ARTICLE
Les chordomes et les chondrosarcomes sont des tumeurs peu fréquentes
d'évolution lente. Les chordomes se développent à
partir de dégénérescence de résidus embryonnaires
de la notochorde [1-3]. Les chondrosarcomes proviennent des cellules primitives
mésenchymateuses et des résidus de la matrice cartilagineuse
du crâne [4, 2]. Environ 35 % des chordomes se développent
au niveau du clivus. Ces deux types de tumeurs se développent le
plus souvent en arrière vers le tronc cérébral qu'elles
repoussent, sans toutefois l'envahir dans la plupart des cas. En haut,
elles s'étendent vers le chiasma optique, qu'elles enserrent progressivement.
Elles disséminent rarement à distance, leur pronostic est
principalement local [4].
Le traitement de ces tumeurs est donc intimement lié aux contraintes
que pose la proximité immédiate des structures neurologiques.
Aussi pour le médecin, qu'il soit chirurgien ou radiothérapeute,
outre le contrôle local, la gestion préventive des effets
secondaires liés au traitement est primordiale.
La chirurgie est le traitement de première intention, mais elle
est souvent limitée dans son exérèse par les structures
anatomiques adjacentes critiques. Les améliorations de la microchirurgie
ont apporté un réel bénéfice, mais elles ne
suffisent toutefois pas à obtenir une exérèse complète.
Les reliquats postopératoires macroscopiques sont fréquents
[5]. Les taux de complications postopératoires peuvent être
importants, en relation avec la localisation des tumeurs. Les atteintes
des nerfs crâniens et une brèche ostéo-méningée
avec fuite de liquide céphalo-rachidien sont les complications
les plus fréquentes [6, 7].
La radiothérapie par photons utilisée
selon des techniques classiques, jusqu'à une dose de 50 à
55 Gy, ne suffit pas pour obtenir un taux de contrôle local satisfaisant.
En effet, ces tumeurs sont considérées comme radiorésistantes
et nécessitent des doses supérieures à 60 Gy. Cependant,
la présence d'organes critiques radiosensibles ne permet souvent
pas d'atteindre de telles doses [8-11]. Plusieurs études ont rapporté
un taux d'échec local de 65 % à 3 ans après une irradiation
par photons seuls à des doses comprises entre 45 et 60 Gy [12-14].
La protonthérapie, grâce à ses caractéristiques
balistiques, permet d'augmenter la dose dans la tumeur et de protéger
les organes critiques. En effet, les protons délivrent leur énergie
en fin de parcours (pic de Bragg) et la pénombre de leurs faisceaux
est de l'ordre de quelques millimètres. La dose au-delà
du pic de Bragg est nulle. D'autre part, contrairement aux photons, la
dose par protons peut être modulée en profondeur. L'ensemble
de ces propriétés permet de diminuer la dose délivrée
dans les tissus traversés et dans les organes critiques.
Le traitement actuel des chordomes et des chondrosarcomes repose sur
une chirurgie la plus complète possible suivie d'une irradiation
par protons. Dans les différentes séries publiées
de patients traités par protons, les taux de survie sans récidive,
à 5 ans, varient de 55 à 73 % pour les patients atteints
de chordome et de 75 à 98 % pour ceux atteints de chondrosarcome
[5, 12, 15-17].
La dose totale nécessaire pour obtenir un taux de contrôle
local maximum reste encore discutée [12, 15, 18]. De même,
la proportion de dose délivrée par protons est variable
en fonction des centres de traitement.
Nous rapportons l'expérience du centre de protonthérapie
d'Orsay concernant le traitement de 67 patients consécutifs atteints
d'un chordome ou d'un chondrosarcome de la base du crâne ou du rachis
cervical et traités par une association de photons et de protons.
Statistiques
Les probabilités de survie globale et de survie sans récidive
ont été calculées selon la méthode de Kaplan-Meyer.
