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Vaccin anti-VIH : état de la question


Virologie. Volume 1, Numéro 3, 191-4, Mai - Juin 1997, Editorial


Résumé  

Auteur(s) : M. Girard, Unité de virologie moléculaire, Institut Pasteur, 25-28, rue du Dr-Roux, 75724 Paris Cedex.

Résumé : La mise au point d'un vaccin contre le syndrome d'immunodéficience acquise (sida) est une tâche ardue qui a donné, somme toute, peu de résultats réellement convaincants jusqu'ici. Cependant, la description récente de cas de protection naturelle contre la maladie chez l'homme et la démonstration qu'un vaccin vivant atténué était efficace chez le singe ont stimulé la recherche et redonné l'espoir qu'un vaccin contre le VIH pourra être mis au point dans le futur.

ARTICLE

La mise au point d'un vaccin contre le syndrome d'immunodéficience acquise (sida) est une tâche ardue qui a donné, somme toute, peu de résultats réellement convaincants jusqu'ici. Cependant, la description récente de cas de protection naturelle contre la maladie chez l'homme et la démonstration qu'un vaccin vivant atténué était efficace chez le singe ont stimulé la recherche et redonné l'espoir qu'un vaccin contre le VIH pourra être mis au point dans le futur.
Historiquement, la première étape dans la recherche d'un vaccin contre le VIH a consisté à démontrer que les glycoprotéines d'enveloppe du virus, gp120 ou gp160, étaient capables d'induire des anticorps neutralisants quand on les injectait à des petits animaux de laboratoire en présence d'adjuvant. Les souches de virus dont on a exprimé les glycoprotéines sont les souches LAI, MN ou SF2, toutes trois de sous-type B.
On a pu montrer ensuite que ces antigènes de surface, combinés au besoin à un peptide synthétique possédant la séquence du déterminant principal de neutralisation du virus (boucle V3), étaient capables de protéger le chimpanzé contre l'infection expérimentale par une souche de virus homologue purifiée, injectée par voie intraveineuse. Le même type d'immunisation protège aussi les animaux contre l'infection par du virus intracellulaire (cellules mononucléées du sang périphérique ou PBMC, d'un animal infecté) [1]. Pour ce qui est des protections croisées contre des souches de virus hétérologues, l'expérience a montré que les vaccins à base d'antigènes des souches MN ou LAI protègent le chimpanzé contre l'infection par la souche SF2, peu virulente, mais pas contre la souche DH12, ni contre une souche d'un sous-type différent (E en l'occurrence) ([2], et sous presse).
Tous les expérimentateurs s'accordent pour reconnaître que le dénominateur commun de la réponse immune chez les chimpanzés protégés est le titre élevé des anticorps neutralisants. Il s'agit pour l'essentiel d'anticorps dirigés contre la boucle V3. Cependant, si ces anticorps neutralisent effectivement les souches de référence LAI, MN ou SF2, ils s'avèrent en revanche incapables de neutraliser les souches sauvages de virus isolées des séropositifs, ce qui, à première vue, atténue singulièrement la portée des résultats et l'intérêt de leur extrapolation à l'homme [3, 4].
Cette observation a conduit à s'interroger sur la différence entre souches de référence et isolats primaires. Les premières se multiplient sur lignées de lymphocytes T immortalisées (CEM, H9, MT2, sup T1...) et forment des syncitia (virus SI) alors que les seconds ne se multiplient que sur PBMC et ne forment pas de syncitia (virus NSI). Les premières manifestent un tropisme marqué pour les lymphocytes T, les seconds pour les macrophages. Les souches de référence sont facilement neutralisables par les préparations de récepteur CD4 « soluble » (sCD4) monomérique et par les anticorps dirigés contre des épitopes linéaires localisés tout particulièrement dans la boucle V3, alors que les isolats primaires ont une affinité beaucoup plus faible pour le sCD4 (ils sont toutefois neutralisés par les préparations de récepteur hybride tétramérique CD4-IgG) et demeurent insensibles aux anticorps anti-V3 (les seuls anticorps qui les neutralisent sont dirigés contre des motifs conformationnels de la gp120 ou de la gp41) [5, 6].
