ARTICLE
Auteur(s) : Aurélie Albertini, Stéphane Roche, Jean
Lepault, Stéphane Bressanelli, Yves Gaudin
UMR CNRS 2472, UMR Inra 1157, Laboratoire de virologie
moléculaire et structurale, CNRS, 91198 Gif-sur-Yvette
Introduction
Les virus enveloppés possèdent une ou plusieurs glycoprotéines
transmembranaires qui sont impliquées dans les étapes initiales de
l’infection de la cellule hôte [1]. Elles vont tout d’abord
permettre la reconnaissance d’un récepteur avant de catalyser la
fusion de la membrane virale avec la membrane externe de la cellule
ou celle d’un endosome (si le virus pénètre par la voie
endocytique). Dans tous les cas étudiés à ce jour, l’activité de
fusion est associée à un changement de conformation important de la
glycoprotéine fusogène depuis son état natif (ou pré-fusion) vers
son état final (ou post-fusion). Cette transition structurale peut
être déclenchée par l’interaction entre le virus et son récepteur
ou par l’environnement acide au sein de l’endosome (ces deux
mécanismes ne sont pas exclusifs l’un de l’autre). Elle se traduit
par l’exposition d’un peptide ou de boucles hydrophobes (dits
peptides ou boucles de fusion) qui deviennent alors capables
d’interagir avec les membranes et les déstabiliser [2].
Il convient de noter qu’il est possible de déclencher la
transition structurale en absence de membrane cible (en incubant le
virus en présence d’une forme soluble de son récepteur ou bien dans
une solution acide). Dans ce cas, les propriétés de fusion de la
glycoprotéine sont inactivées. En conséquence, contrairement à ce
qu’on peut lire encore parfois, il n’existe pas de conformation
fusogène de la protéine : c’est la transition structurale qui
permet la fusion membranaire.
Les données expérimentales disponibles à ce jour indiquent que
la façon dont se déforment les membranes et les structures
intermédiaires que forment les lipides au cours du processus de
fusion sont très semblables pour tous les virus pour lesquels le
processus a été caractérisé et cela quelle que soit la structure de
leur glycoprotéine fusogène (figure 1) [3-5]. Ainsi, il
a été proposé que le premier intermédiaire lipidique formé, baptisé
« stalk » (qu’on pourrait traduire par « pédoncule » ou… « trognon
»), établit une connexion locale entre les feuillets externes des
deux membranes en train de fusionner. L’expansion radiale de ce
stalk permet la formation d’un diaphragme d’hémifusion
(c’est-à-dire d’une bicouche lipidique locale, constituée des deux
feuillets internes des membranes initiales). Selon les systèmes
expérimentaux, l’hémi-fusion peut être restreinte ou non selon que
la diffusion des lipides des monocouches externes est limitée ou
non. À l’heure actuelle, on pense que la restriction de la
diffusion des lipides est due à la formation d’un anneau de
glycoprotéines autour du diaphragme d’hémi-fusion. L’étape suivante
du processus de fusion est la formation d’un pore dans ce
diaphragme [6]. Le pore initial est de petite taille (quelques
nanomètres de diamètre) et peut parfois se refermer [7]. C’est son
élargissement qui va conduire à la fusion complète.
La glycoprotéine G des rhabdovirus
On rencontre des virus de la famille des Rhabdoviridae (du grec
rhabdo : « bâtonnet ») dans des organismes d’origines très diverses
(aussi bien des mammifères, des reptiles, des poissons, des
crustacés que des insectes ou même des plantes). Cette famille
comprend entre autres le Virus de la Stomatite Vésiculeuse (VSV,
appartenant au genre Vesiculovirus) et d’importants pathogènes
humains tel le virus de la rage (appartenant au genre Lyssavirus)
et celui de Chandipura (un autre vesiculovirus).
