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Des anciens aux nouveaux anticoagulants : le rôle du biologiste


Annales de Biologie Clinique. Volume 67, Numéro 5, 525-34, septembre-octobre 2009, article original

DOI : 10.1684/abc.2009.0359

Résumé   Summary  

Auteur(s) : MM Samama, F Depasse , Laboratoire Biomnis, 78, avenue de Verdun, 94200 Ivry-sur-Seine.

Résumé : Les anticoagulants constituent un enjeu de premier ordre pour les patients, l’industrie pharmaceutique, les cliniciens et les biologistes, qui conjuguent leurs efforts pour étudier les mécanismes mis en jeu. Les deux derniers groupes interviennent dans le suivi des sujets traités et l’adaptation posologique. Les héparines non fractionnées ou de bas poids moléculaire et les antivitamines K ont dominé la scène pendant plusieurs décennies. Ils agissent sur plusieurs facteurs de la coagulation. De nouveaux médicaments issus de la synthèse chimique et dirigés vers une cible spécifique, principalement la thrombine et le facteur Xa ont été développés. L’espoir de produits plus sûrs d’utilisation, plus efficaces, actifs par voie orale, et moins contraignants en matière de surveillance biologique est apparu. Outre le fondaparinux et la lepirudine déjà commercialisés depuis quelques années, deux nouvelles molécules, le dabigatran etexilate (Pradaxa ®) et le rivaroxaban (Xarelto ®), viennent d’obtenir en 2008-2009 l’autorisation de mise sur le marché en Europe et au Canada. Elles ne nécessitent pas de surveillance biologique systématique, mais des tests capables d’évaluer leur activité anticoagulante ont été étudiés. Un petit nombre de tests standardisés doit être rendu disponible.

Mots-clés : héparines, antagonistes vitamine K (AVK), dabigatran etexilate, rivaroxaban, inhibiteurs du facteur Xa, inhibiteurs du facteur IIa

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : MM Samama, F Depasse

Laboratoire Biomnis, 78, avenue de Verdun, 94200 Ivry-sur-Seine

Article reçu le 21 Mai 2009, accepté le 17 Juillet 2009

Les anticoagulants constituent une classe thérapeutique largement prescrite depuis une cinquantaine d’années dans diverses indications, tant en préventif qu’en curatif. Les chefs de file historiques, antivitamines K et héparines, non fractionnée ou de bas poids moléculaire, requièrent, pour certains d’entre eux ou pour certaines populations de patients particulières, une surveillance biologique. En effet, ces produits présentent un ou plusieurs des inconvénients suivants : une marge thérapeutique étroite, une biodisponibilité aléatoire, une variabilité inter-individuelle, un risque d’effets iatrogènes (hémorragie, thrombopénie induite par l’héparine) (tableau 1).

Tableau 1 Caractéristiques et inconvénients des anticoagulants « conventionnels ».

HNF et HBPM

AVK

Mélanges de polysaccharides d’origine animale : possible variabilité de lot à lot, risque infectieux (?)

Synthèse chimique

Administration parentérale

Administration per os : interactions (médicaments, aliments)

Prédictibilité de l’effet : Faible (HNF) → surveillance biologique étroite (TCA, activité anti-Xa) et adaptation de posologie Très bonne (HBPM) → surveillance biologique réservée à certain patients (activité anti-Xa)

Prédictibilité de l’effet : Très variable d’un sujet à l’autre : → surveillance biologique étroite ± adaptation de posologie

Délai d’action court (avantage)

Délai d’action nécessitant une période de recouvrement avec un traitement parentéral (héparine)

Elimination rénale +/- SRE (contre-indication des HBPM chez l’insuffisant rénal CICr < 30 mL/min)

Métabolisme par le cytochrome P450 (dérivés coumariniques). Nombreuses interférences médicamenteuses

Effets secondaires : saignement, réactions allergiques, TIH…

Effets secondaires : saignement, nécroses cutanées

Cette situation conduit le biologiste à exercer son art en relation étroite avec le clinicien pour comprendre les mécanismes d’action, adapter la posologie du médicament et éviter les accidents iatrogènes. Cette surveillance biologique est jugée, d’un certain côté, comme un handicap par l’industrie pharmaceutique qui souhaite développer de nouveaux médicaments à schéma d’administration simple, non personnalisée dans la plupart des cas, et ne nécessitant pas le recours à des tests biologiques pour le suivi des patients. Pour autant, quelle est l’influence de ces nouveaux médicaments sur les examens de coagulation et quel pourrait être, à l’avenir, le rôle et l’apport du biologiste dans la prise en charge des patients traités par ces nouveaux médicaments ? C’est à ces questions que cet article apporte un éclairage nouveau, en prenant en compte l’évolution récente de la thérapeutique antithrombotique et les espoirs annoncés pour les produits en développement. Le biologiste doit être informé de leurs propriétés pharmacodynamiques, pharmacocinétiques et thérapeutiques.

