ARTICLE
Les glycosaminoglycanes (GAG) sont des chaînes polysaccharidiques
linéaires et sulfatées de façon variable. La plupart
d'entre eux est attachée à un core protéique, formant
ainsi la famille des protéoglycanes. Ceux-ci sont abondants dans
les tissus, dans lesquels on les trouve essentiellement au niveau des
matrices extracellulaires et à la surface de nombreuses cellules.
Les GAG sont formés d'une succession d'unités diholosiques
contenant un acide hexuronique et une hexosamine. Leur classification
se fait suivant :
- la nature de l'hexosamine : 1) GAG contenant un glucosaminoglycane
(acide hyaluronique, héparine héparanes sulfates), 2) GAG
contenant un galactosaminoglycane (chondroïtines sulfates et dermatanes
sulfates) ;
- la nature de l'acide hexuronique : 1) GAG ne contenant que de l'acide
glucuronique (acide hyaluronique et chondroïtines sulfates), 2) GAG
contenant de l'acide glucuronique et de l'acide iduronique (héparine,
héparanes sulfates et dermatanes sulfates) (figure
1).
Les protéoglycanes (PG), par leur double nature protéique
et saccharidique, ont une capacité d'interaction avec un grand
nombre de molécules. Ainsi, ils peuvent fixer des composés
de la matrice extracellulaire, mais aussi des cytokines (contrôle
de la prolifération et de la différenciation cellulaire)
et des enzymes (modification de l'activité de protéases,
de lipoprotéines lipases et d'inhibiteurs de sérine protéases
comme l'antitrombine III et le co-facteur II de l'héparine).
Leur capacité d'interaction peut mettre en jeu la partie protéique
ou glucidique. Ici, nous nous intéresserons aux interactions avec
la partie glucidique de la molécule. Ces interactions peuvent être
de type électrostatique (interaction des groupes sulfates de l'oligosaccharide
avec un acide aminé basique de la protéine cible), mais,
parfois, elles peuvent impliquer des séquences osidiques précises.
Il faut noter que l'acide iduronique de certains GAG (héparanes
sulfates, héparine, dermatanes sulfates) confère à
ceux-ci une certaine flexibilité conformationnelle ; ces GAG se
voient de ce fait dotés d'une capacité d'interaction plus
importante [1].
Les GAG ont une capacité d'interaction essentielle à de
nombreux mécanismes biologiques, et de nombreux microorganismes
ont mis à profit cette capacité pour les utiliser comme
porte d'entrée vers la cellule [2].
Pour mettre en évidence leur rôle dans l'adsorption des
microorganismes aux cellules-hôtes, différentes techniques
sont utilisées. La plus courante est la saturation des sites de
fixation des microorganismes aux GAG par préincubation avec des
GAG solubles avant de réaliser l'infection de cellules in vitro.
Le traitement des cellules, avant l'infection, par des enzymes qui éliminent
les GAG de la surface cellulaire comme les héparinases, les héparitinases
ou les chondroïtinases (GAG lyases) permet aussi d'évaluer
le rôle des GAG dans l'adsorption des microorganismes. La culture
des cellules dans un milieu dépourvu de sulfates et complémenté
avec du chlorate de sodium (un inhibiteur de sulfatation) permet aussi
de réduire ou d'éliminer la sulfatation de ces chaînes,
et donc leur propriété d'interaction. L'utilisation de beta-D-xyloside
dans le milieu de culture des cellules inhibe aussi la formation des protéoglycanes
cellulaires. Enfin, il existe des cellules CHO (chinese hamster ovary)
mutantes qui n'expriment pas un ou plusieurs types de GAG. L'infection
de ces cellules permet une analyse différentielle du type de GAG
utilisé par le microorganisme pathogène.
Ces différentes techniques ont été utilisées
pour étudier le rôle des GAG dans l'adsorption de certaines
bactéries : Haemophilus influenzae, Bordetella pertussis, Borrelia
burgdorferi, Helicobacter pylori, Neisseria gonorrhoeae, Chlamydia trachomatis,
Staphylococcus aureus, Streptococcus species [3].
La fonction récepteur des protéoglycanes a aussi été
mise en évidence pour des parasites tels que Trypanosoma cruzi,
Leishmania amzonensi, Leishmania donovani et Plasmodium falciparum
[3]. Les GAG sont également impliqués dans l'adsorption
de certains virus.
