ARTICLE
Auteur(s) : A Maslin1, D
Cabelguenne1, F Meunier2, A
Sourty3, J Doucet4
1Antenne pharmaceutique, Prisons de Lyon, Centre
hospitalier Lyon Sud
2Service médicopsychologique régional, Prisons de Lyon,
Centre hospitalier spécialisé Le Vinatier, Lyon
3Service de médecine pénitentiaire, Centre hospitalier
Lyon Sud
4Service de pharmacie, Centre hospitalier Lyon Sud
Présentation du cas
Monsieur L, âgé de 45 ans, d’origine caucasienne, a été
incarcéré aux prisons de Lyon en octobre 2004. Ce patient, ancien
héroïnomane, bénéficie d’un traitement de substitution aux opiacés
par méthadone depuis le 20 novembre 1997. Il mesure 1 m 82 et
pèse 83 kg. Concernant ses antécédents médicaux, Monsieur L déclare
être allergique aux pénicillines et à la buprénorphine
(Subutex®) et présente une hépatite C suivie, non
traitée. Avant son incarcération, il a été traité pour des coliques
néphrétiques par l’association phloroglucinol (Spasfon®
6/j), kétoprofène 150 mg (Biprofenid® 2/j), et
lanzoprazole 15 mg (Lanzor® 1/j) en plus de son
traitement par méthadone (60 mg/j). Du point de vue biologique, sa
fonction rénale est normale (clairance de la créatinine 121 mL/min)
et les valeurs légèrement élevées des enzymes hépatiques traduisent
une fonction hépatique faiblement perturbée.
À son arrivée en prison, le 4 octobre 2004, le patient souffre
toujours de coliques néphrétiques. L’équipe médicale de l’Unité de
consultation et soins ambulatoires (UCSA) a prolongé son traitement
somatique en substituant certains médicaments par ceux inscrits au
livret thérapeutique des Hospices civils de Lyon. Ainsi,
l’ordonnance de ce patient se présente comme suit : un inhibiteur
de la pompe à protons (IPP), ésoméprazole 20 mg
(Inexium®), un comprimé par jour pendant 2 mois et,
pendant 5 jours : phloroglucinol (Spasfon®) 6
comprimés par jour, du tiémonium 5 mg (Viscéralgine®) 6
comprimés par jour, et du kétoprofène 150 mg
(Biprofenid®) 2 comprimés par jour. L’ésoméprazole a été
prescrit pour 2 mois du fait d’un diagnostic de reflux
gastro-œsophagien et en prévention des lésions gastro-intestinales
dues aux anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS).
Le patient est également pris en charge par l’équipe médicale du
Service médicopsychologique régional (SMPR). Il lui est prescrit de
la méthadone à 60 mg/j pendant 7 jours en poursuite du
traitement de substitution aux opiacés. Afin de faire face au
stress de l’incarcération, il a été associé deux benzodiazépines et
apparentées : zopiclone 7,5 mg (Imovane®) un
comprimé au coucher en cas de troubles du sommeil, clorazépate
dipotassique 50 mg (Tranxène®) un comprimé par jour, en
cas de crise anxieuse, traitement prescrit pour 28 jours.
Le 8 novembre 2004, le patient consulte à l’UCSA pour récurrence
des coliques néphrétiques. Il lui est prescrit un AINS :
diclofénac LP 100 mg (Voltarène®) un comprimé par jour
tout en poursuivant l’ésoméprazole 20 mg à la posologie
initiale.
Survenue de l’événement indésirable
À la suite de l’instauration de ce traitement, le patient se plaint
le 10 novembre de sensations ébrieuses et d’une perte de vigilance
après la prise concomitante du diclofénac, de l’ésoméprazole et de
son traitement psychotrope.
Analyse de l’historique médicamenteux
À la demande du médecin psychiatre, suite aux symptômes dont se
plaint le patient lors d’une consultation au SMPR, le traitement
instauré à partir du 8 novembre est analysé par l’équipe
pharmaceutique. Lors de la survenue de l’effet indésirable, le
traitement comprend ésoméprazole, diclofénac, clorazépate,
zopiclone et méthadone.
L’historique médicamenteux et le schéma d’administration du
traitement sont récapitulés dans la ( figure 1 ).
Après interrogatoire, il s’est avéré que le patient ne prend pas
tous les médicaments selon le schéma prescrit par les médecins.