Les courbes ont été comparées par la méthode
du log-rank (Mantel-Cox). L'analyse multifactorielle a été
réalisée selon la méthode de Cox. Les comparaisons
de groupes de valeurs ont été faites par le test non paramétrique
U de Mann-Whitney. Le seuil de signification était de 0,05. Deux
patients atteints d'un chordome n'ont pas été inclus dans
l'analyse : un a refusé l'irradiation par photons, le second avait
reçu une irradiation en une fraction par gamma knife antérieurement
à l'irradiation par photons et protons et cette irradiation avait
limité la dose délivrée par la seconde irradiation
effectuée pour une rechute. Les complications tardives ont été
caractérisées selon l'échelle Lent-Soma [19]. Les
statistiques ont été effectuées avec le logiciel
Statview 5.1 (SAS industries).
Résultats
Survie globale
Huit patients sont décédés, 7 du chordome ou du
chondrosarcome et 1 de cause non connue, mais sans récidive locale
au dernier contrôle radiologique. Les taux de survie globale à
2, 3 et 4 ans pour l'ensemble des patients étaient respectivement
de 91,6 % (± 3,6 %), 89,3 % (± 4,2 %) et 84 % (± 6,5 %).
Les taux de survie globale à 2, 3 et 4 ans pour les patients atteints
d'un chondrosarcome étaient respectivement de 93,8 % (± 6,1
%), 93,8 % (± 6,1 %) et 75 % (± 17,5 %). Les taux de survie
globale à 2, 3 et 4 ans pour les patients atteints d'un chordome
étaient respectivement de 90,7 % (± 4,5 %), 87,7 % (±
5,2 %) et 87,7 % (± 5,2 %). La différence n'était pas
significative (p = 0,96) (figure
1).
L'analyse unifactorielle a mis en évidence deux facteurs pronostiques,
l'âge (p = 0,031) et la taille maximale tumorale (p
= 0,033). Le sexe du patient, la qualité de la dernière
chirurgie, le volume tumoral macroscopique, la dose totale, la durée
de l'irradiation, l'indication de l'irradiation (première ou récidive)
n'étaient pas des facteurs pronostiques.
En analyse multifactorielle, aucun facteur pronostique indépendant
n'a été trouvé.
Contrôle local
Quatorze tumeurs ont récidivé localement, aucune n'a rechuté
sous forme métastatique. Le délai médian entre la
fin de la radiothérapie et la rechute était de 25,5 mois
[5-48]. Les taux de contrôle local à 2 et 3 ans pour l'ensemble
des patients étaient respectivement de 88,4 % (± 4,5 %) et
74,9 % (± 6,9 %). Les taux de contrôle local à 2 et
3 ans pour les patients atteints d'un chondrosarcome étaient respectivement
de 85,2 % (± 9,8 %) et 85,2 % (± 9,8 %). Les taux de contrôle
local à 2 et 3 ans pour les patients atteints d'un chordome étaient
respectivement de 89,6 % (± 5 %) et 70,8 % (± 8,7 %). La différence
n'était pas significative (p = 0,49) (figure
2).
Le tableau I présente
les caractéristiques des patients et des tumeurs en fonction de
leur rechute ou non. L'âge moyen des patients dont la tumeur a rechuté
était de 58,6 ans comparé à 46,8 ans pour ceux dont
la tumeur n'a pas rechuté (p = 0,002). Le diamètre
tumoral maximal et le volume tumoral macroscopique moyens des tumeurs
qui ont rechuté étaient statistiquement supérieurs
à ceux des tumeurs qui n'ont pas rechuté, respectivement
58,6 mm et 43,8 mm (p = 0,024) et 50,4 ml et 22,2 ml (p
= 0,0083). Deux patients sur 9 (22 %), dont la tumeur avait fait l'objet
d'une exérèse complète, ont rechuté et 12
des 56 qui ont été opérés incomplètement
(21 %) (p > 0,05) (tableau
I).
En termes de dosimétrie, le pourcentage de volume tumoral macroscopique
englobé par l'isodose représentant 95 % de la dose totale
a pu être étudié chez 62 patients. Quatre patients
sur 23 (17,4 %) pour lesquels 95 % ou plus du volume tumoral macroscopique
était englobé dans cette isodose ont rechuté contre
10 sur 39 (25,6 %) pour lesquels moins de 95 % du volume tumoral macroscopique
était englobé dans cette isodose (p = 0,5).
