ARTICLE
jpc.2011.0172
Auteur(s) : Nicolas Janus nicolas.janus@psl.aphp.fr,
Sabine Amet, Sarah Zimner-Rapuch, Gilbert Deray, Vincent
Launay-Vacher
Service ICAR, Service de néphrologie, GHU Pitié-Salpêtrière,
Paris
Tirés à part : N. Janus
Le paludisme est une maladie parasitaire endémo-épidémique
provoquée par des protozoaires du genre Plasmodium. Le
traitement est compliqué par l’apparition de résistances aux
médicaments les plus employés. Cette maladie touche une centaine de
pays dans le monde, particulièrement les zones tropicales
défavorisées d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Toutefois,
l’Europe connaît des cas de paludisme dits d’importation. Plus
particulièrement, la France a rapporté 4 400 cas d’importation
en 2008.
Le paludisme est dÛ à 4 espèces différentes, Plasmodium (P)
falciparum, P. malariae, P. ovale, P. vivax. Mais seul P.
falciparum est responsable des formes encéphaliques
potentiellement mortelles. Classiquement P. falciparum
provoque une fièvre tierce maligne, P. ovale et P.
vivax provoquent une fièvre tierce bénigne, enfin P.
malariae provoque une fièvre quarte.
Chez le patient insuffisant rénal, l’existence de modifications
pharmacocinétiques liées à l’insuffisance rénale complique la mise
en place du traitement médicamenteux, il est alors nécessaire
d’adapter la posologie de ces médicaments en fonction du niveau de
fonction rénale des patients.
Comment évaluer la fonction rénale
Afin d’adapter la posologie des médicaments chez le patient IR,
il convient d’abord de dépister et de mesurer le débit de
filtration glomérulaire (DFG) des patients. La méthode de référence
consiste en une mesure de la clairance isotopique ; néanmoins,
il s’agit d’un examen onéreux dont le processus est lourd et
nécessite des produits tels que le 51Cr-EDTA, l’iothalamate ou
l’iohexol [1]. Le recueil des urines de 24 heures pour
calculer une clairance de la créatinine est peu fiable du fait des
difficultés de collection des urines, souvent incomplète, rendant
l’interprétation difficile. Ainsi, ces différentes techniques sont
difficiles à mettre en place en routine aussi bien en ville qu’à
l’hôpital.
Comment évaluer la fonction rénale en pratique
Il est désormais admis que la formule aMDRD (abbreviated
Modification of Diet in Renal Disease formula) est la formule
de choix pour évaluer de façon appropriée la fonction rénale. Pour
des raisons pratiques et en l’absence d’alternative, la formule de
Cockcroft-Gault peut toutefois être encore utilisée, dès lors que
le patient concerné n’est pas « âgé » (âge inférieur à 65
ans) et présente un indice de masse corporelle normal (compris
entre 18,5 et 25).
Formule aMDRD [2]

En cas d’insuffisance rénale, le diagnostic doit indiquer le
stade d’insuffisance rénale, ou maladie rénale, sur la base de la
définition internationale élaborée par le groupe de travail KDOQI
(Kidney Disease Outcomes Quality Initiative) de la
National Kidney Foundation aux États-Unis, et validée à
l’international par le groupe de travail des KDIGO (Kidney
Disease : Improving Global Outcomes) (tableau 1) [3, 4].
Tableau 1 Définition et stratification de la maladie
rénale chronique.
| Stade |
Description |
DFG |
| À risque élevé |
Existence de facteurs de risque de maladie
rénale
(diabète, hypertension, antécédents familiaux, sujet
âgé…) |
≥ 90 |
| 1 |
Signes d’atteinte rénale (protéinurie, taille des
reins…)
et DFG normal |
≥ 90 |
| 2 |
Atteinte rénale et réduction « légère »
du DFG |
60 à 89 |
| 3 |
Réduction « modérée » du DFG |
30 à 59 |
| 4 |
Réduction sévère du DFG |
15 à 29 |
| 5 |
Insuffisance rénale terminale
(dialyse ou transplantation nécessaires) |
< 15 |
DFG = débit de filtration glomérulaire.
En pratique, il est difficile de dépister à l’officine
l’insuffisance rénale. En effet, cela nécessiterait que les
patients connaissent leur créatininémie lorsqu’ils se rendent à
leur officine. Toutefois, il est possible de détecter les patients
ayant une insuffisance rénale connue parmi ceux se présentant à
l’officine.
