ARTICLE
La transmission des rétrovirus par le lait maternel est connue
depuis plusieurs décennies. Parmi de nombreux exemples, citons
celui du virus de la leucémie murine [1] et du virus de la leucémie
bovine [2], qui sont tous deux détectables dans le lait. Le virus
de la leucémie bovine peut être artificiellement transmis
par inoculation orale de cellules infectées, l'ingestion de lait
contenant environ 2 000 cellules infectées étant suffisante
pour contaminer un veau. Le virus de l'arthrite et de l'encéphalite
caprine (chèvre) et le virus du visna-maedi (mouton) sont eux aussi
produits dans la glande mammaire [3] par les centres germinaux situés
à proximité des canalicules lactofères. Leur transmission
par l'allaitement est très efficace, puisque la quasi-totalité
des animaux allaités sont contaminés par cette voie. Les
monocytes infectés présents dans le lait sont considérés
comme les cellules directement responsables de la contamination. Plus
récemment, le virus de l'immunodéficience féline
(FIV) a été isolé du colostrum (lait de 1 à
3 jours) et du lait de chattes infectées [4]. Les chattes contaminées
peuvent transmettre le virus au cours de l'allaitement, et le risque de
transmission est augmenté de 70 % en cas d'infection maternelle
aiguë (phase d'invasion virale).
Chez l'homme, le HTLV (human T-cell lymphotropic virus) se transmet,
non seulement par voie sexuelle, mais aussi par le lait maternel. Ainsi,
environ 15 à 45 % des mères infectées le transmettront
à leur enfant au cours de l'allaitement. Il est détectable
dans le lait maternel chez plus de 80 % des mères infectées.
Un millilitre de lait maternel renferme environ 1 000 cellules infectées,
celles-ci étant les vectrices de la transmission dont le mécanisme
implique des contacts de cellule à cellule. Expérimentalement,
le HTLV peut être inoculé par voie orale au marmouset à
partir de cellules mononucléées circulantes de malades infectés,
ce qui prouve le passage du HTLV à travers les muqueuses orale
ou digestive non lésées [5].
L'importance de la transmission du VIH (virus de l'immunodéficience
humaine) de la mère à l'enfant par le lait maternel n'a
été reconnue qu'au milieu des années 1980. Le VIH
peut se transmettre de la mère à l'enfant durant la grossesse
par transfert placentaire du virus (in utero), au cours de l'accouchement
par contact avec les muqueuses et les sécrétions cervicovaginales
ou par microtransfusions materno-ftales favorisées par le
travail (peripartum) ou durant l'allaitement maternel (post-partum).
En l'absence de toute intervention limitant la transmission du VIH de
la mère à l'enfant, le risque de contamination varie de
14 à 32 % en Europe et en Amérique du Nord, et de 25 à
48 % dans les pays en développement [6]. L'allaitement maternel,
extrêmement répandu en Afrique et déconseillé
dans les pays industrialisés pour les mères séropositives,
apparaît comme l'un des facteurs déterminants. Depuis 1985,
plus d'une quinzaine d'observations de transmission post-natale par le
lait maternel ont été documentées, et plusieurs études
épidémiologiques ont confirmé ces résultats.
Selon les données de la littérature, 5 à 10 % des
enfants sont contaminés par le VIH in utero, 10 à
20 % le sont durant l'accouchement et 5 à 20 % durant l'allaitement
en l'absence de traitement préventif [7] (figure
1).
Histoire naturelle de la transmission post-natale
du VIH1 par le lait maternel
La transmission du VIH par l'allaitement a lieu le plus souvent en dehors
de la période de séroconversion maternelle. Le risque pour
l'enfant est alors moindre qu'au cours de la primo-infection maternelle.
Le risque de transmission du VIH1 attribuable à l'allaitement est
estimé en moyenne à 14 % [8]. Une estimation très
proche a été obtenue en utilisant une PCR (polymerase
chain reaction) diagnostique du VIH1 dans le sang d'enfants allaités
par des mères infectées. Un enfant est considéré
comme ayant été contaminé par le lait maternel si
la PCR est négative à la naissance et positive à
6 mois [9, 10]. Une méta-analyse récente de quatre études
en Afrique subsaharienne menées en Côte d'Ivoire, au Kenya
et au Rwanda (à Butare et Kigali) a montré que le risque
de transmission post-natale au-delà de 2 mois et demi (en moyenne
jusqu'à 8 mois après la naissance) est de 3,2 infections
à VIH par an pour 100 enfants nourris au sein [11]. Le risque de
transmission post-natale du VIH par le lait maternel durant la phase d'invasion
virale maternelle est, quant à lui, estimé à 26 %
[8].