Le but de cette revue générale est de faire une synthèse
sur la faculté qu'ont les GAG de servir de récepteurs à
des virus de familles et de structures variées.
La première étape d'une infection virale correspond à
la fixation du virus sur la membrane de la cellule-hôte. Cette interaction
virus-cellule, si elle est spécifique, prépare l'entrée
du virus dans la cellule. Néanmoins, certaines interactions précoces
peuvent être non spécifiques et n'avoir pour but que de concentrer
les virus autour de la cellule. Aujourd'hui, il existe encore de nombreux
virus pour lesquels les mécanismes de fixation et de pénétration
cellulaire sont inconnus. L'étude de l'adsorption virale est difficile
puisque la fixation du virus aux cellules peut être médiée
par de multiples récepteurs et que l'absence ou le blocage d'un
récepteur peut pousser le virus à utiliser un autre récepteur.
Différentes études ont montré la capacité
des GAG à fixer des virus de familles très diverses. Dans
beaucoup de cas cette interaction apparaît comme peu spécifique.
Néanmoins, certains virus semblent avoir une affinité particulière
pour ces molécules (figure
2) : le cas le plus étudié est celui des virus herpès
simplex (VHS) et des Herpesviridae en général.
Interaction glycosaminoglycanes-Herpesviridae
L'interaction des VHS avec les GAG est un événement précoce
de l'adsorption virale. Elle fait intervenir la protéine d'enveloppe
gC et se fait préférentiellement via les héparanes
sulfates. En effet, des cellules déficientes en héparanes
sulfates (HS) sont partiellement, voire totalement, résistantes
à l'infection par le virus herpès simplex de type 1 (VHS1)
[4]. Cependant, il a été mis en évidence l'existence
d'un mode d'attachement indépendant des protéoglycanes puisqu'il
a été observé une fixation virale résiduelle
pour des cellules totalement déficientes en GAG [5]. L'analyse
structurale des HS dans l'interaction avec la protéine du VHS1
montre qu'au moins 10 à 12 résidus monosaccharidiques doivent
être présents et contenir des groupements 2-O et 6-O sulfates.
L'interaction serait donc spécifique puisque des structures particulières
sont nécessaires et indépendantes de la charge, des fragments
de même charge n'ayant pas la même capacité à
fixer le virus [6]. Dans les cas où la protéine gC est absente,
la fixation du VHS1 aux HS de la cellule-hôte peut être médiée
par la protéine d'enveloppe gB [4]. Des mutations dans les zones
de fixation des glycoprotéines B et C aux HS induisent une diminution
de la fixation virale (20 % pour gB et 65 % pour gC) avec un effet additif
lorsque les deux mutations sont présentes. Un double mutant paraît
aussi avoir une pénétration virale réduite, d'où
l'hypothèse d'un rôle des HS dans la pénétration
virale [7]. Il a cependant été montré que l'interaction
gB ou gC avec les HS n'était pas suffisante pour engendrer une
pénétration virale [8] ; une pénétration efficace
nécessitant certainement la présence des co-récepteurs
du VHS1, c'est-à-dire les nectines 1 et 2 et/ou la molécule
HVEM (médiateur de la pénétration des herpèsvirus,
de la famille du TNFalpha) [4]. En revanche la 3-O-sulfatation d'un résidu
glucosamine des HS génère un site de fixation sur la troisième
glycoprotéine du VHS, la glycoprotéine gD, qui serait à
l'origine de la pénétration virale [4]. En outre, la fixation
du VHS1 aux GAG permettrait la stabilisation du virus. Cette stabilisation
conférerait au virus la capacité d'interagir avec un récepteur
secondaire qui était préalablement présent à
la surface des cellules, mais inaccessible au virus [9]. Ainsi l'héparine,
qui appartient au groupe des GAG, peut agir en compétition avec
les HS cellulaires et inhiber la fixation et la pénétration
du VHS1 dans les cellules. Un autre composé hautement sulfaté,
la suramine (dérivé de l'urée utilisé comme
antitrypanosome), a montré une efficacité d'inhibition supérieure
à celle de l'héparine, additionnée d'un blocage de
la dissémination du VHS1 d'une cellule à l'autre. Ce composé
serait donc une molécule potentiellement anti-herpétique
[10]. Il est à noter que la capacité du VHS2 à fixer
les HS est moins importante que celle du VHS1, mais que la contribution
des forces électrostatiques non spécifiques dans l'interaction
VHS1-HS est plus importante que dans l'interaction VHS2-HS [11].