Certains patients et certaines ordonnances peuvent permettre de
suggérer la présence d’une pathologie rénale, comme par exemple les
patients âgés, les patients hypertendus, diabétiques, anémiés et
donc par extension les patients recevant des antihypertenseurs, des
antidiabétiques ainsi que des agents stimulateurs de
l’érythropoïèse et du fer, souvent prescrits chez ces patients en
raison d’une anémie [5].
Par ailleurs, dans la mesure où l’insuffisance rénale est une
maladie chronique, ces patients doivent régulièrement consulter un
néphrologue. Il est donc possible de détecter les patients ayant
une insuffisance rénale connue en leur demandant s’ils consultent
ou non un néphrologue ou plus simplement « un médecin du
rein ».
Enfin, les patients dialysés sont facilement identifiables. En
effet, de par la nature du traitement d’épuration extrarénale, qui
consiste habituellement en 3 séances d’hémodialyse hebdomadaires,
de trois à quatre heures chacune, il est simple de leur demander
s’ils sont insuffisants rénaux et donc de conclure au stade
d’insuffisance rénale (Stade 5).
Recommandations d’adaptation posologique des antipaludéens chez
le patient insuffisant rénal
Les chimioprophylaxies antipaludéennes sont choisies en fonction
de la destination du voyage. D’après l’Organisation mondiale de la
santé (OMS), les pays peuvent être divisés en 3 groupes en fonction
de la fréquence et de l’importance des résistances aux traitements
antipaludéens (tableau 2). Ainsi, il est
nécessaire de vérifier auprès du patient à quel groupe appartient
le pays de destination.
Tableau 2 Recommandations chimioprohylaxiques en fonction
de la destination (OMS).
| Groupe |
Groupe I |
Groupe II |
Groupe III |
| Résistances |
Pas de Plasmodium falciparum, pas de
chloroquinorésistance |
Zones de choroquino
résistance |
Prévalence élevée de
chloroquinorésistance
et risque de multirésistance |
| Pays |
Argentine (nord),
Azerbaïdjan (sud)
Belize
Bolivie (sud),
Cap-Vert
Chine (nord-est)
Costa Rica
Égypte
Guatemala
Haïti
Honduras
Ile Maurice
Irak
Iran (sauf sud-est)
Maroc
Mexique (Chiapas)
Nicaragua
Panama (nord)
Paraguay (est)
Pérou (ouest)
République dominicaine
El Salvador
Syrie
Tadjikistan (sud)
Turquie |
Afghanistan
Afrique du Sud (Transvaal, Natal)
Arabie saoudite (ouest)
Bénin
Bhoutan
Botswana
Burkina Faso
Côte d’Ivoire
Émirats Arabes Unis
Gambie
Ghana
Guinée
Guinée-Bissau
Inde
Indonésie
Iran (sud)
Libéria
Madagascar
Malaisie
Mali
Mauritanie
Namibie
Népal
Niger
Oman
Pakistan |
Philippines
Sénégal
Sierra Léone
Somalie
Sri Lanka
Tchad
Togo
Yémen |
Angola
Bangladesh
Birmanie
Bolivie (nord)
Brésil (Amazonie)
Burundi
Cambodge
Cameroun (sud)
Chine (Yunnan et Hainan)
Colombie
Comores
Congo
Côte d’Ivoire
Djibouti
Équateur
Érythrée
Éthiopie
Gabon
Guinée équatoriale
Guyana
Guyane française
Iles Salomon
Indonésie
Kenya
Laos
Malawi |
Mayotte
Mozambique
Myanmar
Nigéria (sud)
Sao Tomé et Principe
Ouganda
Panama (sud)
Papouasie-Nouvelle-Guinée
Pérou (est)
République centrafricaine
Rwanda
Soudan
Surinam
Swaziland
Tanzanie
Thaïlande (zones frontalières)
Vanuatu
Venezuela
Vietnam
Zaïre
Zambie
Zimbabwe |
Chimioprohylaxies
recommandées |
Chloroquine |
Chloroquine + Proguanil ou Atovaquone
+ Proguanil |
Méfloquine ou Doxycycline ou
Atovaquone + Proguanil |
Chez le patient insuffisant rénal, des modifications de la
pharmacocinétique des antipaludéens peuvent survenir, nécessitant
alors une réduction de dose ou l’utilisation d’alternative
thérapeutique. En effet, d’une part, l’insuffisance rénale entraîne
une réduction de l’excrétion urinaire des médicaments et/ou de
leurs métabolites et, d’autre part, celle-ci est également à
l’origine de modifications de l’absorption, de la distribution
et/ou du métabolisme des médicaments [6, 7]. Par ailleurs,
chez le patient hémodialysé et en fonction du médicament,
l’administration se fera avant ou après la séance d’hémodialyse
afin de prévenir toute épuration extrarénale précoce par la machine
d’hémodialyse.
