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Quand la rage fait l’actualité


Virologie. Volume 8, Numéro 5, 341-4, septembre-octobre 2004, éditorial



Auteur(s) : H Peigue-Lafeuille , Laboratoire de virologie, Faculté de Médecine, 28, place Henri-Dunant, 63001 Clermont-Ferrand.

ARTICLE

Auteur(s) :, H Peigue-Lafeuille

Laboratoire de virologie, Faculté de Médecine, 28, place Henri-Dunant, 63001 Clermont-Ferrand

De l’importation clandestine d’un chien à l’alerte sanitaire

En mai 2004, la chienne Tikki voit le jour au Maroc dans un total anonymat. Cela ne va pas durer. Recueillie début juillet par un homme résidant à Bordeaux, importée illégalement en France le 11 juillet, elle meurt de rage le 21 août après 3 jours de maladie, non sans avoir au préalable parcouru toute la ville avec son maître… et aussi de nombreux festivals de rue du grand Sud-Ouest (Dordogne, Gironde, Lot-et-Garonne), ce qui est très banal à cette période. Évidemment, ces pérégrinations se sont accompagnées de nombreux contacts (morsures, simple léchage) entre Tikki et différentes personnes, francophones ou non (adultes, enfants, Français, Maghrébins, Espagnols, Néerlandais, peut-être d’autres, intraçables pour la plupart), et aussi de contacts avec d’autres chiens, avec ou sans leur propriétaire. La période à risque s’étend selon les estimations sanitaires du 2 au 21 août. Ces personnes, identifiées comme contact, dont on espère connaître la liste exhaustive, ont été et sont toujours activement recherchées et, si elles ont été contaminées, sont en danger de mort. Elles doivent consulter un centre antirabique le plus rapidement possible pour que leur exposition soit évaluée et qu’elles soient, si nécessaire, vaccinées. Les propriétaires des chiens contact doivent consulter tout aussi rapidement un vétérinaire ou la Direction des services vétérinaires de leur département. Ainsi Tikki, “ chienne à poils mi-longs, de couleur marron/abricot avec le museau noir, queue longue et oreilles tombantes ” est devenue bien malgré elle et post-mortem la star de l’été, au niveau national, voire européen, et ses photographies circulent sur le web.

La transmission du virus rabique à l’homme se fait par la salive de l’animal infecté, même en phase préclinique, par morsure, griffure ou simple léchage d’une peau excoriée ou des muqueuses. L’incubation de la rage est longue, d’une durée médiane de 2 mois, inférieure à 6 mois dans 90 % des cas, avec des extrêmes de 10 jours à plusieurs années. Cette longue incubation permet d’agir efficacement par un traitement post-exposition le plus précoce possible au sein d’un centre antirabique. La rage déclarée est toujours mortelle.

On n’ose imaginer une personne, de retour chez elle, déclarant la maladie et donc mourant de rage. Sur un plan collectif, on n’ose imaginer non plus un chien mourant de rage dans une région X de l’Hexagone (ou ailleurs), alors que l’interrogatoire apprendrait que son maître était de passage au festival de Y, dans le Sud-Ouest, au mois d’août 2004, ce qui signerait alors le retour d’une transmission autochtone de la maladie en France.

Le premier communiqué d’alerte [1] de la Direction générale de la santé date du 27 août, avec les photos du chien, repris dans les médias. Trois autres suivront, le 30 août, le 3 et le 10 septembre, remarquablement circonstanciés et pratiques. Nous avons désormais à notre disposition les moyens de communication les plus modernes à opposer à l’une des maladies les plus anciennes.

