ARTICLE
Les cancers de l'anus sont rares ; ils représentent
environ 1 % des cancers digestifs et leur incidence est inférieure
à 1 pour 100 000 habitants [1]. Ce sont surtout des carcinomes
épidermoïdes dont l'extension est principalement loco-régionale
et ganglionnaire au niveau du pelvis [2-4]. Leur risque évolutif
est, selon le stade initial, dans 15 à 45 % des cas, dominé
par les récidives locales mais des métastases peuvent être
observées et ont été rapportées dans 5 à
20 % des cas [2-10]. Il s'agit alors souvent de métastases
développées dans les ganglions distaux (lombo-aortiques
et iliaques), du foie, des poumons et des os. Ces particularités
évolutives expliquent que la plupart des séries de cancers
de l'anus évaluent l'efficacité des traitements locorégionaux
et que très peu se sont intéressées à la prise
en charge des patients ayant une évolution métastatique
[8, 11-13].
Cette étude rapporte l'efficacité d'un protocole de chimiothérapie
(FUP) associant le 5-fluoro-uracile (5FU) en perfusion continue et le
cisplatine (CDDP). Tous les patients ont été traités
à l'institut Gustave-Roussy (IGR) et ont été enregistrés
prospectivement au moment de la prise de décision de chimiothérapie
et, si leur analyse a été faite rétrospectivement,
aucun patient n'a été éliminé dès lors
qu'un cycle de chimiothérapie avait été administré.
S'il ne s'agit pas d'une étude en intention de traiter, il s'agit
cependant d'une étude unicentrique exhaustive qui a permis d'étudier
l'efficacité, la tolérance et le bénéfice
de ce protocole classique de chimiothérapie des carcinomes épidermoïdes
en termes de réponse. Cette étude a également évalué
l'intérêt d'associer cette chimiothérapie à
un traitement local. Quelques patients ayant présenté une
réponse à ce protocole ont en effet pu bénéficier
d'une exérèse chirurgicale et/ou d'une radiothérapie
des lésions résiduelles.
Résultats
Traitement reçu
Les 19 patients ont reçu un nombre médian
de 4 cycles de l'association FUP (2 à 7 cycles). Le CDDP a été
remplacé par du carboplatine à partir du deuxième
cycle chez une patiente en raison d'une augmentation de la créatininémie
après le premier cycle. La dose moyenne reçue par cycle,
évaluée sur les deux premiers cycles, a été
de 925 mg/m2 de 5FU de J1 à J5 (dose-intensité
92,5 %) et de 95 mg/m2/j de CDDP (dose-intensité
95 %).
Toxicité de la chimiothérapie
La toxicité intercycle n'a été
rapportée précisément que chez 15 patients. Les 4
autres n'ont été évalués qu'au moment de l'administration
des cycles mais n'ont pas présenté de toxicité supérieure
au grade 2. La toxicité hématologique a consisté
en une neutropénie de grade 3-4 pour 13 % et en une thrombopénie
de grade 3-4 pour 24 % des patients. Il n'y a pas eu d'hospitalisation
pour aplasie fébrile. La toxicité digestive a consisté
en nausées et vomissements sévères de grade 3-4 pour
30 % des patients. Il n'y a pas eu d'épisode de diarrhée
ou de mucite de grade 3-4. Aucune ototoxicité ou toxicité
neurologique à court ou à long terme n'a été
observée. Une toxicité rénale de grade 2 a été
notée chez 2 patients. Il n'y a eu aucun décès toxique.
Réponse à la chimiothérapie
Dix-huit patients sont évaluables. Il a été
observé 1 réponse complète (RC), 11 réponses
partielles (RP) correspondant à un taux de réponses objectives
de 66 % (erreur standard 22 %), ainsi que 4 stabilisations et 2 progressions
d'emblée. Ces résultats sont variables selon les sites métastatiques
et sont rapportés dans le tableau
I ; le taux de réponses objectives a été
de 70 % (1 RC et 6 RP) en cas de métastases hépatiques (n
= 10), de 54 % (6 RP) en cas de métastases ganglionnaires (n =
11) et de 33 % (1 RP) en cas de métastases pulmonaires (n = 3).
Concernant les tumeurs primitives de l'anus synchrones (n = 5), le taux
de réponses objectives a été de 60 % (1 RC et 2 RP).
