ARTICLE
abc.2011.0622
Auteur(s) : Youssef Elkamouni1 youssef.elkamouni@laposte,
Badr Lmimouni1, Kamal Doghmi2, Mostapha Elouenass3
1 Hôpital militaire d’Instruction Mohammed V, service
de parasitologie mycologie, Rabat, Maroc
2 Hôpital militaire d’instruction Mohammed V, service
d’hématologie clinique, Rabat, Maroc
3 Hôpital militaire d’instruction Mohammed V, service
de microbiologie, Rabat, Maroc
La fréquence des candidoses systémiques est en progression
constante, touchant principalement les malades des services de
réanimation, de chirurgie digestive et de cancérologie, avec un
taux de mortalité pouvant atteindre 40 à 60 % [1]. Candida
albicans représente encore, au cours des candidémies, l’espèce
la plus fréquemment isolée, mais la proportion d’espèces « non
albicans » est en forte augmentation [1]. Candida
famata a été rarement isolée des produits pathologiques. Nous
rapportons un cas de candidémie à C. famata chez un patient
hospitalisé en hématologie clinique.
L’observation
Le patient, âgé de 16 ans, a été admis pour une altération de
l’état général avec une polyadénopathie. Le diagnostic établi est
une maladie de Hodgkin. Le malade a été mis sous chimiothérapie
« bléomycine 14 mg, vincristine, endoxan 900 mg, solumédrol
60 mg ».
Au cours de la sixième cure, le malade a présenté un pic
fébrile. Deux séries d’hémocultures, à 30 minutes d’intervalle, ont
été réalisées sur des flacons anaérobie, aérobie et fungus (Bactec
Plus, Becton Deckinson Diagnostic Instrument Systems). Différents
prélèvements au niveau des portes d’entrée sont effectués, à la
recherche d’une éventuelle colonisation ou infection par des
levures. Le patient a été mis sous antibiothérapie probabiliste,
pipéracilline-tazobactam et amikacine sans efficacité après
48 heures. Par ailleurs, les hémocultures se sont positivées après
24 heures d’incubation. L’examen direct après coloration de Gram a
montré la présence de levures, l’isolement a été fait sur milieu de
Sabouraud incubé à 30 °C. Le test de filamentation est
négatif. L’étude des caractères biochimiques par l’ensemencement
d’une galerie API 20C (bioMérieux Marcy l’Étoile-France) a
permis l’identification de C. famata. L’antifongigramme a
été réalisé grâce au test Candifast (Internat Microbio) ; la
souche est sensible à l’amphotéricine B, nystatine, flucytosine,
kétoconazole, miconazole, éconazole et fluconazole.
L’analyse microbiologique des prélèvements de différentes portes
d’entrée potentielles a permis l’isolement de la même souche C.
famata au niveau des sites urinaire, pharyngé et digestif.
Le bilan biologique a trouvé des leucocytes à 17 g/L, une
hémoglobine à 108 g/L avec une vitesse de sédimentation à 80 mm
(première heure), le bilan biochimique a montré : urée :
3,3 mmol/L, créatinine : 62 μmol/L, ASAT : 45 U/L,
ALAT : 63 U/L, PAL : 208 U/L, GGT : 20 U/L,
bilirubine totale : 5 μmol/L. Les bilans radiologiques n’ont
rien décelé.
Le diagnostic de candidémie à C. famata a été donc retenu
devant :
- –. l’immunodépression suite à la maladie et la
chimiothérapie ;
- –. la présence d’un syndrome infectieux résistant à
l’antibiothérapie de première ligne ;
- –. la colonisation documentée des sites urinaires,
pharyngés et digestifs ;
- –. la positivité de deux séries d’hémocultures à C.
famata avec le même biotype.
Le patient a été mis sous voriconazole pendant trois semaines
avec une bonne évolution clinique et biologique.