La découverte des co-récepteurs du VIH permet d'ajouter une dimension nouvelle à ce tableau [7]. Les souches de virus adaptées aux cellules de lignée T utilisent comme co-récepteur la molécule CXCR4 (la « fusine »), elles ont donc comme compétiteur le ligand naturel de ce récepteur, le facteur SDF-1. La très grande majorité des isolats primaires utilise, par contre, la molécule CCR5 (ainsi que CCR3) : ces virus ont donc comme compétiteurs les ligands naturels du récepteur, les chimiokines bêta Rantes, Mip-1a et Mip-1b [8]. Un petit nombre d'isolats primaires, que l'on voit apparaître tardivement au cours de la maladie, se caractérisent par leur tropisme double : ces virus utilisent aussi bien le co-récepteur CXCR4 que le CCR5. Enfin, certaines souches de VIH2 semblent avoir divergé au point de pouvoir se passer du récepteur CD4, et ne plus utiliser que le co-récepteur CXCR4. On peut se demander si le fait que les souches de VIH1 de sous-type E et C semblent se multiplier beaucoup mieux sur les cellules de Langerhans que les souches de sous-type B [9] ne serait pas dû à une plus grande affinité des premières pour un co-récepteur particulier à la surface des cellules dendritiques.
L'ensemble de ces données conduit à émettre l'hypothèse que de faibles différences de séquence de la glycoprotéine du VIH pourraient entraîner des différences majeures dans la conformation de la molécule ou dans sa disposition à la surface des virions, entraînant par là même des différences considérables dans l'affinité du virus pour tel ou tel co-récepteur et changeant son tropisme cellulaire. Ces modifications conformationnelles s'accompagneraient d'un bouleversement de l'accessibilité des épitopes de neutralisation à la surface du virion, ce qui expliquerait par exemple pourquoi la boucle V3, qui est le déterminant principal de neutralisation des souches qui utilisent le co-récepteur CXCR4, ne paraît jouer qu'un rôle mineur dans la neutralisation de celles qui utilisent le CCR5.
Pour en revenir au problème du vaccin, la question est maintenant de savoir ce que donnerait l'emploi d'une glycoprotéine provenant d'un isolat primaire qui utilise le CCR5 comme co-récepteur. Parviendra-t-on à induire, avec ce type de vaccin, des anticorps neutralisants dirigés contre les épitopes de neutralisation conformationnels de la gp160 et donc capables de neutraliser l'isolat d'origine, voire aussi les autres ­ ou d'autres ­ isolats primaires ? Cela devrait être possible si l'on en juge par le fait qu'il existe des anticorps monoclonaux humains (2G12, 2F5, F105) capables de neutraliser les isolats primaires de VIH. Mais ce type d'anticorps est d'apparition très tardive : il est courant de devoir attendre 9, voire 12 mois après la séropositivation d'un individu pour qu'apparaissent les anticorps capables de neutraliser son virus, et 9 à 12 mois supplémentaires avant qu'apparaissent des anticorps capables de neutraliser des isolats primaires hétérologues. Chez les macaques vaccinés avec du SIV vivant atténué, il faut de même une longue période d'incubation post-vaccinale avant que s'établisse la protection, laquelle paraît coïncider avec l'apparition d'anticorps neutralisants dirigés contre des motifs conformationnels de la gp160 et capables de neutraliser les souches de virus hétérologues. L'expérience dira s'il en va de même dans le cas des vaccins sous-unités.
