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L’hépatite E : une zoonose méconnue


Virologie. Volume 10, Numéro 5, 341-51, Septembre-Octobre 2006, Revue

DOI : 10.1684/vir.2006.0027

Résumé   Summary  

Auteur(s) : N Pavio, C Renou, A Boutrouille, M Eloit , UMR1161 Virologie Afssa, Enva, Inra, École nationale vétérinaire d’Alfort, 7, avenue du Général-de-Gaulle, 94704 Maisons-Alfort Cedex, Unité d’hépatogastroentérologie, CHG Hyères, avenue du Maréchal-Juin, 83400 Hyères.

Résumé : Le virus de l’hépatite E (VHE) est responsable de larges épidémies d’hépatite aiguë à transmission entérique dans les régions où il est endémique et de cas sporadiques en régions non endémiques. Alors que l’origine hydrique de la contamination est bien caractérisée au cours d’épidémies, celle des cas sporadiques est fréquemment autochtone et reste inconnue. Le VHE se distingue des autres virus des hépatites par la présence d’un réservoir animal et, grâce à des études phylogénétiques entre les souches humaines et animales ainsi qu’à l’identification de cas de transmission directe de l’animal à l’homme, il a été démontré que le VHE avait un potentiel zoonotique. Cependant, pour un certain nombre de cas sporadiques, la voie exacte de contamination reste toujours inconnue et il est maintenant nécessaire d’identifier toutes les sources possibles d’infection. Par ailleurs, le VHE possède une grande variabilité génétique, ce qui en fait un agent avec un potentiel de virulence non caractérisé pour l’homme et pour lequel il est nécessaire de mettre en place une surveillance.

Mots-clés : virus de l’hépatite E, zoonose, réservoir animal, barrière d’espèce

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : N Pavio1, C Renou2, A Boutrouille1, M Eloit1

1UMR1161 Virologie Afssa, Enva, Inra, École nationale vétérinaire d’Alfort, 7, avenue du Général-de-Gaulle, 94704 Maisons-Alfort Cedex
2Unité d’hépatogastroentérologie, CHG Hyères, avenue du Maréchal-Juin, 83400 Hyères

Dans les pays industrialisés, l’hépatite E a longtemps été considérée comme une maladie exotique contractée au cours d’un voyage en régions d’endémie. Cependant, le nombre de cas sporadiques en régions non endémiques est non négligeable et leur origine est bien souvent autochtone. L’hépatite E, classiquement reconnue comme une infection peu fréquente, était sous-estimée parce que rarement recherchée lors du bilan étiologique d’une hépatite aiguë. Désormais, la recherche de ses marqueurs est plus systématique et le nombre de cas autochtones est en augmentation et mieux documenté d’un point de vue virologique. Une particularité de cette hépatite virale est que son agent étiologique, le virus de l’hépatite E (VHE), infecte également l’animal. Il s’agit de la seule hépatite virale pour laquelle il existe un réservoir non humain. Le but de cette revue est de faire un état des lieux sur cette maladie et de déterminer s’il pourrait s’agir d’une future maladie émergente du fait d’une composante zoonotique associée.

Virus et cycle de multiplication

Le VHE a d’abord été caractérisé dans les années 1980, en Inde par Balayan et al. [1], en tant qu’agent responsable d’épidémies d’hépatites entérotransmissibles. À l’époque, les avancées en matière de diagnostic du virus de l’hépatite A (VHA) avaient permis de montrer qu’un nombre important d’épidémies n’était pas lié au VHA mais à un autre virus transmissible par l’eau [2]. Les signes cliniques étant très similaires entre ces deux hépatites (ictère, nausées, vomissements, hépatomégalie, douleurs abdominales), la clinique ne pouvait donc pas les distinguer. En 1990, l’ARN du VHE a été cloné et classé dans la famille des Hepeviridae et il est le seul représentant du genre Hepevirus (http://www.ncbi.nlm.nih.gov/ICTVdb/Ictv/fs_hepev.htm[3]). Il possède des similarités d’organisation génétique avec les membres de la famille des Caliciviridae et également un certain nombre d’homologies avec le virus de la rubéole de la famille des Togaviridae et les furovirus de plantes.