Ainsi, il prend le diclofénac en cas de crise de coliques
néphrétiques et l’ésoméprazole, non en continu mais seulement lors
de la prise du diclofénac. Au moment de la survenue des sensations
ébrieuses, il a déclaré avoir pris simultanément l’IPP, l’AINS, le
clorazépate et la méthadone.
Revues des caractéristiques pharmacodynamiques,
pharmacocinétiques et pharmacogénétiques des médicaments impliqués
dans la survenue de l’événement indésirable médicamenteux
Afin d’établir l’origine de la survenue de l’événement indésirable,
les caractéristiques de chaque médicament impliqué ésoméprazole,
méthadone, clorazépate et diclofénac, ont été étudiées. Comme
chacun d’entre eux est métabolisé par certains cytochromes P450, un
premier point sur leur définition, leurs rôles, localisations et
polymorphismes, est effectué.
Les cytochromes P450 (CYP)
Les CYP constituent une superfamille d’enzymes impliquées dans le
métabolisme et l’élimination des médicaments. Cette superfamille
est divisée en familles et sous-familles en fonction de leurs
séquences en acides aminés. Elles peuvent être localisées dans le
foie ou au niveau de l’intestin. D’un point de vue identification,
CYP3A4 signifie qu’il s’agit d’une enzyme qui appartient à la
famille 3 et à la sous-famille A et qui est codée par le gène 4. La
plupart des médicaments sont métabolisés par seulement 5
isoenzymes : 3A4, 1A2, 2C9, 2C19 et 2D6 [1].
Le CYP 3A4 est localisé dans le foie et l’intestin. Le CYP3A4 et
1A2 ne seraient pas caractérisés par un polymorphisme génétique. Le
CYP 3A4 est inductible et son activité varie de 1 à 30 fois dans le
foie et de 1 à 11 fois dans l’intestin, suivant les individus. De
nombreux médicaments sont des inducteurs ou des inhibiteurs du
CYP3A4 (tableau 1( Tableau 1 )). Le
CYP1A2 est inductible par la fumée de cigarettes [1].
En revanche, les enzymes de la sous-famille CYP2C sont
caractérisées par un polymorphisme génétique. Dans le cas des
CYP2C9 et 2C19, ce polymorphisme a des conséquences
cliniques : risque de toxicité et baisse d’efficacité pour
certains médicaments [2]. Les études de population montrent que les
individus peuvent être classés en « métaboliseurs lents »
et « métaboliseurs normaux ». Les métaboliseurs lents
représentent seulement 3 à 5 % des caucasiens et près de 12 à
23 % dans les populations asiatiques [2, 3]. Les différents
génotypes du CYP2C19 sont classés en 3 groupes : métaboliseurs
normaux homozygotes, métaboliseurs normaux hétérozygotes et
métaboliseurs lents [4].
Le CYP2D6 est localisé dans le foie. Il n’est pas inductible. Il
est également caractérisé par un polymorphisme génétique. La
prévalence du phénotype « métaboliseur lent » est
4-10 % chez les Européens et 0,6-1,5 % dans la population
orientale. La prévalence des métaboliseurs rapides est 1 %
dans la population germanique, 7 % dans l’hispanique et
2-5 % dans la population noire. De nombreux médicaments sont
inhibiteurs du CYP2D6 (tableau 1) [1].
Le tableau 2( Tableau 2 ) détaille
les médicaments substrats des CYP3A4, 2D6, 2C9 et 2C19,
susceptibles d’être impliqués dans des interactions
médicamenteuses.
Tableau 1 Médicaments inducteurs et inhibiteurs des
CYP3A4 et CYP2D6 [1].
|
Inducteurs
|
Inhibiteurs
|
|
CYP3A4
|
Barbituriques
|
Oxcarbazépine
|
Antiprotéases
|
Jus pamplemousse
|
|
Carbamazépine
|
Phénytoïne
|
Cimétidine
|
Josamycine
|
|
Dexaméthasone
|
Phosphophénytoïne
|
Ciprofloxacine
|
Kétoconazole
|
|
Efavirenz
|
Rifampicine
|
Clarithromycine
|
Nefazodone
|
|
Felbamate
|
Risperidone
|
Diltiazem
|
Norfloxacine
|
|
Hypericum
|
Ritonavir
|
Erythromycine
|
Norfluoxétine
|
|
Nelfinavir
|
Topiramate
|
Fluconazole
|
Paroxétine
|
|
Névirapine
|
|
Fluoxétine
|
Venlafaxine
|
|
|
Fluvoxamine
|
|
|
CYP2D6
|
|
|
Certaines
|
Moclobémide
|
|
anti-protéases
|
Norfluoxétine
|
|
Cimétidine
|
Paroxétine
|
|
Fluoxétine
|
Quinidine
|
|
Fluvoxamine
|
Sertraline
|
|
Halopéridol
|
Thioridazine
|
|
Lévopromazine
|
|
Tableau 2 Liste non exhaustive de médicaments substrats
des CYP3A4, 2D6, 2C9 et 2C19 [1, 2].
