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Les bactériophages entrent dans le 3 e millénaire


Virologie. Volume 8, Numéro 6, 409-12, nov.-décembre 2004, éditorial



Auteur(s) : H-W Ackermann , Département de biologie médicale, Faculté de médecine, Université Laval, Québec, Qc, Canada G1K 7P4.

ARTICLE

Auteur(s) :, H-W Ackermann

Département de biologie médicale, Faculté de médecine, Université Laval, Québec, Qc, Canada G1K 7P4

En 2001, j’avais publié dans Virologie un article intitulé Le matin des bactériophages [1], prédisant que les phages étaient appelés à un brillant avenir en recherche. Qu’en est-il maintenant ? Quelles sont les tendances de la recherche phagique ? Chez les phages, il y a actuellement quatre grands sujets de recherche : l’environnement (écologie et pollution), le rôle des phages dans la pathogénicité des bactéries, la recherche fondamentale et la recherche appliquée, comprenant notamment le rôle des phages dans l’industrie alimentaire et la phagothérapie. Ces sujets se chevauchent plus ou moins. La fréquence des publications sur ces sujets, selon 367 articles rapportés en 2003-4 dans la revue Current Contents, est détaillée dans le tableau 1.

Environnement

Écologie

( Tableau 1 )On s’aperçoit que les bactériophages constituent la forme de vie la plus nombreuse de cette planète. Avec plus de 5 000 phages étudiés au microscope électronique [1], ce qui en fait le plus grand groupe de virus connus, les phages s’avèrent maintenant être dix fois plus nombreux que les bactéries dans les océans. Le nombre total de phages caudés, sans parler des autres types, a été estimé à 1030[2].

De nombreuses recherches portent sur la présence et la fréquence des phages dans les milieux naturels, en particulier la mer, les lacs alpins et de l’Antarctique, les lagons hypersalins et les glaces du Grand Nord canadien. Ces recherches sont facilitées par la technique de l’épifluorescence, apparue en 1995. Elles montrent que les cyanophages et les phages de Vibrio prédominent dans la mer et y constituent une population immense. Malheureusement, l’épifluorescence est une technique peu conclusive. Elle montre bien que les eaux de mer et les eaux douces sont riches en virus, mais elle n’indique pas s’il s’agit de bactériophages, de virus d’algues ou d’autres matériels fluorescents. La technique dite « métagénomique », qui utilise des sondes moléculaires faites de fragments génomiques amplifiés, indique que de nombreux virus des mers contiennent tel ou tel gène, mais ne permet pas de les identifier. Les recherches portent aussi sur les environnements extrêmes comme les sources chaudes volcaniques, habitées par des archébactéries hyperthermophiles. Ces recherches ont été richement récompensées par la découverte de trois familles virales nouvelles. Mentionnons des virus ressemblant à des paramyxovirus mais dotés d’une nucléocapside hélicoïdale à ADN bicaténaire (Globuloviridae) et des virus capables de produire deux queues après leur libération de la cellule-hôte (Bicaudaviridae) [5]. Cependant, les recherches écologiques sont souvent handicapées par la très mauvaise qualité des microphotographies qui les accompagnent. En effet, il est parfois difficile de dire de quels bactériophages (ou autres virus) il s’agit. De telles illustrations sont en effet inutilisables. En étant méchant, je dirais qu’elles constituent une injure à la virologie.
Tableau 1 Principales directions de la recherche phagique de juin 2003 à juin 2004

Sujet

Articles

Environnement

Écologie

14

Pollution

8

Pathogénie bactérienne

22

Recherche fondamentale

Phages connus

96

Séquençage

22

Recherche appliquée

Étalement (phage display)

30

Industrie alimentaire

24

Phagothérapie

12

Pollution

Depuis longtemps, on veut utiliser les coliphages à ARN, les coliphages somatiques et les phages de Bacteroides comme indicateurs de pollution fécale (humaine ou animale) et de virus entériques. Les phages étant faciles à détecter, on y voit des avantages multiples. On continue donc à étudier la fréquence et la persistence de ces phages dans l’environnement, mais ces recherches ne sont pas concluantes. En effet, la résistance des phages à l’inactivation diffère souvent de celle des autres indicateurs de pollution ou des virus entériques.