Les patients qui ont rechuté avaient initialement des tumeurs
localisées au niveau du clivus dans 6 cas, envahissait le sinus
caverneux dans 6 cas, l'apex pétreux dans 1 cas et l'orbite dans
1 cas. Neuf patients sur 42 (21,4 %) ont été irradiés
immédiatement après la première chirurgie et 5 sur
23 (21,7 %) après une récidive (p = 0,48). Les sites
de rechute ont pu être comparés dans 12 cas sur 14, entre
l'imagerie de dosimétrie et l'imagerie lors de la rechute. Dans
4 cas, la rechute s'est développée dans une zone qui a reçu
entre 53 et 68 GyECo, considérée sur l'imagerie dosimétrique
comme faisant partie du volume anatomoclinique. Dans 8 cas, la rechute
s'est clairement développée dans le volume tumoral macroscopique.
Ces zones ont reçu entre 54 et 68 GyECo. Dans 4 cas, la zone de
rechute avait été délibérément «
sous-dosée » du fait de la présence d'organes à
risque pour lesquels la dose maximale ne pouvait pas être dépassée,
dans 2 cas le tronc cérébral et dans 2 cas un nerf optique.
Après la rechute, 7 patients sont décédés
entre 1 et 7 mois après le diagnostic de récidive et 7 étaient
vivants entre 1 et 14 mois après le diagnostic de récidive.
L'analyse unifactorielle a mis en évidence trois facteurs pronostiques
du contrôle local, l'âge (inférieur ou égal
à versus > la médiane de l'âge) (p
= 0,002) (figure 3), le diamètre
tumoral maximal (< versus supérieur ou égal à
la médiane du diamètre tumoral maximal) (p = 0,02)
(figure 4) et le volume
tumoral macroscopique (< versus supérieur ou égal
à la moyenne du volume tumoral maximal) (p = 0,02) (figure
5). Le sexe du patient, la qualité de la dernière
chirurgie, la dose totale, la durée de l'irradiation, l'indication
de l'irradiation (première ou récidive) n'étaient
pas des facteurs pronostiques.
En analyse multifactorielle, seul l'âge était un facteur
pronostic indépendant (p = 0,03), les patients les plus
jeunes avaient les meilleurs taux de contrôle local.
Complications
Toxicité aiguë
Durant l'irradiation et les 6 semaines qui ont suivi la fin de l'irradiation,
les patients ont tous rapporté les effets secondaires aigus dits
classiques, à savoir asthénie, inappétence, épilation
temporale transitoire, érythème temporal et parfois nausées,
voire vomissements. Tous ces symptômes ont été contrôlés
par les thérapeutiques appropriées. Il n'a pas été
rapporté d'effet aigu grave nécessitant l'interruption de
l'irradiation.
Toxicité tardive
Trente-deux patients (49 %) ont souffert d'une ou plusieurs complications.
Le délai médian d'apparition des complications était
de 54 mois [24-68]. Il a été observé 5 complications
tardives de grade 3 ou 4 (7,7 %). Deux patients ont souffert d'une aggravation
de la paralysie oculaire qu'ils avaient avant le traitement, 1 a eu une
baisse de l'audition unilatérale qui a nécessité
un appareillage, 1 a eu une cécité chiasmatique 8 mois après
la fin de l'irradiation alors que le chiasma avait reçu une dose
totale inférieure à
48 GyECo. Un autre patient a eu une nécrose temporale bilatérale
radiologique alors que ses lobes temporaux avaient reçu une dose
maximale inférieure à 30 GyECo. En outre, 16 patients ont
eu un déficit hormonal hypophysaire partiel (2 cas) ou complet
(14 cas) qui a nécessité une opothérapie de substitution.
Douze patients se sont plaints d'une baisse de l'audition sans qu'il ait
toujours été possible de comparer des examens audiométriques
antérieurs et postérieurs à l'irradiation. Quatre
ont eu une sécheresse oculaire unilatérale, 2 une baisse
de mémoire et 1 un signe de Lhermitte transitoire.
