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Pas de sens interdit pour la transcription virale


Virologie. Volume 14, Numéro 3, 193-202, mai-juin 2010, revue

DOI : 10.1684/vir.2010.0303

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Estelle Douceron, Anne-Sophie Kuhlmann, Madeleine Duc Dodon, Renaud Mahieux , Inserm-U758 Virologie humaine, Équipe oncogenèse rétrovirale, F-69364 Lyon Cedex 07, France, École normale supérieure de Lyon, F-69364 Lyon Cedex 07, France, IFR 128 Biosciences Lyon-Gerland, F-69364 Lyon Cedex 07, France.

Résumé : La transcription dépendante de l'ARN polymérase cellulaire de type 2 peut s'effectuer sur les deux brins du génome cellulaire. La transcription de certains virus qui restent sous forme non intégrée peut s'effectuer également sur les deux brins. On parle ainsi de transcription sens et antisens. Ces transcrits antisens peuvent jouer un rôle dans les phénomènes d'interférence virale ou cellulaire. Après avoir défini la transcription antisens, nous aborderons des exemples précis avec des virus aussi différents que peuvent l'être le rétrovirus oncogène humain HTLV-1 et l'herpèsvirus HSV-1 par exemple.

Mots-clés : transcription antisens, herpèsvirus, rétrovirus, HBZ, LAT

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Estelle Douceron1,2,3, Anne-Sophie Kuhlmann1,2,3, Madeleine Duc Dodon1,2,3, Renaud Mahieux1,2,3

1Inserm-U758 Virologie humaine, Équipe oncogenèse rétrovirale, F-69364 Lyon Cedex 07, France
2École normale supérieure de Lyon, F-69364 Lyon Cedex 07, France
3IFR 128 Biosciences Lyon-Gerland, F-69364 Lyon Cedex 07, France

Introduction

Après la publication par Watson et Crick de la structure de l'ADN en 1953, on pensait raisonnablement que l'énigme suivante, c'est-à-dire le mécanisme par lequel la séquence de l'acide désoxyribonucléique (ADN) est codée en protéine, serait vite résolue. Cependant, les premiers résultats furent déroutants jusqu'à ce que deux chercheurs américains, Volkin et Astrachan fassent une observation majeure en 1956 [1]. Après avoir infecté des bactéries avec un phage en présence de nucléotides radiomarqués et isolé les différents acides nucléiques, ils comparèrent la composition de l'acide ribonucléique (ARN) radiomarqué néosynthétisé avec celle de l'ADN et de l'ARN de la bactérie infectée, mais aussi avec celle de l'ADN du phage utilisé pour l'infection. Le résultat fut surprenant. En effet, la composition de cet ARN était similaire à celle de l'ADN du phage, et il fut donc nommé DNA like ARN. Il ne s'agissait donc pas d'ARN ribosomique (ARNr), ce qui démontrait ainsi que les ARNr ne constituaient pas le lien entre ADN et protéines. Ces résultats demeurèrent confidentiels jusqu'à ce qu'en 1960 Monod, Lwoff et Jacob formulent le concept d'ARN messager (ARNm). Le dogme fondateur de la biologie moléculaire fut alors énoncé : l'ADN constitue le matériel génétique, cet ADN est transcrit en ARNm qui est traduit en protéines. On sait depuis les années 1970 qu'il existe des exceptions à ce modèle avec, pour certains virus, une étape de transcription inverse qui permet à l'ARN d'être rétrotranscrit en ADN [2, 3]. La transcription constitue donc une étape fondamentale du processus d'expression génétique.

À l'heure actuelle, le séquençage du génome entier révèle qu'environ 20 % des gènes humains se chevauchent, conduisant à la formation de transcrits sens et antisens, ces derniers ayant la capacité de diminuer l'expression du transcrit sens complémentaire. Cette transcription antisens dite naturelle (NAT) joue un rôle essentiel dans la régulation épigénétique (par exemple, dans le réarrangement des immunoglobulines et du récepteur T des lymphocytes).