La France n’a pas enregistré de cas autochtone de rage de carnivores (due au lyssavirus de génotype 1 appartenant à la famille des Rhabdoviridae) depuis 1998, où il s’agissait d’un renard et d’un chat. Elle est déclarée indemne de rage terrestre par arrêté du ministre de l’Agriculture du 30 avril 2001, après des efforts scientifiques, logistiques et financiers considérables, dont la vaccination des renards, principaux vecteurs, par des appâts largués par hélicoptères [2]. Le dispositif de surveillance de la rage animale est toutefois maintenu. Actuellement, le risque de rage animale en France est bien connu. Il est essentiellement lié à l’importation illégale d’animaux, non répertoriés, non vaccinés, non contrôlés à la douane. Ce phénomène devient régulier et inquiétant : ont ainsi été découverts enragés un chien en 1998 à Nîmes, en 2001 à La Réole (33), en 2002 à Saint-Denis, en 2003 en Guyane et trois chiens en 2004, l’un à Lorient, les deux autres (dont Tikki) dans le Sud-Ouest [3-5]. Ces chiens découverts enragés ne sont très probablement que la partie émergée de l’iceberg des animaux qui pénètrent illégalement sur le territoire national. À côté de ce risque, celui représenté par la découverte, déjà ancienne, des génotypes 5 et 6 des virus de la rage chez les chauves-souris en Europe (20 animaux autochtones découverts enragés en France depuis 1989) vient en seconde position, même s’il doit, bien sûr, conduire à consulter un centre antirabique en cas de contact avec ces animaux par nature très discrets, et à se vacciner préventivement lorsqu’on les manipule, ce qui ne se fait pas sans autorisation, ces espèces étant protégées [6-9]. Depuis 1977, quatre observations de rage humaine causées par les génotypes 5 et 6 des virus de chauves-souris ont été rapportées en Europe, deux en ex-URSS en 1977 et 1985, une en Finlande chez un biologiste en 1985, une en 2002 chez un naturaliste écossais ; ces deux derniers, qui étaient en contact régulier avec ces animaux, n’avaient pas reçu de vaccin préventif [7, 9].

La rage humaine existe encore en France

Il y a un an, le 17 octobre 2003, un petit garçon de 3 ans a été admis aux urgences pédiatriques de l’hôpital Edouard-Herriot à Lyon [5] pour fièvre et troubles du comportement. L’enfant est mort de rage le 24 octobre. Il s’est écoulé 3 jours entre l’admission et la suspicion clinique, 3 jours entre l’envoi des prélèvements (salive et biopsie de peau) et le diagnostic virologique porté par le Centre national de référence de la rage à l’Institut Pasteur à Paris, ce qui est classique et relève d’une gestion efficace. Cet enfant de 3 ans, parti en vacances au Gabon durant juillet et août 2003, aurait joué avec des chiots, sans notion de morsure ou d’excoriation cutanée évidente. L’analyse phylogénétique retient la probabilité d’une souche d’origine gabonaise, d’où l’hypothèse très plausible d’une contamination par léchage des muqueuses ou d’une érosion cutanée n’ayant pas attiré l’attention, suivie d’une incubation d’environ un mois et demi ou deux mois. Cent quarante deux personnes ont été vaccinées dans l’entourage, cela par précaution, la transmission inter-humaine n’ayant pas été démontrée, en dehors de rares cas de greffes de cornées (8 observations) (cf. infra).

Or, en cas de voyage, il existe un vaccin préventif, conseillé selon le guide 2004 des Recommandations sanitaires pour les voyageurs, en cas de “ séjour prolongé ou aventureux et en situation d’isolement dans un pays à haut risque (surtout Asie et notamment en Inde), recommandé en particulier chez les jeunes enfants dès l’âge de la marche, trois injections à J0, J7, J21 ou J28, rappel un an plus tard ; durée de protection : cinq ans. La vaccination préventive ne dispense pas d’un traitement curatif qui doit être mis en œuvre le plus tôt possible en cas d’exposition avérée ou suspectée ” [10].

En France, chez l’homme, le dernier cas de rage autochtone date de 1924. Vingt personnes sont mortes de rage de 1970 à 2003, toujours au retour d’un voyage, dans 80 % des cas en Afrique. Les chiens étaient incriminés 9 fois sur 10, les enfants âgés de 5 ans et moins représentaient 40 % des cas. C’est l’histoire classique du chiot inconnu mais si sympathique et tellement inoffensif en apparence, avec lequel on joue, qui lèche beaucoup, mordille un peu et bave toujours. En 2004, aucun progrès thérapeutique (autre que les traitements et soins à but palliatif) n’est venu enrayer l’issue inexorablement fatale de la rage déclarée [11] : on meurt de rage aujourd’hui comme dans l’Antiquité.