Discussion
Traitement chirurgical
Le traitement chirurgical des chordomes et des chondrosarcomes de la
base du crâne reste un défi pour les neurochirurgiens, même
avec le développement de la microchirurgie. Une exérèse
macroscopiquement complète est obtenue dans 62 à 79 % [7,
20-22], mais l'imagerie postopératoire révèle souvent
des reliquats. Même dans les cas où cette exérèse
est complète, les taux de rechute sont élevés, de
l'ordre de 12 à 60 % [7, 22, 23]. Cependant, la plupart des auteurs
s'accordent pour conclure que l'intervention chirurgicale est primordiale
dans la prise en charge des patients [24-26]. Il semble cependant qu'une
longue histoire chirurgicale soit associée à un plus grand
risque de rechute [7, 21, 22, 27]. La durée moyenne de survie des
patients non traités et atteints d'un chordome est estimée
à 28 mois après l'apparition des symptômes [22]. Le
délai de récidive après chirurgie, suivie ou non
d'une irradiation, varie de 2 à 3 ans, mais peut atteindre 10 ans
[20, 22, 27-33]. Un autre argument en faveur de la chirurgie la plus complète
possible est que la taille tumorale postopératoire a été
retrouvée dans de nombreuses séries, où le traitement
associait une radiothérapie, comme un facteur pronostique de la
survie globale ou du contrôle local [27, 29, 34]. Dans notre série,
le diamètre maximal tumoral est un facteur pronostique de la survie
et du contrôle local. Les taux de contrôle, à 2 ans
et 3 ans, des tumeurs qui avaient un diamètre inférieur
ou non à 44,7 mm, étaient respectivement de 96,3 % (±
3,6 %), 89,6 % (± 5,7 %), 90,3 % (± 6,8 %) et 76,1 % (±
15,7 %). La moyenne des diamètres maximum et la moyenne du volume
tumoral macroscopique (GTV) étaient supérieures chez les
patients qui ont récidivé par rapport à ceux qui
n'ont pas récidivé, respectivement 43,8 mm et 58,6 mm, 22,2
mL et 50,4 mL. Cependant, la qualité d'exérèse n'était
pas un facteur pronostique de rechute ni de survie globale, bien que l'on
ait observé 2 rechutes chez les 9 patients dont la dernière
exérèse était complète contre 12 chez les
56 patients opérés incomplètement. Le fait que les
patients dont les tumeurs sont les plus importantes rechutent plus fréquemment
pourrait être secondaire à la proximité des organes
à risque, où la dose d'irradiation ne peut pas être
maximale du fait des restrictions imposées [5] ou à la difficulté
à obtenir une homogénéité de dose dans ces
gros volumes [35]. Dans notre étude, un tiers des rechutes ont
eu lieu dans un site délibérément « sous-dosé
» du fait de la présence d'un organe à risque.
Anatomopathologie et cytogénétique
Heffelfinger et al. [2] ont décrit les chordomes chondroïdes
comme plus indolents que les autres formes, ce qui a été
montré aussi par Berson et al. [27]. Le peu de cas de notre
série [4] ne permet pas de tirer une telle conclusion. Cependant,
d'autres auteurs n'ont pas fait la même constatation, d'autant plus
que la différenciation histopathologique entre les chordomes chondroïdes
et les chondrosarcomes n'est pas facile. Rosenberg et al. [36]
ont retrouvé 37 % de faux diagnostics de chordomes, corrigés
en chondrosarcomes après relecture de 200 résultats anatomopathologiques.
Cependant, après une chirurgie suivie d'une irradiation par protons,
les patients atteints d'un chondrosarcome ont de meilleurs résultats
en termes de survie et de contrôle local que ceux atteints d'un
chordome [5, 7, 15, 27]. Bien que nous n'ayons pas mis en évidence
de différence statistiquement significative, nos résultats
sont en accord avec ceux des autres séries. À noter toutefois
que 73 % des patients de notre série étaient atteints d'un
chordome comparé à 44 % pour l'équipe de Boston [15],
71 % pour l'équipe de Berkeley [27] et 56 % pour l'équipe
de Loma Linda [5].
Les études cytogénétiques sont rares dans les chordomes
et les chondrosarcomes [6, 37-39]. La moitié environ des chordomes
typiques ou chondroïdes avait des anomalies du caryotype contre 25
% des chondrosarcomes, sans que ce facteur interfère dans le pronostic
tumoral [6, 39]. Les caractéristiques cytogénétiques
incluent une perte des chromosomes 3, 4, 10, 13 [40], 18 [41] et la présence
de l'isochromosome 1q [41]. Les anomalies observées sur le chromosome
13 correspondaient souvent au site du gène du rétinoblastome
[38]. La plupart de ces aberrations ont été observées
sur des tumeurs récidivantes et deux hypothèses ont été
suspectées, l'apparition des aberrations chromosomiques lors de
l'évolution du chordome ou la conséquence d'une irradiation
antérieure [41].
