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La sécurité virale : un concept d'actualité, en perpétuelle évolution


Virologie. Volume 6, Numéro 2, 83-7, Mars - Avril 2002, Editorial



Auteur(s) : J.-H. Trouvin, 143, bd Anatole-France, 93285 Saint-Denis Cedex.

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ARTICLE

L'utilisation de produits dérivés de tissus ou de fluides animaux ou humains est encore aujourd'hui une pratique courante dans le domaine des produits de santé (tableau 1). Elle est tout à fait identifiable lorsqu'il s'agit des médicaments dérivés du sang (facteurs de coagulation, albumine ou immunoglobulines). Cette origine animale ou humaine est moins évidente lorsqu'il s'agit de produits plus complexes, comme les vaccins ou les protéines recombinantes produits sur des systèmes biologiques vivants (cellules mammifères en culture), et encore moins lorsque ces dérivés humains ou animaux sont utilisés comme réactifs ou excipients pour la production de certains médicaments (par exemple, le sérum de veau fœtal, la gélatine, etc.). Enfin, et par extension, sont aussi concernés les produits de santé qui utilisent les virus ou autres agents pathogènes en tant que tels, comme médicaments, et notamment les vaccins vivants atténués ou inactivés (voir l'éditorial de Florian Horaud dans le premier numéro de Virologie de 1997), ou encore les produits de thérapie génique vectorisés par des virus défectifs ou non. C'est pour l'ensemble de ces produits que les questions de « sécurité virale » vont devoir être posées, avant que les produits ne soient utilisés.

Ces produits, issus du monde animal (le risque virologique pour le monde minéral ou végétal ne sera pas abordé ici), portent avec eux le risque intrinsèque de la présence d'agents pathogènes qui pourraient être transmis à l'homme. Ce risque est d'autant plus élevé que, le plus souvent, l'utilisation de ces produits de santé fait appel à des voies d'administration qui diffèrent considérablement des voies naturelles d'exposition à ces mêmes agents. Ainsi, l'homme, par l'utilisation de ces produits biologiques d'origine animale, est exposé, de façon très directe ou très éloignée, à des risques de transmission d'agent(s) qui pourrai(en)t se révéler pathogène(s), une fois transmis au sujet. L'utilisation de ces produits d'origine animale ou humaine expose l'homme à des agents pathogènes qui ont parfois pu être très vite identifiés (accidents post-vaccination, accidents transfusionnels), parfois moins facilement identifiés, car la pathologie était frustre ou ne se déclenchait qu'à distance du « contact » ; la longue période d'incubation rend difficile l'imputabilité.

C'est sur ce constat d'un risque permanent, que le concept de sécurité virale s'est progressivement établi. La sécurité virale a pour objet de vérifier et d'assurer que, par tous les moyens possibles, le risque de transmission d'un agent pathogène, lors de l'utilisation d'un produit de santé, est maîtrisé. Le mot de sécurité virale est par ailleurs intéressant à considérer dans son utilisation au quotidien. En effet, derrière ce mot, on entend à la fois le risque d'exposition à un agent et les moyens mis en place pour limiter ou maîtriser ce risque. Il n'est d'ailleurs pas rare d'entendre cette expression : « ce produit présente un risque de sécurité virale », confirmant que le qualificatif « sécurité virale » véhicule aussi bien l'évaluation du risque que la maîtrise de ce risque.

La sécurité virale se maîtrise par la mise en œuvre de mesures de sécurité à trois niveaux :

- la maîtrise du matériel de départ (le produit d'origine animale ou humaine) ;

- le procédé utilisé pour préparer le dérivé d'intérêt ;

- les contrôles en cours de production.

Ces trois niveaux peuvent être considérés comme les trois clés de la sécurité.

La sécurité virale, dans la définition qui en est proposée aujourd'hui, ne concernait jusqu'au début des années 1990 que les agents transmissibles de type virus. Elle a étendu son domaine de compétence aux agents transmissibles non conventionnels (ATNC), dont le prion, agent en cause dans les encéphalopathies spongiformes subaiguës transmissibles (ESST), est le premier représentant. Ainsi, les autres agents pathogènes (tels que bactéries ou levures) ne sont pas retenus dans cette analyse ; la maîtrise de ces risques passe par d'autres approches de contrôle de la stérilité, bien connues depuis de nombreuses années et très similaires à celles mises en œuvre pour la sécurité virale.