D'autres alpha-herpèsvirus, comme le virus herpès bovin
1 [4], le virus de la pseudo-rage porcine [4] et le virus varicelle-zona
[12], ont montré leur capacité à utiliser les HS
comme récepteurs cellulaires. Il faut cependant noter que les HS
ne seraient pas essentiels pour l'adsorption du virus de la pseudo-rage
porcine puisqu'il existerait d'autres sites d'interaction indépendants
des GAG [13]. En revanche, le virus de la laryngotrachéite infectieuse
appartenant aux alpha-herpèsvirus a un mécanisme d'attachement
différent, puisque ses glycoprotéines gC et gB n'ont pas
de motif de fixation à l'héparine [14]. Le rôle des
GAG dans l'adsorption des bêta-herpèsvirus a aussi été
étudié. Ainsi, il a été montré que
les héparanes sulfates permettaient l'initiation de l'infection
des fibroblastes par le cytomégalovirus humain, mais que les autres
GAG n'étaient pas impliqués. L'adsorption du virus à
l'héparine serait tout d'abord facilement dissociable puis se transformerait
rapidement en une interaction de haute affinité [15]. Il a aussi
été découvert que la protéine gp65 de l'herpèsvirus
humain 7 contient deux domaines de fixation à l'héparine
et interagit spécifiquement avec l'héparine et les héparanes
sulfates [16]. En revanche, il semble que les GAG n'interviennent que
très partiellement dans l'interaction de l'herpèsvirus humain
6 avec les cellules cibles [17]. Enfin, certains gamma-herpèsvirus
pourraient aussi utiliser les HS comme récepteurs, comme cela a
été montré pour le virus de l'herpès bovin
de type 4 [18].
Interaction glycosaminoglycanes-virus
de la vaccine
Avec la découverte du rôle récepteur des HS pour
les Herpesviridae et étant donné le caractère
ubiquitaire des protéoglycanes, des recherches ont été
entreprises pour évaluer la capacité d'autres virus à
ADN à se lier aux GAG.
Il a ainsi été montré que le virus de la vaccine
se fixe aux HS pendant son cycle d'infection alors que les chondroïtines
sulfates et les dermatanes sulfates ne semblent pas concernés.
Des expériences d'adsorption du virus de la vaccine ou de la protéine
recombinante A27L du virus de la vaccine sur des billes de sépharose
saturées avec de l'héparine suggèrent que cette protéine
est responsable de l'attachement de ce virus aux HS [19]. En parallèle,
une autre protéine du virus de la vaccine, D8L, a montré
sa capacité à se fixer aux chondroïtines sulfates.
La genèse de mutants défectifs en A27L et/ou en D8L suggère
que la protéine D8L a un rôle plus important que la protéine
A27L pour l'adsorption et la croissance du virus en culture. En effet,
elle ne peut pas se substituer à D8L dans cette fonction [20].
Enfin, une troisième protéine du virus de la vaccine a montré
sa capacité à interagir avec les GAG (HS). Cette protéine
H3L aurait un rôle dans l'adsorption et le pouvoir infectieux du
virus in vitro et in vivo ainsi que dans l'assemblage des
virions, mais elle ne serait pas nécessaire pour la fusion [21].
Interaction glycosaminoglycanes-papillomavirus
Une interaction HS-protéine virale a aussi été
montrée pour un troisième type de virus à ADN, le
papillomavirus humain. La protéine majeure de capside du papillomavirus
de type 11 (L1) porte un domaine de fixation pour l'héparine qui
permet l'interaction de L1, et plus précisément des virus
like particules (VLP) formées par L1, avec l'héparine
et les dextranes sulfates. Le traitement de kératinocytes par l'héparinase,
le chlorate de sodium ou le bêta-D-xyloside diminue l'affinité
des VLP pour ces cellules. Il est intéressant de noter que la fixation
des VLP sur les cellules CHO déficientes en GAG n'est inhibée
que de 10 % par rapport aux cellules CHO sauvages. Cela suggère
que l'adsorption du papillomavirus nécessite, en plus des GAG,
la présence d'un autre récepteur absent à la surface
des cellules CHO [22]. Ce type d'interaction a aussi été
montré pour le papillomavirus de type 16 dont la fixation aux cellules
en culture est inhibée par l'héparine, mais pas par les
dermatanes ni par les chondroïtines sulfates. Cette étude
suggère aussi la présence d'un autre récepteur pour
les papillomavirus [23].