Il s’agit d’un petit virus non enveloppé d’environ 30 nm de diamètre, possédant une capside de symétrie icosaédrique constituée d’une seule protéine qui contient une molécule d’ARN simple brin de polarité positive ( (figure 1) ). L’ARN, de 7,2 kb, coiffé et polyadénylé, code pour trois phases ouvertes de lecture (ORF). La première correspond aux protéines non structurales et comprend différents domaines portant des motifs consensus de fonctions enzymatiques de type méthyle transférase, protéase cystéine papaïne-like, hélicase et ARN polymérase ARN-dépendante. La deuxième code pour une protéine de capside de 660 acides aminés (environ 88 kd) ayant trois sites putatifs de glycosylation. La troisième code pour une petite phosphoprotéine de 123 acides aminés dont la fonction n’est pas connue mais qui contient des éléments nécessaires à la multiplication du virus chez le macaque cynomolgus. La protéine de capside possède une séquence signal d’adressage au réticulum endoplasmique et, lorsqu’elle est exprimée isolément in vitro, elle est retrouvée glycosylée dans le cytoplasme ainsi qu’à la surface des cellules [4]. Elle interagit avec l’extrémité 5’ de l’ARN du VHE, ce qui doit jouer un rôle dans l’encapsidation de ce dernier. Toujours dans des systèmes d’expression in vitro, la protéine de capside et la protéine de l’ORF3 interagissent ensemble suggérant que cette dernière peut avoir un rôle dans l’assemblage des particules virales néosynthétisées [5]. La protéine de capside tronquée des 111 premiers acides aminés en partie N-terminale a la propriété de s’auto-assembler en particule virus-like (VLP) [6]. Ces VLP sont plus petites que les particules natives (diamètre 23-24 nm) mais possèdent des propriétés antigéniques identiques [7]. La capside porte des épitopes majeurs de neutralisation [8].

Le cycle de multiplication du virus reste encore hypothétique. Il n’existe pas à l’heure actuelle de modèle d’infection productive du VHE in vitro. La transfection d’un ARN de longueur génomique du VHE dans les lignées hépatocytaires HepG2 et HuH7 permet l’expression de toutes les protéines virales et l’étude de la réplication et de la traduction des ARN viraux [9]. Les clones cellulaires HepG2/C3a et S10-3 dérivés respectivement des mêmes lignées peuvent être infectés par le VHE mais toujours sans production de particules virales [10]. Ex vivo, les hépatocytes primaires de macaques sont sensibles mais produisent très peu de virus [11, 12]. La cible privilégiée du VHE est l’hépatocyte mais il semblerait qu’il existe d’autres sites de multiplication extrahépatiques ; ils sont présentés ci-après dans le paragraphe des modèles expérimentaux. Le virus s’attache sur un récepteur cellulaire encore non identifié. La protéine HSC70 interagit in vitro avec la région C-terminale de la capside et pourrait servir de récepteur ou de corécepteur, mais cela reste à démontrer in vivo [13]. Ensuite, l’ARN serait libéré dans le cytoplasme cellulaire où auraient lieu la traduction des protéines non structurales et la synthèse d’ARN génomiques et subgénomiques puis la traduction de la capside et de l’ORF3. Un système d’expression in vitro des protéines non structurales a permis de mettre en évidence des complexes de réplication au niveau de la membrane du réticulum endoplasmique. Ensuite, il y aurait un assemblage des particules virales et une libération des virions. Il semble que le VHE soit dépourvu de pouvoir lytique direct et que la cytolyse soit secondaire à une réponse immunitaire, principalement cellulaire, dirigée contre les cellules infectées.

Variabilité génétique du VHE

Actuellement, 4 principaux génotypes et 24 sous-types ont été décrits. Chaque génotype présente 72 à 77 % d’homologie en nucléotides entre eux et chaque sous-type partage environ 85 à 90 % d’homologie. Il existe 5 sous-types 1 (1a, 1b, 1c, 1d, 1e), 2 sous-types 2 (2a, 2b), 10 sous-types 3 (3a, 3b, 3c, 3d, 3e, 3f, 3g, 3h, 3i, 3j) et 7 sous-types 4 (4a, 4b, 4c, 4d, 4e, 4f, 4g). La classification actuelle a été élaborée en combinant cinq méthodes de phylogénie (extrémités 5’ des ORF1 et 2, extrémités 3’ des ORF1 et 2 et génomes complets), elle peut varier au niveau des sous-types selon la région du génome comparée (ORF1, 2 ou 3), d’où une certaine complexité de cette classification [14]( (figure 2) ). Il n’y a qu’un nombre limité de génomes entièrement séquencés (70) n’incluant pas tous les sous-types.

Les génotypes 1 et 2 ont été isolés chez l’homme dans des pays peu industrialisés où ils sont présents de manière endémique et de répartition géographique assez distincte. Le génotype 1, dont la souche prototype est la souche Burma, identifiée au Myanmar, est présent en Asie (Inde, Pakistan, Népal, Chine, Bangladesh, Ouzbékistan, Kyrgyzstan) et Afrique (République centrafricaine, Maroc, Algérie, Namibie, Soudan, Égypte, Tchad). Le génotype 2, dont la souche prototype est la souche Mexico, est présent au Mexique et parfois en Afrique (Nigeria, Namibie, Égypte, République centrafricaine, Tchad) ( (figure 3) ).