La famille des anticoagulants regroupe les antiplaquettaires, les anticoagulants et les thrombolytiques, ces derniers pouvant toutefois être parfois classés dans une famille spécifique. Cet article est centré sur les anticoagulants.

Jusqu’à un passé récent, la thérapeutique anticoagulante utilisant des médicaments faisait appel à des préparations datant de plusieurs décennies : l’héparine non fractionnée (HNF), les héparines de bas poids moléculaire (HBPM) actifs par voie parentérale [1] et les antagonistes de la vitamine K (AVK) [2]. Plus récemment apparu, le danaparoïde de sodium, commercialisé sous le nom d’Orgaran®, est un héparinoïde utilisé chez les patients ayant ou ayant eu une thrombopénie induite par l’héparine [3]. À côté de ces anciennes préparations sont apparues de nouvelles molécules, comme l’hirudine, principe actif issu initialement des sangsues déjà utilisées depuis l’Antiquité et aujourd’hui synthétisé sous le nom de Revasc® ou Refludan® [4], la bivalirudine, commercialisée sous le nom d’Angiox® [5], le pentasaccharide de synthèse ou fondaparinux commercialisé sous le nom d’Arixtra®, et dont il existe une forme en développement à durée d’action très longue ne nécessitant qu’une administration par semaine, l’idraparinux. Une forme biotinylée (idrabiotaparinux) [6] permet le recours à une antidote spécifique, l’avidine. Le dabigatran etexilate ou Pradaxa® et le rivaroxaban ou Xarelto® (tableau 2) [1] commencent à être utilisés en milieu hospitalier et en ville.

Anticoagulants « conventionnels »

Les anticoagulants « conventionnels » ou historiques que sont l’héparine non fractionnée, les héparines de bas poids moléculaire ou les antivitamines K, s’ils ont indéniablement fait la preuve de leur efficacité, ne sont néanmoins pas dénués d’inconvénients. Les héparines sont des mélanges de polysaccharides, plus ou moins hétérogènes selon qu’il s’agisse d’héparine non fractionnée ou d’héparines de bas poids moléculaire, extraits de muqueuse intestinale de porc [1]. Cette origine expose à une variabilité de la composition, et donc de l’activité anticoagulante de lot à lot, plus élevée cependant pour l’héparine non fractionnée que pour les héparines de bas poids moléculaire. À cette variabilité de composition et d’activité s’ajoute un risque infectieux potentiel lié à l’origine animale de ces préparations. À l’opposé, les antivitamines K sont des produits de synthèse chimique, soit dérivés de la coumarine, soit dérivés de l’indanedione, et ne présentent pas ces inconvénients [2-7].

Les héparines, non fractionnée ou de bas poids moléculaire, sont administrées par voie parentérale, tandis que les antivitamines K sont administrées per os.

La prédictibilité de la réponse constitue un point important parmi les caractéristiques de ces anticoagulants : elle est faible, en raison de variations inter- et intra-individuelles importantes de la réponse pour l’héparine non fractionnée aux doses curatives, ce qui induit la nécessité d’une surveillance biologique étroite ; celle-ci repose sur la mesure, difficile à standardiser en raison de la variation des résultats en fonction des réactifs, du temps de céphaline + activateur (TCA) ou, mieux, de l’activité anti-Xa, de manière à adapter très régulièrement la posologie si nécessaire. Les héparines de bas poids moléculaire ont, quant à elles, une réponse très prédictible en raison de variations inter- et intra-individuelles faibles, ce qui limite la surveillance de leur activité anticoagulante basée sur la mesure de l’activité anti-Xa réservée à certains groupes de patients, dans certaines circonstances [1].

La biodisponibilité des antivitamines K est, en revanche, très variable d’un sujet à l’autre, et leur utilisation implique le recours régulier à la mesure de l’activité anticoagulante basée sur l’INR et des adaptations de posologie en fonction des résultats de l’INR [2-7].

Les héparines non fractionnée ou de bas poids moléculaire ont un délai d’action rapide, ce qui autorise leur utilisation en première intention lors de la survenue d’un accident thromboembolique, tandis que les antivitamines K ont un délai d’action plus long. De ce fait, les antivitamines K ne sont que rarement utilisées en première intention, mais en relais de l’héparine et durant une période de recouvrement de plusieurs jours, le temps d’atteindre un INR dans la zone efficace. Il convient par ailleurs de rappeler que ce relais par les antivitamines K doit être instauré, sauf cas particulier, dès le premier jour de traitement par l’héparine (tableau 1).

