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Bibliothèque du psychiatre. Sur la fuite des idées, de Ludwig Binswanger Volume 94, numéro 3, Mars 2018

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Binswanger L.

Sur la fuite des idées (1933)

Grenoble : éditions Jerôme Millon, 2000. Coll. « Krisis » Traduction de Michel Dupuis avec la collaboration de Constance van Neuss et Marc Richir

 

Ludwig Binswanger (1881-1966) est un psychiatre suisse fondateur de l’analyse existentielle (Daseinanalyse). Il est l’auteur de nombreux ouvrages réputés classiques. Assistant d’Eugen Bleuler, il noue une longue et fidèle relation avec Sigmund Freud, à qui il exprime néanmoins ses divergences de vue. Outre son intérêt pour la psychanalyse, son approche est surtout inspirée par la philosophie phénoménologique de Edmond Husserl et par l’ontologie fondamentale de Martin Heidegger dont nous allons retrouver ici le vocabulaire. Il dirige pendant plusieurs décennies la clinique Bellevue à Kreutzlingen en Suisse, dont la renommée attire des personnages remarquables de l’époque (l’historien de l’art Aby Warburg, la féministe et patiente de Freud, Anna O., ou le danseur russe Vaslav Nijinski).

Un trouble fondamental

En 1933, il publie un ouvrage majeur de la psychiatrie du xxe siècle, Sur la fuite des idées1. Il s’agit d’un topique classique de la psychiatrie et de la psychopathologie de langue allemande en ce début de siècle. Classiquement, le phénomène constitue « l’atteinte fondamentale dans les désordres maniaques ». Jusqu’à lui, il est considéré parfois comme un trouble de l’attention ou de la volonté qui ne permet pas un choix correct de représentation, ou bien comme leur accélération et allègement dues à une « hyperfonction » psychique. Le psychiatre allemand Carl Wernicke (1848-1905) le définit comme une perte du fil des associations des pensées qui ne se boucle pas normalement. L’idée qui oriente l’apport de Binswanger est autre, essentiellement qu’il y a un ordre dans le désordre apparent.

Prenant appui dans une citation de la Phénoménologie de l’esprit de G.W. Hegel, pour qui « l’individualité est ce qu’est le monde en tant que sien », Binswanger va au-delà de la perspective associationniste de la psychologie qui fournit les meilleures théorisations de l’époque : pour lui, l’homme et la fuite des idées doivent être abordés à partir du monde nouvellement créé, dans un rapport de co-appartenance qui constitue pour lui la structure anthropologique de la manie, car la fuite des idées est une « manière de vivre déterminée ». L’analyse clinique de Binswanger vise à comprendre dans quel monde vit le sujet atteint de fuite des idées : ce que la considération scientifico-clinique peut concevoir comme des degrés d’intensité, représentent pour la considération anthropologique des genres à chaque fois différents de l’être-homme.

Binswanger s’emploie à explorer ce qu’il aborde à travers l’expérience clinique comme un tout stylistique du sujet dans son monde. D’abord, avec des métaphores a priori favorables, qui s’ordonnent selon différentes perspectives existentielles : un paradigme chorégraphique (la danse comme existence du corps, jouissive et sans finalité), un paradigme festif (un mode d’être optimiste dans une jouissance illimitée), et un paradigme esthéthique d’une hybris totalisante (la pure joie comme une existence où temps et horizon sont illimités). Le sujet de la fuite des idées et son monde se constituent en une expérience absolue par laquelle le contact intime avec l’événement de monde dévoile son excès. Mais ensuite ces paradigmes sont traversés par trois formes d’être-au-monde qu’il intercale et qui réintroduisent la confusion dans le style : le tourbillon, un éternel retour à…, et un régime particulier du désir, marqué plutôt par le contentement.

Après des brefs « Avant-propos » et « Introduction », la première partie de l’ouvrage, l’« Abrégé historique », pose le trajet de la notion et les principales problématiques et orientations doctrinaires. Sont exposés en particulier les minutieux débats autour de la question du manque d’une « sur-répresentation » qui ordonne le fil de la pensée, ou bien de la présence d’une « hyperfonction intrapsychique » qui le désordonne par une offre trop abondante de représentations latérales. Notons que Binswanger ordonne son ouvrage à partir de la caractérisation clinique du psychiatre allemand Carl Wernicke (1848-1905), pour qui la fuite des idées adopte trois formes symptomatologiques : fuite ordonnée, fuite désordonnée et enfin confusion maniaque.

Fuite ordonnée des idées

La partie « Le monde de l’homme aux idées fuyantes » est de loin la plus volumineuse et importante. Elle contient trois études cliniques centrées sur des détails visant à appuyer ses analyses, correspondant chacune aux formes phénoménologiques du phénomène ; elles ne constituent pas des « cas » comme dans les livres à venir.