Qu'a-t-on appris du modèle SIV chez le macaque ? Les premiers essais réalisés avec des vaccins à base de SIV inactivé ont été couronnés de succès, mais on s'est aperçu que l'immunité obtenue n'était pas dirigée contre les antigènes viraux mais contre des antigènes cellulaires (HLA) présents dans l'enveloppe du virus. Cette approche a donc été abandonnée. On a ensuite montré qu'un vaccin constitué d'un mutant atténué (Dnef) du SIV conférait au macaque une protection remarquable contre une épreuve virulente réalisée avec des doses importantes de virus d'épreuve [10]. Ce résultat est d'importance capitale. Il a généré l'espoir qu'on pourrait utiliser un vaccin vivant atténué pour se protéger du VIH. Signalons à ce propos qu'on a identifié en Australie une cohorte d'hémophiles infectés par un VIH comportant un gène nef altéré [11]. Bien que séropositifs depuis plus de dix ans, ces individus demeurent en bonne santé. L'emploi des souches de virus de ces séropositifs comme vaccin atténué suscite beaucoup d'intérêt mais la question est de savoir si l'on peut prendre le risque de les tester en clinique.
Vacciner un sujet avec un VIH vivant comporte au moins deux risques majeurs. Tout d'abord, on a observé chez le macaque que le SIVDnef est certes atténué pour l'adulte mais qu'il peut toujours conférer un sida chez les très jeunes et les nouveau-nés. Le second risque tient au fait que le virus Dnef persiste dans l'organisme pendant de longues années et sans doute toute la vie de l'animal. Les vaccins vivants atténués classiques (rougeole, rubéole, fièvre jaune) provoquent une réaction du système immunitaire qui les élimine en même temps que s'établit la protection. Tel n'est pas le cas avec les lentivirus. Or, on ignore tout des risques que comporte à long terme la persistance d'un rétrovirus, même atténué, dans l'organisme, tant en terme d'oncogénicité éventuelle qu'en terme de possibles complications neurologiques, immunologiques, ou autres...
L'intérêt du vaccin SIV atténué tient au fait qu'il peut servir de modèle pour identifier les réponses immunitaires impliquées dans la protection contre l'infection virale. Deux hypothèses s'affrontent quant aux mécanismes immunitaires en jeu dans la protection conférée par le SIVDnef. Selon la première, l'élément majeur ne serait ni les anticorps, ni les lymphocytes T cytotoxiques (CTL), mais les chimiokines Rantes, Mip-1a et Mip-1b [12]. Selon la seconde, le rôle principal reviendrait aux anticorps capables de neutraliser les souches de virus sauvages, anticorps d'apparition lente et dirigés contre les épitopes conformationnels de la gp160. Cependant, les résultats des expériences de transfert passif d'anticorps chez le macaque n'ont pas permis de confirmer l'hypothèse des anticorps et les résultats sur les chimiokines sont controversés. On en vient presque aujourd'hui à se demander si l'immunité de prémunition conférée par le SIVDnef est bien de nature immunologique.
Cependant, un grand pas en avant a été accompli chez l'homme avec l'identification de sujets qui restent séronégatifs en dépit de contacts fréquents, non protégés, avec des sujets infectés. Certains de ces sujets réfractaires se caractérisent par une délétion homozygote du récepteur CCR5 (Dccr5/Dccr5). D'autres n'ont pas cette mutation mais montrent diverses réactions d'immunité cellulaire. Ce phénomène a été décrit pour la première fois par Shearer et Clerici chez les partenaires séronégatifs dans les couples homosexuels discordants ; on l'a retrouvé chez des prostituées en Guinée-Bissau et au Kenya ainsi que chez des enfants séronégatifs nés de mères séropositives. On a pu mettre en évidence, chez tous ces sujets, des réactions de prolifération lymphocytaire à des antigènes du VIH et/ou des CTL CD8+ anti-VIH.
La notion qu'il pourrait exister une immunité cellulaire protectrice en l'absence de toute immunité humorale est en fait assez ancienne [13]. C'est une donnée d'importance capitale pour la mise au point d'un vaccin [14]. On a d'ailleurs montré chez le macaque qu'un virus de la vaccine exprimant le gène nef du SIV était capable de protéger l'animal d'une infection avec du SIV pour peu que la fréquence des précurseurs CTL anti-Nef induits par le vaccin soit supérieure ou égale à 1/10 000 [15]. On vient de montrer qu'on pouvait aussi protéger le macaque contre l'infection à SIV en le vaccinant avec un vaccin plasmidique à base d'ADN nu suivi d'un rappel avec de la gp160 [16]. Le vaccin ADN induit la formation de CTL et de précurseurs CTL à taux élevé, le rappel avec la gp160 induit la production d'anticorps, et c'est l'ensemble des deux réponses qui paraît nécessaire pour conférer la protection.
