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Encéphalopathies spongiformes transmissibles humaines et allogreffes


Virologie. Volume 5, Numéro 3, 165-8, Mai - Juin 2001, Editorial


Résumé  

Auteur(s) : B. Loty, Département médical et scientifique, Établissement français des greffes, 5, rue Lacuée, 75012 Paris.

Résumé : L'ampleur des crises médiatiques récentes liées à l'apparition de l'encéphalopathie spongiforme bovine en 1985, puis du nouveau variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ) en 1996, a surtout mis en avant les lacunes des connaissances scientifiques dans ce domaine et l'utilisation, face à ces lacunes, du principe de précaution, associé de manière variable à son nécessaire complément, le principe de proportionnalité [1].

ARTICLE

L'ampleur des crises médiatiques récentes liées à l'apparition de l'encéphalopathie spongiforme bovine en 1985, puis du nouveau variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ) en 1996, a surtout mis en avant les lacunes des connaissances scientifiques dans ce domaine et l'utilisation, face à ces lacunes, du principe de précaution, associé de manière variable à son nécessaire complément, le principe de proportionnalité [1].

Il ne faut cependant pas oublier que de nombreux éléments sont connus en matière d'encéphalopathie spongiforme transmissible (EST), alors que la tremblante du mouton est connue depuis le xviie siècle et que la MCJ a été décrite en 1920. La connaissance d'un certain nombre de facteurs de risques de transmission par des éléments d'origine humaine impose donc la prise de mesures de prévention, fondées sur une analyse du rapport bénéfice/risque.

La première EST rapportée à une infection à partir d'éléments d'origine humaine est le kuru. L'approche épidémiologique avait permis de rapporter cette encéphalopathie aux pratiques cannibales en Nouvelle-Guinée, et bien qu'ignorant la nature exacte de l'agent, son caractère transmissible avait pu être démontré. L'extinction du cannibalisme entraîna la disparition du kuru et Gajducsek, auteur de ce travail, se vit décerner le prix Nobel de médecine en 1976.

En 1982, Stanley Prusiner, un autre prix Nobel de médecine, développait le concept de prion. Bien que très déstabilisant pour l'ensemble des scientifiques, ce concept d'agent infectant protéique, dénué de tout acide nucléique, a permis une meilleure connaissance de l'ensemble des EST grâce à la localisation et au séquençage du gène codant pour la protéine, et a permis de découvrir l'existence d'une protéine prion normale (PrPc) à côté de la protéine pathologique (Pr res, résistante à la protéinase K).

Rappel des risques de transmission des EST humaines classiques par les allogreffes (nouveau variant de la MCJ mis à part)

Les EST humaines sont pour l'essentiel représentées par la MCJ. Cette maladie est rare, atteignant en France comme ailleurs 1 habitant sur 1 000 000. Dans 90 % des cas, les atteintes sont des formes sporadiques, les autres relevant des formes familiales en dehors de quelques cas iatrogènes. Le kuru, quant à lui, a disparu, et les autres maladies à prions sont familiales, génétiques et rarissimes (syndrome de Gerstmann-Sträussler-Scheinker, insomnie fatale familiale, paraparésie sporadique).

Il n'est pas inutile de s'interroger sur la signification d'un niveau de risque de 1/1 000 000. Il peut, par exemple, être comparé aux exigences en matière de stérilisation : pour qu'un produit puisse être considéré comme stérile, il faut que la probabilité théorique qu'un micro-organisme viable soit présent sur un dispositif soit égale ou inférieure à 1/1 000 000 [2].

De nombreux travaux ont permis de préciser un certain nombre de caractéristiques des EST humaines :

- Le risque de transmission dépend de la nature des tissus dont l'infectiosité a été classée en quatre groupes d'après les données d'expérimentation chez l'animal (OMS, 1991) : titre infectieux élevé avec le système nerveux central, titre infectieux moyen avec les organes lymphopoïétiques (ganglions lymphatiques, rate, amygdales, iléon et côlon proximal), titre infectieux faible avec les gros troncs nerveux, la glande pituitaire, le liquide céphalorachidien, les glandes surrénales, le thymus, la moelle osseuse, le côlon distal, le foie, le poumon, le pancréas, la muqueuse nasale, le placenta et, enfin, les tissus de titre infectieux non détectable qui comprennent os, cartilage, tissu conjonctif, caillot sanguin, sérum, cœur, rein, thyroïde, glande mammaire, lait, ovaires, vésicule séminale, utérus, fœtus, cheveux, peau, salive, urines, fèces.

