ARTICLE
Auteur(s) : V Brunie1, M Paysant1,
S Roy1, C
Monchaud2, N Teissier4, L
Massias3, T Van Den Abbeele4, F
Brion1
1Service de pharmacie, Hôpital Robert Debré,
Paris
2Service de pharmacologie, Hôpital Robert Debré,
Paris
3Service de pharmacie toxicologie, Hôpital Bichat,
Paris
4Service d’otorhinolaryngologie, Hôpital Robert Debré,
Paris
La papillomatose respiratoire récurrente (RRP pour respiratory
reccurent papillomatosis) est la tumeur bénigne du larynx la plus
courante chez l’enfant [1]. Cette pathologie se développe suite à
la contamination du larynx par un virus de la famille des
Papillomaviridae, le papillomavirus humain (HPV). Il s’agit d’un
virus à ADN, non enveloppé, ubiquitaire et strictement
humain.L’incidence de la RRP était estimée, en 1997, à 4 nouveaux
cas pour 100 000 enfants par an et 1 nouveau cas pour 100 000
adultes par an [2]. La sévérité et l’évolution de la papillomatose
laryngée sont variables et peu prévisibles. Elles dépendent,
notamment, de l’inoculum, de la virulence de l’HPV, de la réponse
aux traitements et de l’âge du patient.Le diagnostic est réalisé
durant l’enfance, généralement suite à une dysphonie secondaire à
l’obstruction du larynx par des papillomes. Il est confirmé par la
mise en évidence du virus sur des prélèvements laryngés obtenus par
fibroscopie.Actuellement, plus de 150 espèces d’HPV ont été
identifiées, les HPV de type 6 et 11 étant principalement corrélés
aux condylomes ano-génitaux et laryngés sans potentiel cancéreux
[3].Différentes stratégies thérapeutiques sont proposées pour
prendre en charge la RRP.L’exérèse chirurgicale constitue la
première ligne thérapeutique [1]. Elle est associée ou non à une
destruction par laser de la maladie résiduelle. Si cette
association ne permet pas le contrôle de l’infection, un traitement
médicamenteux est instauré. Il repose sur l’interféron α humain
recombinant, Introna®[1] ou le cidofovir,
Vistide®[1, 4]. L’utilisation du cidofovir a été
proposée par voie IV ou en intra-lésionnelle. Bien que les
protocoles utilisés pour les injections intra-lésionnelles soient
très variables (dose, rythme) et que la plupart des études n’aient
pas été effectuées contre placebo, ce traitement a permis une
amélioration chez 92 % des patients (57 % de rémission
complète et 35 % de rémission partielle) [5]. Les données de
tolérance ne sont pas encore connues. Les données concernant
l’efficacité du cidofovir IV sont à l’heure actuelle peu
importantes : trois patients traités par cidofovir IV ont
montré une évolution favorable. Néanmoins, il est bien souligné que
pour deux patients, le cidofovir IV était associé à l’interféron-α
ou à l’indole-3-carbinol [5].Deux autres traitements sont décrits
dans la littérature : l’indol-3-carbinol et son dérivé
di-indole-méthane et les esters de cidofovir [6, 7].Le premier est
un produit, utilisé aux États-Unis pour lequel Coll et al. [8] ont
montré que la progression des papillomes était stoppée dans un
tiers des cas et réduite dans un autre tiers. Pour le dernier
tiers, aucune réponse n’a été observée. Les principaux effets
secondaires rapportés étaient des troubles gastro-intestinaux
bénins. Le di-indole-méthane est un précurseur de
l’indol-3-méthane, commercialisé aux États-Unis sous le nom de
spécialité Phytosorb-DIM®. Si ces produits ont présenté
des résultats cliniques prometteurs, il semblerait que leurs
utilisations entraînent à long terme des effets indésirables graves
[9], comme une déminéralisation osseuse. Par ailleurs,
l’indolcarbazole, métabolite de l’indol-3-méthane, possède des
propriétés pro-carcinogènes.La pharmacocinétique des esters de
cidofovir permet de disposer d’un traitement par voie orale,
