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Syndromes confusionnels médicamenteux à l’origine d’une hospitalisation en médecine interne : étude sur 9 ans


Journal de Pharmacie Clinique. Volume 19, Numéro 2, 118-22, Juin 2000, Pharmacothérapie


Résumé   Summary  

Auteur(s) : A.-M. Langouet, C. Le Jeunne, C. Ligier, F.-C. Hugues, .

Résumé : De janvier 1990 à décembre 1998, 117 patients ont été hospitalisés dans l’unité d’hospitalisation de 19 lits du service de médecine interne II de l’hôpital Laennec pour syndrome confusionnel. Quatre-vingt-trois pour cent des patients avaient plus de 65 ans. Vingt-cinq syndromes confusionnels d’origine médicamenteuse (21,4 %) ont été identifiés, se répartissant en 10 erreurs de médication (automédication, arrêt de traitement, erreur de prescription), et en 15 syndromes confusionnels provoqués par les effets secondaires des médicaments. Pour les syndromes confusionnels liés aux effets secondaires, un calcul de l’imputabilité médicamenteuse a été réalisé. Une imputabilité vraisemblable (I3) a été accordée à trois médicaments : une benzodiazépine (clonazépam), un antidépresseur tricyclique (amitriptyline) et un antihypertenseur (captopril + hydrochlorothiazide). Comparativement au groupe syndrome confusionnel non médicamenteux, les patients avec une confusion médicamenteuse avaient une fonction rénale statistiquement plus basse et consommaient un nombre moyen de psychotropes plus important. Les conséquences d’une hospitalisation pour le sujet âgé sont suffisamment graves pour justifier les actions de prévention chaque fois qu’elles sont possibles et notamment en matière d’effets indésirables des médicaments.

Mots-clés : confusion, accident médicamenteux, médicament, personnes âgées, imputabilité.

Illustrations

ARTICLE

En France, les accidents médicamenteux sont responsables de 7 à 8 % des hospitalisations en médecine interne [1-3]. Depuis 1998, la lutte contre les pathologies médicamenteuses figure parmi les dix priorités de santé publique définies par la Conférence nationale de santé [4]. Parmi les effets indésirables les plus souvent retrouvés chez le sujet âgé, figurent les syndromes confusionnels. Le syndrome confusionnel est un trouble mental aigu et réversible désorganisant les fonctions supérieures. La vigilance est exagérée ou diminuée, l'attention ne peut être soutenue, l'orientation temporo-spatiale est perturbée. Le syndrome confusionnel se différencie du syndrome démentiel par son aspect transitoire.

Cette pathologie est un motif d'hospitalisation en urgence fréquent du sujet âgé, sa prévalence chez le sujet âgé à l'entrée dans un établissement hospitalier est estimée entre 10 et 30 % [5]. Nous avons recensé dans une étude rétrospective et prospective sur une période de 9 ans tous les patients hospitalisés en médecine interne pour syndrome confusionnel. Nous avons identifié les syndromes confusionnels qui pouvaient être liés à une prise médicamenteuse. Nous avons précisé les caractéristiques du syndrome confusionnel iatrogène : la population concernée, les principales classes pharmacologiques incriminées, afin d'améliorer au maximum sa prévention.

Patients et méthodes

Sélection des dossiers

Les dossiers médicaux ont été sélectionnés à partir du fichier informatique des patients hospitalisés en médecine interne, développé sur le logiciel File Maker Pro, et régulièrement mis à jour. Cette banque de données comprend tous les patients hospitalisés dans le service depuis janvier 1990. Pour chaque patient, l'hospitalisation est résumée par les items suivants : état civil du patient, motif d'hospitalisation, diagnostic principal retenu, pathologies associées, traitement médicamenteux à l'entrée et traitement prescrit à la sortie du service. Notre travail a consisté en l'étude des dossiers de patients hospitalisés pour un syndrome confusionnel de janvier 1990 à décembre 1998. L'étude est rétrospective jusqu'à juillet 1995, puis prospective ensuite, avec un recueil de l'information réalisé en temps réel lors de l'hospitalisation du patient.

