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Caractéristiques mécanistiques de la recombinaison chez le virus de l’immunodéficience humaine


Virologie. Volume 10, Numéro 6, 431-42, Novembre-Décembre 2006, Revue

DOI : 10.1684/vir.2006.0040

Résumé   Summary  

Auteur(s) : E Simon-Lorière, R Galetto, M Negroni , Unité de régulation enzymatique des activités cellulaires, CNRS-URA 2185, Institut Pasteur, 25-28 rue du Docteur-Roux, 75724 Paris.

Résumé : L’importance du rôle de la recombinaison dans l’évolution des rétrovirus est reconnue depuis plusieurs dizaines d’années. Ainsi, après l’identification du VIH comme agent étiologique du sida, il a été suspecté que la recombinaison pouvait aussi jouer un rôle dans l’évolution de ce virus. Cependant, seules de récentes et extensives études épidémiologiques des infections au VIH ont fourni une estimation de l’occurrence de la recombinaison pour ce virus in vivo, dévoilant des fréquences de recombinaison très élevées. Aujourd’hui, la recombinaison est perçue comme une partie intégrante du cycle infectieux du VIH, ce qui démontre qu’elle joue un rôle majeur dans l’évolution de ce rétrovirus. La recombinaison rétrovirale est observée lorsque deux molécules d’ARN génomique génétiquement divergentes sont présentes dans la même particule virale et intervient lors de l’étape de rétrotranscription. Cette revue se focalise sur les mécanismes ayant été proposés jouer un rôle dans la survenue de la recombinaison chez les rétrovirus, depuis le modèle de déplacement de brin — selon lequel la recombinaison intervient lors de la synthèse du second brin d’ADN — à la description des facteurs responsables de la recombinaison par « choix de copie » lors de la synthèse du premier brin d’ADN, tel par exemple la présence de structures secondaires dans l’ARN génomique. La plupart de ces modèles s’appuient sur des données expérimentales obtenues en systèmes reconstitués in vitro ou sur des études de cellules infectées, utilisant des séquences modèles. La situation in vivo est attendue être plus complexe, puisque plusieurs facteurs entrent en jeu lorsque la recombinaison implique des isolats relativement distants comme dans le cas de recombinaison inter-sous-type. À présent, il est clair que des études approfondies sont nécessaires pour évaluer si un mécanisme prévalent existe pour la recombinaison in vivo et seraient aussi essentielles pour comprendre comment les mécanismes de recombinaison contribuent à l’évolution du VIH.

Mots-clés : VIH, recombinaison, mécanisme moléculaire

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : E Simon-Lorière, R Galetto, M Negroni

Unité de régulation enzymatique des activités cellulaires, CNRS-URA 2185, Institut Pasteur, 25-28 rue du Docteur-Roux, 75724 Paris

Variabilité génétique du VIH dans le monde

Le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) est caractérisé par une forte variabilité génétique. Deux types de VIH ont été identifiés à ce jour, nommés VIH1 et VIH2, résultant de l’introduction chez l’homme du virus de l’immunodéficience simienne (SIV), respectivement du chimpanzé (SIVcpz) et du singe mangabé (SIVsm) [1].

Les VIH1 sont classés en trois groupes phylogénétiques : M, O et N, ce qui correspond très probablement à trois événements indépendants de transmission interespèces du chimpanzé à l’homme [2].

Le groupe M (principal), représentant la majorité substantielle des souches trouvées dans le monde, est sous-divisé en neuf clades ou sous-types (A-D, F-H, J et K), parmi lesquels les sous-types A et F ont encore été séparés en sous-sous-types [3, 4]. Ces sous-types présentent une distribution géographique relativement bien définie dans différentes régions du monde ( (figure 1) ), reflets probables d’effets fondateurs plutôt que d’un avantage réplicatif de certains isolats en fonction du fond génétique de leurs hôtes [5]. Le plus fort degré de diversité virale est observé en Afrique subsaharienne, où tous les sous-types sont représentés [5-7]( (figure 1) ). Les groupes O (pour outlier) et N (pour non-M, non-O) restent essentiellement restreints à l’Afrique centrale où ils représentent une minorité des infections [8, 9]. Le VIH2, contrairement au VIH1, est principalement restreint géographiquement à l’Afrique de l’Ouest, où les singes mangabé sont très présents ; il a été sous-divisé en huit groupes phylogénétiques [10]. À ce jour, il est beaucoup plus rarement rencontré dans la pandémie du sida et a été de loin moins étudié que le VIH1.

