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L’infantile et l’enfantin : à propos de Tintin au Tibet Volume 81, numéro 3, Mars 2005

Auteur(s) :, Yves Claude Blanchon*

Nous avons tous été enfants et, à ce titre, fils ou fille d’un homme et d’une femme, mais surtout enfant d’adultes ayant assumé à notre endroit, avec leurs talents et leurs difficultés, la fonction parentale. Puis nous avons grandi, contraints, pas toujours sans douleur, de quitter les modalités relationnelles et les bénéfices secondaires de l’enfance et obligeant nos parents à se familiariser avec cet adolescent, puis cet adulte que nous étions devenus. Nous avons gardé traces en nous de ces expériences et de ces liens de l’enfance : traces plus ou moins refoulées, plus ou moins évanescentes, plus ou moins reconstruites. Elles constituent en nous à la fois l’enfantin et « l’infantile ». Nos parents ont, eux aussi, longtemps conservé la nostalgie de notre enfance qui était aussi pour eux le temps de leur jeunesse.Dans le langage courant, l’adjectif infantile a une connotation négative comme l’adjectif puéril. Il ne fait guère référence au monde de l’enfance, mais plutôt à des modalités relationnelles dégradées chez un adulte dont un comportement souvent immature et peu responsable n’est le plus souvent qu’une caricature de l’enfance [2]. Pour qualifier les préoccupations, les centres d’intérêt, les jeux, voire les comportements, observables au cours de l’enfance, on lui préfèrera donc le terme d’enfantin.Pourtant, on remarquera, comme insistait Daniel Marcelli dans un de ses récents articles [9], une bascule épistémologique dans les représentations de l’enfance, à la fin du XXe siècle. Le regard sur l’enfance s’est totalement inversé, probablement pour des raisons très défensives qui ont à voir avec le difficile deuil de l’image idéale de l’enfance que nous devons tous un jour ou l’autre affronter. D’un enfant inachevé, adulte en devenir qu’il convenait d’« éduquer » au sens noble du terme pour permettre l’expression de ses potentialités, on est subrepticement passé à un enfant idéal, proche d’une certaine perfection que l’éducation ne pourrait que venir altérer et corrompre. Cet enfant « désenfantisé », selon le terme d’Irène Thery, et qui n’existe que dans le déni des adultes de l’enfant réel, n’a que peu à voir avec un sujet qu’anime une vie pulsionnelle source de désirs, de curiosités, de fantasmes, de conflits qu’il va devoir intégrer grâce à un travail intrapsychique de liaison et de subjectivation, au décours des vicissitudes de ses relations interpersonnelles intra et extrafamiliales.C’est la trace de cette dimension dynamique du fonctionnement de l’appareil psychique dont témoigne le substantif « infantile ». Son apparition dans la littérature psychanalytique date de la publication, par S. Freud, des Cinq psychanalyses [3], descriptions cliniques fondatrices réexaminées par nombre de ses successeurs des années 1920 jusqu’à nos jours. Le petit Hans révélait, de façon directe, la richesse de la vie fantasmatique de l’enfant. L’homme aux loups introduisit le concept de névrose infantile pour décrire les traces de l’enfance dans le psychisme d’un adulte.D’emblée on doit donc noter que cet « infantile » n’est pas la simple et fidèle mémoire d’expériences enfantines, comme une vision simplificatrice du travail d’élaboration en jeu dans la psychanalyse voudrait le vulgariser, mais une histoire fondatrice qui a plus à voir avec la reconstruction fantasmatique qu’avec la vérité historique qu’elle tend à remodeler par le biais du refoulement et des mécanismes de défense.Comme l’écrit S. Lebovici [8], les échecs du refoulement étant inévitables, l’expression des pulsions et de leur contre-investissement aboutit à l’organisation de la névrose infantile. Elle apparaît dès lors comme un système défensif visant à protéger le moi des angoisses archaïques et de la désorganisation susceptible d’être générée par une situation traumatique.Pour autant, comme l’a parfaitement développé cet auteur dans son rapport du 39e Congrès des psychanalystes de langue romane en 1979, la névrose infantile ne prend son sens que dans la reconstitution après coup à laquelle elle donne lieu dans la névrose de transfert [7].Pour les psychanalystes de l’école kleinienne [4, 6], cette névrose infantile constitue un mode d’élaboration de la position dépressive, c’est-à-dire