Les rhabdovirus sont des virus enveloppés possédant une forme
typique en obus plus ou mois allongée. Ils appartiennent à
l’ordre des Mononegavirales. Leur génome est donc constitué d’une
unique molécule d’ARN simple brin de polarité négative. Il est
recouvert d’un manchon de protéines N avec lequel, en association
avec l’ARN polymérase L et la phosphoprotéine P, il forme la
nucléocapside. Celle-ci constitue l’unité de
transcription/réplication active du virus dans le cytoplasme. Au
sein du virion, elle est maintenue sous une forme condensée de
structure hélicoïdale par la protéine de matrice M et est entourée
d’une membrane constituée de lipides d’origine cellulaire contenant
la glycoprotéine virale G.
G constitue les spicules visibles à la surface du virus en
microscopie électronique après coloration négative.
La glycoprotéine mature, après clivage de son peptide signal
aminoterminal, possède environ 500 acides aminés (495 pour la
souche Indiana du VSV, 505 pour le virus de la rage). La plus
grande partie de sa masse se trouve dans son ectodomaine. Comme
celui-ci est la seule partie extérieure du virion, il est la cible
des anticorps neutralisants [8-14].
G joue un rôle critique dans l’entrée du virus. Elle va tout
d’abord reconnaître un récepteur à la surface de la cellule hôte.
La nature de ce récepteur est inconnue pour VSV et reste un
sujet de débat pour le virus de la rage [15, 16]. Pour ce dernier,
de nombreuses molécules telles que des gangliosides [17], des
phospholipides [18], le récepteur nicotinique de l’acétylcholine
[19], la molécule d’adhésion neuronale NCAM [20] ou le récepteur du
NGF de basse affinité (p75) [21] pourraient permettre l’entrée du
virus.
Après liaison à son récepteur, le virus entre dans la cellule
par la voie endocytique. Cette étape est suivie par la fusion de la
membrane virale avec la membrane de l’endosome. La fusion est
catalysée par la glycoprotéine G et déclenchée par l’acidification
de la vésicule d’endocytose. Les propriétés de fusion de
nombreux rhabdovirus ont été étudiées. La dépendance en pH est
très semblable d’un virus à un autre et la fusion est optimale
autour de pH 6 [22-24]. La pré-incubation du virus à bas pH en
absence de membrane cible conduit à l’inhibition complète de la
fusion virale. De façon remarquable, cette inhibition est
réversible et une nouvelle incubation du virus à un pH supérieur à
7 lui permet de retrouver son activité de fusion [25]. Cette
propriété est la différence principale entre les propriétés de
fusion des rhabdovirus et celles des autres virus fusionnant à bas
pH pour qui l’inhibition de l’activité de fusion en milieu acide
est irréversible [26].
Il a été montré que G existait sous au moins trois états [22,
27], pouvant être distingués par leurs caractéristiques
biochimiques et biophysiques, qui sont : l’état natif ou pré-fusion
majoritaire à la surface du virus au-dessus de pH 7 et impliqué
dans la reconnaissance du récepteur ; l’état activé, plus
hydrophobe, qui interagit avec la membrane cible au début du
processus de fusion [28] ; et, finalement, l’état post-fusion qui a
une réactivité distincte des deux précédents vis-à-vis des
anticorps monoclonaux [25]. Il existe un équilibre dépendant
du pH entre ces différents états de G [29]. Il est déplacé
vers la forme post-fusion à bas pH. L’existence de cet équilibre,
qui explique la réversibilité de l’inactivation des propriétés de
fusion, indique que la conformation native n’est pas métastable. En
fait, la réversibilité du changement de conformation induisant la
fusion est essentielle : elle permet à la glycoprotéine
nouvellement synthétisée d’être transportée à travers les
compartiments acides de l’appareil de Golgi et de retrouver sa
conformation native à la surface des particules virales [30].