Formes recombinantes dans l’épidémie

De récentes études épidémiologiques ont révélé l’importance de la recombinaison comme un mécanisme prévalant, responsable de la génération de la diversité virale dans l’ensemble de la pandémie [11]. En effet, en plus des virus canoniques correspondant aux groupes et sous-types, d’autres variants génétiques ont été détectés avec des parties distinctes de leurs génomes correspondant à différents sous-types (recombinants inter-sous-types). Parmi ceux-ci, les isolats retrouvés chez des individus non liés épidémiologiquement et présentant des génomes mosaïques correspondant sont appelés formes circulantes recombinantes (CRF) [4] et peuvent être considérés comme des lignages émergents. Trente-quatre CRF ont été décrites à ce jour [12], désignées par un numéro identifiant et les lettres correspondant aux sous-types impliqués dans leur génération (tableau 1)( Tableau 1 ). La nomenclature cpx pour complexe est employée lorsque plus de deux sous-types ont été à l’origine de la CRF. De nombreuses autres formes recombinantes inter-sous-types, ne correspondant pas à des CRF, sont fréquemment rencontrés chez les patients et sont appelés formes recombinantes uniques (URF). La proportion globale de formes recombinantes inter-sous-types du VIH1 a été estimée à près de 20 % des infections au VIH dans le monde [13] ; elle est en permanente augmentation.

La recombinaison chez le VIH1 a aussi été montrée intervenir entre des isolats de différents groupes [14, 15] ou du même sous-type [16]. Cette recombinaison intra-sous-type, même si elle est désormais acceptée comme étant un processus très fréquent, a toujours été sous-évaluée, principalement car la similarité de séquence gêne son identification, alors que les recombinants inter-sous-types sont plus faciles à détecter. Cette difficulté à évaluer les recombinants intra-sous-types ainsi que le faible nombre de génomes entièrement séquencés dans certaines zones suggèrent que l’impact de la recombinaison dans l’épidémie du VIH est encore sous-estimée.
Tableau 1 Les différentes formes circulantes recombinantes (CRF) identifiées à ce jour. La notation « en cours » indique que les éléments ne sont pas encore publiés. Source : Los Alamos National Laboratory. HIV Sequence Database