puisque leur biodisponibilité est de l’ordre de 90 %
(inférieure à 5 % pour le cidofovir) [7] avec un meilleur
rapport bénéfice/risque, puisque la diffusion au niveau du poumon
est augmentée d’un facteur 7, et celle au niveau du rein est
divisée par 5 [7].Plus récemment, des travaux ont étudié
l’efficacité d’injections intra-lésionnelles du vaccin ourlien. Les
résultats ont montré une rémission de la maladie à moyen ou long
terme (jusqu’à 19 ans de recul) chez les trois quarts des
patients ainsi traités [9].Nous rapportons le cas d’une patiente
présentant une papillomatose respiratoire récurrente pour laquelle
les différents traitements instaurés se sont révélés inefficaces
(traitement chirurgical associé au laser et administrations locales
de cidofovir) ou mal tolérés (administrations d’interféron α ou de
cidofovir IV ayant entraîné respectivement une élévation des
transaminases et une néphrite tubulo-interstitielle aiguë). Devant
l’apparition de métastases pulmonaires mettant en jeu le pronostic
vital de la patiente, des aérosols de cidofovir ont été proposés
afin d’agir plus sélectivement au niveau pulmonaire tout en
épargnant le rein.
Description du cas clinique
Le diagnostic de papillomatose laryngée sévère a été posé chez
Claire à l’âge d’un an, à la suite d’un épisode de dysphonie
accompagnée de dyspnée.
La première ligne de traitement a consisté en une série
d’ablations chirurgicales des lésions papillomateuses, sous
anesthésie générale, programmées toutes les 3 à 4 semaines. La
pathologie se révélant extrêmement agressive et multirécidivante,
des vaporisations au laser ont été associées afin de détruire les
papillomes. La prolifération des lésions, malgré la thérapeutique
mise en place, a nécessité de réaliser une trachéotomie chez la
patiente alors âgée de trois ans, pour libérer les voies
respiratoires largement obstruées.
L’année suivante, devant l’efficacité limitée de l’ablation
chirurgicale associée au laser, un traitement par interféron α à
hautes doses a été instauré : 3 MUI d’interféron α-2b
humain recombinant, Introna®, ont été administrées par
voie intra-trachéale. Une prémédication par le paracétamol a été
associée afin de prévenir le syndrome pseudo-grippal classiquement
observé avec l’interféron, ainsi qu’une hydratation suffisante pour
favoriser l’élimination urinaire de l’interféron α. Toutefois, ce
traitement n’a pas été bien toléré par Claire puisqu’une élévation
des transaminases après 5 mois de traitement a nécessité
l’arrêt de l’interféron.
Devant l’hépatotoxicité et la résistance du papillomavirus au
traitement par interféron α, il a été décidé de pratiquer des
injections intra-lésionnelles de cidofovir. Lors de chaque
intervention, cinq seringues d’un millilitre d’une solution de
cidofovir à 7,5 mg/mL ont été préparées. Le volume injecté à la
base des papillomes, après exérèse chirurgicale, dépendait de la
taille des lésions. La limitation du passage systémique du
cidofovir lors de son utilisation par voie locale (34 ± 11 %
de la dose administrée) permettant d’éviter l’apparition d’une
néphrite tubulo-interstitielle aiguë [4], l’administration de
probénécide, Bénémide®, comme protecteur rénal, n’a donc
pas été nécessaire.
À l’âge de neuf ans, et malgré l’association de l’exérèse
chirurgicale des lésions papillomateuses à l’administration locale
de cidofovir, la papillomatose de la patiente s’est étendue au
niveau pulmonaire. La mise en jeu du pronostic vital a motivé
l’instauration d’un protocole associant le cidofovir IV (5 mg/kg en
perfusion d’une heure tous les 15 jours) et la
réintroduction de l’interféron α malgré l’atteinte hépatique
développée auparavant (2 MUI d’interféron α-2b humain recombinant
en SC tous les 15 jours).
