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Karl Abraham (1877-1925) et Hermann Oppenheim (1857-1919) : rencontre autour des névroses traumatiques de paix Volume 81, numéro 9, Novembre 2005

Auteur(s) : Gilles Tréhel1

1* Enseignant à l’université de Paris V – René Descartes, 11 bis, rue Eugène-Jumin, 75019 Paris.

Il ne se passe pas un jour sans que les médias ne montrent des accidents routiers, des affaires sexuelles (viols, abus), des catastrophes naturelles (tremblements de terre), des attentats ou des guerres. Les situations traumatiques défrayent les chroniques. Dans une précédente recherche, nous avons montré que la psychanalyse s’est très tôt intéressée à la compréhension des traumatismes dans la vie psychique [33]. Autant que le travail théorique, la recherche de l’histoire est importante pour le travail quotidien du psychanalyste [11]. Alain de Mijolla écrit à ce propos : « Pour un psychanalyste, qui écoute à longueur de journée les récits biographiques, qui aide ses patients à se reconstruire, l’histoire du mouvement psychanalytique et les fondements devraient représenter l’un des terrains d’investigation privilégiés, parallèle à ses recherches cliniques et théoriques, mais il n’en a pas toujours été ainsi, encore que depuis quelques années la situation semble évoluer dans le sens d’un regain pour ces voyages vers les commencements » [8]. Un retour aux origines s’impose. Nous nous proposons de présenter les rapports entre deux auteurs allemands, un psychanalyste Karl Abraham et un neurologue Hermann Oppenheim, un des créateurs de la notion de « névrose traumatique ».Faisons une courte présentation de la carrière de chacun des deux hommes. Pour Karl Abraham appuyons-nous sur la biographie écrite par sa fille Hilda [5]. Il naît à Brême en 1877, dans une famille juive. Il fait ses études de médecine à Würzbürg et Fribourg-en-Brisgau. Il travaille plus de trois ans comme médecin à l’hôpital psychiatrique de Dalldorf (le nom est devenu plus tard Wittenau) à Berlin, jusqu’à n’en plus pouvoir, comme il le dit plus tard dans sa correspondance. En 1904, il se rend au Burghölzli à Zurich en Suisse chez Bleuler. Dans ce lieu il côtoie Carl G. Jung, qui s’intéresse aux travaux de Freud, et Abraham le suit dès son arrivée. Le passage d’Abraham à Zurich lui permet de reprendre son souffle. Aucune clinique ne lui aurait offert ne serait-ce qu’une partie de ce qu’il trouve ici ([32], lettre 7A d’Abraham à Freud, 13 octobre 1907). Début décembre 1907, il est à Berlin comme en témoigne le lieu d’expédition d’une lettre à Freud ([32], lettre 12A d’Abraham à Freud, 6 décembre 1907). Freud avait remarqué qu’il s’attaquait au thème sexuel que peu de gens, selon Freud, veulent aborder ([32], lettre 1F de Freud à Abraham, 25 juin 1907). En 1907, Abraham est heureux d’être reconnu comme l’élève de Freud ([32], lettre 7A d’Abraham à Freud, 13 octobre 1907).Pendant cette même année 1907, un changement brusque et complet s’opère face à l’acceptation de la psychanalyse. Cette discipline avait éveillé l’intérêt de certaines personnes, elle avait trouvé des amis et des savants prêts à y adhérer. Le Dr Eitingon vint voir Freud et il fut suivi par beaucoup d’autres [17]. Parmi ceux-ci figure Abraham. En 1907, les premiers travaux psychanalytiques d’Abraham qui ouvrent la voie sur d’autres recherches portent sur la signification du traumatisme sexuel dans l’enfance. En 1914, Freud reconnaîtra la valeur et le mérite de ce disciple : la défense de la psychanalyse est assumée à Berlin par K. Abraham, un de ses représentants les plus éminents, ancien assistant de Bleuler [17].Pour présenter Hermann Oppenheim, appuyons-nous sur le travail de Paul Lerner [28]. Oppenheim naquit dans une famille juive allemande en 1857 à Warburg en Westphalie. Il commença ses études à l’université de Göttingen en 1877, les poursuivit à Bonn pour son second semestre. En 1881, Oppenheim passa son examen doctoral avec les plus hauts honneurs, et l’année suivante, après une série d’expérimentations réalisées sur lui-même, il présenta un mémoire sur la nutrition et l’urologie. Il déménagea à Berlin la même année pour un stage pratique en psychiatrie avec Eduard Lewinstein à la maison de santé de Berlin-Schoneberg. Au bout d’un an, Oppenheim laissa le sanatorium et commença à travailler à la Charité, hôpital rattaché à l’université de Berlin. Il y fut médecin assistant sous la direction de Carl Westphal qui en dirigeait la clinique psychiatrique. Vers 1884, Oppenheim se voua lui-même à l’étude des névroses. Il entreprit une correspondance avec Jean-Martin Charcot, le spécialiste en France de la neurologie, et deux années plus tard, il présenta sa thèse d’habilitation : L’importance du choc pour les maladies du système nerveux.De 1883 à 1888, Oppenheim développa sa théorie de la névrose traumatique fondée sur l’observation des patients de la Charité. Il fit paraître une monographie sur ce sujet en 1889. Le jeune neurologue présente 41 cas d’hommes et de femmes montrant un éventail de symptômes psychiques et nerveux suite à des accidents en usine et de chemin de fer. Dans certains cas, il écrivit que l’expérience physique discordante d’un accident pouvait directement créer dans le cerveau ou le système nerveux central une minuscule lésion qui, à cause de sa taille, était indétectable et partant intraitable. Les lésions interrompaient le fonctionnement du système nerveux et provoquaient des dépressions, des sentiments d’abandon, des paralysies temporaires chez les survivants. Selon Lerner, ces conséquences englobaient seulement la moitié du tableau étiologique d’Oppenheim. Pour Charcot, ce qu’identifiait Oppenheim était de l’hystérie. Oppenheim, au contraire, s’efforça de séparer l’hystérie et les névroses post-traumatiques. Pour lui, les névroses traumatiques avaient leurs propres règles et pronostics et il attribuait leurs symptômes aux conséquences directes de l’événement traumatique.Laissant l’institution académique qui ne lui offrait, en dernier recours, qu’un poste de professeur honoraire titulaire, Oppenheim s’installa à son propre compte et ouvrit une policlinique privée dans le nord de Berlin. Sa réputation continua de grandir et sa clinique acquit rapidement une réputation internationale. Considéré comme le « leader autoritaire des neurologues, dont les connaissances neurologiques et l’habileté dépassaient celles de ses contemporains », il forma de nombreux jeunes médecins et son recueil des maladies nerveuses, considéré par ses étudiants comme une « bible des neurologues », fut éditée sept fois et traduite un grand nombre de fois entre 1894 et 1923. Durant ces années, Oppenheim joua aussi un rôle décisif dans l’établissement de la neurologie en tant que champ médical autonome et, en 1903, il participa à la création de la Société des neurologues allemands, qu’il présida plus tard. En abandonnant la carrière académique pour passer à la pratique privée, il allait soigner des patients de catégories sociales plus aisées que dans les cliniques universitaires ou les hôpitaux. Sa pratique allait changer et il n’allait pas établir les mêmes diagnostics et pronostics.Sa réputation était particulièrement bien établie parmi les Juifs européens de l’est, dont beaucoup voyageaient jusqu’à Berlin afin de le consulter au même titre que d’autres neurologues illustres. Ses travaux qui suivirent étaient fondés sur un groupe de patients influents, de bonne éducation. Ils n’amenèrent pas, aux détails près, à des résultats concluants : les patients se plaignaient généralement des mêmes symptômes que les victimes d’accidents de travail ou de transport.Deux éléments nous amènent à mettre côte à côte Abraham et Oppenheim. Le premier est qu’Oppenheim avait pour femme Martha, la cousine de Karl Abraham [5]. Des liens familiaux unissaient donc Karl Abraham et Hermann Oppenheim. Le second est que, lorsque fin 1907, Abraham quitte la Suisse, il s’installe à Berlin où est déjà Oppenheim. Ce dernier a ouvert une clinique en 1891 ([32], note 2, lettre 15A d’Abraham à Freud, 8 janvier 1908). Il va l’aider à s’installer en lui adressant un certain nombre de patients. Dans sa correspondance, Freud avait écrit à Jung qu’Hermann Oppenheim s’intéressait aux travaux d’Abraham ([31], lettre 61 de Freud à Jung, 14 janvier 1908). Quels sont les travaux en question ? Avant de réaliser des travaux psychanalytiques [1, 2], Abraham avait déjà publié des cas de sévices, comme il le déclare lui-même [2]. Par ailleurs, dans le même article, il évoque les travailleurs polonais couverts par l’assurance-maladie allemande. Le nombre de ces employés qui revendiquent le paiement d’une rente en raison de plusieurs accidents a de quoi surprendre. La connaissance de ce public lui vient d’un travail d’expertise. L’exemple est donné d’un ouvrier italien vu par Abraham qui avait été blessé en recevant une pince métallique tombée d’un échafaudage [2]. Quant aux premiers travaux psychanalytiques d’Abraham, ils portent sur le traumatisme. Nous pouvons penser qu’Oppenheim attendait beaucoup du rapprochement avec ce jeune médecin. Et si Abraham retourne à Berlin, parmi les raisons de ce choix, il y a peut-être le fait qu’il espérait beaucoup de la renommée d’Oppenheim.Nous formulons l’hypothèse que les liens familiaux et professionnels entre Karl Abraham et Hermann Oppenheim vont avoir une répercussion sur les théorisations et les prises de positions de chacun des deux hommes. Par ailleurs, nous pensons qu’Abraham est tiraillé entre le maître viennois et son parent, et qu’il doit composer avec les deux.