Protéines de fusion de classe I
et de classe II
Avant la détermination de la structure de la glycoprotéine G du
VSV, deux classes de glycoprotéines de fusion virales avaient été
identifiées [2, 31]. La classe I (figure 2) inclut les
protéines de fusion des orthomyxovirus [32], des paramyxovirus
[33], des filovirus [34], des rétrovirus [35] et des coronavirus
[36]. Dans cette classe, les deux glycoprotéines les mieux
caractérisées sont l’hémagglutinine du virus de la grippe (HA) [32,
37] (figure 2B)
et la protéine de fusion F des paramyxovirus [33, 38] (figure 2C).
Les protéines de fusion de la classe I ont une structure
quaternaire trimérique. Chaque sous-unité (ou protomère)
constitutive est le résultat du clivage protéolytique d’une
protéine précurseur en deux polypeptides. Le fragment
carboxyterminal constitue la sous-unité portant l’activité de
fusion. À son extrémité aminoterminale (ou près de cette
extrémité), se trouve le peptide de fusion hydrophobe qui est
enfoui dans une interface entre deux sous-unités lorsque la
protéine est dans sa conformation pré-fusion. Dans la conformation
post-fusion, ce fragment carboxyterminal présente une structure
trimérique caractéristique formée au centre d’un faisceau de trois
hélices torsadées (coiled-coil), à l’extrémité aminoterminale
duquel sont placés les trois peptides de fusion qui sont alors
exposés à la surface de la protéine. Dans les sillons de ce
faisceau, viennent se loger de façon antiparallèle les trois
segments carboxyterminaux de l’ectodomaine (directement connectés
aux segments transmembranaires de la protéine). Dans sa
conformation post-fusion, la protéine a donc ses peptides de fusion
et ses domaines transmembranaires situés à la même extrémité d’une
structure allongée constituée de trois protomères adoptant chacun
une conformation en épingle à cheveu (figure 2A).
Les protéines de classe II contiennent les glycoprotéines E et
E1 des flavivirus [39, 40] et des alphavirus [41] respectivement.
Elles présentent une architecture complètement distincte de celle
des glycoprotéines de classe I. Leur peptide de fusion est interne,
placé dans une boucle située entre deux brins β. Elles sont
synthétisées à partir d’une grande polyprotéine dont elles dérivent
par clivage puis se replient sous forme d’un complexe impliquant
une seconde glycoprotéine virale (issue de la même polyprotéine)
qui joue le rôle de protéine chaperon [42]. C’est le clivage de
cette protéine chaperon qui active la protéine de fusion lui
permettant par la suite de catalyser la fusion dans l’environnement
acide de l’endosome.
Dans leur conformation native (figure 3A), ces protéines
forment des homodimères (dans le cas des flavivirus) ou des
hétérodimères (dans le cas des alphavirus) qui sont allongés à plat
à la surface virale où ils forment un réseau possédant la symétrie
icosaédrique [41, 43]. Dans cette conformation, la boucle de fusion
est enfouie à l’interface du dimère. Après exposition à bas pH, les
dimères se dissocient puis les protomères se réassocient pour
former une structure trimérique [44, 45]. Les boucles de
fusion et les domaines transmembranaires sont alors situés à la
même extrémité d’une molécule allongée qui est maintenant
perpendiculaire à la membrane (figure 3B).
Bien que les protéines de fusion de classe I et II aient des
structures très différentes, la façon dont elles changent de
conformation présente de nombreuses similarités. Dans un premier
temps, les peptides et les boucles de fusion sont exposés et
projetées en direction de la membrane cible dans laquelle elles
vont aller s’insérer. Dans une deuxième étape, le repliement de la
partie carboxyterminale contre le trimère constitué des régions
aminoterminales permet la formation de la structure post-fusion, en
épingle à cheveu, dans laquelle les peptides de fusion sont
entourés des domaines transmembranaires [2].
Pour les protéines de classe II et celles de classe I dont
l’activité de fusion s’exprime à bas pH, le clivage activateur (de
la protéine de fusion pour la classe I, de la protéine chaperon
pour la classe II) a lieu dans le trans-Golgi [46, 47].