|
CYP
|
Antidépresseurs
|
Antipsychotiques
|
β-bloquants
|
Inhibiteurs calciques
|
Benzodiazépines
|
Antiarythmiques
|
Opiacés
|
Divers
|
|
3A4
|
- Amitriptyline
- Imipramine
- Sertraline
- Venlafaxine
|
- Clozapine
- Halopéridol
- Rispéridone
|
|
- Amlodipine
- Diltiazem
- Nifédipine
- Nimodipine
- Vérapamil
|
- Alprazolam
- Clonazépam
- Midazolam
- Triazolam
|
- Amiodarone
- Lidocaïne
- Quinidine
|
|
- Carbamazépine
- Clarithromycine
- Ciclosporine
- Dexaméthasone
- Érythromycine
- Éthinylestradiol
- Testostérone
- Théophylline
- Topiramate
|
|
2D6
|
- Desméthylcitalopram
- Fluoxétine
- Fluvoxamine
- Miansérine
- Paroxétine
- Sertraline
- Venlafaxine
|
- Chlorpromazine
- Clozapine
- Halopéridol
- Rispéridone
- Thioridazine
|
- Aténolol
- Métoprolol
- Propranolol
- Timolol
|
|
|
Flécaïnide
|
- Codéine
- Dextrométhorphane
- Méthadone
- Tramadol
|
Amphétamines
|
|
2C9
|
|
|
|
|
|
|
|
- A. méfénamique Diclofénac
- Glipizide
- Ibuprofène
- Losartan
- Phénytoïne
- Piroxicam
- Ténoxicam
- Tolbutamide
- Warfarine
|
|
2C19
|
|
|
|
|
Diazépam
|
|
|
Proguanil Nelfinavir
|
Ésoméprazole
L’ésoméprazole est l’isomère-S de l’oméprazole. Ésoméprazole et
oméprazole présentent les mêmes effets indésirables [5]. Le
métabolisme de l’ésoméprazole s’effectue via les CYP2C19 et 3A4
hépatiques [6, 7]. Les deux isomères optiques de l’oméprazole sont
convertis en 2 métabolites : le 5-hydroxy-oméprazole par
l’isoforme 2C19 et sulfone-oméprazole par le 3A4 [7] (( figure 2 )). La principale
voie de métabolisation passe par le CYP2C19 [3]. En effet,
l’affinité de l’ésoméprazole pour l’isoenzyme 2C19 est dix fois
plus élevée que celle pour le 3A4 [5, 8]. En clinique, ce
médicament est donc susceptible d’interagir avec les médicaments
substrats du CYP 2C19 et peu avec les substrats du CYP 3A4 [8]. Ces
études in vitro sur microsomes hépatiques humains ont montré que
les S-, Rac et R-oméprazole sont fortement inhibiteurs du CYP2C19
et dans une moindre mesure du CYP2C9 [8]. Oméprazole et surtout
ésoméprazole à doses répétées (dès la première semaine de
traitement), ont la particularité, contrairement aux autres IPP,
d’auto-inhibition. Ont été observées une diminution de l’activité
du CYP2C19, une diminution de leur clairance hépatique et une
augmentation de leur biodisponibilité [7, 9].
D’après Robinson et Horn [7], l’impact clinique des interactions
médicamenteuses avec l’ésoméprazole serait faible et équivalent à
l’oméprazole. Les interactions médicamenteuses impliquant
oméprazole et ésoméprazole sont liées principalement à l’inhibition
du CYP2C19 et plus accessoirement à l’altération de l’absorption
des autres médicaments du fait de la variation du pH gastrique
[10]. Le génotype du CYP2C19 aurait un impact majeur et le risque
d’interactions serait supérieur chez les métaboliseurs lents [3,
10]. Cependant, les résultats des études sont contradictoires.