Rencontre entre Freud et Oppenheim

Avant d’en venir à l’étude des relations entre Abraham, disciple de Sigmund Freud, et Oppenheim, essayons de voir quelles étaient les relations entre Freud, le créateur de la psychanalyse, et Oppenheim, le concepteur de la notion de « névrose traumatique ». Intéressons-nous au premier temps professionnel de Freud.

Dans les travaux successifs de Charcot, on peut voir toute l’importance de la notion de traumatisme comme l’ont montré Gladys Swain et Marcel Gauchet [25]. Le voyage d’études de Freud chez Charcot se déroule en 1885-1886. Freud l’évoque en 1925 dans son Autoprésentation. Charcot venait d’ouvrir une policlinique et une clinique où étaient reçus des hommes. Il mit en évidence la grande fréquence des cas d’hystérie masculine, plus spécialement traumatique. Sur la poursuite de ce voyage d’études à Berlin, Freud est plus concis [19]. Une source de connaissances de ce voyage nous vient du compte rendu de Freud, intitulé Mon voyage à Paris et à Berlin, retrouvé aux archives de l’université de Vienne par Joseph Gicklhorn et publié. On y découvre que Freud rencontre Thomsen et Oppenheim. Dans ce rapport voici ce que Freud écrit : « Je dois faire remarquer ici que la thèse du caractère hystérique des névroses consécutives à des traumatismes (railway-spine) a rencontré une vive opposition chez les auteurs allemands, spécialement chez MM. Thomsen et Oppenheim, assistants à la Charité de Berlin. Je fis plus tard la connaissance de ces deux messieurs à Berlin et je voulus saisir l’occasion de m’informer sur la légitimité de cette opposition » [13]. En 1925, Freud ne mentionne pas cette rencontre avec les inventeurs de la notion de « névrose traumatique ». Il faut ici préciser que la rencontre que Freud fit avec Thomsen et Oppenheim en 1886 diffère de celle qu’il eut auparavant avec Charcot. Freud se rendait chez Charcot pour y faire un stage dont le but était l’approfondissement de sa connaissance des névroses, tandis que, chez Thomsen et Oppenheim, ce n’était pas pour un stage mais pour une visite à titre privé.

Freud dans son rapport de voyage écrit : « Malheureusement, les malades n’étaient plus à la Charité. La seule impression que je retirai fut que la question n’était pas encore en état d’être résolue, mais que Charcot avait raison de prendre d’abord en considération les cas simples et typiques, tandis que les adversaires allemands étaient partis de l’étude des formes indéterminées et compliquées » [13]. Rien dans ce que dit Freud ne donne de piste de réponse sur les raisons du départ des malades. Avaient-ils été changés de service ? C’est pensable. Étaient-ils guéris ? Cela est peu probable car, dans ce cas, il y aurait eu d’autres patients à leur place dans les consultations. Peut-être Freud fait-il référence à la fin de la guerre à cette absence lorsque, dans une lettre, il glisse à Ferenczi cette plaisanterie : « Est-il vrai que tous les névrosés de guerre ont soudain guéri, sauf un ? Qu’en dira Oppenheim ? » ([23], lettre 771F de Freud à Ferenczi, 9 novembre 1918). Ainsi en 1886 à Berlin, c’est uniquement d’un point de vue théorique que Freud a pu confronter l’hystérie traumatique masculine de Charcot et la névrose traumatique de Thomsen et Oppenheim.

En 1885-1886, en s’intéressant au sujet des divergences entre Oppenheim et Charcot, Freud allait se trouver au cœur d’un véritable débat scientifique. L’historien de la psychiatrie Henri F. Ellenberger s’est particulièrement penché sur cette période. Au cours des décennies précédant 1885-1886, il y eut une augmentation de la circulation ferroviaire, des accidents de chemin de fer et des revendications adressées aux compagnies d’assurances en Europe et en Amérique. Les médecins s’employaient à distinguer le nervous shock du traumatic shock et le railway spine du railway brain. Même les auteurs français avaient adopté ces termes en anglais. Un éminent spécialiste anglais, le docteur Herbert Page, assura qu’une proportion notable de railway spines ne résultait pas de lésions du système nerveux mais de troubles fonctionnels, qu’il qualifiait d’hystériques. La preuve en était, pour lui, que chez ces patients étaient présents des hémi-anesthésies et d’autres symptômes considérés comme des stigmates de l’hystérie. L’opinion du docteur Page prévalait en Angleterre. Aux États-Unis, elle était défendue par G.L. Walton et par James J. Putnam. En Allemagne, elle rencontrait une forte opposition. Thomsen et Oppenheim objectaient que l’hémianesthésie n’était pas une preuve d’hystérie car on la rencontrait dans d’autres maladies. Ils considéraient les cas non organiques de railway spine comme une névrose traumatique, distincte de l’hystérie. En France, Charcot acceptait l’existence de la « névrose traumatique » de Thomsen et Oppenheim, en admettant que les cas non organiques de railway spine possédaient les particularités décrites par les Allemands dont l’hémi-anesthésie. Néanmoins, il s’agissait pour Charcot d’hystérie. À Vienne, l’existence de l’hystérie masculine « classique » n’était pas mise en doute [10].