Pour le génotype 3, la situation est plus complexe car, non seulement la répartition géographique est différente de celle des deux génotypes décrits précédemment mais, plus encore, un grand nombre d’isolats ont été identifiés chez l’animal. Chez l’homme, les cas associés au génotype 3 sont essentiellement sporadiques et il n’y a pas eu d’épidémie associée. Le génotype 3 est présent en Europe (France, Allemagne, Autriche, Grèce, Italie, Espagne, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Suède) mais aussi aux États-Unis, au Canada, en Argentine, au Brésil, au Chili, au Mexique, en Australie, en Nouvelle Zélande, en Russie, au Kurdistan, en Corée, au Cambodge, en Thaïlande, à Taïwan et en Afrique du Sud. Le génotype 3 a été isolé initialement aux États-Unis chez un porc [15] puis, ensuite, il a été retrouvé dans deux cas humains américains qui présentaient une hépatite aiguë [16] et, enfin, dans d’autres pays. C’est à partir d’études épidémiologiques moléculaires comparatives, entre les souches des génotypes 3 humaines et porcines qu’il a été suggéré que le VHE pouvait être un agent zoonotique. En outre, des études phylogénétiques ont permis d’étudier la circulation des souches de type 3 et de montrer que certaines d’entre elles étaient spécifiques à certains pays mais que d’autres pouvaient avoir diffusé par l’exportation d’animaux. Ainsi, au Japon, il existe des souches dites « autochtones » japonaises et d’autres importées de Grande-Bretagne suite au commerce de porcs domestiques dans les années 1900 [17].

La répartition géographique du génotype 4 est plus limitée : Japon, Chine, Indonésie, Afrique du Sud, Taïwan, Vietnam et Inde. Néanmoins, le génotype 4 a été isolé aussi bien chez l’homme que chez le porc. La proximité génétique de ces souches humaines et animales laisse également supposer qu’il existe un passage de la barrière d’espèce [14].

Dans les régions d’endémies comme l’Inde et la Chine où les génotypes 3 et 4 circulent dans le réservoir animal, c’est le génotype 1 qui reste responsable des grandes épidémies [18].

Comme pour tout virus à ARN, la variabilité génétique du VHE est liée à l’absence d’activité de correction de la polymérase, ce qui entraîne des erreurs d’incorporation de nucléotides qui s’accumulent à chaque cycle de réplication. Ce taux d’erreur a été estimé à 0,8 x 10-3 substitution par site et par an pour la polymérase virale [17]. Cela suggère que, à l’instar des virus des hépatites A et C, le VHE peut être présent sous forme de quasi-espèces [19]. En France, une étude réalisée par le Centre national de référence (CNR) des hépatites entérotransmissibles s’était intéressée à la variation intra-individuelle du VHE au cours d’une épidémie au Tanefdour en Algérie et a pu montrer, par la technique de RFLP (restriction fragment length polymorphism), que plusieurs variants viraux coexistaient chez un même patient [20]. De plus, dans une autre étude, il a été montré qu’il existe également des cas de co-infection génotypiques chez des patients (génotypes 3 et 4) [21]. Par ailleurs, l’analyse génétique de certaines séquences fait apparaître la possibilité qu’ils soient issus de recombinaison. Une étude évoque plus particulièrement la possibilité d’un événement de recombinaison entre deux souches de génotype 3, l’une humaine et l’autre porcine [22]. Ce phénomène, bien connu pour d’autres virus à ARN comme les entérovirus, est d’autant plus à risque pour le VHE qu’il existe un réservoir animal au sein duquel il pourrait y avoir une sélection, par recombinaison, de variants plus virulents et mieux adaptés à l’homme.

Tous ces éléments soulignent le potentiel de variation du VHE et l’importance qu’il y a à surveiller l’évolution de ce virus.

Plus récemment, une souche aviaire a été identifiée aux États-Unis chez des volailles qui présentaient une hépatosplénomégalie [23]. Elle possède 50 à 60 % d’homologie en nucléotides avec les quatre autres génotypes de VHE ( (figure 2) ), mais n’a pas encore été mise en évidence chez l’homme. Cependant, il est important de noter que les outils de diagnostic actuels (moléculaires et sérologiques) ne garantissent pas sa détection.