Ce qui est vrai en France ne l’est pas forcément ailleurs. La situation est évidemment très variable d’un pays à l’autre et au cours du temps. La rage animale est présente dans de nombreux pays d’Asie (en particulier en Inde), d’Amérique et d’Afrique. Les médecins des services de maladies infectieuses de ces pays voient régulièrement mourir des malades enragés... Aux dernières estimations, la rage humaine a entraîné le décès annuel de 55 000 personnes dont 60 % d’enfants [12], si tant est que tous aient été répertoriés. Certes, la rage peut s’observer chez les ressortissants de ces pays en visite dans un pays indemne. Cependant, actuellement, la rage en France et en Europe de l’ouest peut (doit) être considérée comme une maladie du voyageur [10, 13] et la vaccination antirabique avant exposition est donc conseillée. Les vaccins inactivés à usage humain utilisés en France sont obtenus à partir de cultures de cellules in vitro et sont très bien tolérés, mais coûteux [14]. Les pays pauvres ne peuvent pas toujours se les procurer et utilisent souvent les vaccins anciens produits sur encéphale d’animal, au mieux d’animal nouveau-né.

La rage et la sécurité virale : le risque zéro n’existe pas, ce qui n’empêche pas le bon sens

Avant la chienne Tikki, un autre événement a fait grand bruit dans le milieu de la sécurité sanitaire et de la transplantation. Le 1er juillet 2004, le Center for Diseases Control à Atlanta signale par voie de presse électronique les décès par rage de trois receveurs d’organes (un receveur de foie et deux receveurs de rein, résidant au Texas, en Alabama et Oklahoma) greffés le 4 mai à partir d’un donneur de l’Arkansas, lui-même décédé d’une maladie neurologique étiquetée “ hémorragie méningée ” fébrile. Le diagnostic de rage est confirmé par l’observation des corps de Négri dans le tissu cérébral (http://www.cdc.gov/od/oc/media/pressrel/rel/r040701.htm). Encore plus extraordinaire, le 7 juillet, le diagnostic de rage est porté rétrospectivement chez un autre receveur de foie au Texas, transplanté en mai 2004 et décédé en juin “ de cause neurologique inconnue ”. L’examen rétrospectif des tissus de son donneur (différent du donneur précédent) montre qu’il était indemne de rage ! Mais l’enquête de traçabilité montre qu’au cours de la transplantation hépatique, un segment d’artère iliaque prélevé et conservé à partir du premier donneur (mort de rage) a été utilisé… Une morsure de chauve-souris infectée avec un virus variant de rage canine est impliquée à l’origine de la contamination de ce donneur [15]. L’hypothèse est émise d’un changement de tropisme du virus variant, capable, par exemple, d’infecter les fibroblastes ou les macrophages a minima au site de morsure, à côté des neurones, et de progresser ensuite par voie axonale. L’étude de la variabilité virale a de beaux jours devant elle. Les données de ces observations et de l’analyse du virus ne sont pas encore complètement communiquées. Gageons cependant que les discussions sont et seront animées autour du réel motif du décès du donneur contaminé et des signes cliniques qu’il présentait à ce moment-là, les décès de cause neurologique inexpliquée excluant par principe tout prélèvement. La médecine reste un art difficile.

Ainsi, en moins d’un an, la rage s’est rappelée à nous dans des domaines différents. Peut-être l’avions-nous oubliée trop vite, comme nous avons oublié l’aura internationale que conféra à Louis Pasteur la victoire remportée sur cette terrible maladie par la mise au point des premiers vaccins, au-delà de ses autres découvertes. Il serait temps de se réveiller. Si l’on ne sait pas d’où l’on vient, on ne sait pas où l’on va. Concernant la rage animale, tant d’efforts avaient été consentis depuis l’apparition de la rage des renards en France, le 22 mars 1968 jusqu’à la déclaration de son élimination en avril 2001. L’irresponsabilité de quelques-uns pourrait-elle réduire ces efforts à néant ? Notre responsabilité est collective : nous avons les moyens diagnostiques, les vaccins efficaces et sans danger, les circuits d’information rapides, 81 centres antirabiques remarquablement accessibles à toute la population, le centre de référence, les services vétérinaires, les services centraux, des recommandations vaccinales précises. Beaucoup de pays de la planète, qui n’ont pas tous ces moyens, seraient en position de nous envier.

