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Hématologie

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Hommage à Yves Najean (1931-2009) Volume 15, numéro 2, mars-avril 2009

Auteur(s) : Jean-Didier Rain

Service de médecine nucléaire, Hôpital Saint-Louis, Paris

Yves Najean nous a quitté le jeudi 22 janvier 2009, trois jours après l’anniversaire de ses 78 ans.

Sa vie fut bien remplie sur le plan familial, professionnel et humain. J’ai eu le privilège de travailler avec lui près de 30 ans, et malgré mon émotion et ma tristesse, je vais essayer de vous faire entrevoir quelques aspects de sa riche personnalité.

Il est né à Épinal en janvier 1931 dans un milieu de juristes, son père était avocat puis il fut bâtonnier, tandis que son frère a été avocat à Épinal.

Ses études primaires et secondaires se déroulèrent à Épinal où il fut un élève jeune et brillant, mais déjà un peu rebelle et résistant malgré son jeune âge.

Pendant la guerre, sous le gouvernement du maréchal Pétain, alors que le professeur faisait lever les élèves pour chanter « Maréchal, nous voilà », Yves a refusé de chanter et est resté assis, ce qui a fait scandale et a failli coûter cher à son père. Finalement, le jeune Yves s’en est tiré avec un renvoi de 8 jours.

Après son bachot, ce n’est pas le droit qui l’a tenté mais la médecine. Il fit un ou deux ans à Nancy puis partit à Paris pour se mesurer avec les meilleurs.

La vie parisienne à la Cité Universitaire, où il fit la connaissance et fraternisa avec Raymond Ardaillou, n’était pas toujours drôle et fut essentiellement studieuse pour préparer les concours d’externat, puis d’internat. Trouvant qu’il n’avait pas assez de travail comme cela et qu’il fallait se cultiver en dehors de la médecine, il fit en plus une licence d’histoire-géographie. Recalé à son premier concours d’internat, il fut major de l’écrit à son deuxième concours. Il a donc été interne des Hôpitaux de Paris à 22 ans en 1953.

Sur le plan du service militaire, Yves fut, comme ceux de sa génération, de la mauvaise classe, celle qui fit 18 mois de service puis fut rappelée en raison de la guerre d’Algérie qui se poursuivait. Il fut médecin-aspirant en Algérie. Ce séjour à Alger lui inspira un de ses romans : Alger la bien-aimée.

Il eut la chance de rencontrer durant son parcours hospitalier parisien une jolie blonde charmante, Nicole, qui était externe et qu’il a épousée avec la bénédiction du père Pierre, directeur du Centre Laennec.

Les premières années de sa carrière (internat et clinicat) furent difficiles car, à cette époque, les salaires étaient misérables et les gardes non payées, mais l’intérêt du travail et la découverte de l’hôpital l’hématologie auprès du Professeur Jean Bernard justifiaient des sacrifices.

Les premiers travaux sur les isotopes en hématologie se firent dans un petit bâtiment au fond de l’hôpital Saint-Louis sous la direction tout à fait morale de Mathé, puis de Boiron. Le laboratoire des isotopes s’est installé en 1960 au premier étage du Centre Hayem, devenu l’Institut Universitaire d’Hématologie. C’est là qu’il fit tous ses travaux de recherche sur la cinétique cellulaire en hématologie : mesure de la durée de vie des globules rouges marqués au chrome 51, étude de l’érythropoïèse grâce au fer 59, mesure de la durée de vie des plaquettes marquées au chrome 51 et plus tard à l’Indium 111.

Les premiers collaborateurs d’Yves Najean furent Catherine Dresch qui s’intéressait surtout aux globules blancs, Nicole Ardaillou qui a mis au point avec lui la durée de vie des plaquettes, et Marc Boulard qui travaillait sur les enzymes du globule rouge. Ces découvertes cinétiques sur nos cellules sanguines avaient non seulement un intérêt cognitif certain mais également une application clinique très utile permettant de diagnostiquer et de classer les anémies et les thrombopénies, de comprendre leur mécanisme, et de conseiller un traitement efficace. L’étude de l’érythropoïèse par le fer 59 fut le sujet de sa thèse de sciences. Malheureusement pour lui, la validation de son modèle mathématique avec ces quatre compartiments était faite chez l’homme ce qui ne fut pas accepté. Il dû recommencer ses manipulations chez le rat pour avoir le satisfecit universitaire. Il dirigea pendant 12 ans une unité Inserm.