De retour à Vienne, Freud fit une communication lors d’une séance de la Société des médecins de Vienne. Quarante ans plus tard, il insista sur l’accueil hostile des membres de cette société. Pour lui, les différentes personnalités qui se trouvaient là ne reconnurent pas le travail de Charcot. En défendant l’hystérie masculine et la production des paralysies par suggestion, il passa dans l’opposition [18]. Ellenberger a fait une reconstruction historique de cette séance. Selon lui, il est probable que la communication de Freud ne différait pas du rapport sur son séjour à Paris et à Berlin qu’il avait envoyé à l’Université. Un résumé de cette communication et le texte abrégé de la discussion ont été rédigés par le secrétaire. Ils furent publiés dans le numéro suivant du Bulletin de la Société et des comptes rendus furent également donnés par au moins cinq journalistes, indépendamment les uns des autres. Selon Ellenberger, pour les membres de la Société, il ne s’agissait pas de décider de l’existence de l’hystérie masculine, mais d’examiner l’assimilation de la névrose traumatique à l’hystérie masculine [10].

L’intérêt pour les névroses traumatiques est pour Freud des plus personnels, il rejoint ses inquiétudes face aux accidents ferroviaires et à leurs conséquences. En 1897, alors qu’il était en vacances avec Martha, il écrit à Fliess, dans une correspondance qui devait rester inédite : « Martha se réjouit fort du voyage que je projetais, bien que les journaux annoncent tous les jours des catastrophes de chemin de fer et que cela ne soit pas très encourageant pour un père et une mère de famille. Tu auras raison de te moquer de moi, mais je dois avouer mes nouvelles inquiétudes, qui vont et viennent, mais durent parfois une demi-journée. La peur de ces catastrophes m’a quitté, il y a une demi-heure, quand je me suis dit que Whilelm et Ida étaient aussi en route. Ainsi se dissipèrent ces idées idiotes. Mais que tout ceci reste tout à fait entre nous. » ([31], lettre de Sigmund Freud à Fliess, 18 août 1897). Dans un autre passage de sa correspondance, Freud, deux ans plus tard, parle de son angoisse de voyage : « Sais-tu à quoi m’a fait penser mon petit voyage ? À notre première rencontre à Salzbourg, en 90 ou 91 et à l’excursion que nous avons faite à travers le Hirschbühel, jusqu’à Berchtesgarden où tu as été témoin à la gare de l’un de mes plus beaux accès d’angoisse des voyages. » ([31], lettre de Freud à Fliess, 3 juillet 1899). Il est possible de fixer l’année de ce voyage en 1890 par le contenu d’une lettre ([31], lettre 7 de Freud à Fliess, 11 août 1890). On voit que, de 1890 à 1897, Freud ressent cette angoisse.

Freud utilise-t-il la notion de « névrose traumatique » ? Nous avons vu qu’en 1886, il défend la terminologie de Charcot d’« hystérie masculine » contre celle de Thomsen et Oppenheim de « névrose traumatique ». Dans la poursuite de ses travaux, le terme de « névrose traumatique » adopté par Freud revient plusieurs fois dans son œuvre. En 1893 par exemple, Freud et Breuer, dans leur Communication préliminaire, affirment le lien entre l’hystérie classique et l’hystérie traumatique : « La disproportion entre le symptôme hystérique qui persiste pendant des années et une motivation due à un incident unique est précisément celle que nous sommes habitués à rencontrer dans la névrose traumatique » [14]. Il conservera l’utilisation de cette notion jusqu’à la fin de sa vie. Freud dans l’Abrégé de psychanalyse, un texte qui sera publié de façon posthume, écrit : « il est possible que ce qu’on appelle névroses traumatiques (déclenchées par une frayeur trop intense ou des chocs somatiques graves tels que collision de trains, explosions, etc.) constitue une exception, toutefois leurs relations avec le facteur infantile se sont jusqu’ici soustraites à nos investigations » [20].

Est-ce que Freud utilise une terminologie proche de celle de la névrose traumatique ? À un moment de son œuvre, il se sert de la notion de « névrose d’effroi » d’Emil Kraepelin. Il nous semble que c’est plus pour mettre l’accent sur l’effroi que pour la reconnaître comme entité. Quoi qu’il en soit, Freud n’utilisera ce terme qu’une seule fois dans toute son œuvre [18]. Dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, qui datent de 1905, il parle de « grave névrose traumatique hystériforme » [15]. Il est intéressant de noter qu’en 1909, dans la correspondance Freud-Abraham, quand Freud évoque cette pathologie, il lui donne l’appellation de « névrose traumatique », mettant de côté la forme hystérique ([31], lettre 65F de Freud à Abraham, 18 février 1909). Notons qu’il y a là une évolution importante de Freud, lui qui en 1886 avait défendu le terme d’hystérie masculine se trouve en 1909, comme l’opposition, défenseur de la névrose traumatique. Freud s’accapare le terme élaboré par Oppenheim en intégrant le fondement sexuel de la névrose et va s’opposer indirectement, c’est-à-dire par l’entremise d’Abraham, à Oppenheim.

Abraham, fin 1907, demande si Freud connaît une personne à qui il est possible de s’adresser à Berlin pour l’aider à s’installer. Freud ne mentionne que Whilelm Fliess, l’ami perdu. Il ne parle pas des personnes qu’il a connues lors de son voyage d’études à Berlin. Hermann Oppenheim continuait d’exercer mais Freud le connaissait peu. Freud ne veut-il pas prendre le risque qu’Abraham, qui connaît le thème de la névrose traumatique, s’éloigne de lui ? Il se contente de souligner l’hostilité qu’on a manifestée à son égard en Allemagne ([32], lettre 6F de Freud à Abraham, 8 octobre 1907). L’amitié de Fliess appartient au temps où Freud réfléchissait sur les névroses traumatiques. Nous savons par ailleurs que Fliess s’était rendu à Paris pour suivre les enseignements de Charcot [30].

Freud avait une connaissance des premiers travaux d’Oppenheim au moins par l’analyse de Charcot, que ce soit dans ses leçons à la Salpêtrière ou dans l’ouvrage qu’il traduisit du maître français. Il est probable qu’il discuta avec Abraham des idées d’Oppenheim. Une référence à Oppenheim se trouve dans une lettre à Ludwig Binswanger. Elle concerne l’envoi par Freud d’une « lettre psychothérapeutique » dans le style d’Oppenheim ([22], lettre 10F de Freud à Binswanger, 16 avril 1909). Si Binswanger utilise ce terme, c’est qu’il sait que son interlocuteur va le comprendre. Freud devait avoir connaissance de cet ouvrage d’Oppenheim (1909).

Quelle est la position d’Oppenheim face à la psychanalyse ? En 1894, Hermann Oppenheim, dans son Manuel des maladies nerveuses, avait cité le travail de Breuer et de Freud. Il parla par la suite, non sans intérêt mais avec réserve, de la psychanalyse [27]. Ellenberger rappelle qu’Oppenheim, qui est considéré comme un adversaire de la psychanalyse, se rattachait à un groupe qui s’efforçait de parvenir à une appréciation objective, la psychanalyse étant difficilement évaluable [9]. Cette appréciation objective lui fera prendre ses distances avec le mouvement freudien, comme nous allons le voir plus loin.