de la prise de conscience du paradoxe de la séparation-individuation avec l’objet d’amour et de la dépendance avec lui, corrélative de la crainte de le perdre. Elle renvoie dans le même mouvement à l’émergence de la culpabilité avec ses tendances réparatrices comme à celle des angoisses abandonniques et des défenses maniaques.Nous tenterons d’«illustrer », par deux histoires cliniques, cette complexité de la vie psychique humaine que la notion d’infantile nous permet de reconnaître à l’arrière-plan de l’histoire enfantine de chacun.En préparant ce travail, je relisais, dans l’article fondamental sur la défense maniaque, l’observation de Billy dans laquelle Winnicott décrit [14] l’évolution des scénarios de jeu que l’enfant lui propose successivement en thérapie et je me disais : « Mais, c’est comme dans Tintin ». Dans la succession de ces histoires, on retrouvait la même évolution structurale des inter-relations et la même resubjectivation du scénario que celles observées dans la succession des albums.Il faut se rappeler les aventures de Tintin que nous sommes sans doute nombreux à avoir lues à un moment, voire à plusieurs moments de notre vie, avec les yeux de l’enfance, ceux de l’adulte, puis du parent, ceux de la nostalgie de l’enfance, voire ceux de la monomanie tintinophile pour quelques-uns.Au cours du premier jeu, dans la toute puissance et l’exaltation : « Ils (D.W.W. et Billy) sont propulsés très rapidement par-dessus les continents, jusqu’en Afrique où, en cours de route, Billy abat différentes personnes avec son bâton et aux prises avec les indigènes, les précipite d’en haut des arbres au creux des puits, puis coupe la tête du chef ».Dans un deuxième jeu, où la position dépressive commence à affleurer (au sens géologique du terme) sous les défenses obsessionnelles : « toujours en vol vers l’Afrique, Billy multiplie les mesures de sécurité : deux manuels d’instruction au pilotage, un moteur de rechange, des parachutes, des flotteurs pour amerrir, ainsi que des réserves de nourriture et d’or. Au cours de cette histoire, des alliances avec des étrangers vont devenir possibles pour se défendre de tiers, ne prenant plus tout étranger pour persécuteur et cible au seul prétexte qu’il est inconnu ».Enfin, plus avancé dans la thérapie, Winnicott décrit un jeu où la persécution diminuant en proportion que croît la confiance en la fiabilité des interlocuteurs, Billy se montre capable d’imaginer la réparation de débordements pulsionnels encore projectivement attribués à un autre et la sollicitude vis-à-vis d’un autre soi-même : « construisant un navire, ils partent (D.WW et Billy) au pays des pirates. Pendant la traversée, alors qu’ils profitent du plaisir d’être ensemble et de se détendre au soleil ou de nager au milieu des requins car Billy peut les écarter avec un fusil qui tue sous l’eau, une panne de machine est causée par le capitaine qui a mis de « la crotte » dans les rouages, mais qui accepte de réparer. Ils sauvent alors une petite fille et lui construisent des jouets pour sa poupée ».À la lecture des différents albums des aventures de Tintin, vous avez tous pu faire deux observations :
  • La première concerne l’évolution très nette au cours de la série de la complexité du scénario, l’enrichissement des modalités interactionnelles entre les personnages, ainsi que la diffraction des éléments pulsionnels sur les différents membres de ce que Serge Tisseron appelle « la famille de papier » d’Hergé. Faisant suite aux premiers albums simplistes et répétitifs, l’apparition, avec le Lotus bleu, d’un véritable scénario coïncide avec les premières larmes de Tintin. Suivra l’apparition et l’humanisation progressive des « seconds rôles » comme Haddock, Tournesol, La Castafiore, les Dupond et Dupont, Nestor ou Séraphin Lampion.
  • La seconde confirme qu’au cours de ses premières aventures, Tintin reste un enfant hors filiation, un enfant en latence bien caparaçonné dans des organisations défensives de « bon boy scout », doutant rarement, ne se déprimant jamais, toujours dans l’opératoire et l’agir. Il ne devient jamais psychologiquement l’adolescent que son corps et son habitus pourraient faire croire. C’est l’exemple même, à mon sens, d’un faux self, organisation défensive la plus réussie, mais dont résulte, comme l’écrit Winnicott [15], pour les autres et pour le sujet un sentiment de futilité.