Pathogenèse et symptômes

L’hépatite E est une hépatite à transmission féco-orale qui survient le plus souvent dans le cadre d’une contamination digestive. La contamination résulte de l’ingestion d’eau ou d’aliments souillés. Contrairement au virus de l’hépatite A et aux autres virus entériques, le VHE se transmet rarement de façon interhumaine, ce qui permet d’expliquer l’aspect unimodal des courbes épidémiques [24]. Hépatotrope, il se réplique dans le cytoplasme des hépatocytes puis est éliminé dans les selles après avoir été transporté par la bile. Toutefois, il persiste encore plusieurs inconnues sur son cycle viral avec des incertitudes concernant l’existence de sites de réplication extrahépatiques et d’une éventuelle multiplication virale intestinale. La virémie de courte durée survient essentiellement au cours de la phase prodromique et disparaît lors de l’apparition des symptômes. L’excrétion fécale du virus débute quelques jours avant l’apparition de l’ictère (5 jours en moyenne), régresse lors de l’apparition de l’ictère pour disparaître en 2 à 3 semaines [25]. Des anticorps spécifiques de type IgM apparaissent en moyenne 15 jours avant les signes cliniques, ont un titre maximum lors du pic d’ALAT, lui-même contemporain de l’ictère, et disparaissent en moyenne en 3 mois. L’apparition des anticorps anti-VHE de type IgG succède rapidement à celle des IgM pour persister plusieurs années mais probablement moins longtemps que celle des anticorps anti-VHA. Le décalage temporel entre le début de la réplication virale et les perturbations biochimiques permet de suggérer que le virus est peu ou pas cytopathique [26]. Les sujets contaminés acquièrent une immunité secondaire à la synthèse d’anticorps, dont certains sont neutralisants [27]. Toutefois, la durée de la réponse immune reste, à ce jour, inconnue.

La durée moyenne de l’incubation du VHE est de 40 jours (2-9 semaines). La phase prodromique peut être absente, brève ou persister parfois pendant plus de 2 semaines. En 1994, le VHE était responsable en France de moins de 1 % des hépatites aiguës [28]. À l’instar de l’hépatite A, l’hépatite E est une hépatopathie aiguë qui n’évolue jamais vers la chronicité. Cependant, chez des patients immunodéprimés, le virus peut être excrété pendant plusieurs mois (jusqu’à 24 mois) et représenter alors une source potentielle de contamination [29].

Le tableau clinique, similaire à ceux de l’hépatite A et des autres hépatites virales aiguës, associe fréquemment une asthénie, une hépatomégalie et un ictère cutanéomuqueux mais dont le taux de bilirubine serait supérieur à ceux des hépatites A et B aiguës [30, 31]. Des signes cliniques digestifs peuvent également être retrouvés tels que des vomissements, des douleurs abdominales diffuses, associés ou non à une hyperthermie le plus souvent modérée. L’élévation du taux des transaminases est similaire à celle observée au cours des autres hépatites virales aiguës. Les lésions hépatiques, habituellement diffuses, sont dominées par la présence d’une cholestase biliaire et hépatocytaire et par l’existence d’un infiltrat inflammatoire le plus souvent modéré. Le VHE atteint préférentiellement le jeune adulte dans les zones endémiques alors que la population contaminée est le plus souvent âgée et de sexe masculin dans les pays non endémiques [32]. Le taux de sujets séropositifs pour le VHE serait proche de 3,2 % dans la population française [33]. Plus largement, la prévalence des anticorps anti-VHE en Europe et en Amérique du Nord est de l’ordre de 2 à 8 % chez les donneurs de sang, ce qui traduit un contact le plus souvent asymptomatique avec le VHE. En effet, l’infection aiguë par le VHE n’est à l’origine de symptômes cliniques que dans 10 % des cas [34]. Une des explications pourrait être le caractère atténué de la souche virale retrouvée dans les aires géographiques de faible endémie (génotype 3) [35, 36]. L’évolution est le plus souvent bénigne ; ainsi, l’hépatite E guérit en général spontanément et sans séquelle, après 2 à 4 semaines d’évolution. Toutefois, des formes cholestatiques prolongées avec persistance d’un ictère pendant plus d’un mois ou des formes à rechutes sont décrites mais plus rarement que dans les suites d’une hépatite A aiguë. La gravité de la maladie serait supérieure à celle de l’hépatite A avec un taux global de mortalité compris entre 0,4 et 4 % avec 1 à 2 % d’hépatites fulminantes [26, 37]. Pour les formes fulminantes, il n’existe pas de traitement spécifique ; seule la greffe hépatique peut éviter le décès du patient. Une incidence élevée de formes fulminantes (20 %) est habituellement rapportée chez la femme enceinte au cours du troisième trimestre de grossesse et associée à un risque élevé de morbidité (avortements, accouchements prématurés) et de mortalité périnatales [37-40]. Une transmission verticale a été observée dans 50 à 100 % des cas [38, 41]. Plusieurs hypothèses physiopathologiques ont été avancées pour expliquer la gravité de l’infection en fin de grossesse, dont une diminution de la réponse immunitaire à médiation cellulaire de type Th1 avec une augmentation de la réponse Th2 chez les femmes enceintes en comparaison à celles des femmes non enceintes présentant une hépatite E aiguë [42] ; cependant, aucune d’entre elles n’a été réellement confirmée à ce jour. De plus, il est important de noter que les taux de mortalité rapportés sont issus de données épidémiologiques provenant de zones endémiques qui ne correspondent donc pas à l’incidence des hépatites fulminantes retrouvée chez la femme enceinte dans les pays où le VHE sévit de manière non endémique. En effet, la survenue d’une hépatite fulminante autochtone en zone non endémique, à la suite [43] ou en l’absence [44, 45] d’un séjour en zone à risque, a très rarement été rapportée. À notre connaissance, deux cas d’hépatite fulminante ont été décrits chez la femme enceinte en zone non endémique mais, à chaque fois, au retour d’un séjour en Inde [39]. Enfin, la préexistence d’une hépatopathie sous-jacente pourrait favoriser le caractère sévère et l’évolution fulminante de l’hépatite E aiguë [44, 46, 47].