Âge des patients
L'âge semble avoir un rôle important dans le pronostic principalement
pour les chordomes [20, 22, 42, 43]. Les chordomes de l'enfant sont agressifs,
ils ont une forte activité mitotique, une hypercellularité
et un pléomorphisme différents de ceux des adultes. Le risque
de dissémination à distance serait plus important chez les
enfants que chez les adultes [43]. Dans une revue de la littérature,
Borba et al. [42] ont noté que les patients de moins de
5 ans avaient une évolution particulièrement sombre. Cependant,
certains auteurs ont suggéré que les taux de survie globale
des patients les plus jeunes seraient meilleurs que celui des adultes
plus âgés. Benk et al. [20] ont conclu qu'il n'y avait
pas de différence entre les patients jeunes et les adultes. Forsyth
et al. [21] ont cependant retrouvé des taux de survie globale
à 5 et 10 ans de 75 % et 63 % pour les patients de moins de 40
ans comparativement à 30 % et 11 % pour les patients plus âgés.
C'est ce que nous montrons aussi dans notre étude dans laquelle
les patients âgés de moins de 52,3 ans ont des taux de survie
à 4 ans et de contrôle local à 3 ans meilleurs que
ceux âgés de plus de 52,3 ans, respectivement 96,8 % et 72,9
%, et 94,1 % et 74,4 %. À noter toutefois que, dans notre série,
l'âge moyen des patients était supérieur à
celui rapporté dans les séries de Boston, Berkeley et Loma
Linda, respectivement 50,6 ans, comparé à 47 ans, 44 ans
et 47 ans [5, 15, 27].
Sexe des patients
L'étude du MGH (Massachusetts General Hospital) a montré
que, pour les chordomes, les taux de contrôle local à 5 et
8 ans étaient meilleurs pour les hommes que pour les femmes, respectivement
81 % et 65 % (p = 0,035) et 75 % et 17 % (p = 0,01) [35,
44]. Pour les chondrosarcomes, en revanche, il n'y avait aucune différence
significative. L'équipe du LLUMC (Loma Linda University Medical
Center) a retrouvé également un pronostic moins favorable
pour les femmes atteintes de chordome, mais sans différence statistiquement
significative. Halperin et al. [45] ont étudié toutes
les hypothèses qui pourraient expliquer ces différences
et ont conclu qu'il s'agissait probablement d'un artefact statistique.
Dans notre série, il n'y avait pas de différence de survie
ou de contrôle local en fonction du sexe.
Radiothérapie
Bien que les chordomes et les chondrosarcomes soient considérés
comme des tumeurs relativement radiorésistantes, l'irradiation
est utilisée après la chirurgie. La radiothérapie
classique n'a pas permis d'augmenter les taux de survie globale [21, 28,
46-50]. Certains auteurs avaient montré cependant un allongement
de la survie sans maladie chez les patients de moins de 40 ans [21]. La
dose optimale de radiothérapie qu'il est conseillé de délivrer
n'est pas clairement établie, mais une dose de 65-75 Gy est considérée
comme plus efficace que des doses plus faibles [5, 31, 35, 51-53], mais
certains auteurs n'ont pas montré de différences de taux
de survie ou de contrôle local entre des doses fortes et des doses
faibles d'irradiation [14, 48]. Dans notre étude, nous n'avons
pas mis en évidence de différence de taux de contrôle
chez les patients qui ont eu plus ou moins 67 GyECo, qui était
la dose médiane, mais cela s'explique par la grande homogénéité
des doses prescrites et délivrées du fait de la présence
d'un protocole bien
établi.
La nécessité d'augmenter la dose dans le volume tumoral
et de protéger les organes sensibles proches de la tumeur a rapidement
conduit à proposer une irradiation par protons. Leurs caractéristiques
balistiques (pic de Bragg) permettent aux protons de protéger les
organes à risque que sont le chiasma, les nerfs optiques, les oreilles
internes et le tronc cérébral. Avec les protons ou les ions,
les taux de survie sans récidive à 5 ans étaient
de 55 à 73 % pour les patients atteints de chordome et de 75 à
99 % pour ceux qui avaient un chondrosarcome [5, 15, 27]. Les taux de
survie à 5 ans étaient de 68 % à 85 %, toutes tumeurs
confondues [5, 15, 27]. Nos résultats sont comparables à
ceux déjà publiés (tableau
II).