Deux mécanismes sont impliqués dans le métabolisme et l’élimination de l’héparine : le système réticulo-endothélial et le rein. La part relative de ces deux systèmes est liée à la composition de la préparation d’héparine : en effet, plus la préparation est riche en chaînes longues de polysaccharides, chaînes qui supportent l’activité anti-IIa, ou activité antithrombine, de l’héparine, plus la part d’élimination par le système réticulo-endothélial sera importante et prépondérante ; à l’inverse, plus la préparation est riche en chaînes courtes, celles qui supportent l’activité anti-Xa, plus la part d’élimination par le rein sera importante. On comprend dès lors que les héparines de bas poids moléculaire dont le rapport activité anti-Xa/activité anti-IIa est supérieur à 1, et se situe souvent entre 2 et 4 suivant les préparations, sont particulièrement affectées par une insuffisance rénale, situation dans laquelle elles risquent de s’accumuler, ce qui peut conduire à un surdosage par défaut d’élimination [8]. Au contraire, l’héparine non fractionnée dont le rapport activité anti-Xa/activité anti-IIa est proche de 1 est principalement éliminée par le système réticulo-endothélial et son élimination n’est pas affectée par une insuffisance rénale, situation dans laquelle elle ne risque pas de s’accumuler [1]. Cette observation a amené l’Afssaps, suite à une enquête de pharmacovigilance réalisée en 1998, à contre-indiquer en 2000 l’utilisation des héparines de bas poids moléculaire chez les patients insuffisants rénaux dont la clairance de la créatinine déterminée par la formule de Cockcroft et Gault est inférieure à un chiffre de l’ordre de 30 mL/minute [2]. L’héparine non fractionnée peut, en revanche, être utilisée en remplacement des héparines de bas poids moléculaire chez les patients insuffisants rénaux ayant une clairance de la créatinine déterminée par la formule de Cockcroft et Gault inférieure à un chiffre de l’ordre de 30 mL/minute. Il est à noter qu’à ce jour seule la formule de Cockcroft et Gault est recommandée par l’Afssaps pour l’évaluation de la fonction rénale, à l’exclusion de toute autre comme par exemple le MDRD (modification of diet renal disease), pour la prescription des dérivés hépariniques. Par ailleurs, la nomenclature des actes de biologie médicale requiert que soit associé à la mesure de la créatinine dans le sang [8] le calcul de la clairance de la créatinine selon la formule de Cockcroft et Gault, chaque fois que cela est possible (tableau 3).

En ce qui concerne les antivitamines K dérivés de la coumarine, le métabolisme est assuré par le cytochrome P450 2C9. Plusieurs polymorphismes ont été décrits qui sont susceptibles d’influencer le métabolisme de ces molécules. En revanche, les voies de métabolisme des antivitamines K dérivés de l’indanedione, essentiellement le Previscan®, ne sont pas connues. Le traitement par les antivitamines K des deux classes, dérivés de la coumarine et dérivés de l’indanedione, peut par ailleurs être influencé par des polymorphismes touchant le gène d’une enzyme impliquée dans le métabolisme de la vitamine K elle-même, l’époxyde réductase, VKORC1 (vitamine K oxide reductase) [1-3, 9-11].

L’administration de ces anticoagulants « conventionnels » peut être associée à des effets secondaires, au premier rang desquels les saignements. Ils constituent d’ailleurs la première cause d’hospitalisations liées à des effets iatrogènes et les accidents hémorragiques sont à l’origine, en France, de 17 000 hospitalisations et de 4 500 décès par an de patients traités par antivitamine K.

Tableau 2 Anciens et nouveaux anticoagulants.

Anciens

Nouveaux

Héparine non fractionnée (HNF) Héparines de bas poids moléculaire (HBPM) Danaparoïde de sodium (Orgaran®) Antivitamine K (AVK)

Anti-IIa directs Hirudine (Revasc®, Refludan®) Bivalirudine (Angiox®) Dabigatran etexilate (Pradaxa®)

Anti-Xa indirects Pentasaccharide (Fondaparinux®, Idraparinux®) Anti-Xa directs Rivaroxaban (Xarelto®)



Tableau 3 Formule de Cockcroft et Gault.

Avec l’âge exprimé en années, le poids en kg, la créatininémie en μmol/L. Cette formule est valable pour les sujets de sexe masculin et doit être corrigée pour les femmes en multipliant le résultat par 0,85.