Nom

Souche de référence

Sous-types impliqués

CRF01_AE

CM240

A, E

CRF02_AG

ibNG

A, G

CRF03_AB

Kal153

A, B

CRF04_cpx

94CY032

A, G, H, K, U

CRF05_DF

VI1310

D, F

CRF06_cpx

BFP90

A, G, J, K

CFR07_BC

CN54

B’, C

CRF08_BC

GX-6F

B’, C

CRF09_cpx

96GH2911

CRF02, A, U

CRF10_CD

TZBF061

C, D

CRF11_cpx

GR17

A, CRF01, G, J

CRF12_BF

ARMA159

B, F

CRF13_cpx

96CM-1849

A, CRF01, G, J, U

CRF14_BG

X397

B, G

CRF15_01B

99TH.MU2079

CRF01, B

CRF16_A2D

KISII5009

A2, D

CRF17_BF

ARMA038

B, F

CRF18_cpx

CU76

A1, F, G, H, K, U

CRF19-cpx

CU7

A1, D, G

CRF20_BG

CB228

B, G

CRF21_A2D

99KE_KER2003

A2, D

CRF22_01A1

CM53122

CRF01, A1

CRF23_BG

CB118

B, G

CRF24_BG

CB378

B, G

CRF25_cpx

02CM_1918LE

A, G, U

CRF26_AU

En cours

A, U

CRF27

En cours

En cours

CRF28_BF

BREPM12609

B, F

CRF29_BF

BREPM12609

B, F

CRF30

En cours

En cours

CRF31_02A1

En cours

CRF02, A1

CRF32_06A1

EE0369

CRF06, A1

CRF33_01B

En cours

CRF01, B

CRF34_01B

En cours

CFR01, B

Prérequis pour le processus de recombinaison

Le génome des rétrovirus est constitué d’une molécule d’ARN de polarité positive, présente en deux copies dans chaque particule virale. Pour qu’une recombinaison génétique ait lieu, les deux copies de l’ARN génomique présentes dans la capside doivent être génétiquement différentes [17-19]. Une infection cellulaire résulte de l’introduction dans le cytoplasme de la capside virale, contenant les deux copies de l’ARN et les enzymes virales. La disponibilité en nucléotides, auxquels la capside est perméable, permet à la transcriptase inverse (RT) de convertir l’ARN génomique en sa copie d’ADN double brin. La recombinaison est la conséquence de la génération, pendant la transcription inverse, d’un ADN chimérique portant une partie de l’information génétique de chacun des deux ARN génomiques. Comme détaillé ci-dessous, il a été proposé que la génération de telles molécules chimériques pourrait avoir lieu soit lors de la synthèse du premier brin d’ADN (aussi indiqué comme le brin de polarité négative, brin –) soit lors de celle du second brin d’ADN (brin d’ADN de polarité positive, brin +), par différents mécanismes. Pour que deux ARN génétiquement distincts soit présents dans la même particule virale, quelques requis ( (figure 2) ) doivent être remplis. Tout d’abord, les deux virus parentaux doivent être capables d’infecter le même patient et le même répertoire cellulaire, à l’occasion soit d’une co-infection (infection simultanée), soit d’une surinfection (infections successives). Ensuite, au niveau de l’assemblage des particules virales, les différents ARN génomiques doivent être capables de former un dimère fonctionnel reconnu par la machinerie d’assemblage. Enfin, un dernier point concerne le fait que, lorsque deux provirus sont présents dans la même cellule, il est probable que des protéines structurales des deux virus puissent être recrutées pour l’assemblage des mêmes particules chimériques. Cela pourrait conduire en principe à des interférences entre ces protéines durant l’assemblage. Pour qu’une recombinaison ait lieu, il est en effet nécessaire que des virions hétérozygotes de cette progénie virale soient fonctionnels.

Au fur et à mesure que nos connaissances sur le VIH augmentent, il apparaît clairement que le VIH1 remplit la plupart de ces prérequis. La distribution géographique montre l’existence de plusieurs zones où différents sous-types M, voire différents groupes M, N et O, co-circulent. ( (figure 1) )[7]. Cela fait de la co-infection d’un même individu par des isolats génétiquement différents un événement tout à fait probable.

De surcroît, le haut taux de réplication du VIH1, avec une production allant jusqu’à plus de 1010 particules par jour [20], associé à la faible fidélité du processus de transcription inverse [21, 22], introduisant en moyenne une mutation ponctuelle par cycle infectieux [23], augmente la probabilité de générer des virions hétérozygotes, même si l’infection initiale du patient s’est produite ou a eu lieu avec une population virale relativement homogène.

Concernant la possibilité de l’infection d’une cellule par plus d’un virus, un dogme longtemps accepté était qu’une cellule infectée par le VIH devenait résistante à une surinfection, principalement par la diminution de l’expression du récepteur de l’entrée virale, la molécule CD4 [24]. Cependant, la protection contre la surinfection ne semble pas aussi efficace que ce que l’on avait pensé initialement. En effet, le grand nombre de recombinants identifiés dans la pandémie a été une première preuve, bien qu’indirecte, de la fréquence du phénomène de recombinaison et donc de l’infection de certaines cellules par plus d’un virus. La démonstration formelle de cellules présentant plusieurs virus n’est venue que récemment, d’une étude sur des splénocytes isolés de patients qui a montré, par hybridation fluorescente in situ, la présence de jusqu’à 8 provirus par cellules [25]. Une infection multiple peut avoir lieu simultanément ou au cours du temps. Quelques études épidémiologiques et des suivis cliniques de patients ont montré la survenue d’une surinfection longtemps après l’infection initiale, suivie dans certains cas, par l’apparition de virus recombinants entre les deux souches parentales [26]. La possibilité de l’infection concomitante d’une cellule avec de multiples particules virales a également été démontrée dans une étude récente de la dynamique de formes du VIH1 générées chez des souris immunodéficientes où la compétence immune était restaurée par l’implantation de foie et thymus humain (souris SCID humanisée) [27]. Dans ce travail, les auteurs ont observé une diminution de l’expression du récepteur CD4 jusqu’à 10 % de son niveau normal. Si la surinfection avait lieu dans un second temps, on s’attendrait à un faible taux d’infections multiples et donc de recombinaison. Cela n’étant pas observé, les auteurs ont conclu que les infections avaient lieu de façon concomitante. La transmission du VIH au niveau des synapses immunologiques entre cellules dendritiques et lymphocytes, où plusieurs particules sont transmises au même moment [28], doit aussi faciliter ce processus. Enfin, un autre phénomène conduisant à la formation de particules hétérozygotes chez des individus doublement infectés peut être la formation de syncytia entre cellules infectées par différents virus. Ce processus peut être favorisé dans les phases avancées de la maladie, suite à l’émergence de virus X4 au phénotype inducteur de syncytium [29].