Travaux d’Oppenheim sur la névrose traumatique

Afin de présenter au mieux les idées d’Oppenheim, il convient de revenir sur certains aspects de son travail qui connaît une évolution dans le temps. Crocq-Fils donne un historique de cette notion en 1896 [7]. C’est à Oppenheim et Thomsen, en 1884 que l’on doit les notions de « névrose traumatique ». Oppenheim écrit « Zur Lehre der sensor Anaethes » [À propos de l’enseignement de l’anesthés. sensor.] (publié dans le Centrablatt f. d. me. Wissensch, n° 5) et « Ueber das Vorkommen und die Bedeutung der sens. Anaesthes., etc. » [Les manifestations et le sens de l’anesthés. Sens.] (Arch f Psych, bd. XV, II, 2) et Thomsen (Arch für Psych Und Neurenkrank, t. XV). Suite à l’observation d’un grand nombre de personnes ayant vécu un accident de chemin de fer, ces deux auteurs considéraient que les troubles nerveux consécutifs à ces traumatismes constituaient une « névrose spéciale ». Ils se fondaient sur la fixité, la ténacité de l’anesthésie qui ne présentent pas les changements caractéristiques de l’hystérie, chez ces malades décrits comme déprimés, mélancoliques, hypocondriaques.

Deux travaux témoignent de l’évolution d’Oppenheim. Le premier est Wie sind die Erkrankungen des Nervensystems aufzufassen, welche sich nach Erschütterung des Rückenmarkes, insbesondere Eisenbahnunfällen, entwickeln ? [Comment sont à comprendre les maladies du système nerveux suite à un dommage de la colonne vertébrale et de la moelle épinière développées particulièrement suite à des accidents de chemins de fer] (Berlin 1888, et Bull Méd, 1888), il est lu à la Société de médecine de Berlin. Quant au second, intitulé Ueber das Wesen und den nosologischen Charakter der sich nach Eisenbahnunfällen entwikelnden Erkrankungen des Nervensystems [À propos de l’aspect et du caractère nosologique des maladies du système nerveux qui se sont développées suite à des accidents de chemin de fer], il sera publié dans une revue de Berlin (Berl Ärztl Corresp, 5). Oppenheim, qui avait soutenu jusqu’alors que la « névrose traumatique » était une « névrose spéciale » et distincte de l’hystérie, admit alors que plusieurs cas de névrose traumatique se rattachent à l’hystérie pure. La position qu’il défend alors est que la névrose traumatique est soit une névrose spéciale, soit une hystérie pure. Les points de vue des deux auteurs se mirent à diverger. En 1888, Thomsen restait quant à lui sur ses positions, les troubles psychiques consécutifs aux traumatismes sont la conséquence d’une névrose spéciale. Il lui accorde une place distincte en nosologie. D’une façon assez surprenante, le nom d’Oppenheim reste attaché à celui de névrose traumatique, beaucoup plus que celui de Thomsen.

Dans le premier des ouvrages écrits en 1889, qui est une monographie sur les névroses traumatiques, Oppenheim mixe ses conceptions et celles de ses collègues, il n’abandonne pas sa théorie de la nature particulière de cette névrose consécutive aux traumatismes, mais il considère que certains de ces cas doivent être assimilés à de l’hystérie. Dans un article écrit en 1890, il conserve cette idée. Dans le troisième ouvrage datant de 1892, Oppenheim situe ses 42 observations cliniques personnelles par rapport à d’autres théoriciens de l’époque : Erichsen, von Moeli et Charcot. Oppenheim reconnaît que l’hystérie traumatique décrite par Charcot est un trouble très proche de la névrose traumatique. La position d’Oppenheim va évoluer de la découverte et de l’identification de la névrose traumatique comme une névrose spéciale vers un rapprochement vers l’hystérie traumatique.

Pour Lerner, la doctrine de la névrose traumatique était vouée au succès. Cinq années après la législation de 1884 concernant le non-remboursement par l’assurance, il fallut désamorcer le potentiel révolutionnaire des classes organisées de travailleurs, et le bureau de l’assurance impériale reconnut le dédommagement de la névrose post-traumatique en 1889. Cela signifiait que les travailleurs seraient dédommagés entièrement si un accident les rendait mentalement ou nerveusement incapables de travailler. Et, selon le système de retraite de l’Allemagne byzantine, la compensation allouée serait fondée sur la réduction de salaire des victimes provoquée par les symptômes. Ces remboursements eurent d’énormes répercussions sur les compagnies d’assurances. Certains considérèrent les nouvelles mesures comme préjudiciables à la santé publique allemande et à la force nationale. L’allocation de dédommagement fut appelée « l’allocation de lutte des névroses ». L’application des mesures constitua une expérience traumatique, suscitant de nouvelles plaintes. De plus en plus, cette allocation, quelles que soient les conséquences de l’accident, fut attribuée dès le début des symptômes post-traumatiques [28].

Les études suivantes d’Oppenheim étaient fondée sur un groupe de patients aisés, au contraire des hommes de la classe sociale des travailleurs qu’il observa pour son livre sur la névrose traumatique. Parmi les 11 cas, il inclut dans sa Lettre sur la psychothérapie (1909) un général d’armée, un fonctionnaire de haut rang et une femme, auteur célèbre. Bien que les détails ne permettent pas de conclure, ces cas présentaient généralement les mêmes plaintes que celles des femmes et des hommes de la classe moyenne, autant que celles des victimes d’accidents de travail ou de voyage traumatiques [28].

La théorie, celle que démontra en premier Oppenheim dans les années 1880 et qu’il reformula durant la guerre, affirmait que les symptômes post-traumatiques constituaient une entité de diagnostic distinct et résultaient directement de vues anatomiques ou psychiques. La plupart des collègues d’Oppenheim, qui voyaient de tels symptômes comme des réactions « psychogéniques ou hystériques », critiquèrent la névrose traumatique avec une hostilité croissante [28].

Lorsque Abraham rejoint Oppenheim fin 1907-début 1908 à Berlin, ce dernier pense que par névrose traumatique il faut entendre soit une névrose spéciale, soit l’hystérie pure.

Freud, Abraham, Oppenheim

Nous allons étudier les échanges entre ces trois hommes : Freud, Abraham, Oppenheim. La question de la névrose traumatique est au cœur de leurs rapports. La correspondance Freud-Abraham va nous servir de source de documentation sur la façon de travailler d’Oppenheim, sa position vis-à-vis du psychique et son attitude vis-à-vis de la psychanalyse.

Lors de l’installation d’Abraham à Berlin, Oppenheim l’aide à s’installer en lui adressant un certain nombre de patients.

Une lettre de Jung à Freud nous renseigne sur la façon dont Oppenheim se situe par rapport à la psychanalyse. Jung rencontre Oppenheim dans un congrès à Amsterdam. Oppenheim est en opposition avec l’importance accordée par Freud à la sexualité ([23], lettre 44J de Jung à Freud, 2 septembre 1907). À Berlin, les débuts de la pratique satisfont Abraham. Très rapidement, Oppenheim adopte Abraham : sa recommandation permet à Abraham de prendre deux patients en traitement, en collaboration avec lui. Ces patients sont atteints de névroses obsessionnelles. Abraham essaye la méthode de Freud sur l’un d’eux ([32], lettre 15A d’Abraham à Freud, 8 janvier 1908). Abraham monte dans l’estime de Freud : à la mi-janvier, Freud relativise les critiques que Jung émettait à l’encontre d’Abraham et minimise les auto-reproches que Jung s’adresse pour avoir été sévère à l’égard d’Abraham. Freud écrit à Jung qu’Abraham était très sympathique mais était aussi très inhibé avec lui. Il évoque les difficultés liées à son départ à Berlin, le fardeau du judaïsme et les préoccupations sur l’avenir, ensemble qui l’a gêné dans son épanouissement. C’est dans cette lettre que Freud écrit qu’Oppenheim « s’intéresse d’ailleurs à lui », ce qui valorise Abraham ([32], lettre 61F de Freud à Jung, 14 janvier 1908).