Nouveaux anticoagulants et la cascade moderne de la coagulation

Beaucoup de chemin a été parcouru dans le courant du vingtième siècle depuis la découverte, en 1914, en partie par hasard1 de l’héparine à Baltimore et celle de la maladie hémorragique liée au mélilot gâté dans le Wisconsin. Les nouveaux anticoagulants déjà sur le marché ou en développement sont programmés pour agir sur des cibles spécifiques [12]. Cette nouvelle approche a été facilitée par les progrès de la chimie pharmaceutique et la meilleure compréhension de la physiologie de la coagulation : si les cascades « anciennes », voie intrinsèque et voie extrinsèque, conservent tout leur intérêt d’un point de vue didactique, il est aujourd’hui admis que les mécanismes de la coagulation sont plus complexes. On sait également que les facteurs de la coagulation ne sont pas les seuls à jouer un rôle dans ce mécanisme, mais que des cellules leur sont également associées, au premier rang desquelles les monocytes/macrophages activés. Les phospholipides pro-coagulants présents à la surface des globules rouges et les microparticules présentes dans la circulation ont également aujourd’hui un rôle reconnu. Bien plus, l’équilibre physiologique de la coagulation fait intervenir des inhibiteurs : le TFPI (tissue factor pathway inhibitor), l’antithrombine (AT), et le système de la protéine C et de la protéine S. Il ne faut pas oublier le rôle de la fibrine, véritable éponge à thrombine qui empêche sa propagation (figure 1).

Pourquoi l’industrie pharmaceutique a-t-elle recherché de nouveaux anticoagulants ?

En dépit de l’efficacité indéniable prouvée par des décennies des anticoagulants conventionnels, ceux-ci présentent des imperfections qui ont été décrites ci-dessus (tableau 1). Outre la recherche d’une efficacité toujours meilleure, ce sont la recherche d’une plus grande sécurité et d’une plus grande facilité d’utilisation, en particulier l’administration per os, un schéma thérapeutique simple, et l’absence de surveillance biologique qui ont guidé les chercheurs [12-15]. De très nombreuses molécules ont été développées. Cependant, s’agissant de la surveillance biologique, si l’absence de surveillance constitue pour le patient un élément de confort de vie appréciable, et pour l’industriel un argument marketing de première importance, il n’en demeure pas moins que les tests biologiques sont importants pour mieux comprendre les mécanismes d’action des médicaments, leurs caractéristiques pharmacodynamiques et pharmacocinétiques, etc., et que l’on ne peut a priori exclure la nécessité de disposer d’un test permettant d’évaluer l’activité du médicament chez certains patients et dans certaines circonstances.

Inhibition du facteur IIa : antithrombines

Les anticoagulants inhibiteurs sélectifs de la thrombine se répartissent en deux classes : certains requièrent, à l’instar des héparines, la présence d’une molécule tierce, l’antithrombine, pour inhiber la thrombine ; on parle alors d’antithrombines indirectes ou d’inhibiteurs indirects de la thrombine. Au contraire, certains inhibiteurs spécifiques de la thrombine agissent directement sur la thrombine pour l’inhiber. On parle alors d’inhibiteurs directs de la thrombine. Le melagatran, qui a été retiré du marché peu de temps après sa commercialisation en raison d’une certaine toxicité hépatique, a constitué, avec l’hirudine, le chef de file de cette famille d’antithrombines directes [12, 16]. Aujourd’hui, le dabigatran est l’un des représentants de cette famille (figure 2).

Deux autres aspects de l’inhibition de la thrombine sont à prendre en compte : certaines molécules vont se lier à la thrombine et l’inhiber de manière irréversible. C’est le cas de l’hirudine. À l’inverse, certaines molécules vont se lier de manière réversible à la thrombine, inhiber la molécule à laquelle elles sont liées, puis s’en libérer et pouvoir ensuite inhiber d’autres molécules de thrombine. C’est le cas du dabigatran.

Les héparines neutralisent la thrombine libre, mais n’inhibent pas de thrombine liée au thrombus fibrineux, tandis que l’hirudine, la bivalirudine, le dabigatran sont actifs aussi bien sur la thrombine libre que sur celle liée à la fibrine. Les premiers s’opposent à la dissémination de la thrombose, tandis que les seconds complètent cette action en « stérilisant » la thrombose.