Recueil de l'information

Les renseignements sont directement recueillis dans les dossiers médicaux des patients par un interne en pharmacie. Celui-ci remplit, pour chaque hospitalisation, une fiche standardisée préétablie comprenant des renseignements généraux (nom du patient, taille, poids, sexe, âge), les caractéristiques cliniques et paracliniques du syndrome confusionnel, les traitements médicamenteux (avant, pendant et après l'hospitalisation), l'évaluation de la fonction rénale par le calcul de la clairance de la créatinine selon la formule de Cockroft [6], la durée de l'hospitalisation, et le devenir du patient à la sortie du service. L'étiologie du syndrome confusionnel est validée par deux praticiens internistes, la régression des symptômes du syndrome confusionnel à l'arrêt des médicaments est nécessaire pour incriminer une prise médicamenteuse. Par ailleurs, l'absence concomitante de modifications récentes du traitement et de phénomènes aigus intercurrents est un argument pour une cause non médicamenteuse. Lorsqu'une cause médicamenteuse liée à un effet indésirable est suspectée, l'imputabilité du médicament est établie selon la méthode de Dangoumeau et al. [7].

Tests statistiques

La comparaison entre les patients présentant un syndrome confusionnel médicamenteux et ceux présentant un syndrome confusionnel non médicamenteux a été réalisée avec un test de Student pour les variables continues et un test khi2 pour les variables discontinues.

Résultats

Caractéristiques du groupe

Pendant la période de 9 ans, 6 023 patients ont été hospitalisés dans l'unité d'hospitalisation de 19 lits du service de médecine interne II, parmi lesquels 117 (1,9 %) pour un état confusionnel à leur admission. Notre étude a porté sur ces 117 patients. Leur âge s'échelonne de 32 ans à 101 ans avec une moyenne de 76,9 ± 15 ans. Seulement 18 patients (soit 15 %) ont moins de 65 ans. On note une prédominance féminine s'élevant à 71,8 %.

Étiologies du syndrome confusionnel (tableau I)

Dans 36,8 % des cas, le syndrome confusionnel a une origine neurologique : accident vasculaire cérébral, démence, épilepsie, hématome sous-dural. Un désordre hydro-électrolytique (hyponatrémie, hypercalcémie, déshydratation) secondaire à une pathologie, à une carence d'apport ou d'étiologie inconnue a occasionné 19,6 % des syndromes confusionnels. Une cause infectieuse (encéphalite virale, toxoplasmose, grippe, pyélonéphrite) a été mise en évidence dans 6,0 % des cas. Une étiologie endocrinienne (diabète déséquilibré, hypothyroïdie) a été relevée dans 6 % des cas. Des facteurs psychologiques (syndrome confusionnel postémotionnel, psychose) ont été retenus dans 3,4 % des cas. Le syndrome confusionnel a été rapporté à une étiologie médicamenteuse chez 25 patients (soit 21,4 %). Le médicament est la deuxième cause de syndrome confusionnel.

Les étiologies du syndrome confusionnel chez le sujet jeune (< 65 ans) sont principalement neurologiques (épilepsie, rhombencéphalite, marchiafava bignami), infectieuses (encéphalite herpétique, encéphalite à varicelle-zona virus, toxoplasmose cérébrale chez un sidéen) et métaboliques (déséquilibre d'un diabète, encéphalopathie hépatique). Un seul sujet jeune a fait un syndrome confusionnel médicamenteux, consécutif à un surdosage en antidiabétique et à une hypoglycémie.

Comparaison entre syndrome confusionnel médicamenteux et syndrome confusionnel non médicamenteux

* Facteurs susceptibles de favoriser la survenue du syndrome confusionnel

Ils sont résumés dans le tableau II. Dans les deux groupes, seul diffère le nombre moyen de psychotropes par patient qui est statistiquement plus élevé dans le groupe syndrome confusionnel médicamenteux (1,3 versus 0,7) (p = 0,05), et la clairance de la créatinine qui est statistiquement plus faible dans le groupe syndrome confusionnel médicamenteux (41,4 ml.min­ 1 contre 60,0 ml.min­ 1) (p = 0,001).

* Devenir à la sortie du service (tableau III)

Les patients ayant présenté un syndrome confusionnel médicamenteux ont en moyenne été hospitalisés 9,0 jours alors que les patients ayant présenté un syndrome confusionnel non médicamenteux ont été hospitalisés en moyenne 13,6 jours. Cette différence n'est pas statistiquement significative. Le devenir du patient à la sortie du service n'est statistiquement pas différent entre les deux groupes.

Causes médicamenteuses

La description des 25 syndromes confusionnels médicamenteux est présentée dans le tableau IV.