Il ne s’agit pas de se lancer dans une exégèse de l’œuvre hergéenne, mais simplement, pour illustrer cette différenciation de l’infantile et de l’enfantin, se centrer sur un des albums, à notre avis, le plus abouti, Tintin au Tibet [5], album dont Hergé lui-même disait qu’il avait été celui dont la gestation fut la plus difficile et le « seul qu’il voudrait distinguer des autres ».Je ne résiste pas à propos de cet album à vous raconter une anecdote. André Welter [16], alpiniste qui a fait plus de 25 séjours dans l’Himalaya, raconte que, arrivé dans un monastère tibétain, au pied du Kangchenjunga, troisième sommet du toit du monde, il eut la surprise, étant introduit auprès du « très précieux » Lama Jongsan Rimpoché, de découvrir un adolescent assis en tailleur, en robe grenat à brocarts, deux femmes se prosternant rythmiquement devant lui, qui lisait la version anglaise de Tintin au Tibet.Winnicott [14] nous parlant des livres d’aventures, écrit « Dans le livre d’aventure ordinaire, aventures extraverties, on voit souvent comment dans son enfance l’auteur se réfugiait dans le rêve éveillé et comment il a utilisé plus tard la réalité extérieure pour une même fuite. Il n’est pas conscient de l’angoisse intérieure qu’il a fuit ». Pour Peeters : « C’est le cas pour Hergé auquel l’évasion dans ses dessins et ses histoires fournit très tôt un évitement d’une atmosphère familiale « gelante », « juxtaposition de solitudes muettes » [10]. Pour Winnicott : « L’impression qu’en tire le lecteur est celle d’une personnalité relativement peu profonde… On se détourne avec soulagement de ces auteurs pour aller vers d’autres qui peuvent tolérer l’angoisse et le doute » [14].Que se passe-t-il avec Tintin au Tibet qui amène Hergé à abandonner les « aventures maritimes » : « Cette histoire de l’or noir et cette histoire de la lune qui me laissent de marbre et dont je me fous éperdument, pour la seule aventure qui compte alors à ses yeux, l’aventure intérieure » (lettre à Germaine, 5 septembre 1948) [10].Hergé est, à cette époque, dans une période de doute existentiel majeur « Tintin pour lui est dépassé », la forme, la formule l’empêche de mettre sa vie intérieure dans ses dessins (lettre à M. Dehaye, 5 juillet 1948) [10]. Tintin au Tibet lui aura permis, dira-t-il plus tard, « de créer son émotion par la couleur et le crayon », avec ce travail sur le blanc que reprendra Cosey, plus de 20 ans plus tard, dans À la recherche de Peter Pan. Cette démarche épurée fera si peur à l’éditeur qui lui imposera de revoir la couverture trop blanche à son goût pour y rajouter la ligne de montagne [10].Hergé sent « qu’il tient un sujet fort, une histoire pure…, le combat de l’homme contre lui-même », comme il le confie à N. Sadoul [11].En effet, de quoi s’agit-il dans cette histoire où il n’y a ni bandits, ni complot, ni mission scientifique, ni évasion rocambolesque ? Il s’agit de la confrontation d’un homme, au lien objectal à l’amitié et à la mort : celle de Tchang, redoutée ou déniée, la sienne dans la crevasse, celle de Milou, celle d’Haddock prêt à se sacrifier pour sauver Tintin. L’aventure consiste à braver le danger représenté par le blanc, le vide, le précipice, en un mot l’inconnu mais surtout de faire ou non le choix volontaire de prendre ce risque vital par fidélité, on pourrait dire par amour : fraternel de Tintin pour Tchang, paternel de Haddock pour Tintin.Les questions que pose cet album peuvent se résumer alors à deux composantes :
  • Le choix pour Tintin de son mode de relation d’objet. En prenant le risque d’investir l’objet de son désir comme objet d’amour, en choisissant de partir sauver son ami, il abandonne son investissement narcissique omniprésent au cours des premiers albums, dans le fantasme de « sauver le monde ». Par ce choix de sauver cette fois-ci simplement un homme qu’il aime, il renonce au déni protecteur contre le manque et le deuil. Ce déni d’une perte possible qui existe au début de Tintin au Tibet n’empêchera pas notre héros de vivre au cours de l’aventure, le doute et la peur de la séparation, comme de la mort, avant la joie des retrouvailles.
  • L’autre question est celle de la place de l’affect qui alimente la certitude de Tintin contre tous les rappels à la réalité d’Haddock ou du Sherpa Tharkey, s’étayant sur le seul lien d’amour avec son ami du Lotus bleu, sans empêcher la confrontation aux doutes, au découragement et à l’ambivalence dans l’univers inhospitalier des vastes étendues enneigées.
  • De plus cette aventure est une réflexion sur la subjectivité de la valeur signifiante que le sujet accorde à tel ou tel signe, qu’il s’agisse des nombreuses variations sur le sens du son « tchang » au début de l’album, la confrontation des interprétations différentes des indices par les multiples protagonistes tout au cours de l’aventure et, enfin, le rôle symbolique de l’écharpe perdue dans le dénouement final. Rien d’étonnant à ce que l’album qui lui succèdera, Les bijoux de la Castafiore, se révèle, comme l’a bien montré le philosophe Michel Serres, une réflexion sur les vicissitudes de la communication [13]. Avec cet album, nous ne sommes plus tout à fait dans l’univers enfantin de Tintin, comme avec les précédents, mais confrontés à l’infantile, et en particulier à l’infantile d’Hergé !