Le pouvoir contaminant relatif du colostrum par rapport au lait maternel
dit « intermédiaire » (1 à 2 mois) ou « tardif
» (> 3 mois) n'est pas connu, mais il pourrait être plus
important compte tenu de la concentration élevée de cellules
dans le colostrum par rapport au lait intermédiaire. Cependant,
des cas de contamination tardive par le lait maternel ont été
décrits [12, 13].
Le risque de transmission post-natale par le lait maternel dépend
de la durée d'allaitement, et donc de la quantité de virus
ingérée. Pour Datta et al., 32 % des infections par
le VIH étaient associées à un allaitement au-delà
de 15 mois [12]. Une autre étude réalisée par Miotti
et al. a estimé le risque mensuel de transmission post-natale
du VIH1 du deuxième mois jusqu'au sixième mois de vie à
1 %, alors qu'il était inférieur à 0,5 % aux stades
plus tardifs de l'allaitement [14]. Une incidence élevée
de transmission post-natale précoce (6 premiers mois d'allaitement)
a été observée en République centrafricaine
[15].
Le type d'allaitement maternel pourrait être plus important que
la durée de l'allaitement [16]. Ainsi, un allaitement maternel
exclusif pourrait être associé à un moindre risque
de transmission qu'un allaitement maternel partiel. Une étude réalisée
en Afrique du Sud a montré que les pratiques différentes
d'allaitement seraient associées à des risques différents
de transmission [17]. Le taux de transmission mère-enfant du VIH1
était significativement moins élevé chez les enfants
nourris au sein comparé à celui des enfants prenant une
alimentation mixte (lait maternel, lait artificiel, infusions, bouillies
et autres aliments) : 14,6 % contre 24,1 %.
Données biologiques associées à la transmission
du VIH1 par le lait
Les mécanismes physiopathologiques impliqués dans la transmission
du VIH au cours de l'allaitement maternel sont encore relativement peu
documentés.
Infectiosité du lait maternel des femmes infectées
par le VIH1
Le VIH de type 2 est plus rarement transmis de la mère à
l'enfant que le VIH1 [18] et aucune étude sur sa transmission par
l'allaitement maternel n'a été publiée à ce
jour.
Le VIH1 peut être détecté dans la fraction acellulaire
et cellulaire du lait maternel [19, 20]. L'importance relative in vivo
de la contamination par les particules virales libres et de celle par
les virus associés aux cellules n'est pas connue : les deux formes
virales pourraient être impliquées, à l'instar de
ce qui a été suggéré pour la transmission
sexuelle du VIH [21].
L'origine du VIH dans le lait maternel est sujette à différentes
hypothèses (figure
2). Le VIH pourrait provenir en partie du compartiment systémique,
par des monocytes-macrophages et des lymphocytes infectés. Cette
hypothèse a été proposée en raison de l'infectiosité
accrue du lait maternel au cours de la période de primo-infection
maternelle [8]. Cependant, le polytropisme du VIH est compatible avec
une production du virus par des cellules non lymphoïdes, comme les
cellules épithéliales de la glande mammaire. In vitro,
les cellules ductales et alvéolaires de l'épithélium
mammaire humain peuvent être infectées par le VIH1 [22].
Une modulation positive de la production virale par des hormones, comme
la tri-iodothyronine, le beta-stradiol et la prolactine, a été
observée in vitro.
Cellules et tissus cibles potentiels chez l'enfant exposé
L'infection par le VIH de l'enfant exposé au lait maternel contaminé
fait l'objet de plusieurs hypothèses (figure
3).