À dose égale, une irradiation par protons permet d'obtenir,
statistiquement, de meilleurs taux de contrôle local et de survie
qu'une irradiation par les photons seulement
(p < 0,05) [6]. Mais l'association de photons et de protons
(ou d'ions) ne diminue pas de façon statistique les taux de survie
ou de contrôle local par rapport à une irradiation par des
protons seulement [6, 27]. Bien qu'une irradiation par les protons seuls
soit plus conformationnelle que l'association que nous utilisons, le centre
de protonthérapie a opté pour le meilleur compromis entre
la disponibilité du centre, la dose délivrée par
les photons, le risque de complication et le nombre de patients auxquels
ce traitement devait être proposé. En effet, le centre traite
environ 320 patients par an, trois quarts de patients avec une tumeur
ophtalmologique et un quart avec une tumeur intracrânienne. La dose
actuellement délivrée par les protons pour les tumeurs intracrâniennes
varie de 26 à 34 GyECo (selon le type tumoral). La part de la dose
délivrée par les protons par rapport à la dose totale
augmente progressivement depuis environ 2 ans, mais la volonté
de proposer ce traitement à un plus grand nombre de patients limite
cette augmentation de dose. Cependant, une dose de 45 Gy, délivrée
par les photons de façon conformationnelle, n'est pas associée
à un taux élevé de complications et, au-delà,
l'utilisation des protons permet de protéger les organes à
risque à partir de la dose critique.
Toxicité de l'irradiation
par protons
Relativement peu de complications ont été rapportées
avec l'irradiation exclusive par particules lourdes ou associée
à une irradiation par photons. Santoni et al. [54] ont étudié
les complications temporales chez 96 patients traités par irradiation
par protons pour un chordome ou un chondrosarcome. Les probabilités
de complications à 2 et 5 ans étaient de 8 % et 13 %. Le
sexe masculin était un facteur de pronostic défavorable
dans les analyses unifactorielle et multifactorielle. Hug et al.
[5] ont conclu qu'il était difficile de différencier une
complication temporale d'une éventuelle récidive, même
avec des IRM régulières. Dans notre série, un patient
a souffert d'une nécrose radiologique temporale bilatérale
sans que la dose de 30 Gy délivrée dans chaque lobe puisse
expliquer une telle complication.
Glosser et al. [55] ont étudié les fonctions neuropsychiques
chez 17 patients qui ont reçu une irradiation jusqu'à des
doses de 66 Gy pour des tumeurs de la base du crâne. Ils n'ont observé
aucun effet secondaire cognitif précoce ou tardif, ni de nécrose
temporale chez ceux qui n'avaient pas de récidive. Certains patients
ont cependant eu des troubles réactionnels transitoires, sous forme
de dépression ou d'anxiété.
Debus et al. [11] ont étudié la tolérance
du tronc cérébral chez 367 patients traités pour
un chordome ou un chondrosarcome. Ils ont noté 17 cas de toxicité
attribuable à l'irradiation. Le taux de complications à
10 ans était de 12 % et l'intervalle moyen d'apparition de 10 mois
; 90 % des patients souffraient de ces troubles dans les 3 ans. Les facteurs
pronostiques de cette complication étaient le nombre d'interventions
chirurgicales antérieures à l'irradiation, une dose d'irradiation
supérieure à 60 GyECo dans le tronc cérébral
et un antécédent de diabète. Wenkel et al.
[56] ont rapporté un cas de nécrose du tronc cérébral
sur 45 patients traités par irradiation par protons pour un méningiome,
mais la dose reçue par le tronc était supérieure
à celle que préconisait le protocole de traitement [56].
Nous n'avons pas observé de complication au niveau du tronc cérébral.
Munzenrider et al. [15] ont rapporté un taux de complication
endocrinienne de 40 % [15]. Slater et al. [10] ont montré
que ces complications apparaissaient entre 14 et
45 mois après l'irradiation et que, pour 50 % des patients qui
ont eu une telle complication, la dose délivrée dans l'hypophyse
était supérieure à 67,6 Gy. Dans notre série,
16 patients ont eu une insuffisance hypophysaire, dont 14 cas une insuffisance
complète.