À la différence des procaryotes chez lesquels il n'existe qu'une seule ARN polymérase, on trouve trois types d'ARN polymérases qui permettent de transcrire les différents ARN de la cellule eucaryote. L'ARN polymérase I (pol I) permet la transcription des ARNr (18S, 5,8S et 28S), l'ARN polymérase II (pol II) celle de la plupart des ARNm et des ARN interférents (siRNA et miRNA). L'action de l'ARN polymérase III (pol III) aboutit à la synthèse des ARN de transfert (ARNt) et ARNr 5S. Au cours de leur synthèse et contrairement aux ARNm procaryotes, les pré-ARNm eucaryotes subissent des étapes de maturation régulées de façon complexe et qui aboutissent à l'ajout d'une coiffe en 5′ et d'une queue polyA en 3′. Enfin, l'épissage permet d'exciser les introns. Les ARNm sont exportés hors du noyau et traduits [4]. Les virus, qui sont des parasites intracellulaires obligatoires, détournent la machinerie de la cellule à leur profit au cours de leur réplication. En ce qui concerne leur transcription, certains (virus à ADN, rétrovirus) utilisent l'ARN pol II cellulaire tandis que d'autres (virus à ARN négatif ou à ARN positif) codent leur propre ARN polymérase. Les messagers viraux seront aussi parfois coiffés en 5′ et/ou polyadénylés en 3′.

Certains virus, comme les rétrovirus ou les herpèsvirus, sont capables de transcription dite antisens. Après avoir défini ce terme, nous aborderons des exemples précis avec des virus aussi différents que peuvent l'être HTLV-1 et HSV-1.

Quelques notions de nomenclature

Transcription sens

Dans la cellule, et par convention, le brin d'ADN qui sert de matrice à la synthèse d'un ARN est dit de polarité négative (–), tandis que le brin d'ADN non transcrit est dit de polarité positive (+). Ainsi, la séquence de l'ARN transcrit est similaire à celle du brin de polarité positive qui, dans le cas des ARNm, contient la phase ouverte de lecture (ORF) (figure 1). Tous les ARN transcrits dans la cellule ne sont pas traduits : ARNr de transfert et ARN impliqués dans l'interférence.

Dans le cas de certains virus, il existe une transcription à partir d'une matrice non pas ADN, mais ARN. C'est par exemple le cas des rhabdovirus et des paramyxovirus qui possèdent un génome à ARN de polarité négative qui doit être transcrit (on parle souvent de réplication) par une enzyme virale permettant alors la synthèse d'un ARNm de polarité positive. C'est aussi le cas du génome des rétrovirus (ARN simple brin de polarité positive) qui est « rétrotranscrit » en ADN double brin.

Transcription antisens

Il arrive que les deux brins du génome viral (ou du provirus dans le cas des rétrovirus) contiennent des cadres ouverts de lecture. Dès lors, les deux brins peuvent être transcrits. Par définition, la transcription antisens ne concerne que les génomes possédant les deux brins sens et antisens (ADN ou ARN) (figure 1). Cette transcription antisens est dite en « cis », car au sein d'un même ensemble de gènes elle donne lieu à la synthèse de NAT pouvant ou non se chevaucher et permettant ou non la production de protéine [5].

Il est important de bien distinguer transcription antisens et fonction antisens. Nous n'aborderons pas dans cette revue les mécanismes d'ARN interférence pour lesquels l'ARN, ayant une fonction antisens, n'est pas synthétisé via un mécanisme de transcription antisens au sens propre du terme.