La dimérisation de l’ARN génomique est un processus complexe [30] et la diversité des séquences trouvées au niveau de la région de dimérisation sur l’ARN génomique, comme dans le cas de certains sous-types du groupe M, pourrait gêner le co-empaquetage d’ARN génétiquement divergents [31]. La capacité à former des virions hétérozygotes est un élément important de la détermination du taux de recombinaison des rétrovirus, comme démontré par la comparaison de la recombinaison chez le virus de la leucémie murine de Moloney (MoMLV) et VIH1 [32]. Ainsi, la différence du taux de recombinaison entre ces virus, de six à sept fois moindre que le VIH1 pour le MoMLV, a pu être abolie en forçant la formation de particules hétérozygotes dans les mêmes proportions. La proximité des sites d’intégration a été ensuite démontrée comme cruciale pour la dimérisation des ARN du MoMLV [33]. Enfin, peu d’informations concernant l’interférence possible entre différentes protéines structurales à l’étape de l’assemblage viral sont disponibles à ce jour.

Mécanismes de recombinaison

Il a été proposé que les molécules d’ADN recombinant pouvaient être générées lors de la synthèse soit du premier brin d’ADN [34-37], soit du second [38-40]. L’hypothèse de recombinaison lors de la synthèse du second brin repose sur l’observation que la synthèse de l’ADN positif est discontinue chez les rétrovirus ainsi que sur la présence de structures en H détectées par microscopie électronique sur des produits de transcription inverse générés dans des virions de leucosarcome aviaire perméabilisés [41]. Ces deux observations ont conduit à la proposition du modèle d’assimilation de déplacement de branche [42], décrit de façon extensive par Boone et Skalka [38] et présenté en ( figure 3 ). Selon ce modèle, la capacité de la RT à débobiner des portions double brin de matrices en aval du brin d’ADN croissant devrait donner naissance à un processus de déplacement de brin. Cet événement devrait générer une structure d’ADN branchée qui serait ensuite résolue par des ligases d’ADN et des nucléases cellulaires, comme indiqué en ( figure 3 ). Une hypothèse implicite de ce modèle, qui ne semble pas être compatible avec de récentes données expérimentales [37], est que les deux molécules d’ARN génomique présentes dans un virion sont copiées en un ADN négatif entier ( (figure 3) ).