Le VIH pourrait pénétrer par des régions non lymphoïdes
de la muqueuse bucco-gingivale. La muqueuse orale possède des cellules
exprimant le récepteur CD4, et donc potentiellement susceptibles
au VIH : une faible densité de cellules de Langerhans et une densité
plus importante de lymphocytes, de monocytes ou de macrophages, essentiellement
sous-muqueux ou situés dans la profondeur du chorion. Le VIH pourrait
également pénétrer la muqueuse orale au niveau du
tissu lymphoépithélial amygdalien et adénoïdien
(anneau de Waldeyer). Une étude récente a montré
que le tissu amygdalien pouvait être une voie de passage efficace
pour le SIV (simian immunodeficiency virus) dans le modèle
macaque [23]. Le passage du virus ferait intervenir des cellules M amygdaliennes,
cellules épithéliales spécialisées qui assurent
le transport des antigènes de la lumière apicale de la muqueuse
jusqu'à son pôle basal. Le VIH pourrait être aussi
capté par les prolongements des cellules dendritiques dans la lumière
apicale et pourrait alors être mis en contact avec les cellules
de la sous-muqueuse.
Le virus complexé aux anticorps pourrait être également
internalisé par le récepteur Fc.
Pour Phillips et al. [24], la transmission du VIH à travers
les muqueuses saines ferait intervenir essentiellement des interactions
cellulaires complexes entre des cellules infectées, comme les monocytes,
les macrophages ou les lymphocytes et les cellules épithéliales.
Cette interaction entraînerait une production importante de virions
qui seraient internalisés par la cellule épithéliale
par un mécanisme indépendant de l'attachement viral au récepteur
CD4. Ces virions traverseraient la cellule épithéliale par
transcytose et seraient relargués jusqu'à son pôle
baso-latéral. La pénétration du VIH pourrait faire
également intervenir des récepteurs cellulaires alternatifs
au récepteur CD4, comme le galactosyl-céramide [25].
La pénétration du VIH par une brèche des muqueuses
(orale, gingivale, pharyngée, sophagienne ou encore stomacale)
reste toutefois possible.
De plus, notons que le virus, libre ou associé aux cellules,
pourrait atteindre la muqueuse intestinale plus facilement pendant les
premiers jours de vie, période pendant laquelle le pH gastrique
n'est pas acide.
Virus libre et virus associé aux cellules dans le lait maternel
* Virus associé aux cellules
Guay et al. [20] ont estimé la prévalence de l'ADN
proviral par PCR dans le culot cellulaire de lait maternel prélevé
6 semaines après la naissance chez des mères infectées
par le VIH qui ont contaminé ou non leur enfant. Aucune corrélation
n'a été observée entre la détection du provirus
dans le lait maternel ou la durée d'allaitement (environ 15 mois)
et la transmission horizontale du VIH1.
En 1995, Nduati et al. [26] ont détecté le provirus
par PCR dans 51 % des colostrums de mères infectées, dans
environ 70 % des laits prélevés entre 8 jours et 9 mois
après l'accouchement, et dans 20 % des laits obtenus après
9 mois.
En 1998, Southern [27] a montré que le colostrum et le lait intermédiaire
de 3 mères séropositives contenaient environ 0,1 à
1 % de cellules produisant des particules virales (détection de
l'ARN viral par hybridation in situ et des protéines virales
par marquage immunocytochimique). Ces cellules étaient majoritairement
des macrophages (97 % des cellules). Ces résultats, comparés
à ceux de l'étude de Nduati, indiqueraient qu'une majorité
des cellules seraient infectées par des virus défectifs
ou transitoirement silencieux (latence virale).
* Virus libre
Plusieurs études ont permis d'estimer la charge virale dans le
lait maternel. Lewis et al. [28] ont détecté et quantifié
l'ARN viral grâce à une technique de RT-PCR par compétition
(à la naissance jusqu'à 12 mois) de mères séropositives
[28]. L'ARN viral a été détecté dans 39 %
des échantillons. Parmi eux, 45 % avaient une charge virale dans
le lait supérieure au seuil de détection (240 copies/ml).
La quantité de virus libre variait de 240 à 8 100 copies/ml
(moyenne = 1 680 copies/ml). Six d'entre eux avaient un taux supérieur
à 900 copies/ml. Le virus libre a été détecté
dans 27 % des colostrums et dans plus de 45 % des laits intermédiaires
et tardifs.