La recrudescence du nombre de cas d’hépatite E aiguë autochtone dans les pays non endémiques comme la France, associée à la gravité potentielle de cette infection virale, incite à rechercher, dans le cadre du bilan étiologique initial d’une hépatite aiguë, les anticorps anti-VHE et l’ARN du VHE dans le sang et les selles.

Réservoir du VHE

La proximité génétique des souches humaines et porcines de génotypes 3 et 4 (jusqu’à 90 à 94 % d’homologie en nucléotides et 98 % en acides aminés) semble indiquer que le VHE peut avoir plusieurs hôtes, mais il n’est pas évident de déterminer s’il existe, d’une part, un hôte naturel qui serait le porc et, d’autre part, un hôte occasionnel : l’homme. Parmi les différents sous-types de génotypes 3 et 4, il n’existe pas de séparation distincte entre les souches animales et humaines, ce qui ne permet pas d’identifier des souches spécifiques d’espèce. Dans les pays comme les États-Unis, le Japon ou la Grande-Bretagne, il existe une séroprévalence limitée du VHE dans la population humaine (2 à 8 %) mais, en revanche, celle-ci est très élevée dans les élevages de porcs domestiques (jusqu’à 80 %) [48]. Ces données suggèrent que le porc est le principal réservoir et que l’homme n’est exposé qu’accidentellement. Une contamination auprès d’une même source ne peut pas être exclue et, dans cette hypothèse, le porc y serait plus exposé que l’homme. En France, notre équipe a identifié plusieurs souches de génotype 3 circulant dans les élevages porcins : ces isolats sont génétiquement proches des souches dites « européennes », espagnoles et hollandaises. Une séroprévalence de 15 à 50 % est observée dans les élevages infectés [49], ce qui correspond à la situation des autres élevages américains et européens.

Afin de déterminer le sens de transmission, animal-homme ou homme-animal, une approche chronologique a été conduite en Chine pour le génotype 4, majoritaire chez l’animal dans ce pays. L’analyse phylogénétique de souches humaines et porcines isolées à différentes périodes dans les mêmes régions géographiques a permis de montrer que certains sous-groupes de VHE circulaient initialement dans le réservoir porcin, entre 2002 et 2004, puis ils ont ensuite été isolés chez l’homme en 2004 et 2005. Bien que les séquences nucléotidiques isolées dans chaque espèce, pour chaque sous-groupe, ne soient pas strictement identiques, cette chronologie de circulation des souches semble bien indiquer que c’est le réservoir porcin qui a contaminé l’homme [50].

Le porc n’est pas le seul animal à être infecté par le VHE. D’autres animaux comme le sanglier, le cerf, le rat, le chien, le chat, la mangouste, la vache, le mouton, la chèvre ou le cheval peuvent présenter des anticorps anti-VHE et donc avoir été exposés au virus ou à un agent proche [51, 52]. Alors que des isolats de génotypes 3 et/ou 4 ont été identifiés chez les sangliers et les cerfs, aucun virus n’a pu être associé à la séropositivité des autres animaux pressentis comme de potentiels réservoirs viraux. Le porc, les sangliers et les cerfs sont donc de réels réservoirs mais les autres animaux semblent être des hôtes uniquement occasionnels, non responsables de contaminations humaines.

Enfin, la souche aviaire, suffisamment éloignée génétiquement des autres souches de VHE, ne représente pas de danger identifiable pour l’homme. Il n’y a pas de passage de cette souche au primate non humain par infection expérimentale [53].