Discussion
L’origine de l’infection par des levures du genre Candida
est le plus souvent endogène. L’altération des mécanismes de
défense en cas de diabète, de traumatisme thermique ou de maladie
résultant d’un déficit immunitaire, favorise une colonisation par
Candida [1]. L’antibiothérapie à large spectre déséquilibre
la flore bactérienne du tube digestif et favorise la prolifération
en quantité importante de levures. Une fois colonisées, les
muqueuses lésées autorisent la translocation microbienne à travers
la barrière intestinale digestive facilitée par l’iléus, la rupture
de la barrière muqueuse résultant d’actes chirurgicaux, les
médicaments modifiant le pH intestinal, le drainage et l’ischémie
de perfusion [1].
De plus en plus de candidémies à Candida non albicans
sont rapportées : Candida parapsilosis (20-40 %
des Candida spp.), Candida tropicalis (10-30 %),
Candida krusei (10-35%), Candida glabrata (5-40%), et
rarement C. famata (moins de 1 %) [1].
C. famata est une levure peu commune, anciennement
appelée Torulopsis famata et Debaryomyces hanseni de
l’ordre des Endomycétales, famille des Endomycétaceae, genre
Candida. Elle est commensale de la cavité buccale et
retrouvée dans plusieurs produits laitiers comme le fromage [2].
C. famata est un pathogène opportuniste qui a été isolé au
cours de plusieurs types de pathologies, péritonites, endophtalmies
et candidémies [1, 2]. Les candidémies à C. famata sont
de plus en plus recensées dans différentes études (tableau 1), ce qui peut être expliqué par
l’accroissement des terrains immunodéprimés.
Tableau 1 Les candidémies à C. famata rapportées
par différents auteurs.
| Auteurs (références) |
Année de publication |
Nombre de cas de candidémies à Candida
famata |
| St germain et Laverdière [3] |
1986 |
1 |
| Carrega et al. [4] |
1997 |
1 |
| Viscoli et al. [5] |
1999 |
2 |
| Krcmery et Kunova [6] |
2000 |
1 |
| Al-Hedaithy [7] |
2003 |
2 |
| Maxwell et al. [8] |
2003 |
3 |
| Ellis et al. [9] |
2003 |
1 |
| Pfaller et al. [10] |
2004 |
18 |
| Fanci et al. [11] |
2004 |
1 |
| Kadir et al. [12] |
2005 |
2 |
| Rodero et al. [13] |
2005 |
10 |
| Wagner et al. [14] |
2005 |
1 |
| Cantón et al. [15] |
2007 |
4 |
| Metwally et al. [16] |
2007 |
1 |
Notre patient présente des facteurs de risque majeurs
prédisposant au développement de candidoses sévères : une
radio-chimiothérapie qui a contribué à l’altération de l’intégrité
de ses barrières biologiques, la colonisation de plusieurs sites
corporels « urines, pharynx », une antibiothérapie à
large spectre. Tous ces éléments iatrogènes ont contribué à la
colonisation puis l’infection par des levures.
En raison de l’évolution croissante de la résistance aux
antifongiques, la mise en place d’un traitement antifongique doit
prendre en considération certes le terrain mais aussi le profil de
sensibilité de la souche isolée. Une étude sur 18 souches de C.
famata a montré une excellente activité du voriconazole avec
100 % de souches sensibles ; ce n’est pas le cas de du
fluconazole et de l’amphotéricine B avec respectivement 83 et
88 % de souches sensibles. L’activité très large du
ravuconazole est similaire à celle du voriconazole et posaconazole,
démontrant ainsi le spectre large de ces nouvelles molécules
triazolées sur plusieurs espèces de Candida [8].
La prise en charge thérapeutique de notre patient s’est faite
très rapidement, dès la mise en évidence des levures dans les
différents prélèvements microbiologiques. Le traitement par
voriconazole, azolé de dernière génération a permis une bonne
évolution avec une meilleure tolérance et négativation des
hémocultures.
Conclusion
Ce cas clinique illustre l’importance croissante de levures
« non albicans » comme C. famata en pathologie
fongique opportuniste. Le risque de développer une candidose
systémique est d’autant plus marqué qu’il existe de nombreux
facteurs (intrinsèques et iatrogènes) favorisant la colonisation.
Tout isolement de levure, même s’il ne s’agit pas de C.
albicans, au niveau du sang doit être pris en considération
devant un contexte d’immunodépression.
Conflits d’intérêts: aucun.
Références
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