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Dès 1998, diverses équipes avaient montré
que l'évolutivité des sujets infectés par le virus
de l'immunodéficience humaine (VIH) vers le sida était plus
lente lorsqu'ils étaient coinfectés par le virus dit «
de l'hépatite G » (VHG), également appelé GBV-C
[1-3].
Rappelons que le VHG, en dépit de son appellation, n'est en rien
un virus d'hépatite et qu'il demeure, malgré de nombreuses
recherches, un virus orphelin de maladie : à ce jour, l'infection
qu'il entraîne apparaît totalement asymptomatique, comme l'ont
montré des études épidémiologiques rétrospectives
fondées sur un suivi de plusieurs années de populations
virémiques. Découvert en 1995 dans des sérums de
malades ayant présenté une hépatite inexpliquée
[4-6], le VHG est un virus à ARN simple brin d'environ 9 400 nucléotides,
appartenant à la famille des Flaviviridae, qui inclut aussi
le virus de l'hépatite C [7]. Si le VHG apparaît capable
de réplication dans de nombreux types de cellules (notamment les
cellules mononucléées circulantes), son site de réplication
principal est encore inconnu. L'histoire naturelle de l'infection par
le VHG est en revanche établie : une virémie, marquée
par une charge virale circulante élevée (attestant un haut
niveau de réplication), reste positive durant plusieurs années
[8-10], puis s'éteint brusquement, laissant place à des
anticorps sériques dirigés contre l'enveloppe virale (anticorps
anti-E2), lesquels semblent constituer un marqueur de guérison
[11, 12]. Les études de prévalence ont montré que
l'infection à VHG est plus fréquente que ne laissait supposer
la seule détection du génome viral, puisque les sujets porteurs
de l'anticorps anti-E2 sont deux à trois fois plus nombreux que
les sujets virémiques. Chez l'adulte, les principaux modes de contamination
par le VHG sont la voie sexuelle et la voie sanguine [13, 14]. Ainsi,
si l'infection par le VHG est relativement fréquente dans la population
générale (la prévalence de la virémie est
déjà de l'ordre de 2 à 4 % dans une population aussi
sélectionnée que celle des donneurs de sang), ses marqueurs
le sont encore davantage chez les sujets à risque de contamination
par des virus transmissibles par voie sexuelle et/ou par voie sanguine.
Les sujets infectés par le VIH se trouvent donc aujourd'hui fréquemment
coinfectés par le VHG.
À défaut de découvrir une pathologie spécifiquement
imputable au VHG, un effet aggravant de ce virus sur une autre infection
virale (analogue à celui du virus Delta vis-à-vis de l'infection
par le virus de l'hépatite B) a été recherché,
là encore sans succès. De manière paradoxale, ce
fut un effet protecteur contre le VIH qui fut rapporté voici trois
ans, et que précisent aujourd'hui deux études parues dans
le New England Journal of Medicine du 6 septembre 2001.
Dans la première [15], les auteurs ont étudié une
cohorte de 362 sujets infectés par le VIH et suivis sur une période
moyenne de 4,1 ans : parmi 144 sujets porteurs de l'ARN du VHG, 44 (28,5
%) étaient morts au cours de cet intervalle de temps, tandis que
123 (56,4 %) étaient décédés dans le groupe
de 218 sujets non porteurs de l'ARN du VHG. La différence était
statistiquement significative et le restait avec un modèle de Cox
prenant en compte le taux initial de lymphocytes CD4, l'âge, le
sexe, l'ethnie, le mode de contamination et la notion d'un traitement
antiviral. L'étude expérimentale de la réplication
du VIH (mesurée à travers la détection de l'antigène
p24 dans le surnageant de culture) montrait une inhibition de cette réplication
dans les cultures de cellules mononucléées en cas de coinfection
par le VHG.
Dans la seconde étude [16], 197 sujets séropositifs pour
le VIH et suivis depuis la période 1993-1994 étaient répartis
en trois groupes : 33 (16,8 %) porteurs de l'ARN du VHG, 112 (56,9 %)
porteurs de l'anticorps anti-E2 et 52 (26,4 %) négatifs pour ces
deux marqueurs. Dans le premier groupe, la survie globale était
significativement plus longue, la progression vers la maladie plus ralentie
et la survie après le développement du sida plus prolongée.