- La voie de transmission expérimentale de très loin la plus efficace est la voie intra-cérébrale, viennent ensuite les voies sanguine et sous-cutanée, puis la voie digestive.

- L'agent de la maladie est très résistant aux agents inactivants, et seuls s'avèrent efficaces (OMS, 1992) l'autoclavage à condition qu'il soit réalisé à 134 °C pendant 18 min, la soude 1 N (1 h à 20 °C), l'eau de Javel à 6 degrés chlorométriques (1 h à 20 °C) et l'urée 8 M.

Ces facteurs de risques de transmission se confirment dans la pratique, puisque les cas de transmission iatrogène de la MCJ rapportés dans la littérature concernent des éléments du système nerveux central. Les infections rapportées sont le plus souvent dues à une inoculation directe du système nerveux central : allogreffe de dure-mère lyophilisée (une centaine de cas), allogreffes de cornée (3 cas), utilisation d'instruments de neurochirurgie ou de stéréotaxie (4 cas). Des inoculations périphériques par hormones hypophysaires extractives ont également été rapportées (hormones de croissance : 52 cas, et gonadotrophines : 3 cas).

Aucun cas n'a été rattaché à des transfusions sanguines et les études cas-témoins n'ont pas mis en évidence de risques liés à la transfusion [3].

La connaissance des caractéristiques de la MCJ dans sa forme classique a fait prendre diverses mesures de prévention de sa transmission lors des allogreffes

Interdiction de l'utilisation de la dure-mère (arrêté du 7 octobre 1994), des hypophyses, des tympans et des rochers (arrêté du 24 janvier 1997).

La sélection clinique des donneurs est essentielle. A contrario, l'absence de sélection peut avoir des conséquences tragiques, comme le montrent les cas publiés de transmission de la MCJ par des greffes de cornées : les donneurs avaient été hospitalisés porteurs de mouvements anormaux, d'incoordination et de troubles de la mémoire, ce qui aurait dû imposer leur exclusion du prélèvement. Cette sélection clinique a fait l'objet de différents textes :

- Circulaire DGS/DH/94 n° 5 du 12 janvier 1995 relative aux précautions à prendre dans le domaine des risques de maladies transmissibles liées aux greffes ou à l'utilisation humaine d'organes, de tissus, de cellules et de produits d'origine humaine, particulièrement en ce qui concerne les agents transmissibles non conventionnels responsables d'encéphalopathies subaiguës spongiformes.

- Fiches opérationnelles de prélèvement de tissus : délibération du conseil médical et scientifique de l'Établissement français des greffes (EFG) du 10 juin 1997 diffusée à toutes les équipes de prélèvement et de conservation ; note d'information DGS/SQ4/SC 98-08 du 6 janvier 1998 ; avis du Comité de sécurité virale de l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) du 19 mai 2000.

- Décret n° 97-928 du 9 octobre 1997 relatif aux règles de sécurité sanitaire applicables à tout prélèvement d'éléments ou toute collecte de produits du corps humain et à leur utilisation à des fins thérapeutiques.

- Ces mesures spécifiques viennent compléter les règles de bonnes pratiques de prélèvement d'organes (arrêté du 27 février 1998), de prélèvement et de conservation des tissus (arrêtés du 1er avril 1997 et du 29 décembre 1998) et des cellules souches hématopoïétiques (arrêté du 16 décembre 1998).

La sélection clinique porte ainsi actuellement sur la recherche d'antécédents de :

- maladie neurologique ou démence pouvant évoquer une encéphalopathie spongiforme subaiguë, et notamment la maladie de Creutzfeldt-Jakob ;

- traitement par hormones hypophysaires extractives (notamment de croissance) ;

- intervention chirurgicale comportant l'utilisation de dure-mère d'origine humaine ou intervention neurochirurgicale non documentée sur ce point ;

- antécédents familiaux entrant dans le cadre des ESS.

Le traitement des greffons par les agents inactivants efficaces est le plus souvent impossible sous peine d'altérations majeures de leurs qualités biologiques. Quelques procédés pour le traitement de tissus conjonctifs non viables (os, tendons, fascias) sont cependant en cours de développement.