Ce clivage tardif, qui se déroule en aval des compartiments
acides de l’appareil de Golgi, prévient un changement de
conformation prématuré de la protéine de fusion lors de la
traversée de ces derniers. On voit bien que pour ces protéines, la
réversibilité de la transition structurale n’est donc pas
nécessaire.
Les propriétés biochimiques, structurales et fonctionnelles de
la glycoprotéine des rhabdovirus permettaient de la distinguer des
protéines de classe I et II. Clairement, l’équilibre dépendant du
pH entre les différentes conformations de G, l’absence de motifs
dans la séquence en acides aminés permettant la formation d’un
faisceau d’hélices torsadées caractéristiques des protéines de
classe I et l’absence de clivage activateur indiquaient que G
pouvait définir une nouvelle catégorie de glycoprotéines de
fusion.
Structure atomique de la glycoprotéine G
Les structures atomiques de l’ectodomaine de la glycoprotéine G de
VSV ont été récemment déterminées par radiocristallographie [48,
49]. Celui-ci avait été obtenu sous une forme soluble par une
protéolyse ménagée des particules virales à l’aide de la
thermolysine (Gth, résidus 1 à 422). Les deux
conformations de G (figure 4A) se sont
révélées très différentes de celles des autres protéines de fusion
dont la structure avait été préalablement déterminée. En revanche,
il est possible d’aligner les séquences en acides aminés de toutes
les glycoprotéines des rhabdovirus : elles possèdent donc toutes le
même repliement.
Quatre domaines de G peuvent être identifiés (figure 4A) : un domaine
latéral structuré en feuillets β (domaine I en rouge), un domaine
central responsable de la trimérisation de la glycoprotéine
(domaine II en bleu), un domaine d’homologie à la pleckstrine
(domaine III ou domaine PH en orange ; ce type de domaine est
rencontré dans un grand nombre de protéines dont le seul point
commun est qu’elles se lient à la membrane cellulaire pour exercer
leur fonction ; il est aussi impliqué dans de nombreuses
interactions entre protéines) et le domaine de fusion (domaine IV
en jaune) inséré dans une boucle du domaine III.
À l’extrémité carboxyterminale du domaine de trimérisation
(après le résidu 405), il reste 40 acides aminés dans l’ectodomaine
grâce auxquels la chaîne polypeptidique rejoint le domaine
transmembranaire. La structure de ce segment n’est pas connue
au-delà du résidu 413 pour la conformation pré-fusion et du résidu
410 pour la conformation post-fusion.
Une homologie inattendue
La structure de l’ectodomaine de la glycoprotéine gB du virus de
l’Herpes simplex de type I (HSV1, virus dont le génome est
constitué d’ADN double brin) a été publiée au même moment que celle
de la conformation post-fusion de Gth [50] (figure 4B).
La comparaison des deux structures a révélé que leur
repliement était le même et donc que les gènes qui les codaient
avaient une même origine commune qui ne pouvait être découverte en
comparant les séquences en acides aminés. Cela était complètement
inattendu et impliquait des transferts de gènes horizontaux
jusqu’ici insoupçonnés.
Il est difficile d’envisager que des virus à ADN double brin ou
qu’une cellule puissent acquérir un gène à partir d’un virus de
l’ordre des Mononegavirales. Cela nécessiterait une étape de
transcription inverse suivie d’une étape d’intégration.
Le scénario le plus simple à envisager est l’acquisition du
gène de G, par un ancêtre des rhabdovirus actuels. Durant la phase
de réplication, une polymérase pourrait avoir quitté sa matrice
d’ARN antigénomique pour aller copier un ARN messager (d’origine
cellulaire ou virale en cas de co-infection). Quoi qu’il en soit,
le scénario exact conduisant à la présence de gènes homologues chez
les herpèsvirus et les Mononegavirales est loin d’être élucidé.
Le sujet est d’autant plus complexe que très récemment, la
structure de gp64, une glycoprotéine de fusion du baculovirus, a
révélé que cette dernière faisait aussi partie de la même famille
[51] (figure
4C).