Cas particulier de la transcription des génomes ambisens viraux

Celle-ci doit être différenciée de la transcription antisens. Elle permet en effet l'expression de deux protéines à partir de deux gènes en orientation opposée, mais à partir d'un seul brin génomique. Ce brin sera répliqué afin de permettre l'expression séquentielle de ces deux protéines. La présence d'ORF ambisens est utilisée comme une stratégie d'expression par différents virus à génome ARN ou ADN simple brin. Parmi ces virus à génome « ambisens », on trouve les genres Tospovirus et Phlebovirus appartenant à la famille des Bunyaviridae infectant les plantes et l'homme respectivement, mais aussi la famille des Arenaviridae infectant l'homme, la famille des Circoviridae chez les animaux, le genre Tenuivirus et la famille Geminiviridae chez les plantes et la famille des Densoviridae chez les invertébrés. Ces virus possèdent souvent un génome segmenté, mais il n'est pas nécessaire que tous les segments possèdent des cadres de lecture codés de façon « ambisens » pour que le virus soit ainsi nommé. Afin d'illustrer cette stratégie d'expression, nous avons choisi comme exemple les Arenaviridae, qui possèdent un génome ARN bisegmenté, chacun des segments comportant deux cadres ouverts de lecture (ORF) en orientation inverse séparés par une région intergénique (figure 2). Le segment L (Large) code les protéines non structurales : la protéine L en 3’ (polymérase virale) et la protéine Z en 5’ (impliquée dans la réplication virale et le bourgeonnement). Le segment S (small) permet l'expression des protéines structurales : la protéine NP en 3’ (nucléoprotéine) et le précurseur GP des glycoprotéines de surface en 5’. Après infection de la cellule par un Arenaviridae, chacun des deux segments d'ARN génomique est libéré dans le cytoplasme et copié jusqu'à la rencontre d'une épingle à cheveux formée par le repliement de l'ARN dans la région intergénique. Les deux ARNm néosynthétisés sont ensuite traduits après un phénomène de capture de coiffe, permettant l'expression des protéines L et NP qui sont impliquées dans la réplication des ARN génomiques en ARN antigénomiques. Ces derniers sont de polarité inverse, donc négative, au niveau des ORF GP et Z qui sont à leur tour transcrits en ARNm. Ces ARNm sont ensuite traduits, ce qui permet l'expression des protéines GP et Z.

La transcription antisens et son impact sur le cycle viral

Ce mode particulier de transcription a été bien étudié dans le cas des infections herpétiques et rétrovirales humaines depuis une dizaine d'années. Il existe aussi dans la cellule où il peut conduire soit à l'expression de protéines, soit à un phénomène interférant responsable d'une régulation fine de l'expression des transcrits [6]. Nous développerons donc deux exemples (HSV-1 et HTLV-1) qui démontrent clairement des mécanismes de convergence évolutive fonctionnelle entre des familles de virus pourtant phylogénétiquement éloignées.

Le cas des herpèsvirus

Les herpèsvirus sont des virus à ADN double brin (linéaire dans les virions et circulaire dans la cellule) dont le génome, d'une taille comprise entre 125 et 200 kpb, comporte entre 100 et 200 gènes. Ces virus ont la particularité de conduire à des infections persistantes, avec des phases de latence et des phases lytiques. L'infection peut passer inaperçue ou conduire à des pathologies aussi variées que la mononucléose infectieuse ou le carcinome du nasopharynx dans le cas de l'infection par le virus Epstein-Barr (EBV). Cette infection sera rapidement contrôlée par le système immunitaire de l'hôte, provoquant l'entrée du virus dans la phase de latence. Dans certains cas, la réplication virale peut être réactivée (exposition UV ou immunodéficience par exemple), ce qui provoque l'entrée du virus en phase lytique.

Les mécanismes moléculaires de la réactivation virale des herpèsvirus ont toujours été l'objet de nombreuses études. Il semble probable que l'utilisation de l'un ou l'autre des deux brins du génome viral au cours de la transcription soit un des mécanismes permettant le passage d'un cycle productif lytique à un cycle latent, et inversement.

Dans le cas du HSV-1, les transcrits du gène LAT (latency associated transcripts) sont impliqués dans l'établissement de la latence virale. À l'inverse, les protéines ICP0 et ICP34.5, codées par des ORF complémentaires en partie au gène LAT [7], favorisent la production virale (figure 3). Ainsi, les transcrits LAT sont les seuls à être abondamment exprimés durant les phases de latence, alors que ICP0 et ICP34.5 ne sont exprimés qu'au cours des phases lytiques [8, 9]. De façon étonnante, les transcrits LAT semblent dépourvus de signal de polyadénylation et aucune protéine n'a été détectée à ce jour [7, 10]. Cela suggère que les transcrits LAT puissent jouer un rôle en tant qu'ARN, en accord avec la découverte récente de sRNA (small RNA) ainsi que de micro-ARN (miRNA), correspondant tous à de courtes séquences issues des transcrits LAT. Ces ARN présentent des fonctions régulatrices de l'expression de protéines virales impliquées dans la réplication [10, 11] et des fonctions antiapoptotiques [12, 13]. Dès lors, les ARN LAT pourraient réguler l'expression des transcrits viraux ICP0 [14] et ICP34.5 codant pour des protéines ayant des fonctions dans la physiologie de la cellule favorisant la persistance du virus (tableau 1), et dont la suppression entrainerait la latence virale. Cependant, d'autres travaux réalisés avant la découverte de ces miRNA suggéraient que les transcrits LAT n'avaient pas de fonction antisens [15, 16]. Un troisième transcrit complémentaire du gène LAT, AL-RNA (anti-LAT sense RNA), et dont l'expression est inversement corrélée à celle de LAT a été identifié [17]. Aucune protéine codée par ces transcrits n'a été détectée in vivo. AL-RNA pourrait donc aussi jouer un rôle d'ARN antisens régulant négativement l'expression des transcrits LAT.

