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Le cytomégalovirus (CMV ou HHV5) appartient à la sous-famille
beta des herpèsvirus humains avec les herpès virus humains
6 et 7 (HHV6 et HHV7). L'infection à CMV reste, en l'an 2000, l'infection
virale responsable de la morbidité la plus significative en transplantation
d'organes, et en particulier en transplantation rénale [1]. Cette
infection virale, décrite initialement en 1964 [2], a vu son épidémiologie,
ses caractéristiques cliniques et biologiques parfaitement décrites
à la fin des années 1970 [3, 4]. Au milieu des années
1980, les premiers traitements curatifs, foscarnet et ganciclovir IV,
ont été introduits et ont considérablement amélioré
le pronostic vital de cette infection [5, 6]. Parallèlement, un
immense effort de prévention a été initié
à l'instigation des greffeurs de moelle dès le début
des années 1980 [7]. À l'heure actuelle, de nombreuses possibilités
de prévention existent qui permettent de définir une véritable
stratégie de prévention de cette redoutable infection. Cette
prévention a modifié la présentation clinique de
la maladie et fait surgir de nouvelles interrogations, en particulier
le risque d'émergence de souches virales résistantes aux
antiviraux.
Quelques rappels
Environ 60 % des receveurs de transplantation rénale ont une
sérologie CMV-positive et 40 % une sérologie CMV-négative.
Parmi les receveurs dont la sérologie CMV est positive, environ
la moitié développera une infection et un quart une maladie
à CMV. Parmi les receveurs dont la sérologie CMV est négative
et qui sont transplantés avec le rein d'un donneur CMV-positif,
environ 60 % développeront une infection et entre 30 à 50
% une maladie à CMV. On parle de primo-infection lorsque le receveur
(R) est CMV-négatif et que le donneur (D) de rein est CMV-positif.
On parle d'infection secondaire dans les autres cas, qu'il s'agisse d'une
réactivation (R+) ou d'une surinfection (D+R+).
En l'absence de symptômes, il s'agit d'une simple infection à
CMV. Si cette infection s'accompagne de symptômes, il s'agit d'une
maladie à CMV. Les facteurs de risque sont désormais bien
identifiés [1, 8], ce qui permet de définir une population
à haut risque : receveur CMV-négatif, donneur CMV-positif,
utilisation d'une immunosuppression à base d'anticorps mono- ou
polyclonaux anti-lymphocyte, survenue d'un rejet aigu, excrétion
de CMV dans les suites de la transplantation, nombre élevé
d'incompatibilités HLA. Les patients les plus à risque sont
donc ceux du groupe D+R. En raison de l'introduction
récente de nouveaux immunosuppresseurs puissants (tacrolimus, mycophénolate
mofétil), l'épidémiologie actuelle est marquée
par une relative stabilité de l'incidence de l'infection à
CMV, une diminution de la mortalité induite par le CMV malgré
une augmentation des formes invasives avec une ou plusieurs localisations
viscérales [9], cet apparent paradoxe étant probablement
expliqué par l'utilisation de plus en plus fréquente d'une
prévention anti-CMV.
Les stratégies de prévention
de l'infection à CMV
La prévention de l'infection à CMV peut reposer sur une
prophylaxie, une prévention ciblée ou l'association des
deux.
La prophylaxie consiste à administrer un traitement ou tout autre
modalité préventive à l'ensemble d'un groupe à
risque en espérant que les patients qui auraient dû développer
l'infection ne la développeront pas. Le nombre de patients traités
« inutilement » est donc par définition important.
La prévention ciblée consiste au contraire à définir
au préalable les patients les plus à risque et à
n'appliquer le traitement qu'à cette sous-population. Les deux
attitudes ont été utilisées en transplantation rénale
[10], sans qu'il soit possible à l'heure actuelle de définir
quelle est la plus pertinente.
La prophylaxie
Elle peut reposer sur :
- La prévention de la transmission du CMV au receveur,
que ce soit par l'organe transplanté ou par les produits sanguins.