La première étude est l’analyse d’une lettre qui évoque la fuite ordonnée des idées, d’une certaine façon la manie pure. Les trois gestes essentiels de la pensée qui relient le sujet à son monde constituent l’originalité de son approche : le saut, la grande-gueule, la largeur de vue. Binswanger remarque un désir de contact intime avec l’événement de monde qui lui semble essentiel et qui constitue pour lui une ligne de tranchée diagnostique nette avec la schizophrénie. Contrairement au monde idiosyncratique de l’autisme schizophrénique, le monde dans la fuite des idées est dé-loigné, c’est-à-dire que tout est plus près sous la main. Aussi, les limites et les provinces des structures sociales (institutionnelles, de classe sociale, etc.) s’estompent. Cette spatialisation invite à faire des sauts et donne une largeur de vue sans limites.

Non seulement les spatialisations sont nivelées, mais aussi les temporalisations : Binswanger affirme, suivant Eugène Minkowski, que le contact synchronique avec le monde environnant est devenu instantané, ponctuel, dans un présent inauthentique. Des purs points de maintenant où le sujet ne s’attend à rien mais demeure dans un pur-se-laisser-rencontrer-par-quelque-chose. Cette temporalité est évoquée par le suisse comme une oscillation d’ensemble sans but, où il n’y a rien de définitif, où le relief de signification des objets de pensée se perd.

La seconde étude, une autre lettre de la même patiente, lui permet d’introduire dans cette tonalité de fête, une ombre qui se pose : le fardeau de l’existence. Une forme de vie brisée qui correspond à celui d’état mixte naissant. Que l’hybris maniaque et le désespoir mélancolique aillent ensemble, est un fait déjà remarqué par le psychiatre allemand Wilhelm Griesinger (1817-1868), selon Binswanger. Ici, le suisse constate dans l’écriture une singulière « compression langagière » qui acquiert ainsi un « style télégraphique ».

Fuite désordonnée des idées et confusion maniaque

La troisième étude lui permet d’aborder la fuite des idées désordonnées et « incohérente » (selon Wernicke), ou la confusion maniaque (selon Emil Kraepelin). Elle se caractérise par « la similitude de la sonorité des paroles, les rimes, les assonances, les formations de séries, etc. ». La situation affective « changeante ou mixte » correspond à la confusion aux idées fuyantes. Elle renferme « toute sorte d’éléments « étrangers » […] : l’hypermétamorphose, les idées de grandeur ou de persécution dues à la situation, les voix, les visions, l’agitation angoissée, la méprise des personnes, les sentiments surnaturels de force et de bonheur ou l’irritation intensive, l’agressivité, les invectives obscènes ». Pour Binswanger, cette forme nécessite une analyse très précise du tableau clinique et de son évolution pour la distinguer de la « disjonction (dissociation) », des « troubles associatifs schizophréniques primaires de Bleuler », de « l’excitation catatonique », distinction qui reste « sujette aux plus grandes fluctuations d’école en école ». Un cas plus étoffé occupe Binswanger dans cette partie très riche du livre. L’accent est mis dans ce qui apparaît comme une étude très minutieuse des « états mixtes » mais aussi des états oniroïdes décrits par le psychiatre allemand Wilhelm Mayer-Gross (1889-1961). Binswanger dit alors s’éloigner d’un « diagnostic très large de schizophrénie ».

Il retranscrit de manière sténographique « la poussée au discours » du patient, réalisée par le garde de nuit de la clinique. Malgré l’aspect de désordre, ou de destruction, Binswanger maintient sa direction dans l’analyse anthropologique du tableau par l’étude minutieuse « des décombres du discours » : nous sommes bien devant une « forme de vie ou d’être homme […] qui ne fait pas que parler mais qui s’exprime ». Il signale une différence de déstructuration temporelle entre les deux premières formes de fuite des idées – dans son exemple des lettres, des communications écrites déterminées partiellement par le futur, et donc par un « pouvoir attendre » –, et cette dernière forme logorrhéique où le patient ne sait plus ce qu’est attendre, et ne peut plus attendre.

Son temps se « temporalise » principalement comme présent. Au niveau du discours, la forme de l’adresse à (parler à quelqu’un) absorbe tellement le patient qu’il n’attend pas du tout de réponse : l’être-avec et l’être-l’un-avec-l’autre se trouvent ainsi affectés. Dans la manifestation langagière, Binswanger remarque un recul du verbe au profit du nom. Et avec l’approfondissement du tableau clinique, les sons perdent « leurs caractères de signes langagiers, qui seuls ont une signification dans le sens précis du terme, et sont devenus, comme les gestes et les mimiques, de simples indices ». Le malade est « complètement absorbé dans les structures sonores du mot, c’est-à-dire qu’il ne pense pas à la signification du mot (nom) […] mais il entend seulement ce que la sonorité du mot « dit » ». Binswanger trouve chez son patient qu’au lieu du penser au moyen des significations de mot, est apparue la manipulation ludique des objets sonores, animée par un « projet de monde ». « Au lieu du langage comme instrument de la pensée surgit alors le flux des mots, ou plus exactement des sons en tant qu’instrument du jeu de la joie existentielle ».