Cela est un mécanisme conservé au sein de la famille des Herpesviridae de différentes espèces. Il a notamment été décrit pour l'EBV, le cytomégalovirus humain (CMV), le virus simien de la varicelle (SVV), les herpèsvirus équins 1 et 4 (EHV1-EHV4), le virus pseudorabique (PRV) et l'herpèsvirus bovin (BHV-1) que nous décrivons dans le tableau 1.

Tableau 1 La transcription des ARNm chez les herpèsvirus autres que le HSV-1. Le tableau présente pour différents virus la caractérisation d'ARN antisens pouvant jouer un rôle en tant qu'ARN ou être traduit et remplir leur fonction en tant que protéine. La partie gauche du tableau présente la caractérisation de l'ARN sens (en général le premier à être découvert) et à droite celle de l'ARN antisens par opposition au premier brin caractérisé.

Le cas des rétrovirus

Les rétrovirus qui possèdent un génome composé de deux molécules d'ARN simple brin de polarité positive doivent, au cours de leur cycle réplicatif, passer par une étape ADN double brin permettant l'intégration du génome viral (provirus) dans celui de la cellule. Du fait de la taille limitée de leur génome (environ 10 kb), plusieurs de ces rétrovirus (virus de l'immunodéficience humaine [VIH], virus de l'immunodéficience féline [FIV] et HTLV/STLV ou human/simian t-lymphotropic virus) ont des cadres ouverts de lecture sur les deux brins du provirus (figure 4). Nous allons décrire ci-dessous plusieurs exemples de transcrits antisens et leur fonction dans le cycle viral ou dans celui de la cellule.

La démonstration formelle de l'existence des transcrits antisens, dont l'expression est contrôlée par le LTR3’ (long terminal repeat 3’), chez les rétrovirus est assez récente. En effet, il n'a pas toujours été aisé de discriminer en PCR les transcrits antisens des transcrits sens qui ont des séquences complémentaires. Cependant, l'utilisation d'oligomères spécifiques des transcrits antisens potentiels et de clones moléculaires amputés du promoteur LTR5’ ont permis de résoudre ce problème [18].

Les premiers résultats datent de 1988 pour le VIH-1, 1989 pour le HTLV-1 et 2001 pour le FIV. Ils furent d'abord obtenus par prédiction de séquence, puis formellement démontrés après analyse des transcrits par northern blot [19-21].

VIH-1

D'après des données obtenues in silico, le génome proviral du VIH-1 contient un cadre de lecture ouvert dans le brin antisens permettant la traduction d'une protéine possédant une séquence très hydrophobe et un poids moléculaire estimé à 20 kDa [22, 23]. In vitro la protéine est reconnue par des anticorps issus de patients VIH-1+ suggérant qu'elle est aussi exprimée in vivo [24]. Cette protéine a été appelée ASP (antisense protein). La séquence hydrophobe d'ASP est peut-être responsable de sa localisation principalement membranaire montrée par microscopie électronique après immunomarquage [22]. Cela suggère qu'elle puisse participer à l'assemblage de la particule virale, mais cette hypothèse n'a pas encore été testée. L'expression d'ASP est contrôlée par le LTR3′ qui ne contient pas de boîte TATA mais contient en revanche des sites de fixation des facteurs de transcription cellulaire tels que NF-κB ou Sp1 [25, 26] et plusieurs sites putatifs d'initiation de la transcription [27]. Ce promoteur est inhibé par l'expression de la protéine transactivatrice virale Tat [25].