Traitements complémentaires
Parmi les 19 patients, 10 ont bénéficié
après la chimiothérapie d'un traitement complémentaire
qui a permis de maintenir une rémission de la maladie d'au moins
6 mois. Il s'agissait de radiothérapie hépatique ou pelvienne
(pour métastases ganglionnaires) dans 4 cas, de résections
de métastases hépatiques dans 2 cas suivies de chimiothérapie
intraveineuse (2 cas) ou de chimiothérapie intra-artérielle
hépatique (1 cas), de curage ganglionnaire dans 3 cas suivi de
radiothérapie locale.
Deux patients ont reçu une radiothérapie palliative pelvienne
après réponse mineure ganglionnaire. Ce geste n'a pas empêché
une reprise évolutive de la maladie dans ces 2 cas.
Survie
La durée médiane de survie a été
de 34 mois. La survie calculée par la méthode actuarielle
est de 62 % à 1 an et de 32 % à 5 ans. Cette survie est
le reflet de la combinaison thérapeutique associant le protocole
FUP et, dans certains cas, un traitement local complémentaire.
Parmi les 19 patients, 3 sont en vie sans récidive à 4,
5 et 7 ans de suivi. Il s'agit d'une part de 2 patients qui présentaient
des métastases ganglionnaires (pelviennes dans un cas et rétroaortiques
dans l'autre) qui ont pu bénéficier dans le premier cas
d'une radiothérapie locale complémentaire et dans l'autre
cas d'une exérèse chirurgicale de la masse ganglionnaire.
Il s'agit d'autre part du patient traité par chimiothérapie
adjuvante (6 cures) après métastasectomie hépatique,
et curage ganglionnaire inguinal et iliaque droit.
Discussion
Cette analyse rétrospective montre que l'association
de 5FU en perfusion continue et de CDDP intraveineux est efficace dans
les métastases des cancers épidermoïdes de l'anus,
à condition que l'âge et l'état général
des patients permettent d'entreprendre ce protocole. Dans cette étude,
nous rapportons un taux de réponses objectives de 66 % chez 18
patients. Ceux-ci avaient un âge inférieur à l'âge
moyen des patients atteints de cancer de l'anus qui est de l'ordre de
70 ans et reflètent la sélection des patients sur leur état
général et leurs fonctions viscérales. Il semblait
que l'efficacité de ce protocole est plus importante en cas de
métastases hépatiques mais le nombre de patients est trop
faible pour en tirer des conclusions. De plus, l'évaluation des
réponses en cas de métastases ganglionnaires est souvent
plus difficile qu'en cas de métastases hépatiques. Dans
55 % des cas, cette chimiothérapie a pu être associée
à des traitements locaux potentiellement curatifs (chirurgie ou
chimiothérapie). Quelques réponses majeures de longue durée
et trois survies prolongées ont été obtenues grâce
à cette stratégie associée multidisciplinaire, notamment
en cas de récidive ganglionnaire dans 2 cas.
Dans la littérature, après traitement local de la tumeur
primitive, l'évolution métastatique des tumeurs anales n'est
pas un phénomène aussi rare que classiquement allégué.
Dans l'étude de Tanum [8] portant sur 94 patients ayant des tumeurs
épidermoïdes de l'anus, 7 patients étaient métastatiques
d'emblée et 17 ont développé des métastases
au cours de leur suivi (soit 25 % au total) ; dans l'étude randomisée
anglaise de l'UKCCCR Anal Cancer Trial Working Party [9] comportant 585
patients, 14 % des patients ont présenté une évolution
métastatique.
L'efficacité de la chimiothérapie en cas de métastases
de cancer de l'anus mérite donc d'être évaluée.
Malheureusement, cette efficacité a surtout été étudiée
en association avec une radiothérapie et dans le cadre du traitement
local de ces tumeurs. Elle semble cependant importante si l'on analyse
les résultats des essais récemment publiés. Le protocole
qui reste le plus utilisé associe le 5FU en perfusion continue
et une injection de mitomycine C administrés pendant la radiothérapie
pelvienne (Fumir) [14]. Son efficacité a été évaluée
par deux études randomisées, celle de l'UKCCCR et celle
de l'EORTC [9, 15], qui ont comparé la radiothérapie pelvienne
seule à l'association Fumir et ont démontré un bénéfice
en termes de contrôle local et de survie sans colostomie définitive
et sans rechute dans le bras Fumir. Ces deux études n'ont cependant
pas montré d'amélioration significative de la survie globale.
Quant à l'efficacité intrinsèque de l'association
5FU-mitomycine sur les métastases des cancers épidermoïdes
de l'anus, elle reste non établie.