Modèles d’étude du VHE

La transmission inter-spécifique a principalement été étudiée dans deux modèles d’animaux : le primate non humain (macaque cynomolgus ou Macaca fascicularis, ou plus rarement le chimpanzé) et le porc. De plus, un modèle a récemment été mis au point chez le poulet exempt d’organismes pathogènes spécifiques (EOPS) pour l’étude de la souche aviaire [54].

Les modèles animaux ne représentent qu’un aspect limité de la pathogenèse du virus car ils restent asymptomatiques. Ils présentent le plus souvent une élévation modérée des enzymes hépatiques et des lésions hépatiques mineures. En revanche, il en résulte bien une phase virémique avec excrétion du virus dans les fèces et une séroconversion. Le modèle porcin a permis de mettre en évidence une réplication active du VHE dans le foie avec des titres viraux également élevés dans la bile, confirmant ainsi l’excrétion biliaire du virus. Des sites de multiplication extrahépatiques du virus ont également été retrouvés dans l’intestin grêle, le côlon, les ganglions lymphatiques mais leur signification exacte reste encore à définir [55]. L’infection expérimentale de la truie gestante n’entraîne aucune complication ni transmission verticale [56], ce qui montre bien la limite de ce modèle et ne reflète pas totalement la pathogenèse chez l’homme.

Un contact entre animaux est suffisant pour être à l’origine de la transmission du VHE [57]. Le porc n’est pas sensible à la souche de génotype 1 SAR-55 (Sarghoda, Pakistan), ni à la souche Mexico de type 2 [58-60]. La présence d’une souche de génotype 1 a été retrouvée de manière exceptionnelle chez un cochon cambodgien mais cela reste un cas unique [61]. Les bases moléculaires de cette restriction d’hôte restent inconnues. Par contre, le porc est sensible aux génotypes 3 et 4 isolés chez l’homme dans des zones non endémiques, ainsi qu’à la souche aviaire [58] [Meng XJ 2005, Iowa State University report 2005, AS leaflet R1982] (tableau 1)( Tableau 1 ). La comparaison des pathogenèses entre les souches porcines et humaines de génotype 3 ne fait pas apparaître de différence majeure [62]. L’infection naturelle du porc domestique est asymptomatique et n’entraîne pas de retard de croissance ni de perte de rendement et concerne essentiellement les jeunes animaux entre 12 et 15 semaines d’âge [53, 63].

À l’opposé du modèle porcin, le macaque présente une sensibilité aux quatre génotypes mais pas à la souche aviaire de VHE [53]. Il n’y a pas de différence de multiplication ni d’excrétion du virus entre les souches de génotype 3 isolées chez l’homme ou le porc [58].

Enfin, bien que des anticorps anti-VHE aient été détectés chez le rat, l’infection expérimentale avec un virus de génotype 1 reste limitée sur le plan symptomatique et n’induit que rarement une séroconversion ; de plus, les lésions hépatiques sont modérées et l’excrétion dans les fèces est de courte durée [64]. Les passages en série dans ce modèle ne sont donc pas utilisés en raison de l’insuffisance et de la brièveté de l’excrétion virale [communication personnelle du Pr Myint, Bangkok, Thaïlande].

Le modèle des poulets EOPS a permis l’étude de la souche aviaire. La transmission du virus se fait par voie oronasale (et non par voie orofécale comme les génotypes 1 à 4) et est à l’origine d’une hépatosplénomégalie [54]. De nombreuses inconnues demeurent, en particulier sur la réalité d’une transmission verticale du virus et de sa présence dans les œufs. L’absence d’infection chez le macaque et le passage chez le porc ne permettent pas d’écarter totalement l’éventualité d’un passage à l’homme.

Grâce aux modèles développés chez le macaque et le porc, il est maintenant clairement établi que certains génotypes de VHE peuvent passer la barrière d’espèce (3 et 4 chez le porc, l’ensemble des génotypes chez le macaque). D’autres éléments décrits ci-après soutiennent cette hypothèse et démontrent le potentiel zoonotique du VHE.
Tableau 1 Passage de la barrière d’espèce des virus de l’hépatite E