De façon étonnante, le cadre ouvert de lecture d'ASP est complémentaire du gène d'enveloppe [21], ainsi que de la séquence RRE (rev responsive element) [28]. Cette dernière est présente dans tous les transcrits viraux non épissés ou simplement épissés du VIH-1, et est nécessaire pour que Rev assure l'export de ces transcrits du noyau vers le cytoplasme où ils seront traduits. ASP pourrait donc exercer une régulation négative de l'expression de ce transcrit en déclenchant la voie ARNi. De fait, il a été montré que l'expression du transcrit ASP entraîne la diminution de la transcription et de la réplication virale [28], suggérant une fonction d'antisens. ASP pourrait donc agir à la fois en tant qu'ARN, mais aussi sous forme de protéine.

L'existence d'un transcrit antisens a aussi été démontrée pour le FIV [19]. Le cadre ouvert de lecture correspondant à cette séquence est localisé dans la région complémentaire de la partie 3’ du gène Env. Tout comme la protéine ASP du VIH-1, les analyses in silico de la séquence protéique semblent indiquer une grande hydrophobicité (60 % d'acides aminés hydrophobes) et des séquences très conservées entre les différents isolats testés. L'existence de la protéine reste toutefois à démontrer.

HTLV-1

Ce rétrovirus infecte 15 à 20 millions de personnes dans le monde, avec des foyers de forte endémie comme le Japon, l'Afrique intertropicale, la région Caraïbe, certains pays d'Amérique du Sud, du Moyen-Orient et de Mélanésie. Parmi les individus infectés, 3 à 10 % développeront une des maladies associées à l'infection. Il s'agit principalement de la leucémie/lymphome T de l'adulte (ATLL) et de la paraparésie spastique tropicale ou myélopathie associée à HTLV-1 (TSP/HAM). Depuis 20 ans, tous les efforts se sont tournés vers l'étude de la protéine virale transactivatrice Tax capable d'immortaliser les lymphocytes humains in vitro et de les transformer in vivo dans des modèles d'animaux transgéniques. Tax active les voies de signalisation CREB, NF-kB et SRF. L'existence d'une séquence codante dans le brin antisens a été rapportée pour les virus humains HTLV-1 [29], HTLV-2 [30], HTLV-3 [31] et HTLV-4 [32] ainsi que pour les virus simiens STLV-2 [30] et STLV-3 [33].

Ce cadre ouvert de lecture a été principalement étudié pour HTLV-1. Cette séquence permet l'expression d'un transcrit épissé appelé HBZ (HTLV-1 bZIP factor) à partir d'un promoteur situé dans le LTR3’ qui contient des sites de fixation pour des facteurs de transcription cellulaires comme Sp1 [34] ainsi que plusieurs sites putatifs d'initiation de la transcription [18] comme dans le cas de VIH-1. Le promoteur d'HBZ ne contient pas de boîte TATA, mais un DPE (downstream promoter element). La protéine Tax régule aussi positivement la transcription d'HBZ en recrutant des facteurs de transcription sur les séquences TRE (tax responsive elements) situées dans le LTR3′ (comme dans le LTR5′).

L'ORF HBZ est située sur le brin opposé à celui codant pour la protéine d'enveloppe et les protéines accessoires p12, p13 et p30 (figure 4). De ce fait, l'ARNm d'HBZ pourrait exercer des fonctions antisens, mais cela reste à démontrer expérimentalement. L'utilisation de mutants permettant l'expression du transcrit, mais pas de la protéine, a permis de démontrer que l'expression de l'ARNm HBZ induit la prolifération des cellules [35]. La structure secondaire de l'ARNm de HBZ serait essentielle à cette fonction et permettrait la stimulation de l'expression de E2F-1 impliqué dans la prolifération cellulaire [35].