Après 7 mois de traitement, malgré la prévention
systématique de la toxicité rénale du cidofovir par une
hyperhydratation et la prise de probénécide, une insuffisance
rénale aiguë (clairance de la créatinine :
70 mL/min/1,73m2) associée à un syndrome
polyuro-polydypsique a conduit à l’arrêt du cidofovir. Il est à
noter que le probénécide était très mal toléré par la patiente,
puisqu’il était émétisant et anxiogène. Par ailleurs, les
administrations d’interféron ont aussi été suspendues suite à une
nouvelle augmentation des transaminases hépatiques. Devant
l’épuisement des stratégies thérapeutiques disponibles, deux études
effectuées chez des souris nous ont conduits à instaurer un
traitement par des aérosols de cidofovir, à la posologie de 1 mg/kg
[10, 11] toutes les deux semaines, puis une fois par semaine, les
lésions papillomateuses laryngées ne cessant de s’étendre. La
solution à nébuliser était préparée à la pharmacie à partir de la
spécialité Vistide® (375 mg/5 mL) après dilution
dans du sérum physiologique pour obtenir une concentration finale
de 7,5 mg/mL, ce qui correspondait à un volume de 5,3 mL à
nébuliser. Le nébuliseur utilisé, Respiromed® (figure 1), a permis
une nébulisation en circuit fermé. Le gaz de nébulisation utilisé
était l’oxygène à un débit de 9 L/min, soit une durée totale
d’inhalation de 30 minutes environ.
Des éléments influençant la tolérance locale des aérosols de
cidofovir ont été évalués à partir de deux paramètres, le pH et
l’osmolarité de la solution utilisée. Les valeurs mesurées étaient
proches des valeurs physiologiques : pH à 7,34 (7,35-7,45) et
osmolarité à 313 mOsm/L (290-310 mOsm/L), ce qui permettait de
supposer une bonne tolérance locale.
Aucune toxicité rénale n’ayant été rapportée après
administration IV de cidofovir à la posologie de 1mg/kg [4, 12],
l’inhalation de cidofovir à cette posologie ne devait pas
s’accompagner de néphrotoxicité. Cependant, la patiente ayant
développé une insuffisance rénale suite à des perfusions de
cidofovir IV, les prescripteurs ont préféré maintenir le
probénécide lors des premières inhalations. Par la suite, des
dosages sanguins et urinaires ont donc été réalisés afin d’évaluer
le passage systémique du cidofovir par voie inhalée :
- – des prélèvements sanguins ont été réalisés à
t0 (avant le début de l’aérosol), t1h,
t2h, t6h, t12h et
t24h ;
- – deux échantillons d’urines de 12 heures ont été
recueillis, de t0-12h et de t12h-24h.
Les prélèvements sont analysés par chromatographie liquide haute
performance en polarité de phases inversée (colonne
Nucléosil® C18 4,6 x 250, diamètre des particules
5 μm ; phase mobile tampon phosphate 0,02 M –
acétonitrile 99,5/0,5 v/v, débit 1 mL/min – volume injecté 20
μL) après défécation des protéines par le méthanol et concentration
du surnageant sous azote. La détection est effectuée en UV à 274
nm.
Les concentrations plasmatiques sont restées inférieures à la
limite de quantification (0,5 mg/L) quel que soit le temps de
prélèvement. La concentration en cidofovir a été de 5,4 mg/L dans
les urines des 12 heures suivant l’inhalation et indétectable
dans le second échantillon. Les concentrations étant indétectables
dans le sang et 15 % de la dose totale inhalée étant retrouvée
dans les urines des 12 premières heures, il existe bien un passage
systémique faible et une élimination rénale rapide. Ces données,
obtenues lors de la seconde séance d’aérosol, ont conduit à l’arrêt
du probénécide.
La persistance de la prolifération des papillomes laryngés mise
en évidence par endoscopie a conduit à poursuivre les exérèses
chirurgicales et les administrations locales de cidofovir après
deux séances de traitement par aérosol seul. Le probénécide n’a pas
été réintroduit, bien qu’aucun dosage de cidofovir n’ait été
réalisé lorsque l’aérosol était associé à des administrations
intra-lésionnelles.