Interaction glycosaminoglycanes-virus associés
aux adénovirus
L'hypothèse d'un co-récepteur associé aux HS avait
déjà été émise pour un autre virus
: le virus associé aux adénovirus de type 2 (VAA2). Des
expériences mettant en jeu les CHO déficientes en GAG, les
GAG lyases, ainsi que la compétition avec l'héparine montraient
que ce virus interagissait avec les HS, dont le rôle de récepteur
avait été envisagé [24]. En revanche, le traitement
des cellules au chlorate de sodium montrait que la sulfatation n'était
pas nécessaire à l'interaction et que l'affinité
du virus pour l'héparine était faible. Les HS ne seraient
donc que des récepteurs de faible affinité pour ce virus
et il existerait un autre récepteur de beaucoup plus haute affinité
[25]. Il faut noter que la capacité de certains VAA à se
fixer aux HS pourrait être exploitée pour purifier ces vecteurs
viraux (les VAA sont utilisés comme vecteurs viraux en thérapie
génique) par chromatographie sur des colonnes d'affinité
saturées avec l'héparine [26].
Interaction glycosaminoglycanes-adénovirus
Enfin, des virus à ADN d'une autre famille ont montré
une capacité à interagir avec les GAG, ce sont les adénovirus
(ADV) de types 2 et 5. Un autre récepteur est utilisé par
ce type viral, le récepteur des coxsackievirus et adénovirus
(CAR). Sa présence dans des cellules respiratoires différenciées
résistantes à l'infection par l'adénovirus de type
2 et 5 montrait qu'il existait un autre récepteur pour ces virus.
Les techniques classiques utilisant l'héparine en compétition
et les héparinases suggéraient que les HS pouvaient jouer
ce rôle. Cela était confirmé par l'inhibition complète
de la fixation des adénovirus de type 2 et 5 par le double traitement
avec des anticorps anti-CAR et de l'héparine. En revanche, les
mêmes expériences montraient que l'adénovirus de type
3 n'interagit pas avec les HS [27].
Ainsi les GAG cellulaires entrent en jeu dans l'étape d'adsorption
des herpèsvirus, des poxvirus, des papillomavirus, des adénovirus
et des virus associés aux adénovirus. Il est probable que,
dans les années à venir, on découvre l'importance
de ces molécules pour de nombreux autres virus à ADN. En
ce qui concerne les virus à ARN, beaucoup ont déjà
montré leur capacité à interagir avec les GAG.
Interaction glycosaminoglycanes-virus respiratoire
syncytial
Le seul virus à ARN négatif ayant montré une affinité
pour les GAG est le virus respiratoire syncytial (VRS). Il a en effet
été montré que la glycoprotéine d'enveloppe
F du VRS s'adsorbait sur les HS. Cette interaction faciliterait l'attachement
et augmenterait le caractère infectieux de ce virus [28]. Trois
types de GAG solubles, l'héparine, les HS et les chondroïtines
sulfates B, ont montré une capacité à inhiber l'adsorption
du VRS aux cellules. Ces GAG contiennent de l'acide iduronique, ce qui
n'est pas le cas des chondroïtines sulfates A et C et de l'acide
hyaluronique qui n'inhibe pas l'adsorption du virus aux cellules. Cela
suggère que seuls les GAG contenant de l'acide iduronique sont
impliqués dans l'interaction VRS-cellules. Cette hypothèse
semble confirmée par la capacité qu'a le facteur de croissance
des fibroblastes (facteur qui se fixe aux GAG contenant de l'acide iduronique)
d'inhiber l'interaction du virus avec les cellules, en s'adsorbant aux
GAG cellulaires [29].