Ainsi, une étude in vivo chez quinze volontaires sains a montré que
chez les métaboliseurs lents (n = 6), l’oméprazole n’a pas d’effet
sur la cinétique d’élimination du diazépam. En revanche, chez les
volontaires sains présentant un métabolisme normal (n = 9)
l’oméprazole diminue la clairance du diazépam [11]. D’après des
études menées in vitro [12], in vivo et des cas rapportés de
sensations de vertige et difficultés à la marche lors d’une prise
concomitante de benzodiazépine [7], l’ésoméprazole, comme
l’oméprazole, réduit la clairance du diazépam. C’est également le
cas pour la phénytoïne et la warfarine [7]. D’après Gerson [10],
les patients métaboliseurs lents en déficit de CYP2C19, sont
particulièrement prédisposés aux interactions médicamenteuses. Un
impact clinique est observé en cas de réduction de la clairance des
benzodiazépines par l’oméprazole.
Méthadone
La méthadone est caractérisée par une grande variabilité
inter-individuelle de son absorption et de son métabolisme,
variabilité qui empêche d’anticiper la relation entre dose,
concentration plasmatique et effet clinique [1]. L’élimination peut
varier d’un facteur 20 à 100 avec un risque d’accumulation et de
dépression respiratoire [13]. La métabolisation de la méthadone
passe par les CYP3A4 , 2D6 et peut-être 1A2 [1, 14]. Des
études in vitro et in vivo [15] ont également mis en évidence
l’implication des CYP2B6 dans le métabolisme de la méthadone. Les
CYP3A4 et 2B6 son localisés à la fois au niveau hépatique et
intestinal alors que les isoformes 2D6 sont hépatiques [1, 15, 16].
C’est l’isoforme 3A4, situé dans les microsomes intestinaux,
impliqué dans la N-déméthylation de la méthadone, qui représente la
principale voie de métabolisation [1]. La méthadone ne
constituerait pas un inhibiteur du CYP3A4, ni des CYP2C. En
revanche, elle inhibe le CYP2D6 [13, 17].
Clorazépate
La ( figure 3 )
décrit les principales voies métaboliques du clorazépate. Comme le
diazépam, le clorazépate est métabolisé via les isoenzymes CYP2C19
[1, 2].
Concernant l’aspect pharmacogénomique, le diazépam a une vitesse
d’élimination plus lente chez les métaboliseurs lents [11].
D’un point de vue interaction médicamenteuse, l’effet de
l’ésoméprazole sur l’administration intraveineuse de diazépam et la
formation de N-desméthyl-diazépam a été évalué sur 10 jeunes hommes
sains, lors d’une étude randomisée en double aveugle [6]. Les
résultats de cette étude confirment que l’ésoméprazole induit une
inhibition du métabolisme du diazépam. Cette inhibition compétitive
sur les CYP2C19 peut être due à l’ésoméprazole lui-même ou certains
de ses métabolites comme les sulfones. Selon cette même étude,
l’impact de l’ésoméprazole sur les concentrations plasmatiques de
diazépam n’est observé que 12 heures après l’administration.
De plus, un cas de coma lié à la prise simultanée de clorazépate et
l’oméprazole a déjà été décrit [18]. Le patient, âgé de
60 ans, a été admis à l’hôpital pour sevrage alcoolique. Sa
fonction hépatique était normale. En prophylaxie d’un delirium
tremens, du clorazépate a été administré en perfusion intraveineuse
continue qui a été interrompue suite à la perte de conscience puis
au coma du patient. Simultanément, le patient a reçu 80 mg par jour
d’oméprazole en vue de traiter une hémorragie gastrique. L’analyse
de l’évolution des concentrations plasmatiques en
N-desméthyldiazépam, principal métabolite du clorazépate, a montré
une inhibition du métabolisme du clorazépate par l’oméprazole. Par
ailleurs, il a été observé une diminution de la clairance du
diazépam de 45 % après une administration de 30 mg
d’ésoméprazole liée à l’augmentation de la demi-vie d’élimination
du diazépam (de 43 à 86 h) [6].