Il est par ailleurs important de rappeler que les indications de greffe ne se posent qu'en tenant compte du rapport bénéfice/risque pour le receveur (indications vitales ou de restauration d'une fonction en l'absence d'alternative thérapeutique d'effet comparable). Les allogreffes, qu'elles soient d'organes, de tissus ou de cellules, ne font par ailleurs pas intervenir plusieurs donneurs différents pour un même receveur et le receveur constitue une fin de chaîne épidémiologique, dans la mesure où il est ultérieurement exclu du don de sang.

L'apparition du nouveau variant de la MCJ (nvMCJ) a apporté un nouveau lot de questions

Le nouvel agent est largement distribué dans les tissus périphériques, hors du système nerveux central, ce qui implique de reconsidérer les risques liés à l'utilisation des différents produits du corps humain.

Cette distribution périphérique paraît surtout concerner les formations lymphoïdes (ganglions, rate, amygdales), mais a fait poser à nouveau la question de l'infectiosité du sang. Le risque n'est cependant pas démontré puisque aucun cas de nvMCJ n'est attribué actuellement à une transfusion ou à une greffe, et que 12 patients ayant reçu des transfusions à partir de patients ayant développé une nvMCJ ne sont pas atteints à ce jour [4]. Expérimentalement cependant, la transmission sanguine de l'agent de l'ESB déjà connue chez le rongeur a été démontrée chez le mouton infecté expérimentalement [5]. Ce risque avait en fait déjà été considéré comme potentiel et avait amené, en 1997, à l'exclusion du don de sang les donneurs ayant reçu des produits humains non sécurisés (sang, greffes).

Dans le domaine des greffes, l'exclusion du don en cas d'antécédent transfusionnel avait fait l'objet de saisines du conseil médical et scientifique de l'EFG en juin puis en septembre 1997, qui a conclu que la mesure n'était pas adaptée. En effet, au plan collectif, le receveur de greffons constitue un bout de chaîne épidémiologique et, au plan individuel, une telle exclusion entraînerait une baisse importante des greffons disponibles pénalisant lourdement le rapport bénéfice/risque pour le receveur (décès certains de patients non transplantés alors que le risque de nvMCJ est seulement virtuel).

Le nouvel agent serait plus résistant aux méthodes de décontamination (persistance d'infectivité après autoclavage à 132-138 °C ou traitement à la soude 2 M). En l'absence de possibilité de mise en œuvre des agents actifs pour la plupart des greffons, cette résistance accrue n'induit pas de modification stratégique dans le domaine des greffes. Il est déjà admis que l'inactivation, lorsqu'elle peut être réalisée, ne doit pas dispenser de la sélection clinique.

Ces cas de nvMCJ, fortement suspectés d'être la conséquence de la transmission à l'homme de l'ESB, concernent essentiellement la Grande-Bretagne (à la fin 2000, 84 cas confirmés ou probables). S'y ajoutent 2 cas confirmés et un probable en France et 1 cas en Irlande. L'avenir de l'épidémie en Grande-Bretagne reste incertain du fait des inconnues liées à la nature de l'agent et à la dose infectante, à la durée d'incubation, à la réceptivité des individus. En particulier, le fait d'avoir les deux gènes homologues de PrP codant pour le même acide aminé méthionine en position 129 (sujets homozygotes pour cette position) constaté chez tous les malades, alors qu'il est minoritaire dans la population générale, peut représenter une condition nécessaire à l'apparition de la maladie ou seulement conditionner une incubation plus courte).

Cette répartition a fait discuter en France, comme dans d'autres pays, l'intérêt de l'exclusion des donneurs de sang français ayant séjourné en Grande-Bretagne. Contrairement à l'orientation prise aux États-Unis, au Canada ou en Australie (exclusion du don pour un séjour de 6 mois), les experts français, réunis par l'Afssaps en février 2000, n'ont pas conclu à la pertinence d'une telle exclusion au vu de la similitude du risque lié à l'exposition en France ou en Grande-Bretagne.