En France, 5 principes actifs sont disponibles sous différentes
formes pharmaceutiques dans l’indication de prévention du
paludisme, la chloroquine, le proguanil, l’atovaquone, la
méfloquine et la doxycycline
La chloroquine
La chloroquine et son principal métabolite actif, la
deséthyl-chloroquine, sont majoritairement éliminés par voie
urinaire : 50 à 60 % de la dose administrée est retrouvée
dans les urines [8-10]. De plus, chez les patients insuffisants
rénaux, la demi-vie d’élimination de la chloroquine est
significativement augmentée [10]. Il est donc nécessaire d’adapter
la posologie de la chloroquine chez le patient insuffisant rénal
[11].
Le proguanil
Il est métabolisé dans le foie par le cytochrome P450 en deux
métabolites dont l’un, le cycloguanil, est responsable de
l’activité thérapeutique et de la toxicité hématologique.
L’excrétion rénale sous forme active représente 25 à 60 % de
la dose administrée [9]. Dans une étude, chez 27 patients
insuffisants rénaux, une augmentation de l’exposition systémique
(AUC) et de la demi-vie d’élimination du proguanil et de ses
métabolites ont été observées. De plus, il existe plusieurs cas
rapportant une mauvaise tolérance hématologique et digestive du
proguanil chez les patients insuffisants rénaux [12, 13]. Il
est donc nécessaire d’adapter la posologie du proguanil chez le
patient insuffisant rénal [11].
L’atovaquone
Elle est majoritairement excrétée par voie biliaire.
L’élimination urinaire est négligeable (0,6 %) [14]. Une
adaptation de la dose n’est pas nécessaire chez le patient
insuffisant rénal [11].
La méfloquine
Elle est transformée par le foie en deux métabolites inactifs.
L’élimination rénale sous forme inchangée est faible (2 à
9 %). L’absence de modifications pharmacocinétiques chez des
patients hémodialysés a été rapportée après l’administration d’une
dose de 250 mg par semaine pendant 2 semaines [15].
L’adaptation de la posologie n’est donc pas nécessaire chez le
patient insuffisant rénal [11].
La doxycycline
Elle est éliminée à 46 % dans les urines sous forme active.
Cependant, en cas d’insuffisance rénale, la demi-vie d’élimination
reste inchangée. En effet, la diminution de l’élimination urinaire
est compensée par une augmentation de l’élimination fécale [16]. Il
n’est donc pas nécessaire d’adapter la posologie chez le patient
insuffisant rénal [11].
Les recommandations d’adaptation posologique des antipaludéens
chez le patient insuffisant rénal pour chaque stade d’insuffisance
rénale et pour chaque médicament sont détaillées dans le tableau 3.
Tableau 3 Recommandations d’adaptation posologique des
antipaludéens chez le patient insuffisant rénal.
Clairance de
la créatinine (mL/min) |
Nivaquine®
Chloroquine
Comprimé 100 mg
Sirop 25 mg/5 mL |
Paludrine®
Proguanil
Comprimé sécable 100 mg |
Savarine®
Chloroquine (100 mg) + Proguanil (200 mg) |
Malarone®
Proguanil (100 mg)
+ Atovaquone (250 mg) |
Lariam®
Méfloquine
Comprimé 250 mg |
Doxypalu®
Doxycycline
Comprimé 100 mg |
| 90-60 |
100 mg/jour |
200 mg/jour |
1 comprimé par jour |
1 comprimé par jour |
250 mg/semaine |
100 mg/jour |
| 60-30 |
50 mg/jour |
100 mg/jour |
Administration impossible
Administrer les deux principes actifs séparément |
Administration impossible
Adaptation de la dose du proguanil mais pas de l’atovaquone
La forme pharmaceutique ne permet pas l’administration séparée des
2 principes actifs
Choisir une alternative |
250 mg/semaine |
100 mg/jour |
| 30-15 |
25 mg/jour |
50 mg
toutes les 48h |
250 mg/semaine |
100 mg/jour |
| < 15 et HD |
25 mg
toutes les 48h
Après la séance |
50 mg/semaine
Après la séance |
250 mg/semaine
Après la séance |
100 mg/jour
Non dialysable |
| DPCA |
25 mg
toutes les 48h |
50 mg/semaine |
250 mg/semaine |
100 mg/jour |
Par ailleurs, l’utilisation de deux associations de médicaments
demande une attention particulière chez le patient insuffisant
rénal.