Des études in vitro [13, 19] ont montré que le diazépam inhibe
le métabolisme de la méthadone à hauteur de 10 à 20 %. Ainsi,
les auteurs de ces études mettent en garde quant à l’association de
la méthadone et les médicaments inhibiteurs du CYP3A4 :
rifampicine, nifédipine, diazépam et fluvoxamine avec un risque
clinique. Plusieurs études ont montré que l’association de diazépam
en prise « aiguë » avec des doses journalières de
méthadone augmente les effets de la méthadone [1, 20, 21].
Contrairement au diazépam, le clorazépate n’est pas inhibiteur du
CYP3A4. Une étude sur l’influence de traitements concomitants sur
le métabolisme de la méthadone chez 18 patients sous traitement de
substitution aux opiacés, n’a pas démontré l’implication du
clorazépate dans la modification de la demi-vie d’élimination de la
méthadone [22]. En revanche, dans cette même étude, l’implication
du diazépam a été mise en évidence. Gershon [23] a évalué le
potentiel d’interaction du diazépam, du clorazépate versus la
buspirone avec des traitements associés dans des essais cliniques
contrôlés. Dans le groupe « diazépam + traitements
concomitants », les effets indésirables à type de vertiges,
fatigues, sédations ont été plus fréquents (différence
statistiquement significative). Pour le groupe « clorazépate +
traitements concomitants », les mêmes symptômes sont observés
plus fréquemment, mais la différence n’est pas statistiquement
significative. Les auteurs concluent à une absence de
significativité statistique du fait d’un nombre réduit de patients
dans ce groupe. Au total, un risque d’interaction médicamenteuse
avec le clorazépate existe.
Diclofénac
Le diclofénac, comme d’autres AINS, est métabolisé par le CYP2C9
[2, 24]. Les études in vitro suggèrent que les individus
homozygotes pour l’allèle CYP2C9*3 (mutation rare sur le gène 9)
ont un métabolisme des AINS plus lent. En revanche, aucune étude in
vivo n’a montré d’impact sur le métabolisme des AINS, ni de
conséquences cliniques à ce polymorphisme du CYP2C9 [2].
Discussion
Monsieur L, patient avec sérologie positive au virus de l’hépatite
C, ne présente pas d’insuffisance hépatique contre indiquant les
AINS et benzodiazépines. En l’absence d’études pharmacogénétiques,
le phénotype quant à l’action des cytochromes de ce patient est
inconnu.
Afin d’expliquer l’origine de cet événement indésirable,
plusieurs hypothèses ont été émises.
Polymorphisme génétique pour le CYP2C19
Ce patient serait « métaboliseur lent » (c’est le cas de
3 à 5 % de la population caucasienne), le métabolisme du
clorazépate est ralenti et le patient a subi un surdosage en
clorazépate. Cependant, ce patient, ancien toxicomane a déjà
utilisé les benzodiazépines. Dans ce cas, il aurait probablement
déjà subi un tel effet indésirable. Or, lors de la consultation
avec le psychiatre, il a fait part de sa surprise quand l’événement
est survenu.
Polymorphisme génétique pour le CYP2D6
Ce patient serait « métaboliseur lent » (c’est le cas de
4 à 10 % de la population caucasienne), le métabolisme de la
méthadone est ralenti. Cependant, il bénéficie d’un traitement de
substitution aux opiacés par méthadone depuis 1997 sans problème de
surdosage. De plus, le CYP3A4 reste l’isoforme principalement
impliqué dans l’élimination de la méthadone. Le polymorphisme du
CYP2D6 a un moindre impact dans la variation du métabolisme de la
méthadone.
Interaction médicamenteuse avec surdosage en méthadone
La variation du pH gastrique par l’ésoméprazole a diminué
l’absorption de la méthadone. Le patient n’aurait pas souffert
alors d’un surdosage en méthadone mais d’un syndrome de sevrage ce
qui va à l’encontre de la sémiologie de l’événement. Pour le
métabolisme, parmi les inhibiteurs du CYP3A4 et du 2D6, il n’y a ni
IPP, ni AINS. Parmi les benzodiazépines, seul le diazépam inhibe le
CYP3A4, il peut augmenter les effets de la méthadone mais ce n’est
pas le cas du clorazépate. Les effets in vivo de l’interaction
méthadone-diazépam ont rarement été observés.