Nous allons envisager les éléments clés de la démarche de sécurité virale appliquée aux produits de santé. Pour un produit de santé d'origine biologique, la sécurité virale se construit lors du développement du produit, elle s'évalue avant la mise à disposition du produit aux patients, enfin elle se surveille pour garantir, au cours du temps, un niveau de sécurité toujours renouvelé.

La sécurité virale se construit

La sécurité virale d'un produit peut être garantie en agissant sur de nombreux facteurs répartis en trois catégories d'action. D'une part, des actions de sélection et de qualification du matériel de départ ; d'autre part, le recours pendant la préparation-production du produit à des étapes d'élimination ou d'inactivation des agents transmissibles potentiellement présents ; enfin, des contrôles tout au long du procédé.

Sélection du matériel de départ

Le matériel de départ se définit comme le tissu, l'organe ou le fluide à partir duquel le produit d'intérêt va être préparé (par exemple le plasma de donneurs de sang, à partir duquel les médicaments dérivés du sang vont être fractionnés). Ce matériel de départ est donc très variable dans sa nature (sang, tissus, cellules), mais il représente la source principale de risque puisque c'est dans ce matériel initial que se trouvent les agents potentiellement transmissibles.

Il faut assurer la qualification « virologique » de ce matériel avant son utilisation. Cela peut se faire par des tests de dépistage à la recherche de tel ou tel agent pathogène. Cette stratégie de test est très utilisée pour les dons de sang ou encore la qualification virologique des banques cellulaires. La qualification peut aussi passer par un contrôle de l'origine géographique. Ce contrôle permet, pour un agent pathogène donné, d'exclure certaines zones géographiques pour la collecte du matériel de départ. Ce concept a été de première importance dans la maîtrise du risque de l'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), puisqu'aucun test de détection vis-à-vis du pathogène concerné (ici l'agent ESB) n'est disponible pour vérifier la qualité du matériel collecté.

D'autres stratégies de qualification ou de confirmation peuvent s'ajouter, notamment le recours à des tests de marqueurs indirects, ou encore la mise en quarantaine pour tester de nouveau, après une période déterminée, l'état de santé du « sujet » donneur du matériel de départ.

Cette première clé de sécurité virale, qui fait essentiellement appel à des tests de contrôle et/ou à la maîtrise des zones géographiques de collecte, représente le premier maillon de la chaîne de sécurité. Ce premier maillon est indispensable, car il permet de réduire, autant que faire se peut, la charge infectieuse initiale du matériel de départ (par précaution, il est d'usage de considérer que l'on réduit le risque, sans jamais l'annuler). Toutefois, cette première étape de qualification n'est pas une garantie absolue et souffre de limitations, car seuls certains agents pathogènes peuvent être et sont recherchés ou dépistables. De plus, les tests utilisés ont tous des limites de détection et des risques d'erreur (faux négatifs). Ainsi, lorsque cette première étape de sélection du matériel de départ est terminée, il faut considérer que, si le risque a été réduit, il reste un risque résiduel que les étapes suivantes devront réduire encore.

Le procédé

Pour prendre en compte ce risque résiduel de contamination du matériel de départ, le procédé de préparation du produit devra, dans la mesure du possible, inclure des étapes de traitement capables d'éliminer ou d'inactiver les agents pathogènes. C'est ainsi que, pour les médicaments dérivés du sang, le procédé de fractionnement inclut des étapes capables d'inactiver certains virus. Par exemple, le traitement solvant-détergent a été introduit pour inactiver les virus enveloppés, tels que le VIH ou le VHC. Il existe de très nombreuses méthodes d'élimination ou d'inactivation des agents pathogènes, et il convient d'inclure dans le procédé de telles étapes pour agir sur la charge virale résiduelle. De plus, afin de garantir la sécurité, il faudra que ces étapes fassent l'objet d'une validation, pour vérifier leur capacité d'élimination/inactivation vis-à-vis de tel ou tel agent pathogène. Pour cela, des études de « validation virale » sont conduites. Ces études, sur des modèles expérimentaux (reproduction, à l'échelle du laboratoire, de l'étape du procédé étudiée), ont pour objet de définir la capacité d'une étape à éliminer/inactiver les virus. C'est le seul moyen de vérifier, sur la base de données objectives, que le procédé apporte effectivement la sécurité virale attendue. En effet, les études de validation permettent de calculer des facteurs de réduction (FR) à partir desquels la capacité globale d'un procédé complet peut être évaluée. C'est aussi au cours des études de validation que les paramètres critiques des étapes d'élimination/inactivation seront identifiés, afin de définir les contrôles à appliquer pendant la mise en œuvre du procédé.

