ARTICLE
Auteur(s) : Aurélie
Servonnet1, Marie Bourgault2, François
Trueba3, Damien Sarret4, Elisabeth
Nicand3
1Ecole du Val de Grâce, Paris
2Ecole du Val de Grâce, Paris
3Service de biologie médicale, Hôpital du Val
de Grâce, Paris
4Service de néphrologie, Hôpital du Val
de Grâce, Paris
Article reçu le 8 Decembre 2009, accepté le 5 Février 2010
L’observation
Un homme de 77 ans est hospitalisé en néphrologie pour une
insuffisance rénale aiguë sur obstacle. Dans ses antécédents
médicaux, on note une hypertension artérielle, un adénocarcinome de
la prostate traité par radiothérapie et un adénocarcinome rectal
traité par chimiothérapie néo-adjuvante suivie d’une amputation
abdomino-périnéale. Au cours de l’hospitalisation, le patient
présente une septicémie à levure, avec de très rares éléments
levuriformes observés à l’examen microscopique des bouillons des
flacons d’hémocultures, traitée en première intention par
caspofungine. Le seul signe clinique observé est une
hyperthermie (température : 39,1 °C), le patient ne présentant
pas d’atteintes cutanées, pulmonaires ou digestives.
Les prélèvements bactériologiques réalisés chez le patient
(hémocultures et examen cytobactériologique des urines) révèlent la
présence de Trichosporon asahii. L’identification au niveau de
l’espèce a nécessité le recours à des techniques de biologie
moléculaire (amplification génomique de l’ARN 26S et séquençage),
la galerie d’identification biochimique (Api® Candida,
bioMérieux® SA) n’ayant permis l’identification qu’au
niveau du genre. Face à l’absence d’amélioration de l’état clinique
du patient, et dès l’identification du genre Trichosporon, le
traitement initial a été modifié en remplaçant la caspofungine par
le fluconazole. Parallèlement, la sensibilité aux antifongiques a
été mesurée par dilution en milieu liquide. Les valeurs
suivantes ont été obtenues : amphotéricine B : 2 mg/L,
caspofungine : 4 mg/L, 5-fluorocytosine : 4 mg/L,
itraconazole : 0,125 mg/L, voriconazole : 0,03 mg/L,
fluconazole : 2 mg/L. En l’absence de valeurs seuils publiées
pour Trichosporon sp., les CMI ont été interprétées en se référant
au genre Candida. La souche isolée est donc résistante à
l’ampothéricine B et à la caspofungine, et sensible aux quatre
autres antifongiques testés [1]. Une fois le traitement par
fluconazole instauré, l’évolution septique a été favorable et les
hémocultures se sont négativées. Au plan clinique, la fonction
rénale s’est améliorée après dérivation des urines par
néphrostomies.
Le point de vue du biologiste
Les levures du genre Trichosporon sont largement répandues dans la
nature. L’ancienne appellation T. beigelii a été modifiée et
recouvre aujourd’hui plusieurs espèces génétiquement différentes.
Chez l’homme, ces levures sont saprophytes de la peau, du pharynx
mais aussi du tube digestif. Sept espèces sont pathogènes : T.
asahii, T. cutaneum, T. inkin, T. asteroides, T. mucoides, T.
ovoides et T. jirovecci. Elles sont fréquemment retrouvées au sein
de lésions cutanées superficielles, mais sont rarement responsables
d’infections invasives, bien que leur fréquence augmente.
Au cours des infections disséminées, l’espèce la plus
fréquemment retrouvée est T. asahii, suivie de T. mucoides et T.
inkin, tandis que les autres espèces sont majoritairement à
l’origine d’infections cutanées superficielles (piedra blanche,
intertrigo, onyxis, otomycose) [2].
L’identification de ces levures repose sur des critères
morphologiques et des caractères biochimiques, mais nécessite
fréquemment le recours à des techniques de biologie moléculaire
pour réaliser l’identification d’espèce. Sur le plan morphologique,
les colonies sont blanches, d’aspect farineux en surface avec des
contours irréguliers (figure 1). L’examen
microscopique montre des levures allongées de grande taille avec
arthrospores, ainsi que des filaments mycéliens (figure 2). Soulignons
que l’observation de levures présentant cet aspect microscopique
sur les bouillons d’hémocultures aurait pu orienter le diagnostic.