Une relation synergique a de même pu être établie entre deux vaccinations successives chez des volontaires humains immunisés, dans un premier temps, avec un vaccin vivant à base de virus de la vaccine recombinant exprimant la gp160, puis avec des rappels de gp160 purifiée. Ce protocole a été repris dans plusieurs études cliniques en France et aux États-Unis avec des canarypox recombinants et de la gp120. La combinaison de ces deux types de vaccin induit une réponse prolongée en anticorps chez tous les vaccinés et une réponse CTL CD8+ marquée chez environ 20 % d'entre eux, et, plus faible, chez quelque 20 % encore. Bien que ces résultats soient encore modestes, les responsables du NIH américain ont prévu de faire très prochainement un essai de phase II chez des volontaires à risque avec cette même combinaison de vaccins (primo-vaccination avec un canarypox Alvac-VIH exprimant gp120 MN et gag-pro LAI, puis rappels avec de la gp120 SF2). Si les résultats sont encourageants, un essai de phase III pourrait être mis en route en 1999. Il porterait sur plusieurs milliers de personnes à risque (homosexuels, utilisateurs de drogues, prostituées) aux États-Unis et en Europe.
Il est envisagé, par ailleurs, que des essais soient conduits aussi dans des pays en voie de développement (Ouganda et Thaïlande notamment), sachant que, dans ces pays, le sous-type de virus dominant n'est pas le B mais, selon les pays, le A, le C, le D ou le E. Ces pays sont les plus touchés par l'épidémie ; ils ont, d'ailleurs, plus que les autres, besoin d'un vaccin anti-VIH car leurs budgets de santé ne leur permettent pas d'accéder aux traitements antiviraux.
En résumé donc, la mise au point d'un vaccin efficace contre le VIH1 s'avère longue et difficile. Les modèles animaux sont imparfaits, et les corrélats de la protection demeurent toujours controversés. La question de savoir si des vaccins à base d'antigènes viraux de sous-type B pourront protéger contre des infections avec des virus appartenant à d'autres sous-types n'est pas résolue. La nécessité de conférer une protection contre une infection à voie de transmission muqueuse est un élément de difficulté supplémentaire [12, 17, 18]. Le fait qu'on puisse protéger le macaque contre le sida en le vaccinant avec un virus atténué (SIVDnef) conduit cependant à un certain degré d'optimisme. De même, de nombreux essais chez le singe (SIV) ou chez le chimpanzé (VIH1) ont montré qu'il est possible, au moins pendant des temps limités et dans des contextes expérimentaux bien définis (souches virales, doses, voies d'épreuve, etc.) de protéger l'animal contre une inoculation d'épreuve virulente. Il en va de même, d'ailleurs, avec des lentivirus plus éloignés (FIV, EIAV). Cependant :
- on ne sait toujours pas induire chez l'homme de CTL contre plusieurs antigènes du VIH1 à la fois, ni chez plus de 20-40 % des vaccinés ;
- on ne sait pas s'il sera possible d'induire par la vaccination des réponses spécifiques de sécrétion de b-chimiokines, ni surtout d'induire une mémoire de sécrétion de b-chimiokines à long terme ;
- enfin, on ne sait toujours pas comment induire des anticorps capables de neutraliser les isolats primaires du VIH1, lesquels se multiplient dans les macrophages, utilisent le récepteur CCR5 et demeurent insensibles aux anticorps anti-V3.
Les réponses à ces questions sont autant de défis à l'expérimentateur et constituent l'un des challenges les plus passionnants de la rétrovirologie moléculaire moderne.

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