Même si des données supportant la survenue de recombinaisons lors de la synthèse du second brin ont été fournies [40, 43], de plus en plus de résultats suggèrent que la recombinaison lors de la synthèse du premier brin d’ADN est le mécanisme largement prépondérant. Elle est alors nommée choix de copie [44] et est considérée comme résultant d’un changement de matrice lors de la transcription inverse. Ce processus apparaît bien plus simple que la recombinaison lors de la synthèse du second brin, comme suggéré par le fait qu’un choix de copie efficace est observé dans un simple système reconstitué in vitro, utilisant une RT, des ARN et des nucléotides purifiés. Dans le cas du choix de copie, la matrice ARN copiée avant le changement est définie comme l’ARN donneur alors que celle sur laquelle la synthèse est transférée est appelée ARN accepteur. Plusieurs mécanismes, détaillés ci-dessous, ont été proposés pour expliquer le choix de copie. La caractéristique commune à ces mécanismes est d’être constituée principalement de deux étapes : la liaison de l’ADN naissant à l’ARN accepteur, un processus souvent appelé docking, puis le transfert de l’extrémité 3’croissante de l’ADN naissant sur l’ARN accepteur. La présence d’une activité RNase H encodée par la RT, responsable de la dégradation de l’ARN donneur une fois copié [45-48], est indispensable pour la génération de molécules recombinantes lors de la synthèse du premier brin d’ADN [49]. En effet, l’activité RNase H rend l’extrémité flottante de l’ADN naissant sous forme principalement simple brin, disponible pour se lier à l’autre copie d’ARN génomique (étape de docking). Pour que le transfert ait lieu, le second ARN ne doit pas avoir été « reverse transcrit » dans la région du transfert ( (figure 3) ). Cela mènerait alors au transfert de la synthèse d’ADN sur l’ARN accepteur, et c’est essentiellement à cette étape que les différents modèles mécanistiques proposés diffèrent entre eux, comme détaillé plus loin.

Recombinaison lors de la synthèse du brin d’ADN de polarité négative

Choix de copie en conséquence d’une cassure de l’ARN génomique

La présence de cassures sur l’ARN génomique a été l’hypothèse première proposée comme étant responsable de la recombinaison par choix de copie [50]. En effet, l’isolement fréquent de molécules d’ARN fragmentées dans des préparations rétrovirales suggérait que l’ARN génomique peut être discontinu au sein d’une particule virale, empêchant ainsi la génération d’un ADN de taille complète par la copie d’un seul des ARN génomiques. Il a donc été proposé que chaque cassure de l’ARN force le transfert de la synthèse d’ADN sur l’autre copie d’ARN génomique ( (figure 4A) ). De ce fait, ce modèle est connu sous le nom de choix de copie forcé. Le transfert résulterait du blocage de la transcription inverse imposé par la cassure, ce qui permettrait la dégradation extensive de l’ARN matrice par l’activité RNase H codée par la RT. Cela est possible puisque, hors dégradation couplée à la transcription inverse, la RNase H peut hydrolyser la matrice d’ARN indépendamment de la polymérisation [48, 51, 52], conduisant au raccourcissement de l’hétéroduplex et, enfin, à la séparation de l’ADN naissant et de l’ARN donneur à cause de l’instabilité de cet hétéroduplex raccourci. L’ADN naissant viendrait alors se lier à l’ARN accepteur et la synthèse serait restaurée. Une possibilité alternative est que la stagnation de la transcription inverse favoriserait un déplacement actif de l’ARN donneur dans l’hétéroduplex par l’ARN accepteur [53]. Du point de vue mécanistique, ce processus est similaire au transfert à l’extrémité 5’ de l’ARN sur la séquence répétée R lors de la synthèse du brin − d’ADN. Ce mécanisme est certainement plausible, fournissant un moyen valable pour rétablir une transcription inverse altérée [50]. Il est cependant difficile de prédire sa contribution à la variabilité génétique du VIH tant que le degré d’intégrité de l’ARN au sein des particules virales reste inconnu. Le rôle de la fragmentation de l’ARN sur la recombinaison a été examiné par des études en un seul cycle infectieux chez le spleen necrosis virus (SNV) après exposition des virions à des radiations gamma. Cette approche n’a cependant pas abouti à des résultats probants [54].