Abraham cherche à obtenir de bons résultats professionnels. Ce souci ne va-t-il pas conduire à une concurrence avec Oppenheim ? L’analyse d’un patient d’Oppenheim permettait de faire resurgir deux scènes, derrière le souvenir-écran : dans la première, alors qu’il avait quatre ans, il se trouve allongé nu le long de sa nourrice pour être en contact avec son corps, dans la seconde, il avait relevé la chemise de sa mère ([32], lettre 15A d’Abraham à Freud, 8 janvier 1908). Quelques jours plus tard, Abraham revient sur ce patient que lui a confié Oppenheim, il escomptait un succès rapide mais ce succès n’arrive pas et il juge ce cas bien difficile ([32], lettre 17A d’Abraham à Freud, 15 janvier 1908). Freud lui conseille de ne pas vouloir trop en imposer à Oppenheim ([32], lettre 19A de Freud à Abraham, 19 janvier 1908). Abraham écrira un article sur le souvenir-écran de ce patient [3]. L’article ne sera publié qu’après qu’Abraham se sera affranchi de l’aide d’Oppenheim.

Abraham et Oppenheim discutent de leur pratique à la policlinique. Les échanges se font aussi en dehors. Au cours d’une soirée chez le professeur Liepmann, professeur de neurologie et d’anatomie du cerveau, à laquelle participaient des médecins et leurs femmes, deux groupes se forment. Abraham défend la théorie du désir en cas de démence précoce et sa femme défend celle du refoulement. Abraham regrette que les occasions de défendre ses idées soient peu nombreuses. Il aimerait faire des cours de médecine et demande à Freud ce qu’il en pense ([32], lettre 25A d’Abraham à Freud, 4 avril 1908). Il est difficile de reconstruire l’ambiance de la Société médicale de Berlin, les données en notre possession étant peu nombreuses. Posons juste qu’Abraham et Oppenheim doivent avoir un certain nombre de relations communes, chacun d’eux essayant de séduire le public. Freud est très heureux du projet d’enseignement mais il conseille à Abraham de demander l’accord d’Oppenheim, sûrement pour éviter une détérioration de la relation entre eux deux ([32], lettre 42F de Freud à Abraham, 20 juillet 1908).

Abraham suit le conseil de Freud. Mais, en fait, Oppenheim souhaite l’intervention d’Abraham. En effet, en juin, Oppenheim lui propose de prendre une patiente en psychanalyse. La demande venait de cette patiente et Oppenheim ne le lui a pas déconseillé ([32], lettre 36A d’Abraham à Freud, 11 juin 1908). Un mois plus tard, Oppenheim lui propose de prendre en traitement un jeune garçon à la policlinique et cela, devant témoins, comme s’il souhaitait étaler son rapprochement avec la théorie freudienne. Sa résistance antérieure semble se changer en tolérance. Abraham espère y voir des signes et des miracles. Il précise qu’il ne précipite rien mais qu’il constate qu’avec des réserves il avance davantage qu’en faisant de la propagande ([32], lettre 38A d’Abraham à Freud, 9 juillet 1908). En réponse à la dernière lettre d’Abraham, Freud le félicite pour son attitude de réserve ([32], lettre 39F de Freud à Abraham, 11 juillet 1908).

Peu après, en novembre 1908, Abraham fait une conférence sur le mariage entre personnes apparentées et la psychologie des névroses. Nous possédons deux versions sur l’ambiance de cette conférence. Abraham donne la présentation suivante : il a choisi quelques remarques d’Oppenheim et a relevé certaines observations sur des enfants névrosés. Il a évité de parler de sujets importants, comme par exemple les relations à l’homosexualité, qui auraient inutilement suscité des oppositions. Oppenheim est très favorable sur différents points. Mais il ne pouvait se prononcer de manière suffisamment nette et ferme sur la conception freudienne de la sexualité infantile. Abraham résume l’ambivalence d’Oppenheim : « Oppenheim, dont la faveur a beaucoup d’importance pour moi, m’a exprimé en privé de grandes louanges. Évidemment, il ne voulait rien savoir de la sexualité infantile, mais sur beaucoup de points il m’a donné raison, et m’a même proposé de publier dans la Deutsche Zeitschrift für Nervenheilkunde (à l’édition de laquelle il collabore) ! » ([32], lettre 52A d’Abraham à Freud, 10 novembre 1908). La version de Jones est légèrement différente. La lecture déclencha une explosion de fureur chez Oppenheim qui déclara « ne pouvoir assez durement ni assez nettement se prononcer contre d’aussi monstrueuses idées » [26]. En l’occurrence, il se prononçait au moins sur le fait qu’elles étaient « monstrueuses ». On voit là qu’Oppenheim se trouve embarrassé, peut-être partagé entre les points de vue de ses confrères et ceux de son parent, Abraham. Quant à savoir si les positions freudiennes avaient une réelle portée sur Oppenheim, cela est difficile à dire. En public, il a eu une position dure vis-à-vis d’Abraham ; en privé, il lui donna les moyens de diffuser ses idées. Dans cette même lettre du 10 novembre, Abraham parle de son souhait de garder une bonne relation avec Oppenheim. On sent bien qu’Abraham est tiraillé entre les liens familiaux et professionnels qui le lient à Oppenheim et ceux qui l’attachent au génie de Freud et à la psychanalyse.

La collaboration entre Oppenheim et Abraham se poursuit dans de bonnes conditions bien qu’établie sur un fond de rivalité. Fin 1908, Abraham commence l’analyse d’un jeune homme de dix-sept ans. La thérapie combine un traitement médical au radium prescrit par Oppenheim et une psychanalyse réalisée par Abraham. Les premiers jours de traitement se déroulent bien. Le patient cesse d’avoir des angoisses ([32], lettre 56A d’Abraham à Freud, 18 décembre 1908). Un mois plus tard, les deux hommes poursuivent leur travail en commun avec ce patient. Abraham précise toutefois que le patient est peu sensible au radium ([32], lettre 60A d’Abraham à Freud, 13 janvier1909). Ce qu’espérait Abraham, à savoir l’évolution d’Oppenheim vers la psychanalyse, ne se produisit pas. Oppenheim, malgré les ménagements d’Abraham, s’enfonça dans l’opposition ([32], lettre 65F de Freud à Abraham, 18 février 1909). Nous reviendrons sur cette lettre plus loin.

En mai 1909, Abraham fait savoir à Freud que ce sont les médecins ou des relations qui orientent les patients vers lui ([32], lettre 70A d’Abraham à Freud, 16 mai 1909). Quand Oppenheim oriente un patient, c’est plus par défaut ou par échec que par souci de lui faire bénéficier des théories freudiennes que défend Abraham. Oppenheim continue d’exprimer une certaine réserve face à la psychanalyse. Fin janvier 1908, Abraham écrit qu’il fréquente souvent la policlinique d’Oppenheim. Il regrette que toute la compréhension du psychisme manque à Oppenheim. Alors qu’il avait perçu des cas remarquables de tics, ceux-ci lors « du travail en série » sont passés inaperçus. Les diagnostics sont enregistrés, puis l’ordonnance tombe : arsenic, eau, gymnastique ([32], lettre 19A d’Abraham à Freud, 29 janvier 1908). Ce même jour, Abraham rédige une autre lettre à Eitingon, qu’il avait côtoyé au Burghölzli à Zurich. Il y exprime les mêmes regrets que ceux dont il parle à Freud : « Ma clientèle marche bien, en tout cas mieux que celle de la plupart des débutants. Je fréquente la « Policlinique » d’Oppenheim, mais malheureusement on n’y montre aucune compréhension des mécanismes psychiques » [5]. Derrière Eitingon, il y a Freud. Eitingon a été le premier à approcher Freud, comme ce dernier le rappelle plus tard ([17, 21] lettre 162 de Freud à Eitingon, 7 janvier 1913). Peut-être qu’en écrivant à ce moment à Eitingon, Abraham voulait-il s’assurer que ses regrets pourraient être discutés entre Eitingon et Freud. Un peu plus d’un mois plus tard, Abraham écrit de nouveau à Eitingon [5]. Et s’il expose de nouveau le manque d’intérêt d’Oppenheim pour les névrosés, le travail à la policlinique n’en est pas moins profitable : « Oppenheim me soutient très amicalement. Sa clinique est excellente tant qu’il s’agit de maladies nerveuses, mais on prête aux névroses une attention très insuffisante. » Il dit ensuite à Eitingon qu’il pourrait beaucoup apprendre ici.