Génotype

Hôte naturel

Modèle expérimental

Infection

1 et 2

Homme

Macaque

+

Porc

-

Rat

+

3

Homme

Macaque

+

Porc

+

Porc

Macaque

+

Porc

+

Poulet

ND

Rat

ND

Aviaire

Poulet

Macaque

-

Porc

+

Poulet

+

Rat

ND

Dinde

+

Potentiel zoonotique du VHE chez l’homme

Plusieurs cas de transmission directe du VHE de l’animal à l’homme ont été recensés 15 à 60 jours après consommation de denrées peu ou mal cuites contaminées par le VHE : viande de cerf sous forme de sushi [65], barbecue de sanglier [32, 66] ou de foie de porc grillé ou cru [67]. L’origine animale repose en fait sur plusieurs arguments : identité des séquences (100 % d’homologie en nucléotides) entre les cas humains et la souche isolée au niveau des denrées alimentaires conservées [65], mise en évidence d’anticorps anti-VHE de type IgM et/ou IgG chez la majorité des individus ayant consommé les mêmes denrées que le cas index [32, 66], cluster de cas cliniques chez des individus ayant consommé les mêmes denrées [67]. Les différents cas de transmission directe précédemment décrits ont été confortés par les données expérimentales, qui ont démontré que certaines souches de génotype 3 étaient transmissibles de l’homme au porc et du porc au primate [58], contrairement aux souches de génotype 1 qui n’étaient pas transmissibles de l’homme au porc [59].

La contamination de l’homme par l’animal est également étayée par une prévalence plus élevée d’anticorps anti-VHE chez le personnel d’abattoir, vétérinaires et personnel d’élevages porcins, que dans la population témoin, suggérant ainsi qu’une contamination directe ou indirecte est possible [68-71]. Une étude réalisée sur une cohorte de 295 vétérinaires de 8 États américains mettait en évidence une séroprévalence de 27 versus 16 % chez les donneurs de sang [68]. En Suède, une étude rapportait également une prévalence élevée chez les éleveurs de porc (13 %) [71]. Ces différents résultats suggèrent une transmission directe chez l’homme par contact direct ou indirect avec des animaux infectés par le VHE. Enfin, un cas récent a décrit la survenue d’une hépatite aiguë chez un sujet français qui possédait comme animal de compagnie un cochon nain depuis 2 mois. Notre équipe a mis en évidence que l’animal était infecté par une souche de génotype 3 très proche de celle du patient (98 % d’homologie en acides aminés) [49].

Source possible de contamination en région non endémique

Parmi les modes possibles de contamination, l’ingestion de denrées alimentaires souillées ou d’eau contaminée par le VHE représente les sources directes le plus souvent retrouvées dans les pays où le VHE sévit de manière endémique. Les cas de contamination par contacts directs avec les animaux sont plus rares et concernent principalement les professions à risque dans les zones endémiques [48] ou non [68, 69]. La contamination par l’eau n’est pas formellement établie dans les régions non endémiques car le virus, ou le génome viral, n’a pu être mis en évidence, jusqu’à présent, que très rarement dans ce milieu. Toutefois, des séquences du VHE ont pu être isolées dans les eaux usées en milieu urbain dans plusieurs pays d’Europe (Espagne, France, Grèce et Suède) et aux États-Unis, ce qui témoigne d’une circulation du virus dans la population humaine mais ne prouve pas que le vecteur hydrique soit directement la cause de la contamination [72]. Contrairement au VHA, il n’y a pas de donnée indiquant que le VHE puisse être transmis par les coquillages ou qu’il résiste en milieu salin [73]. Le virus résiste dans l’environnement et nos travaux ainsi que ceux de différents groupes européens et américains ont mis en évidence des séquences du VHE dans les effluents de porcheries contaminées [74]. Bien que la charge virale semble diminuée après stockage du lisier, l’épandage de ce dernier comme engrais pourrait représenter une source de contamination de l’environnement (aliments, nappes phréatiques). L’infection expérimentale du porc à partir de suspension de lisier confirme la persistance du caractère infectieux du virus dans ce type d’effluent [74].

La consommation de porc sous forme de sushis et sashimis est unique au Japon mais, qu’elle soit crue ou cuite, elle constitue un facteur de risque de contamination. Ainsi, une étude réalisée à Bali (Indonésie) sur la prévalence du VHE chez la femme enceinte a permis de montrer une séroprévalence de 20 % chez les hindous et de 2 % chez les musulmanes qui ne consommaient pas de porc (p < 0,001) [75].

Le porc est habituellement consommé bien cuit ; or, la stabilité thermique du VHE est moyenne. Un chauffage d’une heure à 60 °C inactive totalement une suspension virale de génotype 1 (SAR-55) et partiellement une suspension de génotype 2 (Mexico) [76]. Il n’y a pas, à l’heure actuelle, de donnée concernant les génotypes 3 et 4 à fort potentiel zoonotique. Il est tout à fait envisageable qu’une viande ou un plat contaminés qui ne soient pas cuits à cœur puissent encore contenir du virus infectieux, quel que soit le génotype en cause. Dans nos régions, nous consommons des produits non cuits comme les salaisons et il est envisageable que le VHE puisse résister à ces processus de conservation alimentaire puisqu’il résiste dans des conditions naturelles peu favorables. Il faut également noter qu’il est encore infectieux après plus de 10 ans de congélation [76].