Interaction médicamenteuse avec implication du diclofénac
Le diclofénac est métabolisé par le CYP2C9. Il n’est ni inducteur,
ni inhibiteur d’un cytochrome. Aucune interaction ne peut être
envisagée avec les autres médicaments impliqués d’autant que la
sémiologie de l’événement indésirable (baisse de vigilance,
sensations ébrieuses) va à l’encontre d’une hypothèse de surdosage
en diclofénac.
Interaction médicamenteuse avec surdosage en
benzodiazépine
Interaction méthadone-benzodiazépine
La méthadone ne serait pas inhibitrice ni du CYP3A4, ni du 2C19,
elle n’a donc pas d’impact sur le métabolisme du clorazépate.
Interaction ésoméprazole-benzodiazépine
L’ésoméprazole est inhibiteur du CYP2C19 avec une forte affinité
pour ce cytochrome ce qui expliquerait l’impact de l’ésoméprazole
sur le métabolisme via le CYP2C19 du clorazépate. Plusieurs
références bibliographiques ont rapporté des cas de baisse de
vigilance, de sédation alors que oméprazole ou ésoméprazole étaient
associés à une benzodiazépine voire au clorazépate avec
augmentation des concentrations plasmatiques de la benzodiazépine.
L’analyse de ce cas clinique a conduit l’équipe pharmaceutique à
conclure que l’interaction médicamenteuse était vraisemblablement
liée à la prise concomitante de clorazépate et d’ésoméprazole
(hypothèse 5). Afin de confirmer ce résultat, il aurait été
nécessaire de réaliser un dosage plasmatique du clorazépate ou de
son métabolite au moment de la survenue de l’effet indésirable
médicamenteux. Cependant, les conditions d’un tel prélèvement
étaient difficiles. Ce prélèvement aurait dû être réalisé au
moment de l’événement indésirable médicamenteux ou peu de temps
après. Or, le signalement par le patient de l’événement et
l’analyse ont eu lieu a posteriori. Par ailleurs, il aurait été
nécessaire de réaliser le phénotypage ou le génotypage du patient
ce qui n’a pas été fait. Enfin la survenue de cet effet indésirable
médicamenteux a fait l’objet d’un signalement au Centre régional de
pharmacovigilance de Lyon en mars 2005.
Conclusion
Suite à cet événement, il a été décidé avec l’équipe médicale, lors
de la réunion mensuelle de concertation médicopharmaceutique
d’informer le patient sur le mécanisme de cette interaction alors
que suite à cet événement, il a limité de lui-même sa dose de
méthadone de peur de subir à nouveau cet effet indésirable : sa
décision personnelle ne correspond donc pas à notre analyse. Les
équipes doivent également continuer à surveiller la fonction
hépatique du patient compte tenu de son statut sérologique. Une
insuffisance hépatique nécessiterait une adaptation posologique de
son traitement médicamenteux. Plus généralement, pour les autres
patients pharmacodépendants, du fait du risque d’interaction
médicamenteuse, nous avons décidé de limiter au strict nécessaire
la prescription des IPP. Notamment, il faut éviter de les prescrire
systématiquement en association aux AINS alors que le patient ne
présente pas de facteurs de risques d’hémorragies digestives. Dans
ce contexte particulier qu’est la prise en charge de personnes
pharmacodépendantes en prison, le rapport bénéfice-risque, nous
paraît défavorable.
Références
1 Ferrari A, Coccia CP, Bertolini A,
Sternieri E. Methadone : metabolism, pharmacokinetics and
interactions. Pharmacol Res 2004 ; 50 : 551-9.
2 Goldstein JA. Clinical relevance of genetic polymorphisms
in the human CYP2C subfamily. Br J Clin Pharmacol 2001 ;
52 : 349-55.
3 Klotz U, Schwab M, Treiber G. CYP2C19
polymorphism and proton pump inhibitors. Basic Clin Pharmacol
Toxicol 2004 ; 95 : 2-8.
4 Furuta T, Shirai N, Sugimoto M, Ohashi K,
Ishizaki T. Pharmacogenomics of proton pump inhibitors.
Pharmacogenomics 2004 ; 5 : 181-202.
5 Scott LJ, Dunn CJ, Mallarkey G, Sharpe M.
Esomeprazole a review of its use in the management of acid-related
disorders in the US. Drugs 2002 ; 62 : 1091-118.
6 Andersson T, Hassan-Alin M, Hasselgren G,
Rohss K, Weidolf L. Pharmacokinetic studies with
esomeprazole, the (S) isomer of omeprazole. Clin Pharmacokinet
2001 ; 40 : 411.