Cette attitude est efficace mais peu utilisée en ce qui concerne
la transmission par le rein transplanté, en raison de la pénurie
actuelle. La transmission par les produits sanguins (culots érythrocytaires
déleucocytés) joue un rôle mineur en transmission
rénale mais un rôle significatif en transplantation hépatique
ou pulmonaire. Il est néanmoins recommandé d'utiliser des
produits sanguins provenant de donneurs CMV-négatifs chez les patients
transplantés rénaux CMV-négatifs.
- La modulation de l'immunosuppression. La limitation de l'utilisation
des anticorps mono- et polyclonaux à la phase initiale de la transplantation
diminue le risque de survenue d'une infection à CMV. Il convient
donc, pour chaque cas individuel, de peser les avantages d'un traitement
d'induction en termes de prévention du rejet d'allogreffe et les
inconvénients liés à la surimmunosuppression.
- L'interféron-alpha. Ce traitement, utilisant les capacités
d'inhibition de la réplication virale des interférons, n'est
actuellement plus utilisé en raison d'une part, d'une efficacité
discutée [11] mais surtout, d'autre part, de la survenue de plusieurs
cas d'insuffisance rénale aiguë parfois irréversible
[12].
- La vaccination anti-CMV. Là encore, cette technique
n'est plus utilisée car elle ne modifiait l'incidence ni des infections,
ni des maladies à CMV et n'entraînait qu'une diminution globale
et modérée du score de sévérité des
maladies à CMV [13].
- Les gammaglobulines standard ou spécifiques anti-CMV.
Elles apportent un bénéfice certain chez les patients les
plus à risque (D+R), en diminuant notamment
la sévérité des maladies à CMV. Cela a été
validé par une méta-analyse qui retrouve une diminution
significative de l'incidence des maladies à CMV quel que soit le
type de gammaglobulines utilisées (risque relatif : 0,58 ; intervalle
de confiance à 95 % : 0,42-0,77) [14]. En France, il convient cependant
de noter que l'on ne dispose plus de gammaglobulines spécifiques
anti-CMV.
- La chimioprophylaxie. Elle repose principalement sur le ganciclovir
utilisé par voie IV ou per os, le valaciclovir et, à
un moindre degré, l'aciclovir à fortes doses. La chimioprophylaxie
a largement supplanté les autres méthodes en raison de son
excellente efficacité et de sa bonne tolérance. Globalement,
la méta-analyse réalisée par C. Couchoud et al.
[15] indique que, malgré l'hétérogénéité
des études (en particulier toutes les études ne concernent
pas la transplantation rénale), notamment en ce qui concerne les
antiviraux utilisés et leurs modalités d'utilisation, la
chimioprophylaxie est efficace et diminue significativement l'incidence
des infections (risque relatif : 0,74 ; intervalle de confiance à
95 % : 0,62-0,88, p < 0,001) et des maladies à CMV (risque relatif
: 0,49 ; intervalle de confiance à 95 % : 0,40-0,62, p < 0,001)
(figure 1). Les études
les plus récentes, méthodologiquement moins sujettes à
caution, rapportent une efficacité encore supérieure. Il
convient de préciser que certaines d'entre elles concernent la
transplantation hépatique et ne sont donc peut-être pas directement
transposables à la transplantation rénale. L'étude
de D. Winston et al. [16] en transplantation hépatique montre
une diminution de l'incidence de l'infection à CMV (38 à
5 %) et de la maladie à CMV (10 à 0,8 %) très significative
avec le ganciclovir IV par rapport à de fortes doses d'aciclovir.