Phages et pathogénie bactérienne

Les travaux actuels découlent de connaissances déjà anciennes : le pouvoir pathogène de certaines bactéries vient de la présence, dans le génome bactérien, de prophages latents qui encodent des toxines. Ainsi, on savait que les toxines botuliniques C et D, la toxine diphtérique et l’entérotoxine staphylococcique étaient toutes dues à des bactériophages latents. Ces phages convertissent des bactéries apathogènes en toxinogènes. Les recherches actuelles ont grandement approfondi le sujet par le séquençage de génomes bactériens, de phages isolés et de prophages intégrés. Elles montrent que les prophages forment des « îlots de pathogénicité » à l’intérieur du génome bactérien [4]. Il s’agit presque toujours de génomes de phages caudés, donc contenant de l’ADN bicaténaire facilement intégrable. La plupart des travaux actuels portent sur les phages de Vibrio cholerae et des Escherichia coli du sérotype O157:H7 porteuses de la toxine Shiga, mais on note également des travaux sur les phages de Bordetella, Pasteurella multocida, de staphylocoques et de streptocoques. Dans le cas du vibrion cholérique, on s’est aperçu que la production de toxine dépend de phages filamenteux. Ces phages ont un ADN viral monocaténaire qui est, et c’est là une découverte assez sensationnelle, intégré dans sa forme de réplication comme ADN bicaténaire.

Recherche fondamentale

Phages déjà connus

Un nombre surprenant de publications porte sur des phages universellement connus. Pour l’année 2003-4, on relève près de 100 articles de ce genre, presque tous très spécialisés. Le phage λ vient en tête avec pas moins que 34 articles, suivi du T4 (14), de Mu (11) et du φ29 (8). D’autres célèbres modèles expérimentaux suivent loin derrrière, ainsi les phages N4, P1, P2, P4, P22, T1, T5, T7 (17 articles en tout). Les phages à ARN, ceux du type φX174 et les phages filamenteux totalisent 11 articles. Cet engouement pour les phages λ et T4 paraît étrange puisque chacun d’eux avait déjà fait l’objet de deux livres. Il ne l’est pas vraiment, parce que les recherches sur λ portent sur des sujets très actuels comme l’évolution des phages, les mécanismes détaillés de régulation et de lysogénisation et la nature des protéines codées par λ, dépassant de loin l’étude du phage λ proprement dit. Par ailleurs, même si le génome du T4 a été complètement séquencé, on n’a identifié que la moitié des 300 gènes de ce phage. Ajoutons que des techniques de pointe de cryomicroscopie électronique et de cristallographie ont permis d’élucider le mécanisme d’injection d’ADN des phages T4 et φ29.

Séquençage et évolution

On a fait durant les trois dernières années des progrès substantiels dans le séquençage des génomes phagiques. Jusqu’à récemment, les travaux de séquençage portaient surtout sur les « petits phages » à ADN ou ARN monocaténaires, tandis que les progrès étaient très lents chez les « grands » phages caudés. Grâce aux techniques de séquençage rapide, on connaît maintenant les génomes de plus de 150 phages caudés. La plupart appartiennent aux entérobactéries et aux bactéries lactiques. Beaucoup d’entre eux sont apparentés au phage λ. Il se dégage de ces travaux l’impression suivante :
  • 1. Il existe un vaste groupe de phages « lambdoïdes », du même type morphologique que λ, ayant des génomes du même ordre de grandeur et des gènes en ordre similaire (ce qui facilite grandement leur identification).
  • 2. Tous les génomes des phages caudés sont des mosaïques de gènes.
  • 3. Des éléments de ces mosaïques se rencontrent chez les bactéries et les eucaryotes.
  • 4. Les phages procèdent facilement à des échanges de gènes entre eux et avec des bactéries.
  • 5. Ces échanges sont le moteur d’une évolution horizontale et ne respectent pas toujours les différences morphologiques entre phages ; cela a pour conséquence que l’on trouve, par exemple, des gènes du λ (un siphovirus) chez le myovirus P2 et le podovirus P22.
  • 6. Les protéines des phages lambdoïdes montrent des degrés de similitude qui sont les témoins d’une évolution verticale par mutation.
  • 7. La variété biochimique des protéines capsidiques semble être infinie.
  • 8. À côté des lambdoïdes, il y a un vaste groupe hétérogène de phages qui semblent constituer plusieurs lignages évolutifs distincts, par exemple les phages T4 et φ29.