HBZ est exprimé de façon constante au cours de l'infection contrairement aux autres protéines virales, dont l'expression diminue dans les phases tardives de l'infection lors du passage de l'état asymptomatique à celui de malade leucémique ATL [36]. HBZ exerce un rôle négatif sur la transcription dépendante du LTR5’, via la séquestration de facteurs CREB-1, CREB-2 et CBP/p300 qui forment normalement un complexe activateur avec la protéine virale Tax sur trois séquences répétées correspondant à des sites de fixation de l'AMPc séquences (CRE ou TRE) situées dans le promoteur [29, 35, 37, 38]. Ainsi, en inhibant la transactivation médiée par Tax, HBZ semble être un facteur important dans l'établissement de la latence virale in vivo.

L'existence d'un transcrit antisens chez HTLV-2 a aussi été démontrée récemment [30]. La protéine traduite à partir de ce messager a été appelée APH-2 (antisense protein of HTLV-2). Peu de données sont disponibles concernant la fonction d'APH-2 dans le cycle viral. Cependant, comme son homologue HBZ, APH-2 régule négativement la transcription du provirus dépendante du LTR5’, probablement via des interactions protéines-protéines avec le facteur de transcription CREB.

Transcription antisens virale et impact sur la physiologie cellulaire

L'expression des ARN et/ou protéines des virus décrits précédemment peut avoir des répercussions sur la physiologie de la cellule.

HSV-1

Nous avons vu que les transcrits LAT et AL-RNA interviennent dans la régulation du cycle viral en tant que miRNA [11]. Ils peuvent aussi inhiber l'apoptose en prévenant l'activation des caspases 3 [39] et en permettant le maintien de l'expression et de la phosphorylation des protéines kinase Akt [13]. Les LAT agissent aussi en tant que sRNA (petits ARN d'une longueur de 62 ou 36 nucléotides) [40]. Les deux ARNs identifiés inhibent, de façon additive, l'apoptose de la cellule [10], ce qui suggère qu'ils pourraient être responsables, directement ou indirectement, des effets antiapoptotiques observés via le blocage de l'activation des caspases et le maintien des protéines Akt. Cet effet antiapoptotique peut favoriser la persistance virale en permettant aux cellules infectées de survivre.

Les protéines ICP participent aussi à l'altération de la physiologie de la cellule infectée. ICP0 possède les fonctions d'enzyme E3 ubiquitine ligase qui sont portées par son domaine RING finger [41]. ICP0 coopère avec des enzymes E1 et E2 cellulaires et est ainsi responsable de la dégradation de protéines telles que les protéines PML ou Sp100 qui diminuent l'expression du gène codant pour ICP0 [42, 43] ainsi que du suppresseur de tumeur p53 [44]. ICP0 activerait aussi la kinase cycline-dépendente 4 (Cdk4) par l'intermédiaire de la cycline D3, ce qui permettrait d'augmenter l'expression virale [45]. La voie interféron, mécanisme de défense antiviral inné, est aussi affectée. En effet, ICP0 bloque l'activation de gènes cibles des protéines IRF-3 et IRF-4 [46] en séquestrant celles-ci dans des corps nucléaires, hors de leurs sites d'action [47]. ICP0 facilite ainsi la persistance virale.

La protéine ICP34.5 interagit avec la protéine cellulaire Beclin1 impliquée dans l'induction de l'autophagie et est impliquée dans l'atténuation de la réponse innée face à l'infection virale. Ainsi, un virus codant pour une protéine ICP34.5 mutée et incapable d'interagir avec Beclin1 est éliminé plus rapidement in vivo dans un modèle de souris. Cette mutation atténue aussi la virulence du virus avec des pertes de poids moins importantes et des affections de la cornée moins prononcées qu'avec le virus sauvage. En interagissant avec Beclin1, ICP34.5 diminue aussi la stimulation des LT CD4+ probablement en réprimant les mécanismes d'autophagie qui participent à la production d'antigènes [48, 49]. Enfin, ICP34.5 prévient l'activation de la voie interféron en liant TBK-1, un effecteur de la voie interféron, et empêche son interaction avec la protéine IRF-3 [50].

Ainsi, les protéines ICP0 et ICP34.5, en plus de leurs fonctions sur le cycle viral, perturbent les mécanismes de défense antiviraux innés de la cellule et favorisent alors la persistance du virus.