Enfin, il faut aussi considérer le porc comme source de produits biologiques utilisés en santé humaine (extrait pancréatique, xénogreffe) [77]. Ce type de vecteur n’a pas encore été testé comme source de contamination mais une surveillance devrait être envisagée.

Diagnostic, prévention, vaccination

En pratique clinique, le diagnostic de l’infection à VHE est essentiellement sérologique alors que la recherche de l’ARN viral et le génotypage ne sont pas systématiques lors d’un bilan d’hépatite aiguë. Contrairement à l’hépatite A, l’hépatite E n’est pas une maladie à déclaration obligatoire en France. De plus, dans les élevages de porcs domestiques, le VHE n’est pas recherché et les élevages contaminés ne sont par conséquent ni identifiés, ni répertoriés.

Les trousses de sérologie actuelles sont basées sur la reconnaissance de peptides ou de fractions de la protéine de capside des génotypes 1 et 2. Bien qu’un seul sérotype de VHE ait été décrit, il existe une telle variabilité génétique que l’utilisation de ces deux seuls génotypes n’est pas optimale. Pour valider l’utilisation d’un sérotype unique, une étude a utilisé des capsides recombinantes des génotypes 1 (SAR-55) et 3 (porcine USA) pour comparer la séroprévalence sur plusieurs cohortes de patients et de porcs d’origine variée (États-Unis, Canada, Chine, Corée et Thaïlande). Ces deux protéines présentaient 95 % d’homologie de séquence en acides aminés et, même si globalement elles ont généré un taux de séroprévalence similaire pour chaque cohorte, certains sérums n’étaient positifs qu’avec l’une des deux [78]. Il est donc possible que certains épitopes majeurs ne soient pas mis en évidence par des anticorps hétérotypiques. Ces observations pourraient expliquer pourquoi il existe des cas avérés d’hépatite E dont le diagnostic est établi sur la base d’un tableau clinique compatible avec une hépatite aiguë associée à la présence de virus dans le sérum ou dans les selles, mais où il n’y avait pas de séroconversion même tardive [79]. Dans ce contexte, notre équipe a également généré des protéines recombinantes de génotype 3 porcin (souche États-Unis) et humain (souche française), ce qui nous permettra d’effectuer prochainement des études de séroprévalence comparatives avec les différentes cohortes humaines et animales européennes. En effet, au vu du nombre grandissant de cas autochtones d’hépatite E aiguë en Europe, il apparaît important de disposer d’outils fiables pour la détection de l’infection par le VHE.

La prévention de la maladie se limite, dans les régions d’endémie, à l’amélioration des conditions sanitaires. En revanche, dans les régions où les cas sont sporadiques, le but est d’identifier en priorité l’ensemble des vecteurs de contamination afin de prévenir tout risque d’infection. En France, il existe depuis 2002 un Centre national de référence des hépatites entérotransmissibles A et E. Chaque cas d’hépatite E rapporté dans ce service fait l’objet d’un questionnaire détaillé dans lequel d’éventuels facteurs de risque environnementaux et de contacts avec des animaux domestiques ou sauvages sont systématiquement recherchés [80].

Un vaccin reposant sur l’utilisation de VLP de génotype 1 élaboré au National Institute of Health (NIH) avec l’aide de Genlabs (GlaxosmithKline, États-Unis) est en cours d’évaluation. Il confère, chez le macaque cynomolgus, une protection contre une épreuve virulente avec une souche homotypique de génotype 1 mais aussi une protection croisée vis-à-vis des génotypes 2 et 3 [81]. Les premiers essais cliniques de phase I ont été réalisés avec succès au Népal où 90 % des hépatites aiguës sont liées au VHE [82] et des essais de phases II et III sont maintenant en cours de finalisation [83]. Ce vaccin pourra être utilisé aussi bien dans les zones d’endémie que pour les voyageurs se déplaçant dans ces régions. De plus, il pourrait être recommandé aux femmes enceintes de zones endémiques et aux personnels de toutes régions présentant un risque de surexposition professionnelle.

Conclusion

Le potentiel zoonotique du VHE est désormais bien établi mais il reste à présent à identifier l’ensemble des voies de contamination dans les pays non endémiques, comme en France, où les cas autochtones sont en augmentation constante et régulière. Il est impératif d’évaluer les risques de transmission et les conséquences cliniques liées à l’exposition au virus afin de définir les mesures à mettre en œuvre pour en limiter l’expansion. Pour cela, il est également nécessaire de développer des outils qui permettront d’évaluer si des variants sélectionnés dans le réservoir animal ou issus de recombinaisons entre des souches provenant d’espèces différentes (porc, poulet, homme) sont plus délétères pour l’homme.

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