L’insécurité existentielle

Binswanger nous mène par la suite à l’analyse de l’antinomie maniaco-dépressive. Il nous avertit qu’il ne faut pas se limiter à l’analyse langagière mais plutôt déplacer l’attention sur les thèmes exprimés, qu’il considère comme une couche plus profonde de la transcendance. Dans son cas, c’est l’adresse aux dieux des monologues du patient. Binswanger reprend alors un peu d’orientation psychanalytique et y décèle un échec inversé à celui de Hamlet : « notre malade échoue dans sa nostalgie violente du père, de sa réconciliation avec le père ». Si pour l’homme maniaque il n’y a rien de définitif, c’est qu’il est plutôt « l’être qui doute de tout » (de Dieu, du père), dit Binswanger. Et cette incertitude constitue la base de son « insécurité existentielle » : l’être qui voit et a le monde divisé dans son fondement le plus profond : « L’homme maniaco-dépressif interprète le monde selon le principe de contradiction, non selon celui de l’unité ». Dans la relation entre la vie morale problématique (le sörgen de Heidegger) et la vie esthétique non-finalisée, l’homme maniaco-dépressif est aussi bien celui de la problématique la plus extrême et de l’ambiguïté la plus contradictoire, que celui de la joie existentielle la plus extrême. Et pour Binswanger, c’est alors lui qui a l’esprit le plus clair concernant les « oppositions existentielles », une clarté d’esprit qui provient de l’expérience de son existence. Mais pour cela aussi, son existence est « si précaire, si fragmentaire, si fragile ». « Ils ne font pas de l’existence même un bien ou une valeur, ils ne gâchent pas la joie existentielle en moralisant (excepté naturellement l’extrême clinique de la mélancolie), mais la conservent pure de toute irruption d’une problématique finalisante. C’est pourquoi ils tombent également si facilement et se laissent tomber si facilement (de la vie) quand la tonalité de la vie festive se dissipe ; car alors ils se trouvent effectivement devant le néant ». Et pour le suisse, ce projet de monde contradictoire est tout à fait différent de l’ambivalence schizophrène, comme il le précise à l’appui d’exemples comparatifs en provenance de son maître Bleuler. Puis, dans une veine plus hégélienne, il caractérise l’homme de ce projet de monde comme celui qui ne surmonte pas l’opposition de contraires, et « tourne en rond ». En même temps, il tempère ses propos avec l’exemple de Goethe : « malgré l’Ananké cyclique, [qu’il] ait donné le plus grand exemple du développement humain libre, montre que cette forme de vie seule, si elle ne se manifeste pas trop massivement, ne doit pas décider de l’histoire de vie de l’individu ».

Il lui reste donc à prouver le progrès d’une distinction essentielle entre une méthode clinique qui effectue de façon homogène, dans tous les domaines, une constatation du plus ou du moins de telle ou telle fonction – qui peut la conduire à l’absurde si elle tente d’aller au-delà des limites de son métier vers les problèmes existentiaux (pour Binswanger, pathographie, psychanalyse et problème du génie) –, avec l’analyse phénoménologique qu’il propose : analyse phénoménologique de l’acte et du vécu, qui permettent selon Binswanger d’apporter un progrès dans le sens d’un élargissement du « matériau » casuistique, en particulier du côté des malades eux-mêmes. Cette orientation de la recherche veut avant tout savoir « ce qui se passe » chez les malades et « comment cela se passe ». Dans les dernières pages du livre, il propose de manière plus serrée des « éléments d’interprétation existentiale du monde de l’homme confus aux idées fuyantes » : le tourbillon, inspiré du poète allemand Rilke ou Heidegger – même d’Edouard Pichon grammairien –, où il est question de moment temporel (soudaineté, instantanéité, présentification du passé) ; le retour à, qui constitue un s’arrêter sur un thème (dans son patient, le thème du père), un arrêt qui n’est pas tranquille, mais un y-revenir-toujours-à nouveau ; et enfin, la réalisation du désir, un désir qui n’est pas une action, mais un laisser-aller dans l’insouciance, qui devient paradoxal puisqu’il en fait au bout du compte un Dasein « heureux et sans désir ». Pour finir, Binswanger semble comprendre que son livre est exigeant pour le lecteur, qu’il porte les traces des nombreuses versions et boucles sur lui-même, fruits de l’histoire du manuscrit, car il tente après le dernier Appendice de nous laisser comme coda un Résumé qui nous invite à relire l’ouvrage da capo a fine, comme si rien n’était encore définitif.

Eduardo Mahieu

<dr.eduardo.mahieu@free.fr>

Liens d’intérêts

l’auteur déclare ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.


1 Avant sa traduction en 2000, seule la « transposition » effectuée par Henri Ey dans son Étude n̊ 21 est restée pour des nombreux lecteurs non germanophones la seule manière d’y avoir accès [1, 2]. La traduction italienne est de 2003.

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