sa suite dans l'étude génétique et moléculaire de ce modèle et ont rapidement contribué à son développement. J. Sulston et R. Horvitz furent parmi les premiers à l'avoir rejoint dans cette aventure, le premier au Medical Research Council à Cambridge (Royaume-Uni), le second au MIT de Cambridge (États-Unis).

Il faut dire que ce système a de quoi séduire les chercheurs. C'est un organisme bon marché, facile à obtenir et à entretenir, il se multiplie facilement et dans des conditions rudimentaires. Il est de plus très facilement accessible à la génétique puisqu'il peut effectuer une génération en seulement 3 jours à 25 °C. Mais il a par-dessus le marché une propriété particulièrement fascinante : il est à l'état adulte constitué d'un nombre limité et très exactement connu de cellules (959 pour l'hermaphrodite) dont on connaît bien l'origine et le destin. C'est en effet à J. Sulston que l'on doit, en 1983, d'avoir précisément établi le lignage (arbre généalogique) de ces cellules [Dev Biol 1983 ; 100 : 64-119] en tirant partie de la transparence de cet organisme à tous les stades de son développement. Par l'établissement de ce lignage cellulaire précis, J. Sulston a en fait observé que des morts cellulaires intervenaient au cours du développement de manière extrêmement précise sur des cellules bien définies et reproductible d'un individu à l'autre. En effet, sur les 1 090 cellules générées au cours du développement des hermaphrodites, 131 sont destinées à mourir de cette façon.

L'existence d'un phénomène de mort cellulaire programmée indiquait un possible contrôle génétique du mécanisme. J. Sulston a par la suite identifié le premier gène impliqué dans ce mécanisme : nuc-1, dont le produit, une nucléase, est responsable de la dégradation de l'ADN des cellules programmées vers la mort. La poursuite de ce travail par R. Horvitz a par la suite permis l'identification des deux premiers « gènes de la mort cellulaire », ced-3 et ced-4, et de démontrer qu'ils étaient absolument requis pour que la mort cellulaire se produise, tandis que le produit du gène ced-9, identifié peu de temps après, était capable de protéger les cellules de cette même mort cellulaire en modulant l'activité des produits des gènes ced-3 et ced-4. Les travaux de R. Horvitz ont ensuite démontré la conservation moléculaire et fonctionnelle de ces régulateurs de la mort cellulaire programmée ou apoptose chez l'homme, comme par exemple ced-9 qui est l'homologue fonctionnel du produit de l'oncogène bcl-2 impliqué dans des leucémies [Cell 1994 ; 76 : 665-76]. Il est maintenant clair que ces gènes sont non seulement conservés au cours de l'évolution, mais qu'ils agissent de façon centrale sur les voies régulatrices de la mort cellulaire. L'importance physiologique de l'apoptose au cours du développement est illustrée de façon frappante par des exemples classiques : la disparition des cellules interdigitales qui nous évite d'avoir des mains palmées, ou encore la destruction massive des lymphocytes dirigés contre les protéines du soi au cours de l'ontogenèse du système immunitaire.

La découverte qu'une sentence de mort frappe toutes les cellules d'organismes métazoaires selon un programme génétiquement défini ne pouvait pas laisser indifférents les cancérologues. Ceux-ci avaient en effet bien compris que les cellules cancéreuses ne pouvaient exercer la plénitude de leur caractère transformé qu'en faisant appel de cette condamnation pour accéder à l'immortalité. Cela explique l'énorme intérêt suscité par l'étude de la perturbation de l'apoptose dans les cellules cancéreuses dans l'espoir de découvrir de nouvelles stratégies thérapeutiques visant à les faire rentrer dans le droit chemin de la mort cellulaire programmée.

Ce prix Nobel était aussi attendu, inéluctable et normal que le phénomène dont il récompense la découverte. Il rend enfin hommage à l'immense talent de S. Brenner dont beaucoup seront étonnés de réaliser qu'il n'avait pas encore eu cette suprême récompense après en avoir reçu tant d'autres, et notamment par deux fois le prix Lasker qui en est considéré comme l'antichambre.

Dans cet hymne aux vers, n'oublions pas cependant le travail précurseur d'A. Wyllie qui, en 1972 [Br J Cancer 1972 ; 26 : 239], opposait à la mort cellulaire passive ou nécrose une mort active à laquelle il donnait le nom d'apoptose et dans laquelle on peut voir un comportement altruiste qui n'est clairement plus celui des cellules cancéreuses.


 

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