Nous ne reviendrons pas sur les hypothèses de secrets dans la généalogie d’Hergé que S. Tisseron [12] a si bien développé à partir des deux albums du Secret de la Licorne et du Mystère de Rackam le Rouge [1, 5, 10, 16]. Je me baserai sur des informations biographiques et des pièces de la correspondance d’Hergé rapportées par Benoit Peeters [10].La gestation de Tintin au Tibet coïncide avec une grave crise dépressive d’Hergé, incertain dans ses choix de vie familiale et doutant de façon profonde de la valeur de son œuvre. Il est incapable de travailler et est envahi de cauchemars en forme d’hallucinations négatives au sens que donne A. Gibeault à ce terme, dans lesquels il est hanté par le blanc « tout autour de moi est devenu blanc et j’ai pris la fuite, une fuite éperdue ». Ces cauchemars sont si angoissants, le vécu dépressif si intense que Georges Rémi se décide à consulter un psychiatre psychanalyste, le Dr Ricklin, qui lui conseillera dit-il d’une part d’interrompre son travail, ce qu’il ne fera pas. « Je me suis accroché comme un bon petit boy scout et j’ai terminé Tintin au Tibet malgré tout » (entretien avec B. Peeters [10], mais surtout d’autre part de « renoncer à la pureté » ? « Pour moi, ça a été un choc, confiera-t-il à B. Peeters, c’était le renversement de mon système de valeur ». Système de valeur du bon petit boy scout Tintin toujours en lutte contre le mal, sans doutes, sans états d’âme, sans haine ni désir sexuel. Ce système de valeur dont Georges Rémi lui-même reconnaîtra le caractère défensif en confiant à P. Harel [10] qu’il lui fallut « admettre les tendances que jusque-là il rejetait en les projetant en général sur les autres ».Nous observons bien là une organisation défensive par l’infantile, mais de quelle histoire de l’enfance ? Il semble que l’on puisse évoquer, au sujet de cette obsession de la pureté, outre une éducation cléricale, une intense culpabilisation de la génitalité, probablement en rapport avec des abus ou attouchements sexuels dans l’enfance [10]. Sa première épouse, Germaine Keeckens, l’aurait-elle su ou deviné, dès 1932, quand il lui écrivait ne pas comprendre pourquoi les plaisanteries grivoises de chambrée, lors de son service militaire, à 25 ans, « le blessait tellement » (sic) ? Citant Nietzsche il écrit : « Il n’y a pour loi qu’un seul commandement, soit pur », il confiait que ce projet « est merveilleux, mais suppose une parfaite connaissance de soi-même » [10]. « Je crains, confiait-elle en 1948 à Marcel Dehaye, que chez lui l’atavisme ne prenne le dessus ».Ce même, Marcel Dehaye auquel Hergé confiait en 1948 « tu ne connais rien de ma jeunesse, de mon hérédité, de mon atavisme. Crois-tu qu’il suffise d’un effort de volonté pour annihiler l’effet de cette hérédité, pour faire en sorte que les images enregistrées dans la prime jeunesse et dans l’adolescence s’effacent entièrement sans laisser la moindre trace » [10].Mais aussi Henri Roanne auquel il racontait en 1974 « son profond dégoût » des séances de masturbation collective dans lesquelles des grands de sa troupe de scouts entraînaient les plus petits [10]. À 13 ans, Hergé se sentait-il du côté des grands séducteurs ou du côté des petits « entraînés » ?Enfin le lecteur de Tintin au Tibet qu’Hergé met dans l’incapacité de se prononcer jusqu’au récit de Tchang (à la fin de l’album) quant aux intentions du Grand Yeti (supposé anthropophage) à l’égard du petit Tchang (dévoration ou séduction ?) aurait pu suspecter le refoulement d’un traumatisme primaire auquel Benoît Peeters relie la tristesse qu’Hergé associe à son enfance.En effet, c’est seulement en 2002 que, dans son ouvrage biographique Hergé fils de Tintin [10], Benoît Peeters, se fondant sur des sources familiales à propos desquelles il ne donne pas plus de précisions et incite le lecteur à la prudence, nous révèle que Georges Rémi aurait été, dans son enfance, victime d’abus sexuels par un oncle maternel de 10 ans son aîné, surnommé Tchake !Même si les abus sexuels sont « à la mode » et qu’il convient de rester vigilants à ne pas y voir la clé de toute la psychopathologie, comme certains auraient tendance à le faire, cet élément biographique peut donner un éclairage intéressant à cette obsession de la pureté qui sera à l’origine de nombreuses difficultés existentielles pour Georges Rémi, dit Hergé.