Les étapes d'élimination/inactivation doivent être capables d'agir sur une large gamme d'agents afin d'offrir un éventail large de sécurité, même pour des agents pathogènes encore inconnus. Ainsi, on cherchera des méthodes d'élimination/inactivation capables d'agir sur toute une classe de virus (par exemple les virus enveloppés). Toutefois, cet objectif a des limites. En effet, les produits biologiques dérivés des tissus ou fluides animaux ou humains sont eux-mêmes des composés fragiles (protéines, polyosides) qui ne peuvent pas subir de traitements physico-chimiques trop drastiques au risque d'être dénaturés.

Ces limites de tolérance pour les produits biologiques sont à opposer à la relative résistance de certains agents pathogènes que l'on veut éliminer. Par exemple, le parvovirus est un virus de petite taille et relativement résistant, ou encore les agents des ESST sont connus pour leur extrême résistance.

Ainsi, en fonction du produit que l'on veut extraire et des agents pathogènes que l'on souhaite éliminer/inactiver, il conviendra de trouver le juste équilibre pour assurer la sécurité virale du produit, tout en lui conservant son intégrité et ses qualités.

Les contrôles

La troisième clé de sécurité passe par la mise en place de contrôles dédiés, sur les produits intermédiaires de production et/ou sur le produit fini. Comme pour la première clé, les contrôles que l'on peut envisager permettent la recherche spécifique de tel ou tel pathogène ou d'une famille de pathogènes. Ces contrôles tendent essentiellement à confirmer le bon déroulement du procédé depuis la toute première étape de sélection du matériel de départ. Toutefois, pour les mêmes raisons de limite de détection, de sensibilité et de spécificité, exposées plus haut, de tels contrôles ont une portée extrêmement limitée. De plus, ils ne concernent que certains pathogènes et ne peuvent pas prétendre à l'exhaustivité.

Ainsi, après avoir examiné chacune des trois clés qui assurent, in fine, la sécurité virale du produit, il convient d'insister sur le fait que la sécurité est le résultat d'actions combinées sur ces trois paramètres. Aucune clé ne peut contribuer, à elle seule, à la sécurité des produits. Le niveau de sécurité apporté par chacune de ces clés est d'inégale valeur, notamment la première et la troisième qui, pour des raisons statistiques, souffrent d'une limitation méthodologique en termes de capacité de détection, même s'il faut noter que les contrôles réalisés sur le matériel de départ (clé n° 1) contribuent de façon significative à réduire la charge virale du matériel de départ.

Pour illustrer l'approche combinée de la sécurité virale, il suffit de prendre deux exemples bien connus : celui des médicaments dérivés du sang et celui des produits dérivés de tissus bovins. Pour les premiers, la sécurité virale est surtout obtenue grâce au procédé de fractionnement, qui inclut des étapes d'élimination/inactivation de nombreux pathogènes. Pour les produits dérivés du bovin (pour lesquels existe un risque de transmission de l'agent de l'ESB), ce sont essentiellement des garanties sur l'origine géographique des animaux et le recours à des tissus bovins sélectionnés parmi les tissus à faible niveau d'infectiosité, qui assurent la sécurité finale du produit. En effet, pour l'agent de l'ESB, il n'y a ni test de diagnostic, ni procédé ou méthode d'élimination/inactivation.

La sécurité virale s'évalue

Tout produit de santé, avant d'être commercialisé, doit être déclaré à et/ou autorisé par l'Afssaps. Pour un médicament, le développeur va devoir déposer à l'Agence un dossier de demande d'autorisation de mise sur le marché (AMM). C'est dans ce dossier, qui sera examiné par les experts de l'Agence, que devront figurer les éléments de sécurité virale rappelés plus haut. Sur la base de ce dossier, les experts pourront évaluer la sécurité virale du produit et les moyens mis en œuvre par le demandeur pour l'assurer. L'évaluation d'un dossier sécurité virale est assurée par l'Agence et les experts indépendants qui siègent au sein du « groupe de sécurité virale ». Les membres de ce groupe doivent évaluer l'ensemble des dossiers soumis à l'Agence. Par leur compétence et leur analyse critique des dossiers soumis, les experts assurent un rôle de conseil et d'évaluation auprès de l'Agence. Une fois le dossier évalué, et après que les questions posées par les experts ont été correctement résolues, l'avis favorable du groupe de travail est transmis au directeur général de l'Agence, qui peut alors délivrer l'AMM (par ailleurs, l'évaluation des autres parties du dossier a été conduite et s'est révélée satisfaisante).