L’orientation des hélices centrales par rapport à la membrane
virale dans le cas des structures de gB et de gp64 qui ont été
déterminées indique que ces dernières correspondent à la
conformation post-fusion. Néanmoins, comme, dans le cas des
herpèsvirus, la machinerie de fusion est beaucoup plus complexe (4
glycoprotéines sont nécessaires pour l’entrée virale) [52],
l’étendue du changement de conformation de gB ne peut être déduite
de la structure de G.
Le changement de conformation de G
La comparaison des structures pré- et post-fusion de G révèle une
réorganisation spectaculaire de la molécule. Durant le changement
de conformation, les domaines I, III et IV gardent leur structure
tertiaire. Néanmoins, leurs orientations relatives sont modifiées.
Cela est dû à des changements de structures secondaires dans les
régions charnières entre les domaines III et IV et à un
bouleversement de la structure du domaine de trimérisation.
En fait, à partir de la structure pré-fusion, on obtient la
structure post-fusion en faisant effectuer une rotation d’environ
180° au domaine de fusion et à la partie carboxyterminale de la
protéine autour d’un bloc rigide constitué du domaine latéral (DI)
de la protéine et de la partie du domaine de trimérisation qui
garde sa structure durant le changement de conformation (figure 4A).
Ce changement de conformation est donc très semblable à celui
qui a été décrit pour les protéines de classe I comme la
glycoprotéine F des paramyxovirus [33, 38] (figure 2C) ou la
sous-unité HA2 du virus de la grippe [32] (figure 5B). En
particulier, le retournement de la molécule autour du bloc rigide
est dû à l’allongement des hélices centrales à leur extrémité
aminoterminale, ce qui permet de former le faisceau central du
trimère de la structure post-fusion. Comme pour HA2 et F, cela
projette le domaine de fusion vers la membrane cible.
Les segments carboxyterminaux, quant à eux, adoptent une
structure en hélice α et vont se placer dans les sillons du
faisceau d’hélice central. Le cœur de la structure post-fusion
(figure 5A) a
une organisation similaire à celle du motif rencontré chez les
protéines de classe I [53] même si dans le cas de G, les hélices
centrales ne sont pas torsadées et restent parallèles.
Bien que pour Gth en solution, il semble qu’il soit
possible de passer du trimère pré-fusion au trimère post-fusion
sans briser la symétrie d’ordre 3, cela semble impossible pour la
protéine complète quand elle est ancrée dans la membrane virale.
Il semble donc logique de postuler l’existence
d’intermédiaires monomériques durant la transition structurale.
Cette hypothèse est en accord d’une part avec les grandes
variations de l’organisation de l’interface trimérique entre les
deux formes et d’autre part avec l’instabilité du trimère
pré-fusion en solution et sa tendance à se dissocier en monomères
[54, 55].
Sites antigéniques de G
L’antigénicité de la glycoprotéine des rhabdovirus a été très
étudiée tant pour le VSV que pour le virus de la rage [8-14]. On
constate que les sites antigéniques majeurs sont situés dans le
domaine latéral et le domaine homologue à la pleckstrine.
Dans le cas de la glycoprotéine du virus de la rage,
l’accessibilité des sites antigéniques dans les deux conformations
de G a été étudiée [25, 27, 56]. Si les anticorps spécifiques du
site minoritaire a reconnaissent aussi bien les deux formes de la
glycoprotéine, il a été montré que les anticorps dirigés contre le
site antigénique II ne reconnaissent que la structure pré-fusion de
la protéine. Si on utilise la structure de la glycoprotéine G de
VSV pour modéliser celle du virus rabique (après avoir aligné leur
séquence), on constate que lors de la transition structurale, le
site II se déplace depuis le sommet de la molécule vers une
position bien moins accessible compte tenu de la densité de
glycoprotéine à la surface du virus. À l’inverse, un épitope
aminoterminal de la glycoprotéine rabique n’est accessible que dans
la conformation post-fusion. Quant à l’anticorps 17 D2 qui ne se
lie qu’à la conformation pré-fusion de G [76], on constate que son
épitope est situé dans un segment, sans structure secondaire
canonique dans la conformation native, qui vient prolonger la
grande hélice centrale dans la conformation post-fusion (figure 6).