Une autre étude a comparé la charge virale (ARN) du lait
maternel de mères ayant contaminé leur enfant et de mères
n'ayant pas transmis le VIH [29]. La charge virale a été
estimée par une trousse commerciale RT-PCR (Roche Amplicor Monitor®)
dont le seuil de détection est de 200 copies/ml. Six semaines après
l'accouchement, la charge virale était sous le seuil de détection
chez les mères qui n'ont pas transmis le VIH1 à leur enfant
(la prévalence de détection de l'ARN viral était
de 26 %), alors qu'elle était estimée à 700 copies/ml
chez les mères ayant transmis le VIH1 (la prévalence de
détection de l'ARN viral était de 66 %). Une charge virale
supérieure à 40 000 copies/ml a été par ailleurs
observée. Cette étude suggère une corrélation
entre la charge virale dans le lait maternel et le risque de transmission
mère-enfant par le VIH. Néanmoins, l'absence de distinction
entre la contamination périnatale et la contamination post-natale
par le lait maternel en limite la pertinence.
La charge virale du lait maternel peut varier au cours du temps ou au
cours de différentes pathologies :
- Variation de la charge virale avec la période de lactation.
À l'aide d'une technique de RT-PCR par compétition, le virus
libre a été détecté dans 63,2 % des échantillons
de lait de 79 mères infectées par le VIH1. La quantité
de virus détectée dans le lait variait entre 200 (seuil
de détection) et 228 000 copies/ml (moyenne = 9 300 copies/ml)
[30]. À la différence des résultats de Lewis et
al. [28], la charge virale moyenne dans le lait ne changeait pas significativement
dans le temps (1 semaine à 15 mois après la naissance).
La charge virale dans le lait maternel semblait être corrélée
avec la charge virale plasmatique. Récemment, Willumsen et al.
[31] ont mis en évidence que le VIH libre est détectable
de façon intermittente dans le lait maternel de mères infectées
au cours du temps.
- Variation de la charge virale avec le stade de la maladie chez
la mère. Lorsque la période d'allaitement coïncide
avec la phase d'invasion virale chez la mère, le risque de contamination
post-natale est maximal pour l'enfant, dont la séroconversion survient
en moyenne trois mois après celle de sa mère [32]. La charge
virale du lait maternel pourrait donc suivre l'élévation
de la charge virale systémique au cours des six premières
semaines de la primo-infection maternelle, entraînant une augmentation
très significative du pouvoir infectieux du lait. Les observations
cliniques montrant une relation entre la primo-infection maternelle par
le VIH et un risque élevé de contamination chez l'enfant
nourri au sein [8] suggèrent qu'il pourrait exister une association
entre la charge virale du lait et le risque de contamination de l'enfant
par le lait maternel.
- Variation en rapport avec la pathologie mammaire. Un cas singulier
de transmission post-natale du VIH par le lait maternel a été
observé alors que la mère développait un abcès
mammaire [33]. Plus récemment, Semba et al. [29] ont montré
que la présence d'une mastite, impliquant une augmentation de la
concentration de sodium dans le lait, était associée à
une charge virale plus élevée dans le lait maternel. Il
existait une corrélation positive entre l'augmentation de la concentration
de sodium dans le lait et l'augmentation de la transmission du VIH1 de
la mère à l'enfant après six mois d'allaitement.
Cependant, une étude plus récente a montré que l'élévation
de sodium dans le lait peut être également rencontrée
au cours d'infections sévères à distance de la glande
mammaire, comme la malaria ou l'existence de bactériémie
[34].
La quantité cumulée de virus libre et de cellules infectées
provenant du lait maternel ingérée par un enfant nourri
au sein est probablement importante. Ainsi, un enfant boit environ 700
ml/j pendant les 4 premiers mois d'allaitement [35]. Pour les enfants
consommant du lait contenant en moyenne plus de 900 copies/ml, l'exposition
orale au VIH peut être estimée à 630 000 copies d'ARN
viral par jour. Même si une minorité de ces particules virales
est infectieuse [36], l'exposition reste importante. De la même
façon, le nouveau-né ingérerait, selon les estimations
proposées par Nduati et al. [26], environ 50 000 cellules
infectées par jour.
Cofacteurs biologiques de transmission
De nombreux cofacteurs biologiques pouvant moduler négativement
ou positivement l'infectiosité du lait maternel ont été
identifiés.