Ces études de séquençage ont donc grandement affiné nos idées sur l’évolution des phages. On a voulu en déduire une classification par « modules », soit des groupes de gènes ou gènes individuels [3]. Cette classification est problématique car elle laisse de côté des phages comme T4 et φ29, la complexité des phages (330 gènes chez certains phages de Pseudomonas) et la tendance des gènes à migrer à travers le monde vivant ; ainsi, les humains partagent six gènes avec le T4. Elle rappelle une tentative, avancée en 1983, de classer les virus à ARN monocaténaire à polarité positive selon leurs gènes codant pour les protéines de capside, protéase et ARN polymérase, tentative qui fut abandonnée parce qu’elle aboutissait à une classification de protéines et non de virus.

Recherches appliquées

Les applications des phages illustrent avant tout combien est mince la ligne qui sépare recherche fondamentale et appliquée. Cette distinction semble exister surtout dans l’esprit d’instances gouvernementales qui, comme au Canada et par le biais de coupures de subventions, voulaient obliger les chercheurs à faire de la recherche appliquée. En fait, la recherche fondamentale fournit la base de toute application et la recherche appliquée pose des questions fondamentales. On ne peut vraiment pas les séparer.

Étalage (display) de peptides et protéines

Ici, les phages ne sont que des outils qui présentent à leur surface des peptides ou protéines en vue de leur sélection, le but ultime étant de fabriquer, par exemple, des réactifs immunologiques pour le diagnostic clinique. Les phages les plus utilisés sont les phages filamenteux de la famille Inoviridae, mais on utilise aussi les phages λ et P1. Leurs utilisateurs sont essentiellement des immunologistes ou des biochimistes sans lien avec la recherche phagique proprement dite.

Les phages dans l’industrie alimentaire

Les phages des bactéries lactiques (lactocoques, lactobacilles, Streptocccus thermophilus) peuvent jouer un rôle néfaste dans l’industrie laitière, détruisant les semences, interrompant les fermentations et causant ainsi de grands dommages dans la fabrication des fromages. Cela a fait l’objet de nombreuses recherches qui se poursuivent à échelle mondiale. Depuis peu, on étudie aussi le rôle de phages dans des fermentations autres que laitières (la choucroute par exemple). Les recherches portent sur la morphologie, le génome et le mode de vie des phages impliqués, leur écologie et leur résistance à des agents antiphagiques. Parallèlement, on essaie de créer des bactéries résistantes aux phages et on étudie des mécanismes d’avortement de l’infection phagique. De nombreux génomes de phages et prophages ont été séquencés et on a obtenu ainsi de précieuses indications sur l’évolution des phages. On sait maintenant quels types de phages de lactocoques se rencontrent dans les fermentations, ce qui permettra d’aboutir à des contre-mesures. Le lien entre recherche fondamentale et recherche appliquée est particulièrement évident ici.

Phagothérapie

Ce sujet ancien, qui remonte à Félix d’Hérelle lui-même, est revenu à la mode. La raison en est la fréquence grandissante des bactéries résistantes aux antibiotiques. On pratique la phagothérapie des infections humaines en Géorgie et Pologne ; en outre, on voit dans la littérature un nombre grandissant d’articles sur la phagothérapie de maladies bactériennes. Il faut bien dire qu’environ la moitié de ces articles ne font que vanter la phagothérapie sans apporter des faits nouveaux. Sur le plan fondamental, on étudie l’effet des phages sur les cytokines (TNFα, IL6) et la production d’interféron. Une approche intéressante, qui évite l’administration de phages complets porteurs de gènes indésirables, est l’administration d’enzymes lytiques phagiques.

Des articles sur des sujets connexes portent sur la phagothérapie chez des poissons d’élevage, la biodésinfection (entre autres d’objets souillés par B. anthracis) par des phages ou leurs lysines, la « vaccination » par des phages encapsidant le gène HBs du virus de l’hépatite B et l’utilisation d’intégrases phagiques pour la thérapie génique. Les phages ont bien d’autres applications : lysotypie, identification de bactéries par des phages portant des gènes de luciférase (diagnostic de la tuberculose ou de mycobactéries résistantes à la rifampicine, détection de salmonelles ou de Listeria), identification bactérienne par des sondes d’origine phagique (lactobacilles), contrôle de filtres, traçage de courants d’eau. Aucune de ces applications n’est vraiment nouvelle, mais ces recherches sont d’actualité.