Interaction entre le domaine de fusion
et la membrane
Le domaine de fusion de G est essentiellement constitué d’un long
feuillet β de 3 brins (figure 7). Cette
organisation ressemble beaucoup à celle du domaine de fusion des
protéines de classe II [44, 45]. La différence principale
vient du fait que le motif d’interaction avec la membrane, situé à
l’extrémité du feuillet, est bipartite puisque constitué de deux
boucles et non d’une seule.
L’alignement des séquences en acides aminés des glycoprotéines
des rhabdovirus (figure
7) permet d’identifier les deux boucles de fusion chez
chacune d’entre elles. Elles apparaissent assez peu conservées mais
contiennent toujours des acides aminés aromatiques. Le rôle
essentiel de ces résidus dans le processus de fusion est en accord
avec les travaux de mutagenèse dirigée sur la G de VSV [57, 58] et
de VHSV [59] mais aussi sur la glycoprotéine gB de divers
herpèsvirus [60, 61].
Dans la structure pré-fusion, les boucles ne sont pas enfouies
au sein d’une des interfaces de l’oligomère et sont exposées au
solvant. En fait, elles sont beaucoup moins hydrophobes que les
peptides de fusion aminoterminaux des glycoprotéines de classe I.
Bien que les expériences de photomarquage hydrophobe aient démontré
la capacité du domaine de fusion de s’insérer dans la membrane
cible, la présence d’acides aminés chargés (mais aussi de groupes
OH, C=O et NH non impliqués dans des liaisons hydrogènes) au
voisinage des boucles exclut toute pénétration profonde dans la
bicouche lipidique.
Lorsqu’on analyse les séquences d’acides aminés constituant les
domaines transmembranaires des protéines, on constate que les
tryptophanes et les tyrosines sont souvent rencontrés à l’interface
entre les chaînes aliphatiques et les têtes polaires des lipides
[62]. Il est donc probable que ces acides aminés, lorsqu’ils
sont dans l’une ou l’autre des boucles de fusion de la
glycoprotéine des rhabdovirus, se placent aussi à cette
interface.
Cette interaction impliquant un petit nombre de résidus ne
constitue pas un point d’ancrage solide. Néanmoins, en perturbant
le feuillet externe de la membrane cible, elle doit favoriser la
formation de déformations qui pourraient être des précurseurs des
stalks [63].
Interrupteurs moléculaires sensibles au pH
Les deux structures ont révélé des grappes de résidus qui sont en
mesure de jouer le rôle d’interrupteurs moléculaires sensibles au
pH. Dans la conformation pré-fusion, on trouve une grappe de trois
histidines H60 et H162, d’une part, toutes deux localisées dans le
domaine de fusion et, d’autre part, H407 située dans la partie
carboxyterminale de la protéine (figure 8A). Lors de
l’abaissement du pH, la protonation de ces résidus conduit à un
regroupement de charges positives créant une force répulsive entre
les deux régions de G. Cela pourrait déclencher le mouvement du
domaine de fusion en direction de la membrane cible. Cette idée est
appuyée par le fait que le diéthylpyrocarbonate, un réactif connu
pour modifier spécifiquement les résidus histidines, inhibe les
propriétés de fusion du VSV [64].