7 Robinson M, Horn J. Clinical pharmacology of proton
pump inhibitors : what the practising physician needs to know.
Drugs 2003 ; 63 : 2739-54.
8 Liu KH, Kim MJ, Shon JH, Moon YS,
Seol SY, Kang W, et al. Stereoselective inhibition
of cytochrome P450 forms by lansoprazole and omeprazole in vitro.
Xenobiotica 2005 ; 35 : 27-38.
9 McColl KE, Kennerley P. Proton pump
inhibitors : differences emerge in hepatic metabolism. Drug
Liver Dis 2002 ; 34 : 461-7.
10 Gerson LB, Triadafilopoulos G. Proton pump
inhibitors and their drug interactions : an evidence-based
approach. Eur J Gastroenterol Hepatol 2001 ; 13 :
611-6.
11 Ishizaki T, Chiba K, Manabe K, Koyama E,
Hayashi M, Yasuda S, et al. Comparaison of the
interaction potential of a new proton pump inhibitor, E3810, versus
oméprazole with diazepam in extensive and poor metabolizers of
S-mephenytoin 4’-hydroxylation. Clin Pharmacol Ther 1995 ;
58 : 155-64.
12 Jones HM, Hallifax D, Houston JB. Quantitative
prediction of the in vivo inhibition of diazepam metabolism by
omeprazole using rat liver microsomes and hepatocytes. Drug Metab
Dispos 2004 ; 32 : 572-80.
13 Iribarne C, Dreano Y, Bardou LG,
Menez JF, Berthou F. Interaction of methadone with
substrates of human hepatic cytochrome P4503A4. Toxicology
1997 ; 14 : 13-23.
14 Eap CB, Buclin T, Baumann P. Interindividual
variability of the clinical pharmacokinetics of methadone :
implications for the treatment of opioid dependence. Clin
Pharmacokinet 2002 ; 41 : 1153-93.
15 Kharasch ED, Hoffer C, Whittington D,
Sheffels P. Role of hepatic and intestinal cytochromes P450
and 2B6 in the metabolism, disposition, and miotic effects of
methadone. Clin Pharmacol Ther 2004 ; 76 : 250-69.
16 Oda Y, Kharash ED. Metabolism of methadone and
levo-alpha-acetylmethadol (LAAM) by human intestinal cytochrome
P4503A4 : potential contribution of intestinal metabolism to
presystemic clearance and bioactivation. J Pharmacol Exp Ther
2001 ; 298 : 1021-32.
17 Shiran MR, Chowdry J, Rostami-Hodjegan A,
Ellis SW, Lennard MS, Igbal MZ, et al. A
discordance between cytochrome P4502D6 genotype and phenotype in
patients undergoing methadone maintenance. Br J Clin Pharmacol
2003 ; 56 : 220-4.
18 Achim K. Protracted episode of reduced consciousness
following co-medication with omeprazole and clorazepate. Clin Drug
Invest 2000 ; 19 : 307-11.
19 Zomorodi K, Houston JB. Diazepam-omeprazole
inhibition interaction : an in vitro investigation using human
liver microsomes. Br J Clin Pharmacol 1996 ; 42 :
157-62.
20 Preston KL, Griffiths RR, Stitzer ML,
Bigelow GE, Liebson IA. Diazepam and methadone
interactions in methadone maintenance. Clin Pharmacol Ther
1984 ; 36 : 534-41.
21 Stitzer ML, Griffiths RR, Mc Lellan AT,
Grabowski J, Hawthorne JW. Diazepam use among methadone
maintenance patients : patterns and dosages. Drug Alcohol
Depend 1981 ; 8 : 189-99.
22 Lucas AC, Bermejo AM, Tabernero MJ,
Fernandez P, Campora P. Influence of concomitant drugs on
methadone elimination half-life in patients under a maintenance
treatment. Addict Biol 2001 ; 6 : 171-6.
23 Gershon S. Drug interactions in controlled clinical
trials. J Clin Psychiatry 1982 ; 43 : 95-9.
24 Bliesath H, Huber R, Steinijans VW,
Koch HJ, Wurst W, Mascher H. Lack of pharmacokinetic
interaction between pantoprazole and diclofenac. Int J Clin
Pharmacol Ther 1996 ; 34(Suppl. 1) : 76-80.
|