Deux problèmes de taille

Le premier est l’absence ou la qualité de plus en plus mauvaise des examens au microscope électronique. Cela affecte particulièrement la recherche environnementale, mais se fait sentir aussi dans la description de phages nouveaux et dans l’industrie laitière. Par exemple, les travaux sur les coliphages associés à la toxine Shiga comprennent peu ou pas de microscopie électronique et on est bien en peine de deviner de quels phages il s’agit. Même si les phages sont illustrés par des microphotographies, celles-ci sont souvent sans dimensions ou franchement redoutables. Le problème vient essentiellement de la raréfaction des microscopes électroniques (et des microscopistes), l’acceptation, par les revues, d’illustrations de mauvaise qualité et la fascination actuelle pour les techniques de biologie moléculaire, notamment le séquençage d’ADN et de protéines. On oublie souvent que la microscopie électronique a un monopole pour la découverte d’éléments structuraux nouveaux. On note aussi que certaines propriétés de phages, pourtant bien utiles en taxonomie virale, ont perdu la faveur populaire et ne sont plus guère déterminées chez les phages. Il s’agit notamment du poids et de la vitesse de sédimentation du virion, de son pourcentage en ADN et du degré d’homologie d’ADN entiers.

L’autre problème est celui des restrictions gouvernementales imposées aux échanges de bactéries. Les phages ont besoin de bactéries pour se multiplier : plus de bactéries, plus de phages. Les bactéries ont été classées en groupes de risque selon leur pouvoir pathogène réel ou imaginaire. Or, les bactéries-hôtes de très nombreux phages sont des agents pathogènes du groupe 2 ou pathogènes mineurs qui ne posent pas de problème pour la santé publique. Ce sont des bactéries ubiquitaires, voire des éléments de la flore bactérienne humaine, isolées tous les jours dans le monde entier : des Pseudomonas aeruginosa, des staphylocoques, des streptocoques et bien d’autres. Même Mycobacterium smegmatis est considéré comme dangereux. Les restrictions sont à échelle mondiale : variables, amorphes, gênantes, pernicieuses. Autrefois, les échanges de bactéries peu pathogènes (et de leurs phages) ne posaient pas de problème. Ces échanges étaient et sont vitaux pour la recherche. Aujourd’hui, pour se procurer les mêmes bactéries, le chercheur doit obtenir des permis d’importation et de transport et trouver une compagnie aérienne qui veuille bien les accepter. Ces règlements freinent efficacement l’échange de bactéries et de phages. Ils ont l’effet pervers de bloquer la recherche sur les mêmes maladies que l’on veut étudier. Il est temps de les réviser et d’en exempter les micro-organismes qui n’entraînent pas de risques pour la santé publique.

Un développement heureux

Le nouveau millénaire est aussi caractérisé par le retour de l’Europe de l’Est. En effet, on voit un nombre croissant d’articles venant de pays de l’ancien bloc soviétique : Russie, Hongrie, Pologne, Lituanie, Slovaquie, Slovénie... Current Contents en énumère 36 pour l’année 2003-4. Ce sont souvent des articles de haut niveau, publiés dans les revues de haut calibre. On peut donc dire que les chercheurs de l’Europe de l’Est sont en train de rejoindre les chercheurs occidentaux. Le Net et la transmission électronique de la documentation scientifique y sont certainement pour quelque chose.

Références

1 Ackermann H-W. Le matin des bactériophages. Virologie 2001 ; 5 : 35-43.

2 Brüssow H, Hendrix RW. Phage genomics : small is beautiful. Cell 2002 ; 108 : 13-6.

3 Lawrence JG, Hatfull GF, Hendrix RW. Imbroglios of viral taxonomy : genetic exchange and failings of phenetic approaches. J Bacteriol 2002 ; 184 : 4891-905.

4 Krylov VN. The role of horizontal gene transfer by bacteriophages in the origin of pathogenic bacteria. Russ J Genet 2003 ; 39 : 483-504.

5 Rachel R, Bettstetter M, Hedlund BP, et al. Remarkable diversity of viruses and virus-like particles in hot terrestrial environments. Arch Virol 2002 ; 147 : 2419-29.


 

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