La transition structurale étant réversible, il existe un second
interrupteur permettant le retour à la forme pré-fusion après
incubation de la protéine au-delà de pH 7. Dans la forme
post-fusion, un grand nombre de résidus acides sont regroupés dans
le faisceau d’hélices centrales (figure 8B). Le cas le
plus frappant est celui des trois résidus Asp 268, enfouis côte à
côte dans un environnement hydrophobe au sein de l’interface
trimérique. Ces résidus sont protonés ce qui leur permet de
former entre eux des liaisons hydrogènes. La déprotonation de
ces résidus à plus haut pH induit des forces répulsives qui
déstabilisent l’interface trimérique et déclenchent le changement
de conformation permettant de revenir à la structure pré-fusion.
Dans la conformation post-fusion, ces résidus ont un pKa
particulièrement élevé (probablement supérieur à 9 dans le cas
d’Asp 268 enfoui dans un environnement hydrophobe). En revanche,
dans la conformation pré-fusion, ils sont exposés au solvant et
retrouvent un pKa voisin de 4. Cela se traduit par une forme
post-fusion de plus forte affinité pour les protons que la forme
pré-fusion et explique la coopérativité de la transition
structurale de G en fonction du pH [29].
Le complexe de fusion des rhabdovirus est constitué
d’un grand nombre de protéines
L’énergie d’activation de la réaction de fusion a été estimée être
de l’ordre de 40 kcal/mol, l’étape la plus coûteuse semblant être
l’élargissement du pore de fusion initial [65, 66]. On pense donc
que l’énergie libérée lors de la transition structurale est
utilisée pour déformer les membranes.
Pour les protéines de classe I et II, la transition structurale
étant irréversible, l’énergie libérée lors du changement de
conformation d’un seul trimère pourrait être suffisante pour
permettre la fusion [67]. Néanmoins, chez les familles virales
concernées, de nombreux résultats suggèrent que le complexe de
fusion est constitué de plusieurs glycoprotéines [45, 68-70].
Dans le cas des rhabdovirus, l’existence d’un équilibre
dépendant du pH entre les différentes formes de la glycoprotéine
indique que l’énergie qui est libérée durant la transition
structurale d’un trimère unique ne peut pas être suffisante pour
mener à bien la réaction de fusion. En fait, le nombre minimal de
spicules impliqués dans la formation du complexe de fusion chez le
virus de la rage a été estimé autour de 15 [29]. De façon
remarquable, le réseau cristallin de type p6 rencontré dans le
cristal de la forme pré-fusion (figure 9) est semblable au
réseau hexagonal local détecté à la surface de mutants du virus
rabique affectés dans la cinétique de la transition structurale,
après une brève incubation dans des conditions suboptimales pour la
fusion (à 4 °C et à un pH un peu trop élevé) [71]. Il est
tentant de penser que ce réseau permet un changement de
conformation concerté des glycoprotéines virales.
Conclusions et perspectives
La détermination des structures pré- et post-fusion de la
glycoprotéine du VSV est une étape clé dans la compréhension des
mécanismes d’entrée des rhabdovirus. Il apparaît clairement
que G combine des caractéristiques retrouvées chez les protéines de
fusion de classe I et II. Elle possède aussi des caractéristiques
uniques, comme par exemple la réversibilité de la transition
structurale ou bien l’exposition des boucles de fusion dans la
conformation native, qui incitent à reconsidérer certains dogmes et
qui, au minimum, doivent être prises en considération si on
souhaite avoir une compréhension globale des mécanismes de fusion
viraux.
Comme pour toutes les machineries de fusion virale, de
nombreuses questions restent sans réponse. Tout d’abord, on ne
connaît pas l’organisation du domaine transmembranaire de G.
Cependant, on sait que ce domaine joue un rôle important à des
stages tardifs de la fusion car la mutation d’une des glycines
transmembranaires bloque le processus au stade de l’hémi-fusion
[72]. Ensuite, la structure des conformations intermédiaires de G
et la façon dont elles coopèrent entre elles pour déformer la
membrane sont encore des questions ouvertes [75].
La détermination de la structure des complexes de fusion
(constitués des protéines complètes avec leur domaine
transmembranaire en association avec les membranes) est désormais
un des défis majeurs du domaine.
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