Il nous reste à conserver notre bon sens et notre mémoire et, surtout, à l’entretenir. C’est, d’abord, continuer d’enseigner cette maladie et les moyens de l’éviter. C’est savoir y penser devant un syndrome neurologique atypique. C’est respecter les directives vétérinaires et sanitaires qui sont là pour nous protéger, y compris de nous-mêmes et de la mode des “nouveaux animaux de compagnie”. C’est le bon sens du médecin responsable en matière de prélèvements d’organes/cellules/tissus à usage thérapeutique, car ces prélèvements viennent d’abord d’une personne avec son histoire propre. La sécurité virale commencera toujours par une évaluation clinique la plus sérieuse possible. C’est aussi, de la part des décideurs des financements des programmes scientifiques, permettre le maintien d’une activité de recherche sur ce virus, modèle de neurotropisme. C’est enfin ne pas oublier qu’une propriété remarquable de tous les virus est de varier, pour mieux s’adapter.

Les progrès considérables en matière de diffusion des informations et en matière de technologie sont indispensables mais ils ne remplaceront pas cette prise de conscience-là. Non seulement la rage est toujours présente, mais sa disparition n’est pas pour demain.

Références

1 sites à consulter : http://www.sante.gouv.fr-http://www.invs.sante.fr-http://www.pasteur.fr-http://www.agriculture.gouv.fr.

2 Rotivel Y, Goudal M, Perrin P, Tordo M. Une histoire de la vaccination contre la rage. Virologie 2002 ; 4 : 39-48.

3 Anonyme. Un chien importé illégalement du Maroc révèle la rage en France. Bulletin Épidémiologique Mensuel de la Rage Animale en France, AFSSA Nancy 2001 ; 31 : 1-2.

4 Tordo N, Rotivel Y. La rage : émergences et réémergences. Bulletin de l’AAEIP 2004 ; 178 : 5-13.

5 Peigue-Lafeuille H, Bourhy H, Abiteboul D, et al. La rage humaine en 2004 : état des lieux et prise en charge. Med Mal Infect 2004 ; (sous presse).

6 Fooks AR, Brookes SM, Johnson N, McElhinney LM, Hutson AM. European bat lyssaviruses: an emerging zoonosis. Epidemiol Infect 2003 ; 131 : 1029-39.

7 Anonyme. Rapport sur la rage des chiroptères en France métropolitaine. Rapport du groupe de travail du Comité d’experts spécialisé "santé animale" 2003 : 1-70.

8 Avis du Conseil supérieur d’hygiène publique de France du 8 juin 2001 concernant les recommandations pour limiter l’exposition du public au virus de la rage des chauves-souris. Bulletin Épidémiologique Hebdomadaire 2001 ; 39 : 193.

9 Rotivel Y, Tordo N. Rage des chiroptères : risques et prévention. Med Mal Infect 2004 ; (sous presse).

10 Recommandations sanitaires pour les voyageurs 2004. Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire 2004 ; 26-27 : 113-20.

11 Jackson AC, Warrell MJ, Rupprecht CE, Ertl HC, Dietzschold B, O’Reilly M, et al. Management of rabies in humans. Clin Infect Dis 2003 ; 36 : 60-3.

12 Coleman PG, Fèvre EM, Cleaveland S. Estimating the public health impact of rabies. Emerg Infect Dis 2004 ; 10 : 140-2.

13 Fooks AR, Johnson N, Brookes SM, Parsons G, Mc Elhinney LM. Risks factors associated with travel to rabies endemic countries. J Applied Microbiol 2003 ; 94S : 31S-36S.

14 Perrin P, Tordo N. Les vaccins antirabiques : un siècle d’avancées techniques et conceptuelles. Virologie 1998 ; 2 : 87-96 ; (spécial).

15 Dietzschold B, Koprowski H. Rabies transmission from organ transplants in the USA. Lancet 2004 ; 364 : 648-9.


 

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