Le suivi de la patiente a été complété par des scanners
thoraciques, afin d’apprécier une éventuelle stabilisation des
lésions pulmonaires, et des épreuves fonctionnelles respiratoires,
pour évaluer sa capacité respiratoire. Le scanner réalisé
après 14 cures d’aérosol de cidofovir, montre, en comparaison avec
un scanner antérieur au traitement, une franche diminution des
nodules périphériques sous-pleuraux, ainsi qu’une diminution des
cavernes centrales, correspondant visiblement à une recolonisation
par le tissu parenchymateux sain.
Le cidofovir est connu pour entraîner une néphrite
tubulo-interstitielle aiguë dose-dépendante dans plus de 10 %
des cas [12]. La surveillance de la fonction rénale a donc été
prolongée, basée sur le suivi de l’urémie et de la créatininémie et
la recherche d’une protéinurie et d’une glycosurie. Actuellement,
ces analyses sont effectuées avant chaque aérosol. Les résultats
obtenus avant la seconde et la troisième séances de nébulisation
étaient :
- – pour l’urémie et la créatininémie de 3,7 et 5,3
mmol/L, et de 68 et 76 μmol/L, respectivement,
- – pour la recherche de protéinurie, de 0,13 et 0,14 g/L,
respectivement,
- – pour la recherche de glycosurie, de 0,3 et 0,6 mmol/L,
respectivement.
Discussion
Si l’ensemble des traitements médicamenteux utilisés pour la prise
en charge de la papillomatose respiratoire récurrente est approuvé
par la communauté scientifique [13], aucune de ces spécialités ne
possède d’AMM dans cette indication.
De nombreuses publications rapportent l’utilisation du cidofovir
par voie intra-lésionnelle dans le traitement des RRP [1, 14, 15].
Son utilisation présente un avantage important en terme de
tolérance, en raison du faible passage systémique, et évite ainsi
la toxicité rénale [4]. Néanmoins, ce mode d’administration ne
permet pas toujours d’éradiquer la maladie, mais seulement parfois
d’en stabiliser l’évolution [1].
Le principal intérêt de l’administration IV du cidofovir réside
dans son efficacité plus importante que par voie locale. Cependant,
cette voie d’administration n’est pas reconnue pour la prise en
charge des papillomatoses respiratoires. Par ailleurs, une
administration IV implique de prévenir la toxicité rénale du
cidofovir et de surveiller son apparition. En effet, le cidofovir,
en se concentrant dans les cellules du tubule proximal rénal par
fixation sur un transporteur anionique, entraîne une insuffisance
rénale [4, 7]. Le traitement adjuvant recommandé pour protéger le
rein est basé sur une hyperhydratation intraveineuse de sérum
physiologique avant, pendant et après l’administration du cidofovir
associée à l’administration de probénécide, Bénémide®.
Cette administration se fait par voie orale, à raison d’1 g trois
heures avant la perfusion, puis 500 mg deux et huit heures après le
début de l’administration, soit une dose totale de 2 g (posologie
de l’adulte). Le probénécide, en saturant le transporteur des
cellules du tubule rénal, réduit la pénétration intracellulaire du
cidofovir et permet ainsi de limiter son accumulation et donc sa
toxicité [4]. Chez Claire, l’insuffisance rénale observée peut être
expliquée par l’administration IV du cidofovir et la très
mauvaise tolérance digestive du probénécide. En effet, les
vomissements sont un effet indésirable fréquent de ce médicament et
ils étaient particulièrement importants chez Claire : il est
donc probable que son absorption ait été réduite, ce qui aurait
donc largement diminué la protection rénale.