Protéine antisens HBZ d'HTLV-1

HBZ interagit avec de nombreux facteurs de transcription (CREB-2 [29], CREB [38] ainsi qu'avec le coactivateur transcriptionnel CBP/p300 [37]) et régule ainsi la transcription virale. Par son interaction avec les facteurs de la famille AP1 (c-Jun, JunB et JunD), HBZ pourrait intervenir également dans de nombreux processus physiologiques comme la prolifération, la différenciation, la transformation de cellules T ou la mort cellulaire [51]. Ainsi, en interagissant avec c-Jun et en induisant sa dégradation par le protéasome, HBZ inhibe la transcription des gènes dépendants de ce facteur [52, 53]. En revanche, lorsque HBZ interagit avec JunB, l'activité transcriptionnelle de ce dernier est augmentée [54]. De même l'expression de HBZ augmente aussi l'activité transcriptionnelle de JunD sur le gène hTert, sous-unité catalytique de la télomérase [55, 56]. Enfin HBZ induit la dégradation par le protéasome de TAL1 (T-cell acute lymphoblastic leukemia 1), un régulateur négatif du promoteur de hTert [57]. Ces rôles convergents indiquent qu'HBZ est doublement impliqué dans l'activité télomérase élevée observée chez les patients souffrant d'ATL [58, 59].

HBZ est également capable d'inhiber une autre voie d'importance capitale pour la cellule, la voie NF-κB, en provoquant la dégradation de p65/RelA via l'augmentation de l'expression du gène PDLIM2, une protéine impliquée dans la dégradation de p65 par le protéasome [60]. Toutefois, il pourrait être intéressant de définir si HBZ intervient aussi dans l'activation de la voie alterne de NF-κB, afin de comprendre pourquoi cette signalisation est activée de façon permanente dans les cellules infectées, même lorsque l'expression de la protéine transactivatrice Tax est abolie.

Le rôle des protéines APH-2 et ASP, codées par les brins antisens des HTLV-2 et VIH respectivement, sur le cycle cellulaire n'a pas encore été démontré. On peut néanmoins penser que si la protéine APH-2 est capable d'interagir avec le facteur de transcription CREB, elle pourrait avoir un impact sur les activités de ce facteur dans la régulation du cycle cellulaire.

Conclusion

Les transcrits et les protéines antisens jouent donc un rôle dans le cycle viral mais aussi dans le fonctionnement de la cellule, même s'il est bien sûr évident que la latence mais aussi la réactivation de l'expression virale sont des phénomènes multiparamétriques qui ne dépendent pas seulement des transcrits antisens, mais font aussi intervenir la réponse antivirale de l'hôte. Les herpèsvirus et les rétrovirus même s'ils appartiennent à des familles de virus phylogénétiquement éloignées possèdent des cadres ouverts de lecture sur les deux brins de leur génome pour les premiers et de leur provirus pour les seconds. Chez les herpèsvirus, l'expression de certains transcrits (LAT) jouant le rôle d'ARN interférant permet le passage à la phase de latence, tandis que les protéines virales ICP codées par les ORF situées sur le brin complémentaire interviennent dans le cycle lytique viral qui aboutit à la mort de la cellule. C'est l'inverse qui se produit chez le rétrovirus HTLV-1 qui contient aussi des cadres ouverts de lecture sur les deux brins du génome proviral : le transcrit antisens (HBZ) est responsable de la prolifération des cellules infectées, tandis que la protéine virale (HBZ) codée à partir de ce même transcrit intervient dans l'établissement de la latence virale.

Ainsi, les virus ont évolué vers des systèmes d'expression ingénieux permettant de réguler l'expression virale et le cycle cellulaire à deux niveaux.

Remerciements

Notre équipe remercie l'ARC (#1085), l'association Cent pour sang la vie, la Ligue contre le cancer, la Fondation pour la recherche médicale, la Fondation de France, l'Inserm et l'École normale supérieure de Lyon pour leur aide financière. Nous remercions Chloé Journo pour ses conseils. Estelle Douceron est financée par une allocation de recherche du ministère de l'Éducation supérieure et de la Recherche. Anne Sophie Kuhlmann est financée par une bourse de l'ARC.

Conflits d'intérêts : non renseigné par les auteurs.

Références

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