Les galeries d’identification biochimique permettent une bonne
identification du genre Trichosporon, mais seulement
l’identification d’un nombre limité d’espèces. Ainsi, les galeries
Api 32C (bioMérieux® SA) ne permettent l’identification
que de : T. asahii, T. inkin, T. mucoides et T. dermatis, ces deux
dernières ne pouvant par ailleurs être distinguées du fait de la
similarité de leurs caractères biochimiques (tableau 1). Ainsi, l’identification des
différentes espèces de Trichosporon nécessite très souvent le
recours au séquençage de la partie proximale de l’ARN 26S [2].
Concernant la sensibilité aux antifongiques, peu de données sont
disponibles du fait du faible nombre d’études réalisées, en raison
probablement de l’absence de méthode standardisée [3]. Plusieurs
d’entre elles [2, 4] montrent toutefois une concentration minimale
inhibitrice (CMI) de l’amphotéricine B relativement élevée pour T.
asahii (CMI 50 supérieure à 2 mg/L), ainsi qu’une faible
activité de la flucytosine et des echinocandines pour l’ensemble
des espèces. Les azolés, et plus particulièrement le
voriconazole, présentent une bonne activité in vitro sur
Trichosporon sp. Les CMI ont été mesurées dans les conditions
préconisées par l’Eucast (European Committee for Antimicrobial
Susceptibility Testing) [5] pour la réalisation d’antifongigramme
chez les levures du genre Candida sp.
En pratique clinique, la mesure des CMI est indispensable du
fait de la différence de sensibilité entre les différentes espèces
et de l’existence de souches résistantes aux azolés. En effet, des
souches de T. dermatis et T. asahii avec des CMI supérieures à
2 mg/L pour l’itraconazole et 8 mg/L pour le voriconazole
ont été décrites [2]. De même, des souches de T. asahii
résistantes au fluconazole, à l’itraconazole et à la
5-fluorocytosine ont été isolées de prélèvements cliniques [3].
Soulignons également que les souches provenant de prélèvements
profonds (hémocultures ou prélèvements pulmonaires) semblent moins
sensibles que celles isolées de prélèvements cutanés superficiels
[2].
Tableau 1 Caractères biochimiques des espèces
pathogènes de Trichosporon [2].
|
Espèce
|
Assimilation
|
|
Rhamnose
|
Mélibiose
|
Raffinose
|
Ribitol
|
Xylitol
|
L-arabinitol
|
Galactitol
|
Inositol
|
|
T. asahii
|
+
|
-
|
-
|
v
|
v
|
+
|
-
|
-
|
|
T. asteroides
|
v
|
-
|
-
|
-
|
v
|
v
|
-
|
+
|
|
T. cutaneum
|
+
|
+
|
+
|
+
|
+
|
+
|
-
|
+
|
|
T. inkin
|
-
|
-
|
-
|
-
|
-
|
-
|
-
|
+
|
|
T. jirovecci
|
+
|
+
|
+
|
v
|
v
|
+
|
+
|
+
|
|
T. mucoides
|
+
|
+
|
+
|
+
|
+
|
+
|
+
|
+
|
|
T. ovoides
|
+
|
-
|
v
|
-
|
v
|
-
|
-
|
-
|
|
T. dermatis
|
+
|
+
|
+
|
+
|
+
|
+
|
v
|
+
|
Le point de vue du clinicien
Bien que très rares, les infections invasives à Trichosporon sp.
ont vu leur fréquence augmenter ces dernières années, faisant
considérer ce germe comme un pathogène opportuniste émergent.
La majorité des infections sont décrites chez des patients
immunodéprimés, les principaux facteurs de risque d’infection
disséminée étant les neutropénies et les pathologies malignes [4].
Chez les patients souffrant de pathologies hématologiques malignes,
le genre Trichosporon est la deuxième levure après Candida sp.
responsable d’infections invasives [3].