L’évolution rapide de la pathologie a conduit l’équipe médicale
à chercher à maintenir l’utilisation du cidofovir. Les données
récentes portant sur les esters de cidofovir, obtenues in vitro [6]
et in vivo chez la souris [7], rendent ces molécules
particulièrement attractives. La modification de la structure
chimique permet :
- – une augmentation de la pénétration cellulaire, avec
une activité antivirale in vitro sur des souches de CMV et HPV
multipliée jusqu’à un facteur 10 000 ;
- – une augmentation de la biodisponibilité après
administration par voie orale, permettant ainsi un traitement par
voie orale, donc une prise en charge en ambulatoire
possible ;
- – une efficacité plus importante grâce à une
augmentation de la distribution dans certains tissus tels que la
rate, les poumons et le foie (aire sous la courbe multipliée par 3,
7 et 35, dans chacun de ces tissus respectivement, par rapport à
une administration intrapéritonéale de cidofovir), ce qui permet
une action plus ciblée ;
- – une amélioration de la tolérance rénale grâce à une
diminution de la diffusion dans le tissu rénal (aire sous la courbe
divisée par 5 par rapport à une administration intrapéritonéale de
cidofovir) en raison notamment de sa moindre affinité pour le
transporteur anionique rénal (en effet, une charge anionique du
cidofovir est masquée par le greffage de résidus alkoxyalkyl ou
alkoxyglycéride au niveau de la fonction phosphate du
cidofovir).
Cependant, l’utilisation de ces esters n’est pas autorisée en
France et Claire n’a pas pu en bénéficier.
Deux autres études [10, 11] rapportant l’administration en
aérosol de cidofovir chez des souris en prévention ou traitement
précoce après exposition au virus de la variole ont permis de
proposer une alternative thérapeutique. Ces deux études comparaient
l’efficacité du cidofovir sur ce virus suite à son
administration :
- – par voie SC ou inhalée,
- – en préventif (24 heures avant l’exposition au
virus) ou en curatif (2 ou 24 ou 48 heures après l’exposition
au virus).
La posologie par voie SC était comprise entre 25 et 100 mg/kg et
les aérosols étaient administrés à des doses dites
« basses » (0,06 mg/kg) ou « hautes » (entre
0,5 et 5 mg/kg). Dans cette étude, les auteurs rapportent une
survie plus importante et une contamination plus faible des souris
ayant reçu des inhalations de cidofovir aux posologies
« hautes » en préventif. Ce concept a semblé intéressant
et, malgré l’analogie peu évidente avec le cas de Claire (virus
différents, modèle animal, traitement préventif ou contamination
récente et non pas pathologie d’installation ancienne), a été
retenu comme nouvelle option de traitement de sa RRP. Avant de
débuter le traitement, il a été nécessaire de sélectionner le
dispositif médical le plus adapté, d’évaluer la tolérance locale,
et de déterminer les posologies, rythmes et conditions
d’administration.
Le cidofovir est caractérisé par un potentiel néphrotoxique
important lorsqu’il est administré par voie IV. Sa toxicité par
voie inhalée n’est pas connue, mais les études précédemment
évoquées [10, 11] ont montré qu’il y avait un passage du cidofovir
dans la circulation générale après son inhalation. Il convenait
donc de limiter le relargage du produit dans l’atmosphère pour
protéger le personnel hospitalier. Une analogie a été faite entre
le caractère toxique du cidofovir et celui de la pentamidine et a
conduit à retenir le circuit de nébulisation de précision
Respiromed® (figure 1). Il présente un
système de clapets permettant à l’air de ne circuler que dans un
sens lors de l’inspiration du produit par la patiente et dans un
autre lors de l’expiration. Ce dispositif est totalement clos
puisqu’il possède à sa sortie un filtre anti-bactérien
(0,22 μm de diamètre) permettant de retenir les particules de
cidofovir expirées par la patiente. Par ailleurs, l’embout buccal
se retire facilement, permettant ainsi une adaptation parfaite du
dispositif à la canule de trachéotomie de la patiente.
En début de traitement, la posologie des aérosols de cidofovir
était de 1 mg/kg, au rythme d’une inhalation tous les
15 jours. Ceci correspond au groupe de posologies hautes
décrites dans la littérature [10, 11]. Le rythme des
administrations a été fixé en fonction de la demi-vie
intracellulaire du cidofovir, soit 3 à 10 jours [7]. Ce rythme
a par la suite été augmenté à une inhalation par semaine, devant
les résultats non satisfaisants des endoscopies réalisées.