L'association entre la présence de l'ARN du VHG et la réduction
observée du taux de mortalité restait significative quand
l'analyse prenait en compte l'âge des malades et leur taux de lymphocytes
CD4. En limitant l'analyse aux années de suivi depuis la disponibilité
de la trithérapie, l'existence d'une infection active par le VHG
restait prédictive d'une plus longue survie. Il existait une corrélation
négative entre le taux plasmatique d'ARN du VHG (déterminé
par la technique des ADN branchés) et le taux plasmatique en ARN
du VIH (mais ce type de corrélation n'était pas retrouvé
entre le taux d'ARN du VHG et le taux de lymphocytes CD4).
On sait de longue date que la durée d'évolutivité
vers le sida est des plus variables, sans que les mécanismes de
cette variabilité soient tous élucidés à ce
jour. Si la vitesse de progression vers la maladie paraît fortement
liée à l'activité réplicative virale, d'autres
paramètres, qui tiennent soit au virus lui-même, soit à
certaines caractéristiques immunitaires ou génétiques
de l'hôte, exercent probablement une influence importante. Des coinfections
virales ont également été suspectées de jouer
un rôle (généralement aggravant, comme le virus herpès
simplex de type 1, le HTLV-I), mais l'influence favorable d'une coinfection
constitue un phénomène plutôt inattendu dans le contexte
de l'infection par le VIH.
En premier lieu, il paraît prudent de ne pas écarter la
possibilité que l'effet prétendument « protecteur »
de l'infection par le VHG soit le résultat d'une confusion : le
VHG pourrait en réalité être seulement un marqueur
épidémiologiquement associé à la présence
d'un ou de plusieurs facteurs directement responsables, eux, d'une évolution
moins défavorable de l'infection à VIH chez les sujets coinfectés
par les deux virus. Toutefois, une inhibition in vitro de la réplication
du VIH a été mise en évidence dans les cultures de
cellules mononucléées en présence du VHG. Le phénomène
n'apparaissait pas lié à l'expression de surface des récepteurs
cellulaires du VIH : l'intervention du VHG se ferait sur les événements
cellulaires qui suivent l'attachement et l'entrée du VIH dans la
cellule. Cette observation n'est pas sans rappeler le phénomène
plus général d'interférence par lequel deux virus
sont en compétition pour leur multiplication au sein de la même
cellule ou d'une même population cellulaire. Les mécanismes
sous-tendant ce phénomène sont souvent complexes, divers
et insuffisamment compris (sécrétion d'interféron
et d'autres cytokines, modification immédiate du fonctionnement
cellulaire par le premier virus infectant une cellule, interaction négative
au niveau des processus de réplication, d'assemblage ou de libération,
contrôle différent de l'apoptose).
Le mécanisme de cette influence favorable du VHG sur l'infection
par le VIH est donc encore des plus obscurs. Le VHG, dont la charge plasmatique
circulante est particulièrement élevée, agirait-il
par un phénomène de compétition vis-à-vis
des facteurs cellulaires nécessaires à la réplication
du VIH (les auteurs n'ont cependant pu déterminer si les deux virus
infectaient la même cellule au même moment) ? Pourrait aller
dans le sens de cette hypothèse le fait que la charge plasmatique
circulante du VHG augmentait quand les sujets infectés par le VIH
débutaient une trithérapie. On ne peut également
exclure que soit en cause une production, lors de la réplication
active du VHG, d'un ou de plusieurs facteurs responsables d'une inhibition
de la réplication du VIH.
Quel qu'en soit le mécanisme, l'identification d'un cofacteur
viral jouant un rôle protecteur dans l'infection par le VIH pourrait
être une avancée non négligeable dans la connaissance
physiopathologique de l'infection par le VIH. Les auteurs des deux articles
du New England reconnaissent qu'il est tout à fait prématuré
qu'une perspective thérapeutique se dégage déjà
de ce nouveau concept - l'infection artificielle par le VHG de sujets
infectés par le VIH ! - mais ils l'évoquent tout de
même... Il est donc important de mieux comprendre cette observation
surprenante et maintenant bien démontrée avant d'envisager
ses éventuelles applications thérapeutiques.
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