ARTICLE
Si les médicaments ont de manière générale des effets bénéfiques, de
nombreuses études épidémiologiques montrent clairement que la personne
âgée constitue une cible privilégiée vis-à-vis des accidents iatrogènes.
Cette plus grande fréquence est liée non seulement aux conséquences du
vieillissement et des nombreuses pathologies sur le métabolisme des médicaments,
mais également à la surconsommation médicamenteuse qui sexplique par
une polypathologie, une automédication et lintervention non coordonnée
de plusieurs prescripteurs [1]. Par conséquent, nombreux sont les médicaments
inappropriés ou mal utilisés chez les sujets âgés, traitements responsables
de iatrogénie et de dépenses bien souvent inutiles.
Il est donc important, encore plus que pour toute autre population, danalyser
de manière critique leurs traitements médicamenteux, dautant plus que
cet acte pharmaceutique est désormais obligatoire sur le plan réglementaire
(arrêté du 31 mars 1999). Ainsi, certaines études ont montré que
la qualité des thérapeutiques était sensiblement améliorée avec le concours
de pharmacologues, pharmaciens ou médecins [2-5]. Cest pourquoi, dans
un contexte dinstitution gériatrique où lautomédication et le vagabondage
médical sont restreints, il était intéressant danalyser le contenu et
la qualité des prescriptions.
Ce travail a donc pour objectif de présenter les réflexions dune équipe
pluridisciplinaire du Centre régional de pharmacovigilance (CRPV) de Poitiers
à propos de 98 dossiers de patients, ainsi que leurs répercussions
cliniques.
Matériel et méthode
Ce travail a concerné 98 patients du service de gérontologie du Centre
hospitalier de Loudun : 23 résidaient en maison de retraite,
30 dans lunité de soins de cure médicale et 45 grabataires en long
séjour. Les prescriptions ont été colligées un jour donné et analysées
sur une période de deux mois. Seuls les traitements de fond (antihypertenseurs,
antidépresseurs, hypocholestérolémiants...) ont été pris en compte, cest-à-dire
hors maladies intercurrentes. Tous les médicaments étaient prescrits par
un unique médecin gériatre. Pour chaque patient, conformément aux recommandations
du ministère de la Santé et de lAnaes, un certain nombre de paramètres
ont été recueillis (poids, albuminémie, créatininémie, clairance de la
créatinine...) dans le but déclairer lavis du pharmacologue du CRPV
[6, 7].
Les prescriptions ont été rédigées sur une ordonnance individuelle nominative.
Pour chaque médicament, le pres
cripteur notait la posologie, lindication et la durée du traitement.
Chaque prescription a ensuite été analysée par une seule personne de léquipe
du CRPV composée de médecins et de pharmaciens, certains des résultats
étant ensuite discutés collégialement. Plusieurs supports ont été utilisés
permettant ainsi de croiser les données et donc de multiplier le nombre
de remarques pour une même ordonnance. Ainsi, les interactions médicamenteuses
ont été relevées en utilisant la rubrique "Interactions Analyse dOrdonnance"
de Thériaque®
(http ://www.theriaque.org). Pour le reste, ont été utilisés les
monographies des médicaments figurant dans le Vidal® édition
2001, le Martindale®, les banques de données accessibles sur
internet (Thériaque®, Biam®) et sur cédérom Micromedex®.
En revanche, la forme de la prescription na pas été étudiée (date, voie
dadministration, signature...).
La fréquence de prescription des différentes classes thérapeutiques (classification
ATC) a été analysée. Par ailleurs, le pharmacologue a répondu aux questions
suivantes pour chaque ligne de prescription :
- Le médicament est-il justifié dans cette indication ?
- LAMM est-elle respectée ?
- La posologie et la forme galénique sont-elles appropriées ?
- La durée de traitement est-elle conforme à la législation ?
- Existe-t-il des interactions médicamenteuses possibles ?
- Existe-t-il des redondances ?
- Des contre-indications sont-elles présentes ?
Les remarques ont ensuite été exposées par léquipe au médecin au cours
dune réunion pendant laquelle certaines propositions ont été discutées
avec lui. Quinze jours plus tard, un contrôle du traitement a permis dapprécier
le niveau dapplication des recommandations, de relever les difficultés
de leur mise en uvre et de calculer lévolution du nombre de spécialités
prescrites pour chaque patient.
Résultats
Lâge moyen des patients était de 84,2 ans, avec des extrêmes allant
de 55 à 100 ans. Les femmes étaient majoritaires et représentaient
69,4 % de la population étudiée (30 hommes et 68 femmes).
La valeur moyenne de la clairance de la créatinine était de 66,77 mL/min
mais 49 patients (50 %) présentaient une insuffisance rénale :
39 dentre eux avaient une clairance entre 30 et 60 mL/min,
et 10 avaient une insuffisance rénale nette avec une clairance < 30 mL/min.
Dans 81,6 % des cas, le calcul de la clairance de la créatinine par
la formule de Cockroft a été nécessaire pour détecter linsuffisance rénale,
rappelant limportance de cette donnée en gériatrie.