En revanche, celle de l'association FUP a été rapportée
dans d'autres cancers épidermoïdes, ORL ou sophagiens
[16, 17]. Cette association a été utilisée en situation
néoadjuvante comme traitement de tumeurs anales primitives en association
avec une radiothérapie pelvienne par Gérard et al.
[18] qui ont rapporté, chez 10 patients ayant reçu l'association
FUP avant l'administration d'une association radiochimiothérapie
(néoadjuvant), des réponses objectives dans 8 cas. Une étude
italienne avec le même schéma [19] a rapporté un essai
de phase II portant sur 35 patients dont 9 avaient des métastases
ganglionnaires inguinales ; tous ont eu une réponse complète
après association radiochimiothérapie. Cette efficacité
de l'association 5FU-CDDP a depuis été bien montrée
sur les tumeurs primitives par une étude prospective de la Fédération
nationale des centres de lutte contre le cancer [20] qui a inclus 30 patientes
traitées par cette chimiothérapie (2 cures) à J1
et J28 suivie d'une association radiochimiothérapie (irradiation
pelvienne et 2 cycles de chimiothérapie à J56 et J84), présentant
des tumeurs épidermoïdes de l'anus supérieures à
4 cm et/ou des ganglions inguinaux envahis. Après seulement les
deux premiers cycles de chimiothérapie, un taux de réponses
objectives de 71 % (17/24 patients évaluables) a été
observé avec 12,5 % de RC (n = 3) et 58,5 % de RP (n = 14). Dans
cette même étude, les patients ont reçu, après
la chimiothérapie néoadjuvante, une association de radiochimiothérapie
(FUP) permettant d'obtenir 59 % de RC (17/29 évaluables) et 31
% de RP (9/29). Cette étude a ainsi confirmé les résultats
rapportés dès 1991 sur une série rétrospective
[21].
En situation métastatique, cette chimiothérapie a été
utilisée par Ajani et al. [11] chez 3 patients ayant des
métastases hépatiques qui ont été traités
par fluoropyrimidine intra-artérielle hépatique ou 5FU intraveineux
associé à du CDDP avec de longues survies. Tanum [8] a obtenu
un taux de réponses objectives de 75 % chez 8 patients traités
par un protocole identique et un patient était en vie sans récidive
à 6 ans. Enfin, dans une étude menée par enquête
en France dans les centres anticancéreux, un taux de réponse
similaire a été rapporté [22]. Notre étude
confirme donc ces résultats sur une série homogène
de patients et montre que l'association 5FU-CDDP peut être considérée
comme un traitement de référence des formes métastatiques
des cancers de l'anus.
La toxicité du protocole FUP que nous avons utilisé n'a
pas été très importante ; cependant, elle n'a pas
été recueillie avec autant de soins que si l'étude
avait été prospective et la qualité de vie des patients
n'a pas pu être évaluée rétrospectivement.
Il s'agit cependant d'un protocole classique dont la lourdeur relative
est connue, et si notre série mérite d'être rapportée,
elle incite surtout à mener des études prospectives utilisant
des protocoles d'association 5FU-CDDP moins contraignants et réalisables
si possible en ambulatoire.
Matériel et méthodes
Patients
Cette étude porte sur 19 patients traités
à l'IGR entre 1988 et 1995. Il s'agissait de 16 femmes et de 3
hommes ayant des métastases viscérales ou ganglionnaires
de cancers primitifs de l'anus. Leur âge médian lors du diagnostic
des métastases était de 62 ans (extrêmes 35 à
71 ans). Selon les critères de l'OMS, 13 (68 %) étaient
en état général (EG) de grade 0 ou 1 et 6 de grade
2.
Les tumeurs primitives étaient localisées dans 19 cas au
niveau du canal anal mais dans 2 cas elles étaient étendues
au niveau de la marge anale. Histologiquement, il s'agissait dans tous
les cas de carcinomes épidermoïdes ; 4 tumeurs étaient
bien différenciées, 3 étaient moyennement différenciées,
8 étaient peu différenciées et 4 étaient de
différenciation inconnue. Parmi les 19 patients, 12 avaient des
métastases découvertes à distance du traitement de
leur tumeur primitive (métachrones), 1 avait des métastases
associées à une récidive locale et 6 des métastases
synchrones. Le stade des tumeurs est rapporté dans le tableau
II. Dix patients avaient des métastases viscérales
associées ou non à des métastases ganglionnaires
et 9 des métastases ganglionnaires isolées. Les localisations
métastatiques étaient hépatiques dans 7 cas, hépatiques,
pulmonaires et ganglionnaires dans 2 cas, hépatique et pulmonaire
dans 1 cas, ganglionnaires lombo-aortiques dans 3 cas, ganglionnaires
iliaques dans 4 cas et ganglionnaires inguinales dans 2 cas.