Eitingon a écouté Abraham. En 1909, il le rejoint à Berlin [27]. Il accepte une place chez Oppenheim. Ce choix est motivé vraisemblablement par le souci de continuer sa formation clinique [6].

Oppenheim ne pratique pas les méthodes psychanalytiques, il rejette les idées mais, paradoxalement, il accepte des médecins qui pratiquent cette méthode. La place d’Abraham ne s’explique pas uniquement par des raisons de proximité familiale avec Oppenheim car, on l’a vu, Oppenheim accepte Eitingon, il accepte aussi Smith Ely Jelliffe, un des pionniers de la psychanalyse qui rencontre Abraham en 1908 à Berlin et étudie chez Oppenheim ([32], note 1, lettre 136F de Freud à Abraham, 24 août 1912). Par ailleurs, Daniel K. Dreyfus, un autre assistant d’Oppenheim, s’intéresse à la psychanalyse, il suit les cours d’Abraham qui met en lui beaucoup d’espoir ([32], lettre 85 d’Abraham à Freud, 14 mars 1910). Daniel K. Dreyfus est l’auteur d’un article intitulé : « Delayed epileptiform effects of traumatic war neuroses and Freud’s death instinct theory » et adressé à la mémoire de Max Eitingon alors décédé [9]. Abraham prévoyait de faire un exposé auprès des assistants d’Oppenheim ([32], lettre 74A d’Abraham à Freud, 13 juillet 1909).

Dans une lettre adressée le même jour, Freud dit d’Oppenheim qu’il est trop limité et espère qu’Abraham pourra se passer de lui ([32], lettre 67F de Freud à Abraham, 9 mars 1909).

Mais le comportement d’Oppenheim semble évoluer. Diverses voies, écrit Jung, parlent d’une croisade d’Oppenheim contre « nous » ([26], lettre 154F de Freud à Jung, du 9 août 1909).

En mai 1909, Abraham évoque le fait qu’Oppenheim a été malade, puis en congé, et qu’il n’a pas pu compter sur son aide. Il a quand même des patients que lui envoient d’autres médecins ou des relations ([32], lettre 70A d’Abraham à Freud, 16 mai 1909). Freud, dans sa réponse, se réjouit de l’indépendance d’Abraham par rapport à Oppenheim qui reste méfiant à l’égard de la psychanalyse ([32], lettre de Freud à Abraham, 23 mai 1909).

L’attitude d’Oppenheim vis-à-vis de la psychanalyse va changer. Jones rapporte que, le 12 juillet 1909, Oppenheim publia un article où il soutint Bernard Dubois qui avait attaqué la psychanalyse. Selon Oppenheim, les fausses généralisations de Freud rendaient sa méthode dangereuse et les rapports que lui et ses disciples publiaient équivalaient à une « sorcellerie délirante » [26]. Rappelons qu’Abraham fait partie des disciples de Freud. Pour Oppenheim, il était alors urgent « d’entrer en guerre » contre ces théories et ses conséquences pour éviter une trop grande diffusion. Le 13 juillet, Abraham écrit à Freud. Il se réfère à cet article d’Oppenheim publié dans la Berliner Klinische Woschenschrift. L’article d’Oppenheim avait porté ses fruits. Un article psychanalytique a été retourné par retour du courrier de la revue à son auteur ([32], lettre 74A d’Abraham à Freud, 13 juillet 1909).

Oppenheim continue à prendre de la distance à l’encontre de la psychanalyse. Dans une lettre à Ferenczi, Freud écrit que les psychiatres veulent mener une grande offensive contre les psychanalystes ([23], lettre 124Fer de Freud à Ferenczi, du 17 mars 1910). En octobre 1910, Freud, Ferenczi et Jung rencontrent Abraham à Berlin. Abraham a une discussion avec Freud qui raconte l’ignorance des grands messieurs de Berlin, par exemple celle d’Oppenheim ([23], lettre 156F de Freud à Jung, du 4 décembre 1909). Adler raconte, à la fin d’une séance de la Société psychanalytique de Vienne le 13 avril 1910, qu’il y a quelques jours, à Hambourg, les neurologues allemands ont adopté une résolution selon laquelle les sanatoriums pratiquant la méthode de traitement freudienne sont à boycotter [28, 29]. En octobre de cette même année, Abraham se réfère, lui, à un congrès de neurologie à Berlin auquel il s’est rendu. Oppenheim a fait un compte rendu peu original sur l’angoisse. Il a appelé au boycott des maisons de santé qui pratiquent la psychanalyse. Les auditeurs furent d’accord et les directeurs de sanatorium présents se levèrent pour proclamer leur innocence. Le Pr Raimann proposa « étant donné que Freud se dérobait à la discussion, d’aller chercher l’ennemi dans son propre camp ». Raimann souhaita qu’on fasse connaître tous les cas d’échec de la psychanalyse. Abraham s’est tenu tranquille ([32], lettre 95A d’Abraham à Freud, 18 octobre 1910). Sa position devait être délicate. Précisons que Raimann était assistant à la clinique de Wagner von Jauregg. De 1904 à 1916, il ne cessa de s’attaquer à Freud. Freud se décida à en parler à son chef, Wagner von Jauregg, qui mit fin aux attaques de Raimann [26]. Freud dit à Abraham que le fait de se polariser sur l’angoisse est mineur car, si on veut attaquer la psychanalyse, il y a bien d’autres angles d’attaque. Il écrit : « O. me fait de la peine, un brave homme maladroit » ([32], lettre 96F de Freud à Abraham, 24 octobre 1910). En mars 1911, Freud dit ironiquement à Biswanger qu’il a reçu « les excellents rapports du Congrès de Berlin » ([22], lettre 52F de Freud à Binswanger, 14 mars 1911). En décembre, Freud formule une hypothèse. Il propose une explication à Ferenczi sur le refoulement. Il lui dit que, si cela est vrai, Hoche, Friedländer, Oppenheim peuvent monter sur l’ara de Hiéron, table de sacrifice longue de 200 mètres que Hiéron II avait fait édifier. Chaque année 145 taureaux étaient sacrifiés ([23], lettre 186F de Freud à Ferenczi, 6 décembre 1910). Le ton utilisé en parlant d’Oppenheim ou de ses attaques est bien différent quand Freud s’adresse à Abraham ou à d’autres interlocuteurs.

Durant ces années, les médecins prêtèrent beaucoup d’intérêt à l’hystérie et commencèrent à remodeler le difficile diagnostic fourre-tout d’hystérie, qui devenait la simple description de réactions pathologiques à des stimuli. L’aspect fourre-tout diminua de manière significative, et on commença à donner à l’hystérie un sens plus spécifique. Le psychiatre Kabruhe Willy Hellpach avait déjà émis un tel argument au commencement du XXe siècle, et deux articles importants à ce sujet, parus en 1911, suggèrent l’idée que le changement s’opérait dans l’ombre [27].

