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Prix Nobel de médecine 2001 : Les clés universelles de la division cellulaire


Bulletin du Cancer. Volume 88, Numéro 10, 937, Octobre 2001, Editoriaux


Résumé  

Auteur(s) : Etienne Schwob, Institut de génétique moléculaire, Montpellier.

Résumé : Le prix Nobel de Physiologie et Médecine 2001 vient d'être attribué conjointement à Leland Hartwell (61 ans) du Fred Hutchison Cancer Research Center à Seattle (États-Unis), Paul Nurse (52 ans) et Tim Hunt (58 ans), tous deux à l'Imperial Cancer Research Fund de Londres (Angleterre) pour leurs découvertes des régulateurs clés du cycle cellulaire.

ARTICLE

Le prix Nobel de Physiologie et Médecine 2001 vient d'être attribué conjointement à Leland Hartwell (61 ans) du Fred Hutchison Cancer Research Center à Seattle (États-Unis), Paul Nurse (52 ans) et Tim Hunt (58 ans), tous deux à l'Imperial Cancer Research Fund de Londres (Angleterre) pour leurs découvertes des régulateurs clés du cycle cellulaire.

Tous les organismes complexes sont formés d'un nombre considérable de cellules (1014 chez l'être humain) issues d'une cellule unique, l'ovocyte fécondé. L'homogénéité génétique des cellules formant l'organisme dépend donc de la précision avec laquelle les chromosomes sont dupliqués et répartis dans les cellules filles au cours de milliers de divisions successives. Cette fidélité de transmission est perdue dans les cellules tumorales qui présentent de nombreux réarrangements chromosomiques.

Si la structure de l'ADN en double-hélice complémentaire, découverte en 1953 par Watson et Crick, suggérait immédiatement un mécanisme de duplication des chromosomes, rien ne venait expliquer comment ces chromosomes (46 chez l'homme) étaient distribués équitablement entre les deux cellules filles, ni comment ces événements étaient coordonnés avec la croissance et la division des cellules.

Vers la fin des années 1960, Lee Hartwell fit le pari risqué que ces mécanismes étaient sous contrôle génétique et, plus hardi encore, qu'ils pourraient être conservés chez tous les eucaryotes. Il choisit alors pour ses études l'eucaryote le plus simple pour lequel la génétique était aisée, la levure de boulangerie Saccharomyces cerevisiae. Dans un trait de génie, il isola les maintenant célèbres mutants cdc (cell division cycle). Non content de fournir à la communauté scientifique plusieurs dizaines de gènes importants pour la division cellulaire, Lee Hartwell entreprit de comprendre comment leurs fonctions s'enchaînent dans une suite d'étapes dépendantes. Il découvrit ainsi qu'un gène unique, CDC28, était placé tout en haut de la cascade des événements du cycle cellulaire, au point de convergence avec les signaux extracellulaires positifs et négatifs de prolifération. Cette étape irréversible d'entrée dans le cycle, catalysée par Cdc28, fut appelée Start, l'équivalent du point de restriction chez les eucaryotes supérieurs [1].

Paul Nurse entreprit une approche similaire mais eut la finesse d'esprit d'utiliser une levure, Schizosaccharomyces pombe, très éloignée de S. cerevisiae, et de rechercher des mutants qui, au lieu de bloquer la prolifération, causaient une division cellulaire plus rapide. Pour cela, il mit à profit le fait que S. pombe se divise par fission médiane à une taille bien précise et isola des mutants de petite taille qu'il nomma wee. Il montra que les gènes wee contrôlent la mitose et que wee2+ correspond à cdc2+, l'équivalent chez S. pombe de CDC28 isolé par Hartwell [2]. Ces gènes codent pour une protéine kinase, et Paul Nurse montra fort élégamment que l'activation de Cdc2 était elle-même contrôlée par un écheveau de phosphorylation/ déphosphorylation.

Mais comment une même kinase pouvait-elle réguler des événements aussi différents que l'entrée dans le cycle (transition G1/S) et la mitose (G2/M) dans les deux levures ? La réponse vient du fait que ces kinases nécessitent pour leur activité la fixation de sous-unités régulatrices, les cyclines. Tim Hunt fut le premier à découvrir ces protéines dans des embryons d'oursin de mer et les baptisa ainsi car elles apparaissaient puis disparaissaient à chaque cycle cellulaire [3]. On sait maintenant qu'il existe plusieurs types de cyclines présentes à des moments précis du cycle et qui confèrent leur spécificité aux kinases CDC28 et cdc2+, dorénavant renommées CDK (cyclin-dependent kinase). La dégradation brutale des cyclines permit aussi de percevoir le rôle prépondérant joué par la protéolyse dans le contrôle du cycle cellulaire.

Vers la fin des années 1980, il fut montré que l'activité biochimique capable d'induire la maturation des ovocytes n'était autre qu'un complexe cycline-CDK, donnant ainsi aux CDK le qualificatif de moteur du cycle cellulaire. Lorsqu'en 1987, P. Nurse parvint à cloner le gène Cdc2 humain par complémentation du mutant de levure, preuve fut faite de l'universalité des CDK et de la conservation, de la levure à l'homme, des mécanismes fondamentaux de la division cellulaire [4].

Les implications de ces découvertes sont immenses. Cette unité du monde vivant aura permis de se servir d'organismes modèles (levure, drosophile, xénope, souris) pour mieux comprendre la prolifération incontrôlée des cellules cancéreuses. De nombreux liens entre cycle cellulaire et cancer ont été mis en évidence : par exemple la cycline D1 est un oncogène, et des inhibiteurs de CDK ainsi que des éléments de la voie Rb régulant la transition G1/S sont fréquemment mutés dans les cancers. Les mécanismes de surveillance (checkpoints) qui bloquent la progression du cycle cellulaire en cas de problème, un autre concept mis en avant par L. Hartwell (5), sont déficients dans les cancers (p53) ou syndromes prédisposants (ATM).

L'espoir pour les années à venir est à la hauteur des découvertes passées. Au plan fondamental, on peut prétendre à bientôt décortiquer la suite des événements qui conduisent une cellule à proliférer de façon incontrôlée. Cette meilleure compréhension amènera de nouvelles molécules à visée thérapeutique ayant une plus grande spécificité d'action. L'identification des mutations prédisposant au cancer rendra possible un diagnostic précoce ainsi qu'une thérapie plus adaptée grâce au génotypage des tumeurs. Ce prix Nobel 2001 vient justement récompenser trois biologistes dont le travail fondateur a tracé la voie à une vaste cohorte de médecins et chercheurs engagés dans la lutte contre le cancer.

Références

1. Hartwell LH, Culotti J, Pringle JR, Reid BJ. Genetic control of the cell division cycle in yeast. Science 1974 ; 183 : 46-51.

2. Nurse P, Thuriaux P. Regulatory genes controlling mitosis in the fission yeast Schizosaccharomyces pombe. Genetics 1980 ; 96 : 627-37.

3. Evans T, Rosenthal ET, Youngblom J, Distel D, Hunt T. Cyclin : a protein specified by maternal mRNA in sea urchin eggs that is destroyed at each cleavage division. Cell 1983 ; 33 : 389-96.

4. Lee MG, Nurse P. Complementation used to clone a human homologue of the fission yeast cell cycle control gene cdc2. Nature 1987 ; 327 : 31-5.

5. Hartwell L, Weinert T. Checkpoints : controls that ensure the order of cell cycle events. Science 1989 ; 246 : 629-34.


 

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