En utilisant du ganciclovir per os pendant 90 jours par rapport
à un placebo en transplantation hépatique, E. Gane et
al. [17] ont démontré également une efficacité
(diminution de l'infection à CMV de 51,5 à 24,5 %, de la
maladie à CMV de 18,9 à 4,8 %) avec, pour la première
fois, une efficacité statistiquement significative dans le groupe
le plus à risque D+R (figure
2). Plus récemment, en utilisant le valaciclovir pendant
90 jours par rapport à un placebo en transplantation rénale,
D. Lowance et al. [18] ont démontré une diminution
de l'incidence de l'infection et de la maladie à CMV, en particulier
dans le groupe le plus à risque (maladie à CMV, de 45 à
16 %) (figure 3). À
titre d'exemple, dans notre unité à l'hôpital Saint-Louis,
nous n'avons observé, entre juillet 1998 et juillet 2000, qu'un
seul cas de maladie à CMV pendant la durée du traitement
prophylactique. Il faut remarquer qu'un faible pourcentage de patients
(moins de 10 dans notre expérience) développe, dans les
semaines qui suivent l'arrêt du valaciclovir, une primo-infection
retardée, ce qui justifie probablement la prolongation de la prophylaxie
pendant une durée totale de 4 à 6 mois. De nouveaux médicaments
apporteront probablement de nouveaux bénéfices en termes
d'efficacité et de tolérance, en particulier le valganciclovir
qui est actuellement en essai de phase III, mais aussi, à plus
longue échéance, le benzimidazole riboside, les antiprotéases,
voire le léflunomide, un agent qui combine des propriétés
immunosuppressives et anti-CMV [19].
La prévention
ciblée
Elle peut s'appliquer d'une part, aux patients à risque et elle
implique alors la prédiction de ce risque et le traitement anticipé
de l'infection pour éviter la maladie [10] et, d'autre part, à
des situations à risque, comme, par exemple, toutes les situations
d'augmentation de l'immunosuppression contemporaines du traitement d'un
épisode de rejet aigu ou bien encore la prévention des récidives
après un premier épisode de maladie à CMV.
- La prévention ciblée appliquée aux patients
à risque consiste à effectuer un suivi viral pendant
les semaines suivant la transplantation puis, lorsque apparaissent des
signes d'infection, à évaluer individuellement le risque
de maladie, à débuter un traitement antiviral, en pratique
le ganciclovir IV, ou oral (traitement anticipé ou preemptive
therapy [10]) et éventuellement à moduler l'immunosuppression
[8]. Ce type de prévention est très utilisé en pratique
courante, même s'il est assez mal évalué dans la littérature
; en particulier, on ne connaît pas précisément l'importance
relative du traitement antiviral et de la diminution de l'immunosuppression.
Il n'y a à l'heure actuelle aucun consensus en ce qui concerne
les sous-groupes de patients à traiter, les critères de
mise en route du traitement antiviral, les doses et la durée de
ce traitement, les critères d'efficacité retenus. La principale
difficulté réside à l'heure actuelle dans la définition
des modalités de suivi direct de l'infection virale. Les deux méthodes
les plus utilisées sont la recherche de l'antigénémie
pp65 et les techniques de biologie moléculaire [20]. En ce qui
concerne l'antigénémie pp65, le nombre de polynucléaires
donnant une réponse positive a certes une signification statistique
mais pas individuelle et il convient donc de s'aider de la cinétique
d'évolution. En ce qui concerne les techniques de biologie moléculaire,
elles sont nombreuses, ont une excellente valeur prédictive négative
et permettent une détection à la fois plus précoce
et plus sensible que l'antigénémie ainsi qu'une quantification
de la charge virale qui pourrait autoriser une prédiction de la
gravité de l'infection et constituer une aide thérapeutique.
En pratique, ces techniques sont très hétérogènes
et, en l'absence d'une meilleure standardisation, toute comparaison entre
elles est à interpréter avec circonspection [21]. Une meilleure
définition des modalités de prévention ciblée
passe donc d'abord par une phase de standardisation des techniques de
suivi viral.
- La prévention ciblée appliquée aux conséquences
du traitement du rejet a été bien étudiée
par P. Hibberd et al. [22]. Lorsqu'un rejet aigu est traité
par un anticorps monoclonal anti-CD3, l'OKT3®, ou par des
anticorps polyclonaux anti-lymphocytes, l'incidence de maladie à
CMV passe de 21 à 59 %. Si du ganciclovir IV est administré
en même temps que l'OKT3®, cette incidence est ramenée
à 21 %, annulant ainsi l'effet délétère de
l'OKT3®.
- La prévention ciblée appliquée aux rechutes
des maladies à CMV. Ces rechutes sont fréquentes puisqu'elles
sont estimées entre 20 et 40 % après un traitement de 14
à 21 jours de ganciclovir IV. Un traitement d'entretien par le
ganciclovir oral permet de diminuer le nombre de ces rechutes même
si l'expérience rapportée dans la littérature ne
concerne qu'un faible effectif [23].