L’augmentation du rythme des administrations en fonction des
résultats des endoscopies peut être discutable puisque, à
l’origine, les aérosols avaient surtout pour objectif de traiter,
ou au moins de contrôler, l’évolution de l’infection au niveau
pulmonaire. L’augmentation du rythme des inhalations a été associée
à une intensification des administrations intra-lésionnelles du
cidofovir. Les injections locales pouvaient avoir lieu le même jour
qu’une séance d’aérosol. Cette association n’a pas conduit à
réintroduire le probénécide, ni à faire des dosages de cidofovir.
Seule la surveillance de la fonction rénale a permis de vérifier
qu’il n’y avait pas de retentissement organique à cette
association. Cependant, comme la demi-vie du cidofovir est comprise
entre 3 et 10 jours, il aurait été intéressant de refaire des
dosages de cidofovir afin de vérifier l’absence d’accumulation.
La taille des gouttelettes générées n’a pas été évaluée. Or,
celle-ci conditionne le lieu d’action du cidofovir. Les expériences
menées chez la souris utilisaient des gouttelettes d’un diamètre
moyen de 0,9 μm et rapportaient alors un dépôt
d’approximativement 50 % de la dose totale au niveau des
poumons. Une part équivalente était retrouvée au niveau des
bronchioles et de la région naso-pharyngée et moins de 5 % au
niveau de l’estomac [11]. Malgré cette donnée manquante, les
premiers résultats des scanners pulmonaires (réduction des nodules
périphériques sous-pleuraux, diminution des cavernes centrales
secondaires à une recolonisation par le tissu parenchymateux sain)
semblaient laisser supposer que la taille des gouttelettes
permettait d’atteindre le tissu pulmonaire.
Des éléments concernant la pharmacocinétique du cidofovir inhalé
devaient être étudiés, et notamment la possibilité d’un passage du
produit dans la circulation générale. La présence d’un syndrome
inflammatoire important et de nombreuses cavernes au niveau
pulmonaire constituaient des facteurs favorisant le passage
systémique du produit, avec le risque d’atteinte rénale. Par
ailleurs, du fait de l’importante intolérance digestive au
probénécide, l’arrêt de ce traitement a été envisagé. Les dosages
sanguins et urinaires ont permis d’observer que les aérosols de
cidofovir s’accompagnaient d’un passage limité du produit dans la
circulation générale et d’une élimination précoce par voie
rénale : environ 15 % de la dose totale a été retrouvée
inchangée dans les urines, au cours des 12 premières heures suivant
l’inhalation. Les concentrations plasmatiques en cidofovir
indétectables peuvent laisser supposer que le passage du cidofovir
du tissu pulmonaire dans la circulation sanguine était faible et
progressif ou que l’élimination rénale était plus rapide que
l’absorption au niveau du tissu pulmonaire. Les prescripteurs ont
donc choisi de suspendre la co-administration de probénécide, et
aucune atteinte rénale n’est apparue lors de la poursuite du
traitement.
Conclusion
La papillomatose respiratoire récurrente est une maladie rare dont
le pronostic vital est engagé, notamment lorsque des métastases
pulmonaires apparaissent. Le cas de Claire illustre les différentes
lignes de traitement actuellement préconisées et les limites de
leur utilisation : efficacité insuffisante, effets
indésirables majeurs. Il met également en lumière la difficulté de
traiter efficacement ces patients et montre comment une
concertation pluridisciplinaire a permis de trouver une solution
adaptée au cas particulier de Claire.
En effet, l’impasse thérapeutique a incité à réaliser une revue
de la littérature et à s’intéresser aux esters de cidofovir. Si ces
molécules semblaient très prometteuses, le stade encore
expérimental de leur développement rendait leur utilisation
impossible. Ceci a conduit à envisager un traitement par aérosol,
malgré le peu d’analogies entre les données de la littérature et le
cas de notre patiente. Les interventions des équipes de pharmacie
et de pharmacologie ont été multiples et ont porté aussi bien sur
la fabrication de la solution aérosolisée et ses modalités
d’administration (voie, dispositif médical) que sur l’évaluation de
la tolérance locale et rénale.