* Cofacteurs inhibiteurs
Un facteur inhibant in vitro la liaison entre des anticorps monoclonaux
anti-CD4 et le récepteur CD4 a été mis en évidence
dans le lait maternel de femmes infectées par le VIH comme de femmes
saines [37]. Cet inhibiteur serait un glycosaminoglycane renfermant des
résidus sulfatides. Son rôle potentiel in vivo demeure
encore inconnu.
La lactoferrine, présente en grande quantité dans le lait
maternel, aurait une activité antivirale in vitro [38, 39].
Le SLPI (secretory leukocyte protease inhibitor), sécrété
par la glande mammaire [40], possède une activité antivirale
in vitro. Néanmoins, in vivo, il n'apparaît
pas comme un cofacteur déterminant de la transmission post-natale
précoce du VIH par le lait maternel [41].
* Cofacteurs facilitants
Messaoudi et al. [42] ont montré que le lait maternel
contient des facteurs encore indéterminés pouvant augmenter
l'infectivité de certains variants du VIH1. Cette modulation positive
est bloquée par des inhibiteurs de la cathepsine D, comme la pepstatine
A ou un anticorps anti-cathepsine D. Néanmoins, seule la pro-cathepsine
D a été détectée dans le lait maternel ; sa
production peut être induite in vivo dans les cellules de
la glande mammaire. La cathepsine D pourrait induire un changement de
conformation de la gp120 permettant une meilleure interaction avec les
corécepteurs cellulaires.
Enfin, il est intéressant de souligner que le principal mécanisme
impliqué dans la protection contre la transmission du VIH par la
salive est l'inactivation des leucocytes infectés par le VIH par
l'hypotonicité salivaire. Cette protection est probablement limitée
chez l'enfant allaité par l'isotonicité du lait maternel
contaminé par le VIH1 [43].
D'après une étude récente, le polymorphisme génétique
du gène SDF1, qui est le ligand du corécepteur CXCR4 des
souches virales X4-tropiques, pourrait être associé à
la transmission du VIH1 de la mère à l'enfant. Ainsi, l'hétérozygotie
du gène SDF1 (SDF1 3'A/wt) chez la mère est associée
à la transmission périnatale du VIH1, et, plus particulièrement,
à la transmission post-natale du VIH1 par le lait maternel [44].
Parmi les enfants infectés dans la période post-natale (présentant
une PCR du VIH devenant positive dans le sang après l'âge
de 2 mois), 7 % étaient infectés par une mère de
génotype SDF1 sauvage, alors que 21 % étaient infectés
par une mère de génotype SDF1 hétérozygote.
En revanche, le génotype SDF1 chez l'enfant n'influençait
pas la transmission du VIH1. Ces résultats suggèrent que
cette chimiokine pourrait jouer un rôle déterminant dans
la transmission du virus de la mère à l'enfant.
* Immunité locale contre le VIH et transmission par le lait
maternel
La glande mammaire est une véritable usine à produire
des anticorps grâce aux très abondantes formations lymphoïdes
du tissu mammaire.
Les IgA sont les immunoglobulines majoritairement produites par la glande
mammaire. Cette production locale intéresse essentiellement les
IgA sécrétoires (S-IgA) (92 %). Les IgA monomériques,
provenant du plasma par diffusion ou produites localement, sont minoritaires
(8 %). La concentration des IgM sécrétoires et des IgG dans
le lait maternel est plus faible que celle des IgA. La production locale
des IgG contre le VIH dans le lait maternel a été récemment
établie [45]. Hocini et al. [46] ont montré que l'activité
spécifique des IgG dirigées contre la gp160 dans le colostrum
est très supérieure à celle des S-IgA. La réponse
immunitaire mammaire dirigée contre les antigènes des agents
communément rencontrés au niveau des muqueuses, comme un
polyoside de la paroi bactérienne de Streptococcus sobrinus
[46] ou le lipopolysaccharide des bactéries à Gram négatif,
reste néanmoins qualitativement normale (S-IgA > IgG). Ces observations
indiquent que la réponse immunitaire mammaire dirigée contre
le VIH1 domine dans l'isotype IgG, alors qu'elle implique habituellement
une majorité de S-IgA. Elles suggèrent que la prédominance
muqueuse des IgG sur les S-IgA contre le VIH ne serait pas directement
liée à une diminution de la capacité de développer
une réponse de type S-IgA par le système immunitaire muqueux.