Les voies optiques sont aussi des organes radiosensibles souvent à
proximité ou au contact de la lésion tumorale. Habrand et
al. [8] ont montré que le taux de complication visuelle était
de l'ordre de 10 % pour une dose de 55 GyECo et de plus de 20 % pour des
doses délivrées aux nerfs optiques ou au chiasma optique
supérieures à 60 GyECo. Wenkel et al. [56] ont rapporté
4 complications oculaires secondaires à un surdosage des voies
optiques [56]. Le choix des faisceaux au centre de protonthérapie
d'Orsay a pris en compte ce risque dès le premier patient traité.
Dans notre série, un patient a eu une nécrose du chiasma
sans que la dose délivrée dans celui-ci explique la complication.
La perte auditive radio-induite est une complication souvent décrite
; cependant les critères sont rarement définis [15, 57,
58]. Munzenrider et Liebsch [15] ont estimé que la probabilité
de paralysie des nerfs crâniens augmentait de 1 % à 62 GyECo
à 5 % à 72 GyECo [15]. Urie et al. [58], qui ont
utilisé un système de planification en trois dimensions,
ont étudié les complications nerveuses chez 27 patients
et 594 structures nerveuses délimitées. Ils ont retrouvé
seulement 17 souffrances nerveuses chez 5 patients. Le risque de complication
était de 1 % à 60 GyECo et de 5 % à 70 GyECo. Dans
notre série, 12 patients ont eu une baisse de l'audition subjective,
mais un audiogramme avant l'irradiation n'avait pas été
fait de façon systématique.
Considérations logistiques et économiques
de la protonthérapie
Peu de centres dans le monde, hormis ceux de Boston et de Loma Linda
aux États-Unis et du PSI en Suisse, possèdent un accélérateur
de particules dédié au traitement médical, permettant
de traiter les tumeurs intracrâniennes et ayant l'expérience
du centre de protonthérapie d'Orsay. Ce qui fait qu'en Europe,
seul le centre de protonthérapie d'Orsay peut proposer un traitement
pour les chordomes et les chondrosarcomes dont le coût n'est pas
à la charge des patients, puisqu'il est pris en charge par les
systèmes de santé des pays de la Communauté européenne
; il est environ quatre fois moins cher qu'aux États-Unis. Si ce
coût reste élevé, l'augmentation de l'activité
du centre l'a fait largement diminuer. Cependant, du fait des avantages
non discutables des protons sur les photons en termes dosimétriques,
ce traitement pourrait être développé. D'autres pays
ont opté pour les traitements par ions carbone qui associent l'avantage
balistique des protons (pic de Bragg) et des neutrons (augmentation de
l'EBR). Leur expérience reste, cependant, limitée dans le
cadre des traitements des tumeurs de la base du crâne et les résultats
à moyen et long termes ne sont pas encore disponibles.
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Patients et méthodes
De décembre 1993 à janvier 2000, 67 patients, 29
femmes et
38 hommes, d'âge médian 52,3 ans [14-85] ont été
pris en charge au centre de protonthérapie d'Orsay (tableau
III). Dix-huit patients étaient atteints d'un chondrosarcome
et 49 d'un chordome. L'âge médian des patients atteints
d'un chondrosarcome était inférieur à celui
des patients atteints d'un chordome, respectivement 42 et 55,5 ans.
Quarante-neuf patients ont rapporté une symptomatologie
clinique avant l'irradiation, dont 21 % des céphalées.
L'atteinte d'au moins un nerf crânien a été
retrouvée chez 39 patients (57 %) avec une atteinte du VI
chez 21 (53 %) d'entre eux. Quinze patients avaient une atteinte
de 2 nerfs ou plus.
Dans 28 cas, la tumeur s'était développée
à partir du clivus, dans
22 cas elle atteignait le sinus caverneux, dans 10 cas l'os pétreux,
et dans 4 cas, elle envahissait plusieurs de ces sites. Trois patients
avaient une tumeur développée à partir de la
jonction occipito-cervicale.
La médiane du diamètre maximal de ces tumeurs était
de 44,7 mm [15-100]. Il n'y avait pas de différence significative
de taille en fonction de l'histologie.