Interaction glycosaminoglycanes-virus de l'immunodéficience
humaine
Pour le virus de l'immunodéficience humaine (VIH), virus à
ARN de la famille des Lentivirus, une controverse existe. Des études
avaient montré que les HS étaient impliqués dans
l'attachement du VIH aux cellules T (MT-4) en culture et que le niveau
de sulfatation des chaînes d'HS était un caractère
critique pour cette interaction [30]. Le domaine d'interaction du virus
avec les HS se situerait sur la glycoprotéine d'enveloppe gp120,
principalement au niveau de la boucle V3 de gp120 [31]. En parallèle,
l'utilisation d'héparine ou de dextranes sulfates a montré
une capacité à inhiber l'adsorption du VIH in vitro.
Cette inhibition serait due à la fixation des GAG solubles sur
la zone d'interaction de la gp120 avec le co-récepteur CXCR4 [32].
D'autres travaux précisent que, s'il existe une interaction entre
le VIH et les HS dans les cultures cellulaires in vitro, il semble
que celle-ci n'ait pas lieu avec les PBMC ex vivo [33, 34]. Cependant,
une étude portant sur des enfants nés de mère séropositive
pour le VIH et nourris au sein suggère que le lait maternel, riche
en GAG, pourrait limiter la transmission verticale. Cette activité
antivirale serait due aux chondroïtines sulfates du lait maternel
qui inhiberaient l'adsorption du VIH sur les molécules CD4. Cette
hypothèse peut être étendue à d'autres pathogènes
ayant un motif de fixation aux GAG sur leur(s) protéine(s) d'enveloppe,
c'est-à-dire aux pathogènes susceptibles d'utiliser les
GAG comme récepteur [35]. Il a aussi été envisagé
que le traitement intravaginal par les carbohydrates sulfatés pourrait
prévenir la transmission intravaginale du VIH ou d'autres microorganismes
transmis sexuellement [36]. Le rôle des GAG dans l'adsorption cellulaire
a été suggéré pour un autre Lentivirus,
le virus ovin Visna [37].
Interaction glycosaminoglycanes-alphavirus
Il a pu être mis en évidence que les HS participaient à
la fixation d'autres virus à ARN, par exemple les alphavirus, et
en particulier un virus responsable de fièvre, le virus de Sindbis.
La protéine responsable de l'interaction avec les GAG est la glycoprotéine
d'enveloppe E2, l'utilisation d'anticorps anti-E2 permettant d'inhiber
l'adsorption du virus à l'héparine immobilisée. Il
est à noter qu'un haut niveau de sulfatation est nécessaire
pour que l'interaction ait lieu. Il est probable que l'adsorption du virus
de Sindbis aux HS ne soit qu'un événement précoce
de l'adsorption virale, puisque certaines cellules totalement déficientes
en HS permettent malgré tout la fixation et la multiplication du
virus. Ainsi, il existerait d'autres récepteurs impliqués
dans l'infection [38]. Un autre travail décrit la capacité
du virus de Sindbis à se fixer aux GAG comme un critère
de sélection pour l'adaptation à la culture. Cette évolution
impliquerait aussi une mutation de la protéine E2 et serait corrélée
avec l'atténuation de la virulence. En revanche, les souches sauvages
seraient beaucoup plus virulentes mais s'attacheraient aux cellules par
un mécanisme de beaucoup plus faible affinité, indépendant
de l'héparine [39]. Des résultats similaires ont été
obtenus in vivo chez la souris [40]. Un travail portant sur le
virus de l'encéphalite équine vénézuélienne
(VEEV), un autre alphavirus, conduit aux mêmes conclusions [41].