Discussion

Les hospitalisations pour syndrome confusionnel représentent 0,41 % des admissions au sein de notre service. Cette fréquence est similaire à celles observées dans deux autres services de médecine interne : 0,53 % [2] et 0,45 % [3]. Le syndrome confusionnel touche des malades âgés et de préférence les femmes. La personne âgée est plus sujette aux accidents médicamenteux pour deux raisons essentielles. La première réside dans la surmédicalisation du sujet âgé, ce qui augmente le risque de survenue d'accidents médicamenteux. Dans notre étude, le nombre moyen de spécialités consommées quotidiennement est de 4 par patient. Cette consommation est similaire à celle de 3,6 observée en service de gériatrie [8].

La deuxième raison réside dans le fait que le processus de vieillissement modifie la pharmacocinétique et la pharmacodynamie des médicaments pouvant favoriser la survenue d'effets secondaires. La fonction hépatique est peu altérée avec l'âge, cependant les capacités oxydatives hépatiques diminuent au cours du vieillissement, modifiant le métabolisme de certains groupes de médicaments dont les benzodiazépines, les neuroleptiques et les beta-bloquants [9]. La clairance rénale est diminuée, nécessitant une adaptation posologique des médicaments à élimination rénale pour éviter leur accumulation. Dans notre étude, les patients ayant développé un accident médicamenteux avaient une insuffisance rénale significativement plus sévère que ceux ayant un syndrome confusionnel non médicamenteux. Parmi les médicaments incriminés, 6 médicaments à élimination essentiellement urinaire, prazépam, amitriptyline, thioridazine, tiapride, tramadol, et aténolol ont été prescrits chez des insuffisants rénaux (clairance de la créatinine < 50 ml.min­ 1). Aucune adaptation posologique n'a été faite pour le prazépam et l'aténolol.

Le vieillissement provoquerait également une augmentation de la sensibilité des récepteurs aux médicaments. Administrés à posologie identique, les benzodiazépines et les anticholinergiques ont un effet pharmacologique plus important chez le sujet âgé que chez le sujet jeune [10, 11].

Il a été parfois difficile d'établir l'imputabilité médicamenteuse car plusieurs facteurs se surajoutaient : existence d'une pathologie sous-jacente (démence, maladie de Parkinson, hématome sous-dural), présence d'un terrain prédisposant (infection), et une polymédication. Dans 40 % des accidents médicamenteux liés aux effets secondaires, la prise médicamenteuse n'a été incriminée que de façon douteuse car elle paraissait être plus révélatrice d'un syndrome confusionnel à l'état latent que le facteur déclenchant exclusif.

Notre étude montre un nombre moyen de psychotropes consommés par patient plus important chez les patients présentant un syndrome confusionnel médicamenteux. Les benzodiazépines sont souvent citées en tête des psychotropes induisant des confusions mentales [12]. Leur responsabilité dans la détérioration des fonctions cognitives a été démontrée par une étude de cohorte dans laquelle le risque de détérioration des fonctions cognitives apparaît statistiquement plus élevé (odds ratio = 3,5) chez les patients prenant au moins 5 mg d'équivalent de diazépam par jour que chez les patients ne prenant pas de benzodiazépines [13]. Les benzodiazépines le plus souvent incriminées sont essentiellement des benzodiazépines à demi-vie longue (> 20 heures) qui ont tendance à s'accumuler chez le sujet âgé par allongement de leur demi-vie. Il en est de même dans notre étude où les benzodiazépines citées, à savoir clonazépam, clorazépate, diazépam, nitrazépam, prazépam, ont une demi-vie longue. Le syndrome de sevrage de benzodiazépine avec confusion mentale a été observé une fois dans notre étude et est rapporté plusieurs fois dans la littérature [14, 15].

Les médicaments ayant des propriétés anticholinergiques sont connus pour leur effet confusiogène, ceci confortant l'hypothèse selon laquelle un déficit cholinergique serait à l'origine du syndrome confusionnel [16]. Parmi ces médicaments figure l'amitriptyline. Cet antidépresseur tricyclique incriminé avec une imputabilité vraisemblable dans notre étude, a été plusieurs fois incriminé dans la dégradation des fonctions cognitives du sujet âgé [17]. Les neuroleptiques à forte activité anticholinergique (alimémazine, thioridazine) ont également été soulignés. Les neuroleptiques sont en général faiblement atropiniques, mais il faut être prudent chez le sujet âgé lorsqu'on les associe avec d'autres médicaments à activité anticholinergique, en particulier aux antiparkinsoniens anticholinergiques prescrits pour traiter les syndromes extrapyramidaux induits. L'effet confusiogène des corticoïdes est connu et reposerait également sur leur action anticholinergique [18]. Le mécanisme observé dans notre étude est différent, c'est l'effet hyperglycémiant des corticoïdes qui a été mis en cause en entraînant une hyperosmolarité sanguine.