Lepirudine (Refludan®)

La lepirudine est utilisée dans le traitement des thrombopénies induites par l’héparine de type II (TIH) compliquées ou non de manifestations thrombotiques. Elle est utilisée à la dose de 0,10 mg/kg/h en perfusion continue [3]. Un bolus de 0,4 mg/kg peut éventuellement être administré, uniquement dans le cas où le pronostic vital est en jeu.

Surveillance de la coagulation

La surveillance biologique est réalisée par la mesure du TCA : la valeur cible se situe entre 1,5 à 2,5 fois le temps du témoin. Cependant, si le TCA constitue un bon test pour de faibles concentrations de lepirudine, en donnant une relation linéaire entre le temps de coagulation mesuré par le TCA et la concentration de lepirudine, le TCA atteint un plateau pour des concentrations plasmatiques de lepirudine plus élevées. Ce phénomène n’est pas observé avec le temps d’écarine, qui donne une relation linéaire entre la concentration de lepirudine et le temps d’écarine sur une plus large plage de concentrations (figure 3) [17].

Le test de génération de thrombine (TGT) a un profil très particulier. Il montre un retard dose dépendant du début de la génération de la thrombine, sans modification sensible de la vélocité ni de la quantité de thrombine générée [18].

L’utilisation de lepirudine expose à un risque de surdosage, en particulier chez les patients insuffisants rénaux. Le patient peut également développer des anticorps anti-hirudine, sans incidence clinique particulière, mais susceptibles d’interférer avec la mesure du TCA et d’en fausser les résultats [19].

Il faut également être prudent lors du relais avec les antivitamines K, dans la mesure où la lepirudine interfère dans la détermination de l’INR utilisé pour le choix de la posologie d’antivitamine K. En revanche, à la différence de ce qui peut être observé avec le danaparoïde de sodium, il n’existe pas de réaction croisée dans les TIH [3]. En cas de surdosage et d’hémorragie mettant en jeu le pronostic vital, il a été recommandé d’interrompre l’administration d’hirudine et de faire une hémofiltration avec une membrane de dialyse à haut flux ayant une limite de filtration à 50 000 daltons.

Dabigatran etexilate (Pradaxa®)

Le dabigatran etexilate [20] est un composé de synthèse chimique de masse moléculaire 627,7 daltons (figure 2). La biodisponibilté de ce composé est relativement faible, de l’ordre de 6 %. Le dabigatran etexilate est une pro-drogue, qui libère le principe actif, le dabigatran, sous l’action d’estérases.

Le pic plasmatique est atteint entre deux et six heures après l’administration ; la demi-vie est d’environ huit heures. Administré par voie orale, l’alimentation a peu d’effet sur son absorption. Il est principalement (80 %) éliminé par le rein, ce qui en limite l’utilisation chez le patient insuffisant rénal. Il est cependant à noter que l’absorption du dabigatran dépend du pH gastrique ; le dabigatran est formulé dans des gélules contenant de l’acide tartrique de manière à en faciliter l’absorption. Celle-ci est diminuée d’environ 30 % si le patient suit un traitement par inhibiteurs de la pompe à protons.

Les gélules sont dosées à 110 ou à 75 mg de dabigatran etexilate. La posologie est de deux gélules à 110 mg, soit 220 mg en une fois par jour pendant 10 jours. Chez le sujet insuffisant rénal, ou chez le sujet âgé de plus de 75 ans, la posologie est diminuée à deux gélules de 75 mg, soit 150 mg, en une prise par jour. La première administration après un acte chirurgical est réalisée à demi-dose, soit 110 ou 75 mg, administrée 1 à 4 heures après la fin de l’intervention chirurgicale. Le traitement ne doit pas être commencé tant qu’il existe un saignement au niveau de la plaie chirurgicale. Dans le cas où le traitement n’est pas commencé le jour de l’intervention, la première administration se fait à pleine dose, soit 220 ou 150 mg.

L’administration de dabigatran est contre-indiquée en cas d’élévation des enzymes hépatiques au-delà de deux fois la valeur limite supérieure de la normale. S’il n’existe pas d’interactions avec les médicaments métabolisés par le cytochrome P450, les inhibiteurs et les inducteurs de la P-glycoprotéine peuvent interférer : c’est ainsi que la quinidine est contre-indiquée en cas de traitement avec le dabigatran. En cas de traitement par l’amiodarone, il faut diminuer la dose de dabigatran à 150 mg. L’administration concomitante d’autres anticoagulants, antiplaquettaires ou anti-inflammatoires non stéroïdiens n’est pas recommandée en raison d’un risque hémorragique accru. Il n’existe pas de données chez la femme enceinte, ni le nourrisson allaité au sein.