Interaction glycosaminoglycanes-virus de la fièvre
aphteuse
Le virus de la fièvre aphteuse (VFA), de la famille des Picornaviridae,
pénètre dans les cellules via un récepteur
de la famille des intégrines (alphavbeta3). La mise en évidence,
sur les ligands de l'intégrine alphavbeta3, d'un site de fixation
à l'héparine en plus du site de fixation aux intégrines
(RGD) a permis d'envisager un rôle pour les GAG dans l'adsorption
du VFA. Ce rôle a été confirmé et précisé
pour les HS par des expériences de compétition avec l'héparine
et par l'utilisation de cellules dépourvues d'HS (mutation ou traitement
à l'héparinase). Les HS permettraient le contact initial
entre la cellule et le virus [42]. Des travaux ultérieurs ont confirmé
que le récepteur primaire du VFA était les intégrines
alphavbeta3, mais suggèrent que l'utilisation des HS comme récepteurs
serait un caractère acquis lors de l'adaptation du virus à
la culture. Ce caractère serait associé, comme pour le virus
de Sindbis et le VEEV, à une perte de virulence [43]. Une étude
portant sur la structure et la fonction des récepteurs oligosaccharidiques
du VFA propose une autre hypothèse : in vivo l'utilisation
alternative de ce type de récepteur par le VFA, associée
à une perte de virulence, permettrait l'adaptation à certains
tissus [44].
Interaction glycosaminoglycanes-Flaviviridae
Une autre famille de virus à ARN a montré sa capacité
à interagir avec les GAG cellulaires, la famille des Flaviviridae.
Cette famille comprend les Flavivirus (dont font partie les virus
de la dengue, de la fièvre jaune et de l'encéphalite de
la vallée de Murray), les Pestivirus (virus de la diarrhée
bovine) et les Hepacivirus comprenant le virus de l'hépatite
C (VHC).
En ce qui concerne le virus de la dengue [45], il a été
montré que la fixation aux cellules Vero de la protéine
d'enveloppe E du virus de la dengue 2 pouvait être inhibée
par l'action compétitive de l'héparine soluble et des HS
fortement sulfatés (dérivés de foie). En revanche,
les HS de rein de buf ainsi que les dextranes, kératanes,
dermatanes et chondroïtines sulfates solubles n'avaient aucun effet
inhibiteur. Le traitement des cellules Vero avec les héparinases
I et III, mais pas avec la chondroïtinase ABC, inhibait aussi la
fixation de la protéine E. L'adsorption de cette protéine
sur quatre types de cellules CHO déficientes en HS ou en GAG était
beaucoup plus faible que sur les cellules CHO sauvages. La culture des
cellules Vero en présence d'inhibiteurs de la sulfatation suggère
l'importance des groupements sulfates à la surface des HS. L'analyse
de différentes fractions saccharidiques de l'héparine montre
qu'un déca-saccharide est nécessaire pour obtenir une interaction
avec la protéine E. Cette étude a aussi montré que
l'héparine, les HS hautement sulfatés ainsi que la suramine
diminuent l'infectivité du virus de la dengue 2 infectieux [45].
Ces résultats montrent que les HS peuvent jouer le rôle de
récepteur pour le virus de la dengue 2 et que l'héparine
et certains composés hautement sulfatés pourraient avoir
in vivo un effet antiviral. Nos travaux complètent l'étude
précédente ; en effet des expériences, réalisées
avec le virus de la dengue 2 infectieux (souche New Guinea C),
et mettant en jeu les GAG lyases, les inhibiteurs de sulfatation et les
cellules CHO, donnent des résultats similaires à ceux obtenus
avec la protéine d'enveloppe [46].
La découverte de motifs de fixation aux GAG sur les protéines
d'enveloppe d'autres Flaviviridae similaires à ceux découverts
sur la protéine du virus de la dengue 2, permet de penser que ces
virus utilisent le même mécanisme d'adsorption aux HS cellulaires
[45]. Des études ultérieures confirment cette hypothèse.
Des expériences utilisant le virus de la dengue 1 radiomarqué
montrent le rôle des HS dans l'adsorption et l'internalisation de
ce virus aux cellules hépatocytaires HuH7 [47]. En parallèle
de notre travail sur le virus de la dengue 2, nous avons mené des
expériences avec le virus de la fièvre jaune (souche 17D)
infectieux [46]. Les résultats observés sont superposables
aux résultats obtenus pour le virus de la dengue 2 et montrent
le rôle des HS dans l'adsorption du virus de la fièvre jaune
aux cellules Vero. Le virus de l'encéphalite de la vallée
de Murray pourrait aussi pénétrer dans les cellules (cellules
de moustique, de singe vert d'Afrique et cellules humaines) via
les GAG, mais cette capacité serait, comme pour le virus de Sindbis
et le virus de la fièvre aphteuse, associé à une
perte de virulence [48].