Un nouveau groupe d'experts a été réuni par l'Afssaps le 17 novembre 2000 pour réévaluer la situation. Le risque de contamination par l'ESB en Grande-Bretagne étant estimé 20 fois plus important qu'en France pendant la période à risques (1980 à 1996), le risque lié à un séjour de 6 mois en Grande-Bretagne serait identique à celui de 10 ans de résidence en France. Un séjour d'un an en Grande-Bretagne représente alors le même risque que 20 ans de résidence en France. Dans la mesure où la période à risque est évaluée à 16 ans, un séjour d'un an en Grande-Bretagne implique un léger accroissement du risque potentiel. Cette argumentation, associée au fait que seulement 0,7 % des donneurs de sang sont concernés, a finalement amené les ministres à exclure les donneurs ayant séjourné plus d'un an cumulé en Grande-Bretagne entre 1980 et 1996, bien que cette éviction n'ait été préconisée que par une minorité d'experts (recommandation de l'Afssaps du 11 décembre 2000).

En matière de greffe, et pour les donneurs décédés, on peut évidemment douter de la pertinence de l'interrogatoire pour déterminer la durée de séjour cumulée dans une période donnée et dans un pays donné. Dans tous les cas, contrairement à la transfusion sanguine, la défaillance d'un donneur ne peut être compensée, soit pour des critères de comptabilité biologique, soit du fait de l'absence de disponibilité d'autres greffons.

Les importations d'organes, tissus et cellules à partir de la Grande-Bretagne doivent, dans ces conditions, également être remises en question.

Un bilan des activités d'importation depuis la Grande-Bretagne a été réalisé par l'EFG :

- trois organes ont été importés depuis 1998 : 2 foies et 1 poumon, pour des indications vitales ;

- quatre importations de cellules souches hématopoïétiques ont été réalisées depuis fin 1999 ; il s'agit là aussi d'indications vitales, sans alternative de donneur ;

- aucun tissu n'est actuellement importé de Grande-Bretagne (aucune demande d'autorisation dans le cadre du décret n° 2000-156 du 23 février 2000 relatif à l'importation et à l'exportation).

Sur la base du rapport bénéfice/risque, les importations d'organes et de cellules souches hématopoïétiques à caractère vital et irremplaçable ne paraissent pas devoir être interdites. En ce qui concerne les greffes sans indication vitale, aucune demande d'importation de Grande-Bretagne n'a été reçue, mais une telle demande appelerait une expertise de son bien-fondé.

Enfin, plusieurs publications récentes font état de l'existence d'une infectivité en phase asymptomatique d'incubation [5, 6]. Cette situation existait déjà dans le cadre de la maladie classique, mais fait insister sur la nécessité de disposer d'un test de dépistage. Outre ses caractéristiques de sensibilité et de spécificité, ce test ne serait utilisable en matière de greffes d'organes que s'il peut être réalisé dans un temps court (quelques heures), en urgence et par les 76 laboratoires d'analyses de biologie médicale concernés sur toute l'étendue du territoire.

En conclusion, le risque de transmission lors d'une allogreffe des EST humaines s'avère faible à ce jour, du fait de leur faible prévalence et de la particularité du mode de transmission. Quelques cas sont cependant survenus pour des éléments du système nerveux et ont fait imposer des mesures générales de prévention dans le cadre de la sélection clinique des donneurs. Les incertitudes liées à l'apparition du nouveau variant, à ses caractéristiques et à l'étendue de l'épidémie imposent cependant une veille scientifique aiguë et la réévaluation régulière du risque et des éventuelles mesures à prendre, en tenant compte des probables progrès à venir des méthodes de dépistage.

Références

1. Commission européenne, Direction générale XXIV, Lignes directrices pour l'application du principe de précaution, 17 octobre 1998.

2. Norme NF EN 556. Stérilisation des dispositifs médicaux : exigences pour les dispositifs étiquetés « Stérile ». Afnor, 1995.

3. Wilson K, Code C, Ricketts MN. Risk of acquiring Creutzfeldt-Jakob disease from blood transfusion : systematic review of case control studies. Br Med J 2000 ; 321 : 17-9.

4. Ward H. Surveillance du variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob au Royaume-Uni. Eurosurveillance 2000 ; 5 : 90-4.

5. Houston F, Foster JD, Chong A, Hunter N, Bostock CJ. Transmission of BSE by blood transfusion in sheep. Lancet 2000 ; 356 : 999-1000.

6. Hill AF, Joiner S, Linehan J, Desbruslais M, Lantos PL, Collinge J. Species-barrier-independent prion replication in apparently resistant species. PNAS 2000 ; 97 : 10248-53.


 

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