Surveillance de la coagulation

Il n’est pas nécessaire de pratiquer une surveillance biologique en routine. Le dabigatran allonge le TCA, le temps de Quick et le temps de thrombine [20-22]. Le temps de thrombine classique est trop sensible ; il a été proposé une méthode chromogénique plus adaptée. Le TCA a l’inconvénient de donner des résultats qui varient en fonction du réactif utilisé. Comme pour la lépirudine, il est préférable de recourir au temps d’écarine plutôt qu’au TCA, le temps d’écarine conservant une relation linéaire sur une plus large plage de concentrations de dabigatran que le TCA [21, 22] (figure 2). Dans les études de recherche de dose, il est apparu que le risque hémorragique pouvait être associé à un allongement important du TCA.

L’allongement du temps de Quick varie également avec le réactif de thromboplastine utilisé. Une méthode chromogénique de dosage de l’activité anti-IIa peut être facilement mise au point. Comme pour l’hirudine, dans le cas de relais par un AVK, l’INR peut être influencé par le dabigatran.

Le TGT montre un allongement progressif sensible dose dépendant du temps de latence cependant moins marqué qu’avec l’hirudine. En revanche, contrairement à l’hirudine, la vélocité et la quantité de thrombine générée décroissent proportionnellement à la concentration du dabigatran [18, 21, 22].

Les inhibiteurs du facteur Xa

Comme pour les inhibiteurs de la thrombine, certains agents anti-Xa requièrent la présence d’antithrombine pour inhiber le facteur Xa : il s’agit des inhibiteurs indirects du facteur Xa, comme, par exemple, le pentasaccharide fondaparinux (Arixtra®) ou sa forme à durée d’action prolongée, idraparinux et idrabiotaparinux. À l’inverse, beaucoup de molécules récemment développées, ou en cours de développement, inhibent directement le facteur Xa, sans avoir recours à l’antithrombine : il s’agit des inhibiteurs directs du facteur Xa, comme l’otamixaban, le rivaroxaban (Xarelto®), l’apixaban ou le DU-176b (Edoxaban®). Certaines de ces molécules doivent être administrées par voie parentérale (fondaparinux, idraparinux, otamixaban) tandis que d’autres sont actives par voie orale (rivaroxaban, apixaban, DU-176b ou l’edoxaban) [12-15, 23].

Pentasaccharide de synthèse : fondaparinux (Arixtra®)

Le fondaparinux est le chef de file des molécules dont l’action est spécifiquement anti-Xa. La conception du fondaparinux repose sur la connaissance du mode d’action de l’héparine : l’héparine est constituée d’un mélange de chaînes de polysaccharides de longueur variable. Environ 30 % de ces chaînes portent une séquence spécifique de cinq sucres, le pentasaccharide, qui a la capacité de se lier à l’antithrombine pour en potentialiser l’action (figure 4). Le fondaparinux est une molécule définie de synthèse chimique reproduisant ce motif pentasaccharide. La masse moléculaire du fondaparinux est de 1 749 daltons. En se liant à l’antithrombine, le fondaparinux peut inhiber le facteur Xa. Le fondaparinux possède par ailleurs la propriété qu’une molécule de fondaparinux peut inhiber successivement plusieurs molécules de facteur Xa (activité catalytique) [24-26] (figure 4).

Administré par voie sous-cutanée, le fondaparinux a une biodisponibilté de 100 %. La concentration maximale est atteinte en deux heures environ et la demi-vie est d’environ 15 à 17 heures. Cette demi-vie autorise une seule injection par jour. Après administration de 2,5 mg par voie sous-cutanée, la concentration plasmatique maximum est de l’ordre de 0,35 à 0,50 μg/mL. L’activité anti-Xa résiduelle est de l’ordre de 0,10 à 0,20 μg/mL. L’activité anti-Xa du fondaparinux est beaucoup plus puissante, de l’ordre de 600 unités/mg, que celle de l’héparine non fractionnée (environ 160 unités/mg) ou des héparines de bas poids moléculaire (de l’ordre de 100 unités/mg). En revanche, à la différence de l’héparine non fractionnée ou des héparines de bas poids moléculaire, le fondaparinux est dénué de toute activité anti-IIa, alors que celle-ci est de l’ordre de 160 unités/mg et 30 unités/mg environ pour l’héparine non fractionnée et les héparines de bas poids moléculaire respectivement.

Le fondaparinux est éliminé exclusivement par voie rénale ; il doit donc être utilisé avec précaution chez les patients insuffisants rénaux et son utilisation est contre-indiquée en cas d’insuffisance rénale sévère (clairance de la créatinine inférieure à 30 mL/min). Une réduction de la posologie à 1,5 mg a été étudiée et a donné des résultats encourageants [27].