Cette année, R. Gaupp déclara que l’hystérie n’était pas une maladie en elle-même, mais une « entité morbide », une issue anormale de la réaction d’un individu. Le nombre de ceux qui continuaient à la percevoir comme une maladie unifiée s’amenuisait chaque jour. Toujours en 1911, le psychiatre berlinois Karl Bonhoeffer chercha à clarifier la distinction entre le psychogénique et l’hystérique. Bonhoeffer n’alla pas plus loin que la plupart de ses collègues, notamment Karl Wilmanns qui rejeta complètement l’hystérie en tant que diagnostic. Alfred Hoche suggéra simplement de se tenir éloigné du mot. Robert Sommer forgea le terme psychogenesis (psychogénie) comme un remplacement possible pour hystérie. L’hystérie était plus qu’une réaction psychologique, commenta Bonhoeffer. Elle représentait aussi une constitution ou une disposition mentale et devait ainsi être retenue dans l’arsenal du diagnostic. Bonhoeffer nota que la clef de l’hystérie était dans le rôle joué par la volonté. Les réponses morbides aux expériences traumatiques pouvaient apparaître chez des gens parfaitement normaux mais, dans une hystérie constitutionnelle, la combinaison d’un stimulus traumatique et le « souhait d’être malade » pouvait mener à une condition névrotique à long terme [27].

Oppenheim organisa un symposium sur les états anxieux, qui devait avoir lieu pendant le congrès des neurologues allemands en 1911 et qui y joua un rôle prépondérant. Pour le neurologue, les états anxieux résultaient d’affections du bulbe et étaient inaccessibles à une psychothérapie [26]. Oppenheim avait souffert de graves symptômes d’anxiété ([32], lettre 68A d’Abraham à Freud, 7 avril 1909). Jones ajoute que, « en outre », la femme d’Oppenheim souffrait d’une hystérie grave [26]. Freud demanda à Bleuler de faire une réplique contre Oppenheim, ce qu’il fit dans un article intitulé : « Théories freudiennes à l’assemblée annuelle de la société des neurologues allemands » ([24], lettre 253F de Freud à Jung, 27 avril 1911). Freud ne s’oppose pas directement à Oppenheim et le ménage, sûrement pour qu’une intervention ne vienne pas compliquer la relation entre Abraham et lui.

À la fin de février 1912, Abraham mentionne le fait qu’il dépend si peu du soutien d’Oppenheim que ça ne mérite pas d’être mentionné ([32], lettre 122A d’Abraham à Freud, 25 février 1912). Il est intéressant de voir que, même après les attaques d’Oppenheim face à la psychanalyse, il continuait à donner du travail à un psychanalyste. On peut imaginer qu’Oppenheim, en échange de son aide, aurait aimé qu’Abraham délaisse la psychanalyse. Cette aide d’Oppenheim devait mettre Abraham dans une situation délicate et son attachement à Freud était si fort qu’il ne voulait pas rejoindre Oppenheim. Pour Freud, face à cette situation où il sentait que toute l’aide donnée par Abraham permettait à ce dernier de vivre, il ne pouvait y avoir d’autre solution que de ménager Oppenheim, tout en espérant qu’Abraham ne le délaisse pas (Freud).

Dans les lettres publiées entre Freud et Abraham, il ne sera plus question de cette dépendance financière. Nous nous sommes fondés exclusivement sur la correspondance complète de Freud, qui n’y mentionne pas le fait qu’il connaissait Oppenheim ou, tout au moins, qu’il l’a rencontré. Même s’il y a conflit entre Abraham et Oppenheim, Abraham permet à Freud de garder le contact avec le créateur de la névrose traumatique.

Abraham-Oppenheim et les névroses traumatiques

On a vu qu’Abraham, travaillant dans la clinique d’Oppenheim, était amené à accepter le type de soins prodigués aux malades et que, en même temps, il était attaché aux théories freudiennes et à la pratique de la psychanalyse. Concernant la névrose traumatique sur laquelle Freud et Oppenheim avaient eu des positions différentes en 1886, Freud, influencé par Charcot, avait penché du côté de l’hystérie masculine, Oppenheim du côté de la névrose traumatique. Nous avons vu l’évolution de la théorisation d’Oppenheim, nous n’allons pas la reprendre ici. Le thème de la névrose traumatique va retrouver une certaine place entre Freud et Oppenheim, via Abraham.

Moins d’une année après l’entrée d’Abraham dans la policlinique, soit en juillet 1908, le thème de la névrose traumatique polarise son attention. Il écrit à Freud : « J’aimerais parler avec vous de la névrose traumatique ; mais provisoirement nous en sommes à communiquer par écrit. Dès que je trouverai le temps, je rassemblerai les points principaux » ([32], lettre 45A d’Abraham à Freud, 31 juillet 1908). Freud, au retour d’un voyage à Londres, se rendit à Berlin mais il n’y resta qu’une journée [26]. Il n’y a pas trace d’une rencontre entre Freud et Abraham. L’année suivante, en 1909, après un voyage aux États-Unis, Freud passa à Berlin, cette fois-ci, on est certain qu’il y rencontra Abraham en septembre [26]. Il est possible que les deux hommes aient discuté de la névrose traumatique comme Abraham le souhaitait.

En février 1909, n’ayant pas eu de réponse de Freud, il exprime à nouveau le désir de travailler sur ce thème. Il aimerait en parler avec Freud. Il considère le sujet comme très important car la névrose traumatique est toujours un argument utilisé contre le fondement sexuel des névroses ([32], lettre 64A d’Abraham à Freud, 14 février 1909). Il est possible qu’à la policlinique d’Oppenheim cet argument lui soit opposé. Avec la névrose traumatique, c’est toute la théorie freudienne qui est remise en cause.

Abraham avait très tôt été frappé par l’importance du traumatisme. Rappelons qu’en 1907, il avait fait paraître : Signification des traumatismes sexuels juvéniles pour la symptomatologie de la démence précoce, puis Les traumatismes sexuels comme forme d’activité sexuelle infantile. En 1909, il perçoit que cette question de l’aspect sexuel de la névrose traumatique est un des butoirs de la psychanalyse, elle tient en échec les formulations de la psychanalyse qui ne peuvent l’expliquer. Par ailleurs, il se retrouve dans un haut lieu de théorisation de la névrose traumatique et perçoit toute l’importance de sa position. Abraham aimerait solutionner lui-même ou avec Oppenheim ce qui pose problème à la psychanalyse.

Freud alors constate qu’Oppenheim, malgré les ménagements d’Abraham, s’enfonce dans l’opposition. Oppenheim, qui était ambivalent, devient rétif et ne se convertit pas à la psychanalyse. Concernant la névrose traumatique, Freud la considère toujours difficile à saisir. En dehors d’une remarque sur les Trois essais, il ne voit rien pour la relier aux thèmes de la psychanalyse. Freud suggère à Abraham, s’il a une idée déterminée, une hypothèse d’attente, de la mettre en œuvre ([32], lettre 65F] de Freud à Abraham, 18 février 1909). Freud étant dans une impasse théorique, Abraham dut attendre d’autant plus une ouverture par Oppenheim.

Les développements de Freud, repris par Abraham sur l’attaque hystérique, ont permis à ce dernier, lors de la visite d’une femme hystérique à la policlinique, de mettre en valeur l’importance de la vie sexuelle. Oppenheim en a été surpris. Un de ses assistants a même proposé que les patients soient interrogés sur leur vie sexuelle. Oppenheim refusa. Abraham ne peut pas travailler sur le thème de la névrose traumatique car il est impossible dans la policlinique qu’Abraham parle avec les patients de leur vie sexuelle. Abraham évoque le sujet de la névrose traumatique dans un but de recherche, qu’il remet à plus tard ([32], lettre 66A d’Abraham à Freud, 9 mars 19091). Les idées d’Abraham ont un certain écho dans la policlinique d’Oppenheim. On peut imaginer les tensions suscitées par cette collusion.