Pause de la transcription inverse comme déclenchement de la recombinaison

En alternative au choix de copie forcé, des résultats obtenus à partir de systèmes in vitro reconstitués indiquent que le changement de matrice lors de la transcription inverse pourrait être efficacement réalisé également en l’absence de coupures manifestes sur la matrice d’ARN [55]. La présence d’un fort site de pause dans la région étudiée [55, 56] et la diminution concomitante du transfert de brin observé lorsque cette pause était enlevée [57] ont mené à suggérer que la pause constitue un déclencheur pour le transfert de brin ( (figure 4B) ). Conceptuellement, le rôle des sites de pause serait identique à celui de cassures sur l’ARN dans le modèle de choix de copie forcé discuté dans le chapitre précédent. Dans ce cas aussi, les deux scénarios envisagés pour le processus de choix de copie forcé ont été proposés, la fusion de l’hétéroduplex ARN-ADN naissant, suivi de la liaison à l’ARN accepteur d’une part et le déplacement actif par invasion de l’hétéroduplex par l’ARN accepteur d’autre part [55, 57]. Plusieurs études en systèmes reconstitués in vitro ont montré que la protéine virale chaperon d’acide nucléique, la nucléocapside (NC) [58], présente sur l’ARN génomique lors de la transcription inverse, influence ces processus, menant à une augmentation du transfert de brin [59-62]. Après la proposition initiale, plusieurs travaux ont exploré la question de l’importance de la pause dans la promotion du transfert de brin en systèmes sans cellules. Cela a été réalisé en évaluant, dans des analyses d’extension d’amorces radiomarquées, la corrélation entre la présence de forts sites de pause et l’emplacement de sites préférentiels pour le transfert de brin. Ces analyses ont montré que, bien que le transfert de brin efficace en certaines positions soit corrélé avec la présence voisine de sites de pause de la transcription inverse [55, 57], ce n’était pas la situation de majorité des cas [63-66].

Le rapport entre le taux global de polymérisation et la fréquence du transfert de brin a été également étudié. In vitro, le ralentissement de la transcription inverse en diminuant la disponibilité en nucléotides dans les analyses, mène à une augmentation de la fréquence du changement de matrice [55, 57, 67]. Le même rapport a été également étudié en cellules infectées en culture en utilisant une approche semblable quoique, dans ce cas-ci, l’issue était nettement moins claire. L’épuisement partiel de la disponibilité intracellulaire en nucléotides en traitant les cellules avec de l’hydroxyurée [68] a mené à une augmentation du transfert de brin pour le MoMLV [69, 70]. Le traitement à l’hydroxyurée ayant retardé l’apparition des produits de transcription inverse complets [69], ces résultats ont été interprétés comme indication que le ralentissement de la polymérisation d’ADN mène à un plus grand taux de changement de matrice in vivo. De récentes études sur le VIH1 ont également éclairé certains aspects de cette question en suivant une stratégie différente [27]. Dans ce cas-là, des macrophages en culture, qui ont une basse concentration intracellulaire en nucléotides [71], ont reçu des nucléosides exogènes dans le milieu de culture, un procédé connu pour augmenter l’accomplissement de la transcription inverse [72]. Si un processus plus efficace de transcription inverse corrélait avec une plus basse fréquence de choix de copie, une fréquence de recombinaison réduite aurait été attendue dans ces conditions. Cependant aucun changement crucial de la fréquence de recombinaison n’a été observé dans cette étude.

De façon générale, l’image émergeant de ces travaux est que la présence d’un site de pause de la transcription inverse sur l’ARN donneur pourrait faciliter l’événement de transfert, indépendamment du mécanisme sous-jacent. Cependant, la plupart des emplacements de pause ne correspondent pas aux régions chaudes (hot spots) pour le transfert, et beaucoup de régions chaudes ne correspondent pas aux positions de ralentissement de la transcription inverse.

Choix de copie dans les structures secondaires de l’ARN génomique

Un autre facteur responsable de la génération de sites préférentiels pour la recombinaison est la présence de régions structurées sur la matrice d’ARN ( (figure 4C) ). Des analyses in vitro ont indiqué que la séquence d’induction du dimère (DIS) [73], l’épingle à cheveux TAR dans R [63, 74] et une région codant la partie C2 de la gp120 [75] sont des régions enclines à favoriser la recombinaison grâce à la présence de structures secondaires. La différence de base en ce qui concerne les mécanismes proposés pour le choix forcé de copie et la recombinaison induite par pause est que la recombinaison ne se produit pas aux positions où la synthèse d’ADN est entravée.