L'étude d'un Pestivirus, le virus de la diarrhée
bovine, montre que la protéine d'enveloppe E de ce virus interagit
spécifiquement avec différents oligosaccharides sulfatés
comme le fucoïdane, l'héparine et les dermatanes sulfates,
mais pas avec les dextranes, les kératanes ni les chondroïtines
sulfates [49].
Le genre Hepacivirus des Flaviviridae a aussi révélé
des capacités d'interaction avec les GAG. En effet, il a été
montré que l'adsorption du virus de l'hépatite C (VHC) à
des cellules du sang périphérique était inhibée
par l'incubation des cellules avec les dextranes sulfates [50]. La suramine
était aussi capable d'inhiber, de façon dose-dépendante,
l'adsorption de ce virus à des cellules hépatocytaires [51].
L'étude de la glycoprotéine d'enveloppe E2 du VHC a permis
la mise en évidence d'un domaine de fixation à l'héparine
[52]. L'utilisation d'un recombinant du virus de la stomatite vésiculeuse,
exprimant les glycoprotéines d'enveloppe du VHC E1 ou E2, montre
que l'héparine soluble, contrairement aux dextranes et aux héparanes
sulfates, est capable de réduire de 30 % (E1) et 60 % (E2) l'adsorption
de ces virus recombinants aux cellules cibles in vitro. En revanche,
le traitement des cellules avec l'héparinase ne permettait qu'une
inhibition, partielle de 27 % (E2), ou nulle (E1), de la fixation virale
[53]. L'étude de l'adsorption du VHC (virus plasmatique) aux cellules
Vero que nous avons menée (mesure de la quantité de virus
adsorbé aux cellules par RT-PCR quantitative en temps réel)
confirme la capacité de l'héparine à inhiber l'adsorption
de ce virus de façon dose-dépendante. L'analyse de la fixation
après traitement des cellules avec les GAG lyases n'a pas donné
de résultats plus concluants, mais l'utilisation d'inhibiteur de
la sulfatation a permis de réduire la fixation virale (50 %) [54].
CONCLUSION
En conclusion, des virus de familles et de structures très variées
interagissent avec les GAG cellulaires (tableau)
et il est probable que ce caractère soit étendu à
de nombreux autres types viraux. Pour certains, ces interactions peuvent
être franches, spécifiques et aboutir à l'adsorption,
voire à la pénétration du virus dans la cellule.
En revanche, pour d'autres, le rôle des GAG dans l'adsorption virale
est moins clair. La capacité d'interaction virus-GAG serait associée
à une perte de virulence et pourrait même n'être qu'un
caractère acquis en culture cellulaire. Dans tous les cas, que
cette capacité n'existe qu'in vitro pour certains virus
ou soit utilisée aussi in vivo, il semble que l'interaction
des virus avec les GAG cellulaires participent et favorisent leur adsorption
aux cellules. Il est maintenant admis que la fixation des virus aux cellules
fait intervenir plusieurs molécules à la surface cellulaire,
les GAG et les HS de façon prédominante, qui pourraient
jouer un rôle de co-récepteurs. Dans certains cas, il s'agirait
d'un co-récepteur principal et, dans d'autres, ce ne serait qu'un
moyen de concentration du virus autour de la cellule, afin d'augmenter
la probabilité de fixation aux récepteurs spécifiques
et aux molécules qui permettent l'internalisation du virus. Il
est aussi possible d'envisager que l'interaction GAG-virus permette la
modification conformationnelle des protéines d'enveloppe virale
et de ce fait découvre le site de fixation à un récepteur
spécifique. Enfin, il faut noter qu'une population virale peut
utiliser les GAG comme récepteurs, mais qu'en l'absence de ceux-ci,
la même population peut utiliser une autre voie efficace de pénétration
dans les cellules.
Du point de vue clinique, l'étude de l'interaction GAG-virus
pourrait aboutir à l'utilisation locale de GAG solubles pour prévenir
une infection virale. La compréhension du mécanisme de fixation
des virus aux cellules-hôtes qui découle de ces études
permettrait d'envisager de nouveaux traitements dans le but de limiter
la propagation virale et de stabiliser l'infection.
Remerciements. Les auteurs remercient tout particulièrement
Hugues Lortat-Jacob pour ses conseils avisés quant à la
rédaction de ce document.
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