Pour les 12 patients indemnes de métastases synchrones, le traitement
initial de la tumeur de l'anus a été conditionné
par le stade et la période de traitement ; en effet, avant 1990,
une radiothérapie exclusive était utilisée alors
que, depuis, une radiothérapie est associée à une
chimiothérapie (protocole Fumir associant du 5FU en perfusion continue
et de la mitomycine C administrés pendant la radiothérapie
pelvienne). Une intervention chirurgicale (amputation abdomino-périnéale)
a été faite en cas de complication ou de réponse
insuffisante à la radiothérapie.
Pour les 4 des 6 patients ayant des métastases synchrones, l'association
FUP a été administrée avant tout traitement local
et la radiothérapie de la tumeur de l'anus a été
effectuée après évaluation de l'efficacité
de la chimiothérapie sur l'évolution métastatique.
Avant traitement, tous les patients avaient des fonctions hématologique,
néphrologique, hépatique et cardiaque normales (OMS grade
0).
Traitement
Le protocole FUP utilisé associait le 5FU (Fluorouracile®,
Roche) administré à la dose de 1 000 mg/m2/j
en perfusion intraveineuse continue pendant 5 jours au CDDP (Cisplatyl®,
Bellon) administré en une heure à la dose de 100 mg/m2
le deuxième jour après hydratation et associé à
un traitement antiémétique par sétrons. Les cycles
étaient répétés toutes les 4 semaines si la
tolérance et l'efficacité le permettait. En cas de toxicité
hématologique ou digestive (grade OMS) de grade égal ou
supérieur à 3, une réduction de dose de 20 % était
appliquée sur les deux produits. En cas de néphrotoxicité
ou de neurotoxicité supérieures ou égales au grade
2, le CDDP devait être interrompu.
Méthode
Les critères de l'OMS ont été utilisés
pour juger la tolérance avant chaque cycle et l'efficacité
tous les 2 cycles ; les réponses ont été classées
en :
- réponse complète (RC) : disparition
clinique et radiologique (angioscanner) de toutes les lésions tumorales
visibles et non-apparition de nouvelles lésions ;
- réponse partielle (RP) : réduction de
plus de 50 % du produit des deux plus grands diamètres perpendiculaires
des lésions mesurables sans apparition de nouvelles localisations
;
- stabilisation (S) : diminution de moins de 50 % ou
augmentation de moins de 25 % ;
- progression (P) : augmentation de plus de 25 % ou
apparition de nouvelles localisations.
Toutes les réponses ont été confirmées
par relecture lors de la réunion hebdomadaire du comité
des tumeurs digestives, multidisciplinaire, de l'IGR.
La survie a été calculée selon la méthode
actuarielle de Kaplan-Meyer.
Traitements complémentaires
En cas de réponse tumorale complète ou
partielle, un geste complémentaire à visée curative
était systématiquement discuté au niveau des lésions
résiduelles (chirurgie et/ou radiothérapie et/ou chimiothérapie
intra-artérielle hépatique).
En cas de tumeur primitive anale synchrone, un traitement local par radiothérapie
a été administré pendant les deux premiers cycles
de chimiothérapie chez 2 patients.
En cas de métastases hépatiques synchrones, une exérèse
chirurgicale des métastases a été discutée
dans 1 cas après obtention d'une régression de la tumeur
primitive et son exérèse complète.
Un patient ayant des métastases hépatiques et ganglionnaires
iliaques a bénéficié d'une métastasectomie
hépatique et d'un curage ganglionnaire et a reçu la chimiothérapie
comme traitement adjuvant. Ce patient a été évalué
pour la toxicité mais non pour la réponse tumorale.
CONCLUSION L'association
5FU-CDDP est un protocole efficace dans les métastases des tumeurs
épidermoïdes de l'anus. Cependant, des études prospectives
comportant un plus grand nombre de patients sont souhaitables testant d'autres
protocoles moins toxiques et respectant plus la qualité de vie de
ces patients souvent âgés comme l'association de 5FU en perfusion
continue de longue durée (3 à 12 semaines) et de CDDP toutes
les 3 semaines à dose réduite ou les associations de 5FU continu
hebdomadaire sur 24 heures ou toutes les 2 semaines sur 48 heures et de
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