La principale question actuelle est donc de déterminer quelle
stratégie de prévention est la plus pertinente en termes
d'efficacité, de tolérance et de coût : prophylaxie,
prévention ciblée ou association des deux. Aucun consensus
n'existe à l'heure actuelle dans la communauté des médecins
impliqués dans la transplantation rénale.
Les conséquences de ces stratégies
de prévention
L'efficacité et la large utilisation de ces méthodes de
prévention impliquent un certain nombre d'interrogations.
- L'infection à CMV est-elle réellement délétère
en transplantation rénale ? Des données convaincantes
ont déjà été rapportées en transplantation
cardiaque [24] et hépatique. En transplantation rénale,
il existe plusieurs arguments plaidant en faveur d'un effet délétère.
Tout d'abord, il existe une relation statistique entre infection à
CMV et rejet aigu, comme cela a été démontré
par C. Pouteil-Noble et al. [25] sans qu'il soit possible de déterminer
formellement si le rejet aigu est la cause ou la conséquence de
l'infection à CMV. Les données du registre nord-américain
de transplantation (Unos) retrouvent un effet délétère,
certes modeste (une diminution de la survie du greffon d'environ 5 % à
3 ans), mais significative [26]. En outre, en traitant par 14 jours de
ganciclovir IV toute infection à CMV (définie par la positivation
de l'antigénémie pp65), K. Akposso et al. [27] ont
rapporté que la survie à long terme des patients et des
greffons était comparable chez les patients n'ayant jamais développé
d'infection et chez ceux ayant été traités préventivement,
comme si l'éventuel effet rénal délétère
du CMV avait été gommé par le traitement antiviral.
Enfin, l'argument le plus important, même s'il demande à
être confirmé, est celui rapporté dans l'étude
de D. Lowance et al. [18] en 1999 : la prévention de l'infection
à CMV chez les patients les plus à risque (D+R)
diminue significativement l'incidence du rejet aigu (figure
4).
- La prévention est-elle efficace comparée à
son coût ? On sait que l'infection à CMV entraîne
une prolongation de la durée d'hospitalisation pendant la première
année suivant la greffe et un coût multiplié par 2,3
environ [28]. On sait également indirectement que la transplantation
des patients D+R est significativement plus
coûteuse que celle des patients des autres groupes d'après
les données du Medicare [Woodward RS et al., Société
américaine de transplantation, Chicago, 1999]. En revanche,
il existe encore peu de données sur l'influence des stratégies
de prévention sur le coût.
- La prévention risque-t-elle d'induire des cas de résistance
du CMV vis-à-vis des antiviraux, et en particulier du ganciclovir
? À l'heure actuelle, les cas rapportés dans la littérature
sont anecdotiques (moins de dix observations en transplantation d'organes)
[29]. Ces cas sont dus à une mutation, soit du gène UL97,
soit, plus rarement, du gène UL54 [30]. Bien qu'il soit hasardeux
de les transposer à la transplantation rénale, on possède
des données utiles chez les patients VIH-positifs et les patients
transplantés pulmonaires. Chez les patients VIH-positifs, on estime
à environ 5% le nombre de souches de CMV résistantes au
ganciclovir après 3 mois de traitement mais 20 % après un
an [31]. Kruger et al. [32] retrouvent des souches résistantes
au ganciclovir chez 5 % des patients transplantés pulmonaires.
Il importe donc à l'évidence de concentrer nos efforts sur
une meilleure évaluation du risque.
CONCLUSION La
prévention de l'infection à CMV en transplantation rénale
est désormais possible et efficace, même si ses modalités
d'application sont encore imparfaitement codifiées et variables d'une
équipe à une autre. Il est probable que la prophylaxie, dont
l'efficacité est très clairement démontrée,
va devenir la stratégie la plus utilisée et qu'elle deviendra
de pratique aussi routinière que la prophylaxie des infections à
Pneumocystis carinii ou à Candida, rendant l'utilité
du suivi viral discutable. La question de l'induction de résistances
du CMV aux antiviraux n'en est que plus centrale. REFERENCES
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