Bien que les premiers résultats de scanner soient encourageants,
le suivi de la patiente et une meilleure connaissance des pratiques
des autres équipes médicales restent indispensables pour évaluer
l’efficacité et la tolérance de ce traitement à long terme. Dans le
cas de Claire, des inhalations à la dose de 1 mg/kg/semaine
semblent contrôler l’évolution pulmonaire, voire faire
régresser les lésions. Une augmentation des posologies jusqu’à 5
mg/kg/aérosol pourrait être envisagée devant une évolution
défavorable. Il conviendrait alors de ré-introduire le probénécide
et de réévaluer l’impact d’une telle posologie sur le passage
systémique et sur la fonction rénale.
Références
1 Chung BJ, Akst LM, Koltai PJ. 3.5-Year follow-up
of intralesional cidofovir protocol for pediatric reccurent
respiratory papillomatosis. Int J Pediatr Otorhinolaryngol
2006 ; 70 : 1911-7.
2 http ://www.phac-aspc.gc.ca consulté le 5/12/2006.
3 Silver RD, Rimell FL, Adams GL, Derkay CS,
Hester R. Diagnosis and management of pulmonary metastasis
from reccurent respiratory papillomatosis. Otolaryngol Head Neck
Surg 2003 ; 129 : 622-9.
4 Naiman AN, Roger G, Gagnieu MC,
Bordenave J, Mathault S, Ayari S, et al.
Cidofovir plasma assays after local injection in respiratory
papillomatosis. Laryngoscope 2004 ; 114 : 1151-6.
5 Chadha NK, James AL. Antiviral agents for the
treatment of recurrent respiratory papillomatosis : a systemic
review of the english-language literature. Otolaryngol Head Neck
Surg 2007 ; 136 : 863-9.
6 Beadle JR, Hartline C, Aldern KA,
Rodriguez N, Harden E, Kern ER, et al.
Alkoxyalkyl esters of cidofovir and cyclic cidofovir exhibit
multiple-log enhancement of antiviral activity against
cytomegalovirus and herpesvirus replication in vitro. Antimicrob
Agents Chemother 2002 ; 46 : 2381-6.
7 Ciesla SL, Trahan J, Brad Wan W, Beadle J,
Aldern KA, Painter GR, et al. Esterification of
cidofovir with alkoxyalkanols increases oral bioavailability and
diminishes drug accumulation in kidney. Antivir Res 2003 ;
59 : 163-71.
8 Coll DA, Rosen CA, Auborn K, Potsic WP,
Bradlow HL. Treatment of recurrent respiratory papillomatosis
with indol-3-carbinol. Am J Otolaryngol 1997 ; 18 :
283-5.
9 Jegoux F. La papillomatose laryngée. Mémoire de DES
d’oto-rhino-laryngologie, soutenu le 15 mars 2002 à la faculté de
médecine de Nantes.
10 Bray M, Martinez M, Kefauver D, West M,
Roy C. Treatment of aerosolized cowpox virus infection in mice
with aerosolized cidofovir. Antivir Res 2002 ; 54 :
129-42.
11 Roy CJ, Baker R, Washburn K, Bray M.
Aerosolized cidofovir is retained in the respiratory tract and
protects mice against intranasal cowpox virus challenge. Antimicrob
Agents Chemother 2003 ; 47 : 2933-7.
12 Vidal, 2006.
13 Bernard HU. Established and potential strategies against
papillomavirus infections. JAC 2004 ; 53 : 137-9.
14 Kimberlin DW. Current status of antiviral therapy for
juvenile-onset recurrent respiratory papillomatosis. Antivir Res
2004 ; 63 : 141-51.
15 Silverman DA, Pitman MJ. Current diagnostic and
management trends for recurrent respiratory papillomatosis. Curr
Opin Otolaryngol Head Neck Surg 2004 ; 12 : 532-7.
|