Des données expérimentales in vitro suggèrent que, plutôt que l’amarrage, l’étape limitante pour le changement de matrice dans ces régions serait le transfert de l’extrémité 3′ croissante de l’ADN naissant à partir d’un ARN sur l’autre [66]. Dans tous les cas étudiés, le changement de matrice s’est produit dans la région en épingle à cheveux plutôt qu’à sa base, éliminant la possibilité que le rôle des structures d’épingle à cheveux soit de favoriser la recombinaison induite par pause en ralentissant la transcription inverse à la base de la tige. Cependant, il a été suggéré que le ralentissement de la transcription inverse à la base de l’épingle à cheveux pouvait augmenter l’efficacité du transfert en favorisant l’étape d’amarrage [65]. La RT du VIH s’est avérée en effet capable de polymériser à travers des structures stables en épingle à cheveux [76]. De plus, la présence d’autres protéines virales, comme la NC, est considérée aider à l’ouverture de la partie tige de l’épingle à cheveux in vivo, permettant à la synthèse d’ADN de progresser dans la région structurée. Une fois l’ouverture réalisée, on s’attend à ce que l’ensemble de la structure soit totalement déstabilisée et donc que l’épingle à cheveux ne soit plus présente sur l’ARN donneur, alors qu’elle devrait être toujours présente sur l’ARN accepteur. De manière surprenante, les observations faites dans un système in vitro reconstitué ont clairement démontré que la présence de l’épingle à cheveux sur l’ARN donneur n’est pas obligatoire, alors qu’elle est requise sur l’ARN accepteur pour favoriser le transfert de brin [66]. La survenue du changement de matrice au sein d’une portion de matrice acceptrice sous une forme double brin est cependant paradoxale, puisqu’on s’attendrait à ce que des régions simple brin fournissent une situation plus favorable pour accepter un brin d’ADN. À cet égard, il a été proposé que l’ouverture de la partie tige de l’épingle à cheveux de l’ARN accepteur puisse être facilitée par la formation de régions double brin compensatoires entre l’ARN donneur et l’ADN naissant, suivant un processus semblable à la migration de branche lors de la recombinaison d’ADN [66]. La stabilité de l’épingle à cheveux semble également cruciale pour l’efficacité du transfert, comme indiqué par l’observation à la fois in vitro et en cycle unique d’infection de cellules en culture, que les structures avec une stabilité très élevée ne pouvaient pas favoriser le changement de matrice aussi efficacement que ceux ayant des stabilités intermédiaires [75]. Il n’est pas étonnant qu’il ait été montré que la protéine NC jouait un rôle central dans la modulation de la recombinaison dans des régions structurées du génome [63, 65, 66, 73, 75, 77]. Remarquablement, l’importance de la stabilité des épingles à cheveux d’ARN et la participation de la NC dans leur déstabilisation ont été également montrées dans le cas du transfert par arrêt fort se produisant dans la région TAR [74, 78-83].

De façon générale, il semble que le choix de copie peut se produire suivant plusieurs mécanismes. Les sites fragiles de l’ARN génomique, les sites de pause de la transcription inverse et les régions structurées de l’ARN peuvent tous constituer des points chauds de recombinaison, même si leur contribution relative à la variabilité du VIH reste à établir. Cette liste n’est certainement pas exhaustive cependant, et la compréhension du rôle de la recombinaison dans la formation de la population virale exige maintenant une évaluation en cellules infectées de ces mécanismes proposés principalement à partir d’observations en systèmes in vitro reconstitués.

Des études académiques jusqu’à l’infection par le VIH

Dans la grande majorité des cas, les mécanismes décrits dans les sections précédentes ont été proposés sur la base d’expériences conduites sur des séquences quasi identiques. On sait cependant que le degré de divergence de séquence joue un rôle crucial dans l’efficacité du processus de recombinaison [84-87]. D’autres études, utilisant des séquences non pas identiques mais partageant néanmoins un degré élevé d’identité, avaient amené à des résultats contradictoires, avec l’identification de régions préférentielles dans un cas et non dans un autre [27, 37, 88]. Une étude récente a exploré les influences possibles de l’identité de séquence sur le processus de recombinaison entre isolats primaires issus de souches appartenant à des sous-types différents. L’existence de déterminants de séquence locaux a ainsi été mise en évidence le long du gène de l’enveloppe, env [89]. En particulier, les régions dites constantes de ce gène sont apparues nettement plus recombinogènes que les régions variables. Ces résultats démontrent que la recombinaison n’est pas un événement homogène le long du génome, ou tout du moins pour le gène env.