Au cours de létude, 563 lignes de prescriptions ont été analysées.
Le nombre moyen de médicaments prescrits était par conséquent de 5,75
par patient (figure 1).
Les médicaments à visée cardiovasculaire étaient les plus prescrits (195 lignes).
De même, les médicaments du système nerveux central et de lappareil digestif
étaient prépondérants.
Concernant lanalyse pharmacologique, plusieurs avis ont pu être donnés
pour une même ordonnance, voire pour un même médicament. Sur les 563 lignes
de prescription analysées grâce à la rubrique "Analyse dordonnance" de
Thériaque®, 154 interactions ont été décelées (27,4 %)
(figure 2 et tableau
I). Seules 40 ordonnances (40,8 %) nen comportaient aucune.
Par ailleurs, 122 modifications ont été proposées (21,7 %) (figure
3 et tableau II). Seules
35 ordonnances (35,7 %) nont fait lobjet daucune remarque.
Lerreur de posologie a ainsi fréquemment été retrouvée, responsable dans
la majorité des cas dun surdosage. Dans notre étude, 11 spécialités
étaient concernées et la proposition dadaptation posologique représentait
11 % des remarques. Par ailleurs, sur les 134 spécialités prescrites,
43 (32 %) nécessitaient selon le Vidal® une diminution
de dose chez le sujet âgé et 35 (26 %) chez linsuffisant rénal.
Dans ce cas, le calcul de la clairance de la créatinine est par conséquent
fondamental.
Au total, 58 modifications ont été acceptées (47,5 %), avec
comme conséquence une diminution de 33 médicaments (figure 4)
. Le nombre moyen de médicaments par patient a donc diminué de 5,75
à 5,56.
Discussion
La littérature médicale est riche dexpériences diverses qui ont pour
but doptimiser la prescription, soit par létablis
sement de bonnes pratiques de prescription, soit en limitant le nombre
de médicaments dispensés ou encore en utilisant un arbre décisionnel avant
chaque prescription [8-10]. Certains logiciels permettent également danalyser
le contenu des ordonnances mais ils ne tiennent pas compte des caractéristiques
particulières du sujet âgé [11]. Enfin, solution que nous avons privilégiée,
il est possible davoir recours à des experts en pharmacologie, permettant
ainsi de :
- optimiser le traitement en proposant le médicament le plus approprié
et la meilleure forme galénique ;
- améliorer la qualité de vie des patients et de réduire les coûts de
traitement en diminuant le nombre de médicaments ;
- améliorer les connaissances du clinicien.
Cependant, notre étude, telle quelle a été réalisée, possède certains
biais et limites. Ainsi, le choix de ne travailler quavec un unique prescripteur
nest pas représentatif de la pratique courante, de nombreuses études
ayant montré que cest la multitude des intervenants qui génère un plus
grand nombre derreurs de prescription [12]. De plus, il a été démontré
que ces dernières sont moins fréquentes chez le sujet âgé lorsque le médecin
est qualifié en gériatrie, comme dans notre étude [13].
Le choix de ne prendre en compte que les pathologies chroniques est également
restrictif car de nombreux auteurs ont montré que les erreurs sont plus
fréquentes avec les médicaments prescrits ponctuellement.
Par ailleurs, il est possible de regretter un manque de concertation entre
les différents membres de léquipe. Les remarques sont ainsi très hétérogènes.
Par conséquent, le nombre de modifications aurait pu être plus important.
De même, la pluridisciplinarité de léquipe na pas été exploitée. Ainsi,
il aurait été intéressant danalyser à plusieurs une même prescription.
Le manque de formation à cet exercice a de plus certainement limité le
nombre et la qualité des propositions faites au praticien. En effet, les
études sur une longue période ont montré une amélioration des prescriptions
au fur et à mesure de létude, le pharmacologue améliorant la qualité
de ses propositions avec le temps [14].
Enfin, ce type dexpérience nécessiterait un suivi à long terme des prescriptions
qui dérivent indéniablement au cours du temps. Ce suivi à long terme serait
également intéressant car la clairance de la créatinine du sujet âgé continue
de diminuer avec le vieillissement, rendant ladaptation posologique éventuellement
nécessaire.
Notre étude montre que les sujets âgés prennent en moyenne trois fois
plus de médicaments que les sujets jeunes [15]. En effet, la confusion
entre le vieillissement normal et les états pathologiques conduit souvent
à traiter des symptômes uniquement liés au vieillissement. Ainsi, par
exemple, 40 % des hypnotiques sont prescrits après 65 ans alors
que les modifications du sommeil sont habituelles et ne nécessitent pas
toujours de thérapeutique médicamenteuse. Par ailleurs, ce nombre moyen
de médicaments par patient augmente en institution [16, 17]. Linflation
du nombre de médicaments peut alors sexpliquer par les fréquents contacts
quont les patients avec léquipe soignante et les médecins, favorisant
ainsi lémergence de plaintes. Emeriau a noté que la consommation médicamenteuse
est liée à lâge, au sexe, au niveau détude et au mode dhabitat [14].