Une étude récente suggère que la phagocytose effectuée
par les macrophages du colostrum et le nombre de lymphocytes T sont diminués
chez les mères infectées par le VIH1 [47].
Le rôle de l'immunité humorale dans la transmission post-natale
du VIH n'est pas connu. Les données de la littérature sont
contradictoires. Dans une étude prospective chez des femmes africaines
infectées par le VIH, Van de Perre et al. [19] ont montré
que les IgM (révélées par western-blot dans le lait
maternel à 15 jours, 6 mois et 18 mois) et, dans une moindre mesure,
les IgA, dirigées contre le VIH dans le lait maternel, étaient
associées à une moindre transmission du virus de la mère
à l'enfant (in utero + peripartum + post-partum).
Ces résultats n'ont pas été confirmés dans
une étude récente de couples mères infectées-enfants
nourris au sein vivant en République centrafricaine [48].
La réponse cellulaire dirigée contre le VIH dans le lait
maternel et son rôle dans la transmission sont encore peu documentés.
Synthèse : la transmission post-natale du VIH par le lait
maternel est multifactorielle
La transmission du VIH de la mère à l'enfant par le lait
maternel apparaît comme un processus complexe et multifactoriel
(figure 4) où interviennent
des facteurs maternels, comme la charge virale du lait, la réponse
immune mammaire contre le VIH, et aussi, probablement, des facteurs de
résistance innés et acquis liés à l'enfant,
comme dans le modèle de la transmission du FIV par le lait [4].
La transmission du VIH au cours de l'allaitement maternel pourrait être
associée à un déséquilibre entre la charge
virale du lait ingéré et la réponse immunitaire muqueuse
dirigée contre le VIH. En cas de contamination, le rôle potentiellement
protecteur de l'immunité mammaire dirigée contre le VIH
serait insuffisant devant l'exposition prolongée à des quantités
importantes de virus.
Rationnel pour la prévention de la transmission du VIH par
le lait maternel
L'allaitement maternel apporte une importante protection contre les
maladies infectieuses et communautaires. Chaque année, les deux
tiers des 12 millions de décès survenant avant l'âge
de 5 ans dans les pays en développement font suite à une
maladie infectieuse. Cependant, le bénéfice du lait maternel
doit être compensé par le risque d'infection par le VIH dans
les zones de forte endémie. Les recommandations conseillant l'allaitement
maternel dans les régions à haute prévalence pour
le VIH [49] sont actuellement discutées. Différentes options
de prévention de la transmission du VIH1 par l'allaitement maternel
ont été proposées. Elles se heurtent toutes aux risques
sanitaires et aux difficultés logistiques de leur application dans
un contexte de pauvreté et d'image stigmatisante du sida.
L'alimentation artificielle est l'option retenue dans les pays industrialisés.
Mais cette solution exige dans les pays en développement l'accès
à l'eau potable, une bonne hygiène de vie, des moyens financiers,
logistiques et des connaissances suffisantes pour préparer le lait
de façon adéquate. Sa mise en uvre est donc difficile
dans les régions les plus démunies. De plus, le choix pour
une mère infectée par le VIH de nourrir son enfant avec
du lait artificiel peut attirer l'attention sur son statut sérologique,
et ainsi l'exposer à la discrimination par sa famille ou par la
communauté. Selon une étude de Nduati et al. au Kenya,
le risque global de transmission du VIH à 24 mois est diminué
en moyenne de 16 % chez les enfants nourris par le lait artificiel par
rapport aux enfants allaités au sein. Toutefois, le taux de mortalité
à 2 ans est semblable dans les deux groupes [50]. En revanche,
il est supérieur chez les mères allaitant au sein par rapport
aux mères ayant nourri leur enfant par allaitement artificiel (10,5
% versus 3,8 %) [51].
L'allaitement maternel exclusif, associé à un sevrage
rapide et précoce entre le troisième et le sixième
mois, a été récemment préconisé par
l'Unicef et l'Onusida à la suite de la mise en évidence
de l'importance de la transmission post-natale tardive (après 6
mois) et du bénéfice persistant d'une chimioprophylaxie
périnatale. Cette option pourrait convenir aux mères ne
pouvant pas assurer une alimentation artificielle.