Les beta-bloquants sont aussi répertoriés parmi les médicaments pouvant induire des confusions. Les confusions seraient favorisées par l'effet sédatif des beta-bloquants et/ou par des hypoperfusions cérébrales secondaires à des hypotensions et à des bradycardies [12]. Les collyres à base de beta-bloquants devront être prescrits avec précaution car ils ont des effets systémiques.

Les médicaments peuvent être à l'origine de modifications hydro-électrolytiques induisant une confusion. L'hyponatrémie peut être secondaire à une sécrétion inappropriée de l'hormone antidiurétique (ADH) provoquée par différents médicaments : desmopressine, chlorpropamide, fluoxétine, carbamazépine, cyclophosphamide, cisplatine... [19]. Dans notre étude, contrairement à la carbamazépine, le rôle joué par la fluoxétine ne peut pas être expliqué par un effet de sécrétion inappropriée d'ADH, car aucune hyponatrémie n'a été constatée. De même, la responsabilité du cisplatine ne fait pas intervenir une sécrétion inappropriée d'ADH mais est consécutive à sa toxicité tubulaire rénale.

L'hyponatrémie peut aussi être observée lors d'un traitement diurétique. Dans ce cas, elle n'est pas l'unique reflet de la perte de sodium urinaire mais est également secondaire à une sécrétion d'ADH. Cette sécrétion d'ADH est liée à l'hypovolémie induite par la déplétion sodée rénale [20].

D'autres médicaments générateurs de confusion qui n'ont pas été mis en évidence dans notre étude ont été rapportés dans la littérature. Citons les plus souvent rencontrés : oméprazole [21], les antihistaminiques H2, les anti-inflammatoires non stéroïdiens (indométacine, naproxène, acide tiaprofénique), les antiparkinsoniens anticholinergiques, les opiacés, les digitaliques, certains antibiotiques (quinolones de première génération, beta-lactamines), la clonidine, le lithium, la théophylline... [22].

Devant la survenue d'un syndrome confusionnel, la possibilité d'une pathologie iatrogène doit être évoquée et l'anamnèse médicamenteuse rigoureuse doit être réalisée. La fonction rénale mérite d'être évaluée systématiquement à l'aide de la formule de Cockcroft [6]. Dans le cas d'un syndrome confusionnel médicamenteux, la conduite à tenir consiste à arrêter immédiatement et définitivement la prise du ou des médicaments qui se sont avérés neurotoxiques ou bien à réintroduire le médicament à l'origine du surdosage et à envisager son arrêt progressif. De même, il est important d'envisager la possibilité d'un syndrome de sevrage et il faudra rechercher l'arrêt intempestif d'une benzodiazépine le plus souvent. Doit être associée une prise en charge adaptée comprenant la réhydratation, la correction des troubles métaboliques et l'installation dans un environnement apaisant. Notons que le syndrome confusionnel médicamenteux est un phénomène aigu qui est plus facilement réversible que le syndrome confusionnel non médicamenteux. Au sein de notre étude, les patients avec un syndrome confusionnel médicamenteux réintègrent plus facilement et plus rapidement leur structure d'origine.

CONCLUSION

Sur une période de 9 ans et sur une salle de 19 lits, nous avons dénombré 117 syndromes confusionnels dont 25 se sont révélés avoir été favorisés par des médicaments. Ces accidents iatrogènes ont provoqué une hospitalisation qui a favorisé la perte d'autonomie de 5 patients et le décès d'un patient. Certains syndromes confusionnels étaient prévisibles et auraient pu être évités. L'emploi des médicaments chez le sujet âgé doit être rationalisé. Il faut évaluer le rapport bénéfice/risque de chaque médicament, prescrire des posologies adaptées au sujet âgé et pour une durée déterminée. Il est préférable d'utiliser des médicaments à demi-vie courte, non exclusivement éliminés par la voie rénale. Il faut veiller à l'absence d'interactions médicamenteuses surtout entre psychotropes. Rappelons que les recommandations de l'ANAES sur la prescription des hypnotiques et des anxiolytiques interdisent l'association de 2 anxiolytiques ou de 2 hypnotiques et déconseillent l'association d'un anxiolytique et d'un hypnotique [23]. Il faut également s'assurer de la bonne compréhension du traitement par le patient.

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