Quarante-deux patients ont été pris en charge immédiatement
après la première chirurgie pour l'irradiation d'un
reliquat et 25 pour une récidive avec ou sans seconde chirurgie.
La dernière chirurgie était considérée
comme complète dans 9 cas, incomplète dans 51 et une
biopsie seulement avait été faite dans 7 cas. Le délai
moyen entre la dernière chirurgie et l'irradiation était
de 8,5 mois [1-63], 5 mois pour les patients irradiés pour
un reliquat après la première chirurgie et 14 mois
pour ceux irradiés après la rechute.
Les patients ont eu une implantation de billes en or dans la table
osseuse externe de l'os du crâne afin de pouvoir effectuer
la mise en place au millimètre près durant les séances
de protons. Une contention avec un masque ou une coque thermoformée
a été faite pour tous les patients et a été
utilisée pendant l'imagerie dosimétrique et l'ensemble
du traitement. Les patients ont eu une scanographie associée
ou non à une IRM pour délimiter les contours de la
lésion et des organes à risque et pour la dosimétrie.
Le traitement a utilisé des faisceaux non coplanaires dans
la majorité des cas. Les patients ont été irradiés
en position couchée par les photons et en position assise
sur une chaise robotisée par les protons. La mise en place
a été contrôlée par des radiographies
avant le début du traitement par photons et tous les jours
pour le traitement par protons. La méthode de mise en place
a été décrite antérieurement [16].
Le volume tumoral macroscopique (GTV) comprenait la tumeur visible
à l'imagerie réalisée pour la dosimétrie,
ses contours ont été définis sur l'imagerie
dosimétrique et le volume a été calculé
par le programme de dosimétrie Isis (Technologie DiffusionTM
1997). Le volume tumoral macroscopique moyen était de 28,4
mL, soit
28,2 mL pour les chordomes et 28,8 mL pour les chondrosarcomes.
Le volume cible anatomoclinique (CTV) a été défini
comme le volume préopératoire plus une marge de 5
à 7 mm ou le volume tumoral macroscopique plus les mêmes
marges en l'absence de chirurgie antérieure. Le volume préopératoire
a été reporté manuellement sur l'imagerie dosimétrique
à partir de l'imagerie préopératoire. Le volume
cible prévisionnel (PTV) englobait le volume anatomoclinique
avec une marge de 3 à 9 mm pour les photons en fonction du
centre où s'effectuait cette irradiation et de 3 mm pour
le traitement par protons.
Soixante-six patients ont eu une irradiation associant photons
et protons et un n'a eu que l'irradiation par protons jusqu'à
la dose de 22 GyECo (1 Gy proton = 1,1 Gy photon gamma) car il a
refusé l'irradiation par photons (tableau
IV). La dose prescrite dans le GTV était de 67 GyECo
et celle dans le CTV de 55 GyECo. À partir de
45 Gy, selon le protocole, la dose était délivrée
par protons. La dose totale médiane délivrée
a été de 67 GyECo [60-70]. La dose médiane
délivrée par photons était de 45 Gy [29-55]
et la dose médiane délivrée par protons de
22 GyECo [12-38]. Ces doses étaient comparables pour les
chordomes et les chondrosarcomes. Les patients ont commencé
par l'irradiation par protons dans 10 cas et par l'irradiation par
photons dans 57 cas. La durée médiane de l'irradiation
a été de 55 jours [45-119].
La durée médiane de surveillance clinique était
de 29 mois [4-71] (moyenne 32 mois), celle de surveillance radiologique
de 27 mois [2-71] (moyenne 28 mois). Deux patients ont été
perdus de vue, 2 et 8 mois après la fin de traitement.
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CONCLUSION Les
chordomes et les chondrosarcomes de la base du crâne et du rachis
cervical sont des tumeurs rares dont les récidives locales peuvent
engager le pronostic vital. Une chirurgie la plus complète possible
est souhaitable, et elle doit être suivie par une irradiation par
protons qui permet d'atteindre la dose antitumorale et de protéger
les organes à risque de complication. Cela permet d'obtenir un taux
de contrôle local très satisfaisant, comparable à ceux
des résultats antérieurement publiés par d'autres équipes
et avec un taux de complications de grade 3 ou 4 limité.REFERENCES
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