D'autres interventions, non validées, ont été proposées
:
- l'utilisation de lait animal (d'ânesse, de vache, de chèvre
ou de chamelle dans de l'eau bouillie et sucrée) peut être
proposée. Mais ces laits sont inadaptés pour les nouveau-nés.
Il n'en existe pas pour le moment susceptibles d'évoluer en fonction
non seulement de l'âge du bébé, mais aussi des moments
de la journée ou de la tétée, et qui corresponde
exactement à l'état biologique unique de chaque enfant ;
- le rejet du colostrum est pratiqué traditionnellement dans
certaines régions d'Afrique, sans que l'objectif soit lié
au risque de transmission du VIH1 par le lait maternel. Cette intervention
pourrait néanmoins diminuer le risque de contamination, car les
stades précoces de l'allaitement pourraient être liés
à un risque élevé de transmission ;
- l'extraction manuelle du lait maternel et sa pasteurisation (62,5°
C pendant 30 min) pourraient constituer une alternative à l'allaitement
maternel. Le recours au lactarium, comme dans les pays industrialisés,
est une idée séduisante, mais sa mise en place pourrait
être complexe en contexte africain. La pasteurisation du lait maternel
est actuellement en cours de validation. Une étude récente
en Afrique du Sud évalue l'effet de la pasteurisation de laits
maternels prélevés chez des mères infectées
par le VIH [52]. Le lait maternel est chauffé entre 56 et 63°
C pendant plus de 15 minutes. Les résultats préliminaires
indiquent que cette méthode inactive efficacement le VIH ;
- l'alimentation par une nourrice de l'enfant né d'une mère
séropositive a été l'une des premières alternatives
proposées en Afrique. Cette méthode pose néanmoins
le problème du statut sérologique de la nourrice pendant
l'allaitement ;
- la supplémentation en vitamines chez la mère n'a pas
permis de limiter la transmission mère-enfant dans trois essais
cliniques randomisés contre placebo menés en Afrique du
Sud [53], au Malawi [54] et en Tanzanie [55]. En Tanzanie, les résultats
évaluant l'effet de la supplémentation maternelle en vitamine
A et en multivitamines indiquent un effet bénéfique sur
le risque de petit poids à la naissance et de prématurité
chez les enfants nés de mères infectées par le VIH,
mais aucun effet propre de la vitamine A sur la transmission du VIH par
le lait maternel n'a été montré [56] ;
- le traitement antirétroviral de la mère pendant l'allaitement,
prescrit sur des critères clinicobiologiques, pourrait être
une option, cependant coûteuse et difficile à mettre en uvre.
Une solution intermédiaire a été étudiée
depuis 1994 consistant en une chimioprophylaxie périnatale selon
un schéma court de zidovudine, associée ou non à
la lamivudine ou à la néviparine chez des mères infectées
allaitant ou non [7]. De tels traitements pendant le peripartum
et jusqu'à 6 mois après l'accouchement ont été
bien acceptés et sont tolérés par la plupart des
mères incluses. Ils entraînent une réduction de 50
à 68 % de la transmission du VIH1 chez les enfants non allaités
et une réduction de 37 à 47 % entre 2 et 6 mois chez les
enfants allaités. Une étude, évaluant l'efficacité
d'un traitement court par la zidovudine, a montré que l'efficacité
du traitement est conservée à 15 mois de vie en dépit
d'une exposition de la plupart des enfants au VIH1 par l'allaitement maternel
[57]. Cependant, un autre essai clinique réalisé en Afrique
du Sud, en Tanzanie et en Ouganda, portant sur l'utilisation combinée
de zidovudine et de lamivudine, suggère qu'il existe à long
terme (24 mois) une annulation de l'effet prophylactique de ce régime
antirétroviral chez les enfants allaités au sein [58]. Toutefois,
l'interruption d'un traitement antirétroviral peut apporter un
risque supplémentaire, car elle est suivie quelques jours après
d'une forte augmentation de la charge virale systémique (de 4 à
31 fois plus élevée après 2 à 17 jours) qui
pourrait retentir sur la charge virale mammaire [59, 60].
REFERENCES
1. Krischke W, Graffi A. Additional experiments on the dependence
of the action of the myelocytic leukemia virus of the mouse on different
biological conditions of the infected animals. Arch Geschwulstforsch
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