En effet, la Savarine® est un comprimé pelliculé
contenant 2 principes actifs, la chloroquine et le proguanil. Or en
cas d’insuffisance rénale, il est nécessaire de réduire la
posologie des deux médicaments, mais pas dans les mêmes
proportions. La Savarine® n’étant pas sécable, il est
impossible d’ajuster correctement la posologie et il est donc
nécessaire d’administrer la chloroquine et le proguanil
séparément.
De même, la Malarone® contient 2 principes actifs, le
proguanil et l’atovaquone. Chez le patient insuffisant rénal, il
est nécessaire de réduire la posologie du proguanil mais pas celle
de l’atovaquone. Ainsi dans ce cas, une réduction de la posologie
du proguanil entraînerait une inefficacité de l’atovaquone et donc
de la Malarone®. Inversement, le maintien de la
posologie du proguanil entraînerait une augmentation de
l’exposition systémique en médicament, responsable d’effets
indésirables. De plus, une mauvaise tolérance pourrait conduire le
patient à spontanément arrêter sa chimioprophylaxie, l’exposant
ainsi à un risque de transmission du paludisme. L’utilisation de la
Malarone® est donc impossible chez le patient
insuffisant rénal. La solution consisterait à administrer le
proguanil et l’atovaquone séparément, toutefois, la seule
spécialité pharmaceutique contenant de l’atovaquone
(Wellvone®) est une suspension buvable contenant
750 mg d’atovaquone par cuillère-mesure de 5 mL. Il
faudrait donc utiliser environ 1,67 mL de Wellvone®
pour administrer les 250 mg d’atovaquone recommandés, soit un
tiers de la cuillère-mesure. Par conséquent, dans ce cas précis, il
est préférable de recourir à une alternative thérapeutique afin
d’éviter une administration hasardeuse d’atovaquone.
Par ailleurs, aucun moyen préventif n’assure à lui seul une
protection totale y compris chez le patient insuffisant rénal. Il
est donc indispensable d’associer au traitement préventif des
mesures de protection contre les piqÛres de moustiques. Ces
moustiques piquent habituellement entre le coucher et le lever du
soleil. La protection pendant cette période doit donc être
maximale, avec le port de vêtements clairs, imprégnés et couvrants
le soir et l’utilisation d’une moustiquaire imprégnée d’insecticide
pour dormir (recommandations de l’OMS).
En outre, internet peut fournir plusieurs informations ou
ressources pour améliorer la prise en charge des patients
insuffisants rénaux désireux de voyager.
Le SiteGPR (http://www.sitegpr.com), destiné aux professionnels
de santé, fournit en français les recommandations d’adaptation
posologique des médicaments pour chaque stade d’insuffisance
rénale, les chronoposologies par rapport aux séances de dialyse
ainsi que des calculettes d’estimation de la fonction rénale.
De plus, il existe des agences de voyages pouvant organiser des
voyages internationaux pour les patients dialysés dont par exemple
http://www.eurodial.org/travel [17].
Enfin, il existe également des sites internet mettant à
disposition un moteur de recherche permettant de localiser
géographiquement les centres de dialyse existants (par
exemple : http://www.globaldialysis.com) [17].
Conclusion
Au XXIe siècle, les progrès technologiques et
médicaux ont permis à des patients atteints de maladies chroniques
de pouvoir voyager au-delà de l’Europe, notamment dans des régions
où le paludisme est endémique. Même s’il est impossible de dépister
en routine à l’officine une insuffisance rénale inconnue chez un
voyageur, il semble néanmoins possible de détecter les patients
insuffisants rénaux chroniques connus à l’aide d’un interrogatoire
et de l’ordonnance et de s’assurer alors que la fonction rénale a
été correctement évaluée à l’aide de la formule aMDRD.
Chez ces patients, il est alors nécessaire d’avoir une attention
particulière envers leurs traitements notamment quant au choix des
molécules et de la posologie des médicaments antipaludéens. En
effet, chez ces patients, il est nécessaire d’une part, de réduire
la posologie de la chloroquine et du proguanil et, d’autre part,
d’éviter les associations fixes de médicaments comme la
Malarone® et la Savarine®.
Conflits d’intérêts: aucun.
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