Chez les sujets immunocompétents, des infections survenant à la
suite d’une dialyse péritonéale, d’une chirurgie ophtalmologique ou
sur matériel prothétique, ainsi qu’un cas de méningoencéphalite à
T. asahii ont été décrites [2, 6].
L’augmentation de la fréquence des infections disséminées ces
dernières décennies est probablement due à la prescription
croissante de chimiothérapies anticancéreuses ou
immunosuppressives, ainsi que d’antibiothérapies à large spectre.
Le plus souvent, ces infections sont précédées d’une
colonisation du tractus respiratoire ou gastro-intestinale, et
surviennent sur cathéter veineux central [3].
En dehors d’une fongémie et de la fièvre, les signes cliniques
décrits lors d’infections disséminées à Trichosporon sp. sont des
lésions cutanées multiples, des infiltrats pulmonaires, des
troubles neurologiques, des choriorétinites, voire des chocs
septiques avec insuffisance rénale aiguë [3].
Les infections disséminées à Trichosporon sp., comme toutes les
infections fongiques disséminées, sont de mauvais pronostic, la
mortalité étant estimée aux alentours de 40 % sous traitement.
Le traitement optimal n’est encore pas défini compte tenu de
l’absence d’études cliniques, liée en partie à la fréquence de ces
infections [4]. Plusieurs auteurs relatent la faible activité des
échinocandines sur Trichosporon sp. : des échecs thérapeutiques ont
été décrits sous caspofungine, tout comme des infections chez des
patients greffés de moelle recevant une prophylaxie par cette
molécule. Bien que les azolés semblent être les molécules de choix
pour traiter les infections disséminées, des échecs thérapeutiques
ont également été observés au cours de fongémie à T. asahii
traitées par fluconazole ou voriconazole. L’association
caspofungine et amphotéricine B s’est alors révélée efficace
[3].
En plus de ces infections, Trichosporon est également
responsable de pneumopathies allergiques, décrites dans le sud et
l’ouest japonais, et survenant de préférence l’été, suite à
l’inhalation répétée d’arthroconidies présentes dans
l’environnement [3].
Conclusion
Bien que rares, de plus en plus d’infections invasives à
Trichosporon sp. sont rapportées, principalement chez des sujets
immunodéprimés. De diagnostic difficile, elles s’accompagnent
d’une mortalité élevée. La rapidité de la mise en œuvre d’un
traitement efficace permet d’améliorer le pronostic. Dans ce cadre,
malgré le faible nombre de données épidémiologiques, biologiques et
cliniques, l’identification du genre et de l’espèce peut guider
dans le choix de l’antifongique. Par ailleurs, l’examen direct des
produits pathologiques peut orienter le diagnostic vers le genre
Trichosporon, permettant d’adapter d’emblée le traitement
empirique. Rappelons enfin la résistance de toutes les espèces aux
nouveaux antifongiques de la classe des échinocandines qui, par
conséquent, devraient être prescrits avec prudence dans les
septicémies à levure avant identification définitive du genre.
Références
1 National Committee for Clinical Laboratory Standards. Reference
method for broth dilution antifungal susceptibility testing of
yeasts. Approved standards NCCLS document M27-A3. Wayne :
National Committee for Clinical Laboratory Srandards, 2008.
2 Rodriguez-Tudela JL, Diaz-Guerra TM, Mellado E.
Susceptibility patterns and molecular identification of
Trichosporon species. Antimicrob Agents Chemother 2005 ;
49 : 4026-34.
3 Chagas-neto TC, Chaves GM, Colombo AL. Update
on the Genus Trichosporon. Mycopathologia 2008 ; 166 :
121-32.
4 Ruan SY, Chien JY, Hsueh PR. Invasive
Trichosoronosis caused by Trichosporon asahii and other unusual
Trichosporon species at a medical center in Taiwan. CID 2009 ;
49 : e11-e17.
5 EUCAST. Definitive Document Edef 7.1 : method for the
determination of broth dilution MICs of antifungal agents for
fermentative yeasts. Clin Microbiol Infect 2008 ; 14 :
398-405.
6 Rastogi VL, Nirwan PS. Invasive trichosporonosis due
to Trichosporon asahii in a non-immunocompromised host : a case
report. Indian J Med Microbiol 2007 ; 25 : 59-61.
|