En 1972, un secteur d’imagerie nucléaire et de dosages in vitro par méthode radio-immunologique fut installé au Pavillon Lugol sous sa direction. J’étais son assistant. Nous avions une caméra et un scintigraphe à balayage. Ce fut le premier service de médecine nucléaire du secteur nord.

Bien qu’agrégé, puis professeur d’hématologie, il a toujours pris très au sérieux sa responsabilité de chef de service de médecine nucléaire en se battant pour améliorer son service, en publiant et en participant aux différentes activités de médecine nucléaire.

Ses travaux en hématologie sont bien connus, qu’il s’agisse des thrombopénies où il a découvert une forme particulière de thrombopénie familiale, des aplasies, des anémies réfractaires, et surtout des syndromes myéloprolifératifs avec en particulier les polyglobulies. Dans les protocoles du PVSG avec les Américains, il a montré que la France comptait (1/3 des malades). Il a organisé la première conférence de consensus sur la polyglobulie et dirigé un protocole thérapeutique national qui a été la référence pendant 20 ans.

Son énergie et sa puissance de travail ont permis de faire 418 publications référencées souvent en premier et dans des revues de qualité.

L’originalité et l’excellence de ses travaux expliquent la brillante carrière à la fois hospitalière et universitaire qui se termina comme professeur de classe exceptionnelle.

Ses talents de pédagogue et de conférencier permettaient aux lecteurs ou auditeurs de se croire intelligents grâce à la clarté de son exposé.

Une anecdote illustre ce don. Lors d’une réunion organisée à Villejuif par Maurice Tubiana vers 1980, Yves dut faire en un quart d’heure le point de l’état des connaissances sur les cytokines et les facteurs de croissance. Le sujet était vaste, complexe et encore peu clair. À la fin de la réunion, M. Tubiana m’a dit : « J’ai demandé à Yves Najean de faire cette difficile synthèse parce que je savais qu’il le ferait en un quart d’heure et que ce serait une réussite ». Il ne s’était pas trompé.

À l’hôpital, Yves s’est toujours intéressé à la vie communautaire et durant deux mandats, il a été vice président du CCM avec Pierre Banzet comme président. Ils ont fait un bon travail sous la direction remarquable d’Edouard Couty.

Je voudrais, avant de passer à sa retraite le 1er septembre 1997 où il me laissa la responsabilité du service, dire quelques mots des qualités humaines dont ses collaborateurs et ses malades ont pu profiter : son attachement à ses malades, son honnêteté intellectuelle, sa fidélité en amitié et dans ses engagements, sa rigueur dans le travail, son courage de résistant aux médiocres ou aux idées qui ne lui paraissaient pas justes, son mauvais caractère parfois – car comme le disait le Général « quand on a du caractère il est parfois mauvais » – et sa cordialité – il avait la bonne habitude d’offrir chaque printemps une rose cueillie sur sa terrasse à toutes les femmes de son service.

Sa vie intellectuelle a été prolifique après la retraite où il a pu donner libre cours à sa passion de l’écriture. On sait qu’il avait la plume facile. Il a continué à nous apprendre beaucoup de choses grâce à ses romans historiques qui reposent sur une riche documentation et une imagination féconde. À travers la dizaine de romans qu’il a rédigée, il a balayé toutes les époques depuis le néolithique jusqu’à nos jours. Dans chaque livre, nous avons l’impression de vivre au temps de ses personnages. Je citerais Era ou la vie d’une femme à l’aube du Néolithique, Les Hoplites ou la vie à Athènes au temps de Pericles, Abilla la servante gauloise, La Robertière forteresse du Moyen-Âge, Claude Vellefaux, architecte de Saint-Louis, La lectrice de la Reine Hortense, puis à l’époque contemporaine, et ce fut la grande guerre, Alger la bien-aimée, Ambition.

Homme de grande culture, il aimait la musique, la peinture, l’histoire. Il était un grand voyageur avec Nicole. Curieux non seulement des beautés naturelles, des édifices, des musées mais aussi de la manière de vivre des populations. Il ne recherchait pas le confort et le luxe durant ses voyages (certains étaient même un peu spartiates), mais la manière intelligente de connaître le pays. Des heures dans les cars locaux avec les paysans et les poules ne lui faisaient pas peur, ni à Nicole j’espère !

Yves, merci de ce que tu as fait pour l’hématologie et pour la médecine nucléaire, pour tes malades, tes amis, ta famille. Ton intelligence, ta culture, ta puissance de travail, ton ouverture aux autres nous ont tous marqués.

Ma carrière, je te la dois. Tu as été pour moi plus qu’un patron, plus qu’un ami, mais comme tu me le disais de temps en temps, un grand frère. Que dieu t’accueille près de lui.