Lexistence au sein du service de personnes âgées en majorité féminines
avec un niveau détude bas et issues dun milieu rural peut constituer
un climat favorable à la consommation médicamenteuse. Au-delà de 85 ans
et dans les deux sexes, le nombre de médicaments tend à diminuer légèrement
[18]. Cette constatation correspond au fait que les personnes les plus
âgées constituent une population hétérogène avec deux groupes distincts :
- celui des malades dont létat général décline et qui consomment beaucoup
de médicaments ;
- celui des personnes relativement en bon état général qui peuvent vivre
encore longtemps et dont létat de santé ne nécessite pas ou peu de traitements.
Concernant la qualité des prescriptions, les remarques les plus fréquentes
de notre étude ont concerné les interactions médicamenteuses. Toutefois,
93 % dentre elles représentaient uniquement des associations à prendre
en compte ou des précautions demploi. En pratique, ces remarques nont
eu que peu dintérêt pour le patient. Cependant, il est regrettable que
les interactions mentionnées dans les monographies des médicaments ne
précisent que rarement les risques spécifiques chez les sujets âgés alors
que lon peut raisonnablement penser que, comme pour les effets indésirables,
ils sont plus importants que chez le sujet jeune. Certains résultats suggèrent
que les associations ne nécessitant quune précaution demploi seraient
responsables dautant deffets indésirables que les associations contre-indiquées
[19]. Dans notre étude, les effets potentiels imputables à une interaction
sont avant tout la neurosédation et lhypotension, qui augmentent le risque
de chute, particulièrement chez le sujet âgé.
Ces résultats ne doivent pas faire oublier le risque potentiel deffets
indésirables plus sévères, tels que les troubles du rythme et lhypoglycémie.
Bien que moins fréquentes, limpact clinique des autres remarques a été
plus important. Il serait donc plus intéressant que le pharmacien, au
cours de ce type détude, sattarde plus sur la justification des indications,
les posologies, les durées de traitement, les redondances...
Concernant les durées de traitement inappropriées,
comme dans la majorité des autres études, les prolongations de traitement
non justifiées ont concerné deux classes de médicaments : les psychotropes
et les laxatifs. Bien quil ait été démontré que la diminution du traitement
psychotrope est souvent possible sans pour autant aggraver la santé des
malades, il est difficile de changer les habitudes [20]. Pourtant, il
est clair que les benzodiazépines devraient être prescrites pour une durée
limitée pour au moins deux raisons :
- dune part, il a été démontré que lamélioration des paramètres du sommeil
ne se maintient pas au-delà de 21 jours [13] ;
- dautre part, leur utilisation est associée à de nombreux effets indésirables
(chute, altération cognitive, sédation, fracture du col du fémur) aux
conséquences redoutables chez le sujet âgé [21].
Concernant les prescriptions hors AMM, il ne faut pas oublier que certaines
indications ne sont pas validées alors que la littérature scientifique
sur le sujet est probante. Dans certains cas où les alternatives thérapeutiques
sont peu nombreuses, le prescripteur est alors parfois obligé de prescrire
hors AMM.
Enfin, dans cette étude, les redondances nétaient pas exceptionnelles
alors que leurs conséquences sont négatives. En effet, elles favorisent
une inobservance accrue, la iatrogénie et des dépenses inutiles.
Parmi les modifications acceptées, il faut souligner un réel effort du
prescripteur pour diminuer la consommation de psychotropes, en particulier
pour arrêter certains anxiolytiques ou hypnotiques. Toutefois, certaines
recommandations nont pas été suivies car les changements ont paru délicats
à réaliser compte tenu du terrain très fragile et bien stabilisé par le
traitement en cours. Dautres recommandations touchent des traitements
initiés par des spécialistes qui auront un avis à donner. De plus, il
faut préciser que, ne connaissant pas tous les éléments cliniques, le
pharmacologue a pu parfois émettre des recommandations critiquables. La
mise en pratique de ces recommandations na toutefois pas permis dobtenir
une réduction significative du nombre de médicaments par patient. Cependant,
il est possible despérer que, comme dans la majorité des autres études,
ces modifications ont entraîné une amélioration de la qualité.
CONCLUSION
Cette étude en institution gériatrique permet de rappeler que le pharmacien
ne doit pas seulement notifier les interactions médicamenteuses, mais
quil a aussi un rôle à jouer dans les modifications de posologie, du
plan de prise, le respect de lAMM, etc.
Par ailleurs, ce type de travail ne doit pas se limiter à une action ponctuelle
mais doit être poursuivi sur le terrain, de manière à pouvoir interroger
le malade et le médecin.
Il doit permettre de mettre à profit lexpérience et la pluridisciplinarité
des équipes, contribuant ainsi à la formation continue des personnels
de santé.
Enfin, il est dautant plus important que le patient nest pas institutionnalisé,
que les prescripteurs sont multiples et que lautomédication est possible.
Ces actions doivent donc être entreprises le plus fréquemment possible
chez le sujet âgé, non pas dans un souci déconomie mais plutôt damélioration
de la qualité avec diminution du nombre de médicaments, du nombre dinteractions
médicamenteuses et des effets iatrogènes
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