Abraham a une pratique de la névrose traumatique, Freud aussi. En 1910, nous savons par un ajout à L’interprétation du rêve qui date de 1911 qu’un confrère de Freud lui présenta un malade qui avait été commotionné dans le train de Pontebba. Rien n’est dit sur la raison qui amena ce confrère à demander un éclairage de Freud. Freud était-il aux yeux de son confrère un spécialiste de l’aide à apporter aux personnes souffrant d’un choc ? Nous pouvons faire le lien entre cette commotion et la phobie des transports de Freud. Freud précise qu’il avait lui-même pris ce train huit jours auparavant [14]. Freud peut formuler des idées à partir de ce qu’il voit de son patient et ce à quoi il a échappé. Les échanges avec Abraham pouvaient continuer à partir aussi de la pratique de Freud.

Comme nous l’avons vu plus haut, fin février 1912, Abraham ne dépend quasiment plus du soutien d’Oppenheim ([32], lettre 122A d’Abraham à Freud, 25 février 1912). La date à laquelle il quitte la policlinique d’Oppenheim ne nous est pas connue. Il n’y en a pas de trace dans la correspondance d’échanges écrits à propos de la névrose traumatique.

En 1918, en faisant un retour sur son expérience à la policlinique d’Oppenheim, Abraham donne quelques indications sur son expérience professionnelle avec des personnes souffrant de névrose traumatique. Il déclare : « Mes observations d’avant-guerre de névroses traumatiques avaient pu me convaincre du fait que la signification de la sexualité était ici la même que pour d’autres névroses, mais je ne disposais pas d’un nombre suffisamment élevé de cas bien connus pour une publication » [4]. Il aurait pu présenter un petit nombre de cas mais il ne retint pas cette solution. Selon nous, la difficulté à réaliser un travail sur les névroses traumatiques en temps de paix est la projection de la relation complexe entre Abraham et Oppenheim.

Ainsi, Abraham n’était pas très à l’aise pour publier sur la névrose traumatique vers les années 1909. Il faudra attendre dix ans, soit 1918, pour qu’il écrive son premier texte sur un des types de névroses traumatiques, la névrose de guerre, lors du premier conflit mondial [4]. Par ailleurs, Abraham réalise un compte rendu du travail de Pötzl : « Sur quelques types d’interaction entre des mécanismes de perturbation hystériformes et cérébro-organiques » ([32], lettre 331A d’Abraham à Freud, 6 janvier 1918). En mai, il envisage de rédiger le compte rendu du travail de Simmel Névroses de guerre et trauma psychique. Leurs rapports mutuels, présentés à partir d’études psychanalytiques et hypnotiques ([32], lettre 338A d’Abraham à Freud, 19 mai 1918). Il le fera par la suite.

Lors du congrès de 1918, Sandor Ferenczi, après avoir rappelé la découverte d’Oppenheim, le critiquera d’une façon assez vive. Selon lui, le matériel invoqué par Oppenheim n’est pas de nature à confirmer ses conceptions, il a décrit ses syndromes, auxquels il a donné des noms grandiloquents mais peu explicites. Un critique d’Oppenheim a proposé d’utiliser ces mots difficiles, pour qu’ils puissent servir à quelque chose dans l’examen des troubles de la parole [12]. La communication d’Abraham succède à celle de Ferenczi [4]. Abraham n’évoque pas Oppenheim alors que par son expérience, dans sa policlinique, il aurait été le mieux à même de situer la position d’Oppenheim par rapport à la psychanalyse. Oppenheim va décéder le 22 mai 1919, ce qui mettra un terme à ces querelles.

Dans cet article, Abraham mentionne le cas d’une jeune fille qui fut victime d’un petit accident alors qu’elle se trouvait aux prises avec un conflit érotique grave. Il lui apparut que ce conflit avait en quelque sorte servi de prétexte au déclenchement de la névrose. Les symptômes étaient en relation avec le conflit et la valeur traumatique de l’accident s’en trouvait réduite. Puis Abraham mentionne ce fait plus général, l’impuissance de certains revendicateurs à la suite d’accidents. Cette impuissance montrait que ce trouble déclenché par l’accident trouvait sa véritable origine dans des résistances anciennes et inconscientes de la sexualité [4]. La guerre va entraîner un grand nombre de névroses de guerre. Elle va donner aux psychanalystes la possibilité de défendre une position jusque-là bien contestée. Abraham écrit en effet : « À la psychanalyse des temps de paix étayant l’étiologie sexuelle des névroses, on opposait souvent les névroses traumatiques. De même, on entend dire maintenant que la conception des névroses de guerre infirme nos conceptions » [4].

Conclusion

Nous avons montré qu’Abraham ne peut que rarement utiliser la psychanalyse dans la policlinique d’Oppenheim. Il ne peut ainsi s’occuper que d’un petit nombre de patients souffrant d’une névrose traumatique. Cela est d’autant plus frustrant que, par la renommée d’Oppenheim, de nombreuses personnes souffrant de névrose traumatique viennent le consulter.

Freud avait rencontré Charcot et Oppenheim en 1885-1886 lors d’un voyage d’études. Il prit part au débat scientifique entre « névrose traumatique » et « hystérie masculine traumatique ». Il était particulièrement sensible aux questions des chocs ferroviaires et en avait l’angoisse. Il considérait comme un échec les premiers temps où, désireux de participer à une réflexion de portée internationale, il s’était vu rejeter.

Abraham est un adepte de la théorie freudienne. Il ne suit pas Oppenheim dans ses théorisations et s’oppose à lui. Avec Freud, il peut s’entretenir de son travail quotidien à la policlinique et lui demande conseil. Freud avait commencé un travail théorique sur la névrose traumatique mais n’avait pu le poursuivre. La présence d’Abraham auprès d’Oppenheim devait lui permettre de prolonger son intérêt pour cette pathologie.

La policlinique devient un lieu incontournable pour chercher un nouvel apport. Et ce d’autant plus que la névrose traumatique est toujours un argument utilisé contre le fondement sexuel des névroses [16]. Avec la névrose traumatique, c’est toute la théorie freudienne qui est remise en cause.

Abraham est en position pour jouer un rôle majeur au sein de la psychanalyse. Mais ses rapports complexes où se mêlent relations familiales et désaccords théoriques le limitent dans sa réalisation. Nous avons vu qu’il avait exprimé le désir d’approfondir le sujet de la névrose traumatique. Il ne le fit que lors du Ve congrès de psychanalyse de 1918. Sa communication fut transformée en une publication qui parut en 1919. Il lui était difficile, on peut l’imaginer, en ayant des postulats différents, de prendre position dans ce violent débat où des enjeux théoriques se mêlaient à des problèmes économiques et de tirer la névrose traumatique du côté du sexuel. Cela explique la raison pour laquelle ce texte ne vient pas avant 1919.

Nous voyons bien que l’élaboration d’une théorie tient compte des relations amicales entre théoriciens, de leurs rivalités et de leur propre passé. Les échanges entre les hommes donnent un éclairage sur l’acceptation des concepts et leurs recherches. La notion de névrose traumatique sera intégrée dans la psychanalyse et elle reste en France très présente.

Plus tard, apparaîtront les travaux des psychanalystes sur la névrose de guerre, avec les oppositions habituelles entre chercheurs. Oppenheim est du lot. Il nous faudra traiter ailleurs de la position d’Abraham et d’Oppenheim pendant la guerre.