La sécurité virale se surveille

Une fois le produit de santé sur le marché, la surveillance ne se relâche pas. Tout produit de santé est soumis à un système de « vigilance » (pharmacovigilance, hémovigilance, biovigilance, épidémiosurveillance, etc.) qui permet de suivre l'évolution du profil de sécurité d'emploi du produit. C'est par ces systèmes de surveillance que peuvent notamment être détectés des accidents de transmission d'agents pathogènes. La notification de tels cas doit conduire à ré-évaluer la sécurité virale du produit en question (voire de l'ensemble de la classe des produits de même type) et à proposer des actions correctrices.

C'est parfois aussi l'évolution des connaissances scientifiques ou l'émergence de nouveaux risques qui feront que les autorités de santé vont ré-évaluer les produits et proposer de nouvelles mesures. Ainsi, dès le début des années 1990, avec l'émergence de l'épizootie d'ESB en Grande-Bretagne, les experts ont proposé une note explicative (1991) dans laquelle étaient détaillées les différentes mesures possibles pour minimiser le risque de transmission de l'ESB par les médicaments. Sur la base de ces recommandations, tant les autorités de santé que les firmes pharmaceutiques préparant ou utilisant des produits dérivés de tissus bovins, ont pu proposer des plans d'actions destinés à améliorer encore la sécurité des médicaments au regard du risque d'ESB.

Un autre exemple peut être pris dans le domaine des tests de détection et de diagnostic pour les marqueurs de contamination virale (essentiellement VIH, VHB et VHC). Chaque fois qu'une nouvelle « génération » de tests est disponible ou qu'une nouvelle méthode de détection est possible (par exemple les techniques de détection génomique virale), les experts vont devoir se prononcer sur la validité et l'utilité de ces méthodes dans le domaine de la sécurité virale des produits biologiques.

Ainsi, la sécurité virale pour un produit donné ou une classe de produits est une activité continue d'évaluation, de surveillance, de ré-évaluation et de mise en place d'actions correctrices pour tenir compte de l'évolution des connaissances. C'est une activité qui met en œuvre de nombreuses compétences tant de surveillance des produits et de détection des accidents (les vigilances) que de veille scientifique et technique, et qui permet d'assurer que la sécurité virale des produits est en permanence actualisée.

Conclusion

La sécurité virale, telle que définie pour les produits de santé, est un concept général qui s'applique à tous les produits biologiques utilisés dans le domaine de la santé. Elle vise, par trois grandes approches, à réduire au maximum le risque de transmission d'un agent pathogène (virus ou ATNC) lors de l'utilisation d'un produit biologique (dérivé de tissus ou fluides humains ou animaux) dans le domaine de la santé. Les moyens qui peuvent être mis en œuvre pour garantir la sécurité virale varient en fonction du produit concerné, des agents pathogènes visés et de l'utilisation du produit. L'analyse de la sécurité et les moyens nécessaires doivent être discutés au cas par cas, en privilégiant les approches les plus fiables et facilement contrôlables.

Il convient cependant de souligner que, comme dans tous les domaines d'activité en santé publique, le risque zéro n'existe pas et que le recours à un produit biologique d'origine humaine ou animale doit, à chaque fois, faire référence à un possible risque de transmission d'un agent pathogène. L'analyse de ce risque doit conduire à proposer des actions de prévention - actions qui devront être adaptées au risque à maîtriser et à l'usage attendu du produit. Il serait inconcevable d'utiliser un produit biologique dont la sécurité virale ne serait pas garantie comme maximale, si ce produit n'avait aucun intérêt thérapeutique ou de santé publique. De même, il ne serait pas acceptable de priver un patient d'un produit biologique qui pourrait lui apporter un traitement bénéfique, au seul motif qu'il persiste un risque infime, voire théorique, de transmission d'un agent pathogène. C'est, in fine, l'analyse du rapport bénéfice/risque, dans une démarche transparente, qui doit conduire aux recommandations d'utilisation ou de non-utilisation des produits, pour des domaines d'intervention (indications thérapeutiques, emploi d'un dispositif médical) précis.


 

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