La posologie en prévention de la thrombose veineuse profonde en chirurgie orthopédique est de 2,5 mg en une injection sous-cutanée par jour. Elle est de 7,5 mg en une injection sous-cutanée par jour dans le traitement de la thrombose veineuse profonde et de l’embolie pulmonaire ; la dose est réduite à 5 mg chez les patients de moins de 50 kg et est augmentée à 10 mg chez les patients pesant plus de 100 kg.

Par ailleurs, le fondaparinux a démontré son efficacité dans les syndromes aigus coronariens pour la prise en charge de l’angor instable et de l’infarctus du myocarde avec ou sans sus-décalage du segment ST. Ces indications sont basées sur les résultats de deux études cliniques, Oasis 5 et Oasis 6, qui ont inclus respectivement plus de 20 000 et plus de 12 000 patients, et dont les résultats ont été publiés en 2006. La posologie initiale est de 2,5 mg, utilisée en prophylaxie des accidents TE veineux, en une injection par voie intraveineuse, suivie d’une injection par jour à la dose de 2,5 mg par voie sous-cutanée pendant huit jours. Le groupe contrôle recevait de l’enoxaparine ou de l’héparine non fractionnée à doses thérapeutiques.

Surveillance de la coagulation

La surveillance biologique de l’activité anticoagulante n’est pas recommandée pour les traitements par le fondaparinux. Le temps de Quick et la TCA ne sont pratiquement pas allongés par le fondaparinux. Il inhibe la génération de thrombine [18]. Cependant, il est possible de mesurer l’activité anti-Xa en utilisant les méthodes de mesure de l’activité anti-Xa disponibles pour les héparines de bas poids moléculaire, en utilisant une gamme d’étalonnage de fondaparinux exprimée en μg/mL [28]. Certains fabricants de réactifs proposent d’ailleurs aujourd’hui des coffrets dédiés à cette mesure qui comportent à la fois les calibrants et les contrôles internes nécessaires.

Les valeurs attendues en prophylaxie 2-4 heures après la 2e injection sont de l’ordre de 0,3 μg/mL de plasma et de l’ordre de 1 μg/mL de plasma en thérapeutique. Elles sont un peu plus élevées à l’équilibre à partir de la 5e injection.

En revanche, il est recommandé de pratiquer une numération des plaquettes à l’instauration et à l’arrêt du traitement. Cependant, il n’y a pas de surveillance de la numération des plaquettes pendant le traitement lui-même, à la différence de ce qui est recommandé pour les héparines non fractionnées ou de bas poids moléculaire. Le risque de thrombopénie induite par le médicament est quasi inexistant. Il existe un petit nombre de publications sur l’utilisation du fondaparinux chez des patients atteints de thrombopénie induite par l’héparine, mais cet usage est hors AMM.

Rivaroxaban (Xarelto®)

Le rivaroxaban est un anti-Xa direct actif par voie orale et obtenu par synthèse chimique, de masse moléculaire 436 daltons [29-32] (figure 5).

La biodisponibilité du rivaroxaban par voie orale est élevée (80-100 %) pour une dose de 10 mg. Le rivaroxaban est rapidement absorbé et les concentrations maximales (Cmax) sont obtenues 2 à 4 heures après la prise du médicament. La liaison aux protéines, principalement à l’albumine est élevée (92-95 %). Deux tiers de la dose administrée sont dégradés par voie métabolique, et éliminés à part égale par voie rénale et fécale, l’autre tiers de la dose administrée subit une excrétion rénale directe sous forme inchangée, essentiellement par sécrétion rénale active. Après administration par voie orale d’un comprimé de 10 mg, la demi-vie terminale moyenne est de 7 à 11 heures.

Le rivaroxaban est administré à la posologie de 10 mg (un comprimé) par jour en une prise pendant ou en dehors des repas ; il n’est pas nécessaire d’ajuster la posologie en fonction de l’âge, du sexe, ou du poids du patient ni en cas d’insuffisance rénale dès lors que la clairance de la créatinine se situe au-dessus de 30 mL/min. Il est contre-indiqué chez les sujets insuffisants rénaux sévères.