Conclusion

Chez le VIH1, la variabilité et, par conséquent, la recombinaison génétique ont été corrélées à la progression de la maladie chez les patients [90, 91] et à la propagation de l’épidémie de sida [11, 92]. En ce qui concerne la corrélation entre la progression de la maladie et la variabilité génétique accrue, la question de savoir quelles sont la cause et la conséquence demeure toujours peu claire [93].

Une situation différente est celle de l’influence de la recombinaison sur la génération de virus résistants en réponse à la thérapie antirétrovirale fortement active (HAART). Dans ce cas, la sélection des formes recombinantes est clairement le résultat de l’application d’une force de sélection. Malgré l’efficacité de ces traitements à diminuer la charge virale, la réplication résiduelle continue chez les patients traités permet l’introduction des mutations séquentielles, menant à la génération de virus résistants capables de se répliquer efficacement même sous traitement [94-96]. Dans ce cas, une association précise de mutations est exigée pour produire le phénotype résistant et la recombinaison raccourcit probablement le temps requis pour aller des virus portant un ensemble de mutations qui confèrent déjà une résistance partielle, aux virus entièrement résistants [97]. Cependant, c’est un cas extrême où la balance entre la contribution du mécanisme de recombinaison et celle de la pression sélective agissant sur les formes recombinantes est particulièrement déséquilibrée vers ce dernier. La situation est probablement différente lorsque l’on considère la question de l’influence de la variabilité génétique dans l’apparition de virus capables d’échapper au système immunitaire. Dans ce cas, le mécanisme moléculaire de la recombinaison pourrait contribuer à la génération de recombinants spécifiques, parmi les nombreux possibles, et pourrait potentiellement influencer la composition de la population virale qui est soumise à la sélection naturelle. Ces considérations demeurent spéculatives cependant, puisque presque toutes les études épidémiologiques sur le VIH1 se fondent jusqu’ici sur l’analyse de variants issus de recombinaison une fois qu’ils sont devenus dominants dans la population. Cela ne permet pas de différencier les rôles relatifs de la sélection immune et des mécanismes de recombinaison dans le processus de sélection des formes recombinantes réussies, ce qui reste une question importante pour les recherches futures visant à comprendre la dynamique entre l’évolution du virus et le système immunitaire de l’hôte.

Un autre point pour lequel la recombinaison doit être considérée concerne le développement d’une stratégie vaccinale contre l’infection au VIH1 [98]. Même si l’étendue de la protection immune que l’on espère induire par un potentiel vaccin est encore peu claire [99-102], l’apparition continue de nouvelles contraintes dues aux souches recombinantes menace potentiellement des stratégies visant à assurer la protection contre des sous-types viraux « non recombinants ». Par exemple, puisque des épitopes discontinus recouvrant le site de liaison au CD4 de la protéine gp120 semblent constituer une cible fréquente pour les anticorps neutralisants [103-107], il est concevable que la recombinaison pourrait efficacement mélanger à nouveau ces fragments d’épitopes en de nouvelles combinaisons capables d’échapper aux réponses immunes [108]. Puisque l’immunité humorale semble cruciale pour empêcher l’établissement d’une infection chronique [109], il faut considérer que la recombinaison pourrait contrecarrer le développement d’un vaccin efficace.

En conclusion, beaucoup de caractéristiques cruciales des relations entre le système immunitaire et le VIH peuvent être affectées par la survenue fréquente de la recombinaison. Depuis la première identification de formes recombinantes en 1995 [110], il est devenu clair que la recombinaison doit être considérée comme partie intégrante du processus de réplication du VIH plutôt que comme un événement sporadique augmentant sa variabilité génétique. Déterminer sa contribution au remaniement de différentes régions du génome, en particulier vis-à-vis de souches génétiquement éloignées, sera essentiel pour comprendre les règles qui régissent la génération des formes recombinantes et qui pourraient potentiellement frustrer de futurs efforts dans le développement d’une stratégie pour le contrôle du sida.

Remerciements

Le laboratoire est soutenu par le financement 51005-02-00/AO16-2 de Sidaction. R. Galetto est soutenu par une bourse Sidaction.

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