Le rivaroxaban est métabolisé par le cytochrome P450 3A4 et le système de la P-glycoprotéine. Une activité conjointe sur ces deux systèmes peut influencer la réponse médicamenteuse. De ce fait, il est susceptible d’un petit nombre d’interactions médicamenteuses avec les médicaments inducteurs ou inhibiteurs de ce cytochrome. Le rivaroxaban est également un substrat pour la P-glycoprotéine. C’est ainsi que le kétoconazole ou le ritonavir peuvent augmenter significativement les concentrations plasmatiques de rivaroxaban et conduire à un risque hémorragique accru. À l’inverse, la rifampicine peut amener à des concentrations de rivaroxaban diminuées [29, 32, 33]. Une prudence est conseillée dans les associations au rivaroxaban de rifampicine, de chlarithromycine et de millepertuis.

L’association au clopidogrel (Plavix®) potentialise l’allongement du temps de saignement et expose à un risque hémorragique accru. Cette potentialisation du risque hémorragique n’a pas été observée avec l’aspirine dans une étude isolée ou avec les autres anti-inflammatoires non stéroïdiens. Toutefois, dans l’étude Atlas qui vient d’être publiée, l’administration concomitante d’aspirine et de rivaroxaban dans le syndrome coronarien aigu a majoré les saignements [31]. L’administration de rivaroxaban est contre-indiquée chez la femme enceinte et au cours de l’allaitement [32].

Surveillance de la coagulation

Le rivaroxaban retarde l’apparition et diminue la quantité de thrombine générée [18, 22, 30]. Il prolonge le temps de Quick ; les thromboplastines ne présentent cependant pas toutes la même sensibilité au rivaroxaban et l’allongement du temps de Quick dépend donc du réactif utilisé. Il est à noter que la détermination de l’INR est réservée à la surveillance des traitements par antivitamine K et, par conséquent, ne doit absolument pas être utilisée dans le cas d’un traitement par le rivaroxaban [22] (figure 6).

La mesure de l’activité anti-Xa peut être réalisée en utilisant le rivaroxaban comme étalon et en exprimant les résultats en unités pondérales à l’aide d’une méthode standardisée pour la mesure de l’activité des anti-Xa directs.

À l’équilibre, après administration d’une dose de 10 mg de rivaroxaban, l’activité anti-Xa mesurée dans le plasma 2 à 4 heures après la prise du médicament correspond à une concentration plasmatique de l’ordre de 0,125 μg/mL chez le volontaire sain. Elle est peu différente chez les patients opérés de la hanche ou du genou (valeurs extrêmes entre 0,090 et 0,200 μg/mL) [34]. L’Heptest® et le PiCT® peuvent également être utilisés pour mesurer l’activité anticoagulante du rivaroxaban. Cependant, contrairement à la réalisation conventionnelle du test qui comprend une période d’incubation avant de déclencher le test, l’Heptest® et le PiCT® doivent être réalisés sans période d’incubation dans le cas d’un traitement par le rivaroxaban [22]. Le TGT a un allongement progressif du temps de latence moins marqué qu’avec le dabigatran, avec une réduction dose dépendante très sensible de la vélocité et la quantité de thrombine générée (figure 7).

Conclusion

Après des décennies d’hégémonie et l’apparition il y a quelques années de l’hirudine et du fondaparinux, les héparines et les antivitamines K voient aujourd’hui deux nouveaux venus dans la famille des anticoagulants : le dabigatran (Pradaxa®) et le rivaroxaban (Xarelto®) ont obtenu l’autorisation de mise sur le marché en France dans la thromboprophylaxie chez l’adulte dans la chirurgie orthopédique majeure, prothèse totale de hanche et du genou. Ces deux molécules apparaissent prometteuses : elles sont actives par voie orale, elles ont une action rapide et des interférences médicamenteuses et alimentaires minimes. Il n’existe pas, cependant, d’antidote spécifique, dont l’action est connue à l’heure actuelle en clinique. Si la surveillance biologique n’est aujourd’hui pas recommandée, la réponse des tests classiques de coagulation, temps de Quick, temps de céphaline + activateur ou de tests plus novateurs comme le test de génération de thrombine, à l’activité anticoagulante de ces molécules a été étudiée. Un petit nombre de tests, essentiellement TP et activité anti-Xa, est en cours de standardisation pour le dosage de l’activité des inhibiteurs directs du facteur Xa.

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32 Samama MM. Les nouveaux anticoagulants. Focus Cardiology 2009 ; article soumis.

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34 Mueck W, Borris LC, Dahl OE, Haas S, Huisman MV, Kakkar AK, et al. Population pharmacokinetics and pharmacodynamics of once- and twice-daily rivaroxaban for the prevention of venous thromboembolism in patients undergoing total hip replacement. Thromb Haemost 2008 ; 100 : 453-61.

1 « serendipity » en anglais, difficile à traduire et certains proposent le terme sérendipité en français, terme absent du dictionnaire.


 

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