ARTICLE
Auteur(s) : F Neffati1, I Hellara1,
MA Jelizi1, J Bahri2, W Douki1, A
Ben Amor1, MF
Najjar1
1Laboratoire de biochimie-toxicologie,
2Service de gastroentérologie, Hôpital
Universitaire de Monastir, Tunisie
Article reçu le 7 Août 2008, accepté le 24 Octobre 2008
L’observation
Un homme de 54 ans, sans antécédents pathologiques
particuliers et tabagique (35 PA), est admis aux urgences de
l’hôpital universitaire de Monastir, pour coliques néphrétiques
droites. La radiographie de l’arbre urinaire sans préparation
et l’échographie rénale pratiquées en urgence ont montré la
présence de lithiases rénales bilatérales et d’une lithiase
urétérale lombo-iliaque droite avec dilatation des voies
excrétrices. L’interrogatoire a révélé la notion de vomissements à
la suite desquels le patient se sent soulagé. Le patient a été
alors admis au service d’urologie où il a bénéficié d’une
lithotritie endoscopique sous anesthésie générale avec mise en
place d’une sonde JJ.
A l’admission, l’examen clinique révèle que le patient est
apyrétique avec un état hémodynamique correct, sans déficit moteur
ni sensitif. L’abdomen est souple, dépressible et indolore.
Le bilan biologique (tableau 1) montre :
- – une alcalose métabolique hypochlorémique sans
hyponatrémie avec un pH à 7,50, des concentrations de bicarbonates
à 60 mmol/L et des chlorures à 40 mmol/L ;
- – une hypercapnie, témoin d’une compensation
respiratoire partielle, l’hypoventilation étant responsable d’une
hypoxémie ;
- – une augmentation importante du trou anionique (TA) à
44 mmol/L [Na+ - (Cl- +
HCO3-)] ;
- – une insuffisance rénale sévère (créatininémie :
546 μmol/L et urémie : 24,5 mmol/L) la clairance de la
créatinine étant de 14 mL/min ;
- – une hypokaliémie : 2,03 mmol/L ;
- – un rapport Na+/K+ urinaire de
1,60, urée urinaire/urée plasmatique à 2,3 et créatinine
urinaire/créatinine plasmatique à 11,2 en faveur d’une insuffisance
rénale aiguë fonctionnelle ;
- – un taux de prothrombine abaissé : 62 % ;
- – une diurèse conservée à 70 mL/h ;
- – un examen cytobactériologique des urines négatif.
Dans les suites post-opératoires de la lithotritie, le malade
présente une obnubilation avec désorientation temporo-spatiale, des
troubles du comportement et un score de Glasgow à 14.
Le patient est transféré en réanimation. Il ne présente
pas de syndrome méningé, son examen neurologique n’a pas révélé de
signes de localisation et son scanner cérébral est normal.
Le patient est alors mis sous perfusion de deux litres de sérum
physiologique (NaCl à 9‰) sur 12 heures et de soluté glucosé à
5 %, 2 L/24 heures avec une perfusion de quatre, puis de
deux ampoules de KCl dans 40 mL de sérum physiologique pendant
trois heures par un pousse-seringue électrique.
Au sixième jour d’hospitalisation, le patient a bénéficié, dans
le cadre du bilan étiologique, d’une fibroscopie œsogastroduodénale
qui a montré la présence d’un ulcère évolutif du bulbe en
pré-sténose. Il a été traité par de l’oméprazole à 40 mg
(2 fois/jour), puissant inhibiteur de la sécrétion gastrique
agissant par inhibition sélective de la H+/K+
ATPase (pompe à protons) des cellules pariétales.
L’évolution est marquée par la reprise d’un bon état de
conscience avec un score de Glasgow normalisé à 15.
La créatinine évolue de 546 à 106 μmol/L avec
normalisation de l’urémie et correction de l’hypochlorémie à
100 mmol/L (tableau 1).
Tableau 1 Évolution des paramètres biologiques sanguins
au cours de l’hospitalisation.
|
Paramètre
|
Admission
|
J2
|
J3
|
J4
|
J5
|
J6
|
J9
|
|
Urée (mmol/L)
|
24,5
|
37,2
|
-
|
34,9
|
-
|
24,1
|
9,1
|
|
Créatinine (μmol/L)
|
546
|
696
|
-
|
453
|
-
|
165
|
106
|
|
Sodium (mmol/L)
|
144
|
140
|
138
|
142
|
148
|
148
|
136
|
|
Potassium (mmol/L)
|
2,0
|
2,3
|
2,7
|
3,6
|
3,9
|
4,4
|
4,5
|
|
Chlorure (mmol/L)
|
40
|
44
|
54
|
83
|
91
|
102
|
100
|
|
Glucose (mmol/L)
|
8,0
|
-
|
-
|
4,4
|
-
|
-
|
-
|
|
pH
|
7,50
|
7,52
|
7,45
|
7,45
|
7,40
|
7,38
|
-
|
|
PaO2 (kPa)
|
4,3
|
6,3
|
14,5
|
15,6
|
11,6
|
11,2
|
-
|
|
PaCO2 (kPa)
|
9,9
|
8,8
|
8,9
|
6,4
|
6,5
|
6,0
|
-
|
|
Bicarbonate (mmol/L)
|
60
|
57
|
48
|
35
|
32
|
27
|
-
|
Commentaires clinico-biologiques
La colique néphrétique est un syndrome aigu douloureux
lombo-abdominal résultant de la mise sous tension brutale de la
voie excrétrice du haut appareil urinaire en amont d’une
obstruction quelle qu’en soit la cause ; 75 à 80 % des coliques
néphrétiques sont liées à la présence d’un calcul. Elle
s’accompagne fréquemment de troubles digestifs (nausées,
vomissements ou iléus intestinal), qui peuvent égarer le diagnostic
[1-4]. Le diagnostic évoqué par le tableau clinique est
conforté par l’imagerie. Ces mêmes signes d’accompagnement
peuvent s’observer au cours d’un ulcère gastro-duodénal surtout
s’il est compliqué d’hémorragies, de perforations et de sténoses,
responsables de déshydratation et d’alcalose hypokaliémique [5, 6].
Le patient a présenté dès son admission un trouble métabolique
complexe : une alcalose métabolique prédominante due aux
vomissements qui masque une acidose métabolique due à
l’insuffisance rénale.
Ainsi, son bilan biologique a révélé une alcalose métabolique
(augmentation du pH et des bicarbonates) et une hypercapnie, témoin
de la compensation prévisible de l’alcalose et tendant de ramener
le pH vers les valeurs physiologiques ; néanmoins, cette réponse
ventilatoire est limitée du fait qu’elle induit une hypoxémie
[7].
L’analyse du pool de chlorures est importante pour la prise en
charge des patients en alcalose permettant de différencier les
alcaloses hypochlorémiques ou chlorosensibles des normochlorémiques
ou chlororésistantes. En effet, la variation de la chlorémie est la
principale étiologie de développement d’une alcalose métabolique
[7-9] et c’est la chlorurèse qui permet le diagnostic différentiel
: l’alcalose est chlorosensible si elle est < 10 mmol/L et
elle est chlororésistante si elle est > 20 mmol/L.
Concernant notre patient, ce paramètre urinaire n’a pas été
demandé.
Au cours des alcaloses métaboliques à déplétion chlorée
d’origine digestive, l’hypochlorémie est souvent associée à une
hypokaliémie qui résulte de pertes urinaires d’ions K+
pour favoriser la rétention des ions H+ et donc la
neutralisation de l’alcalose, mécanisme retrouvé également à
l’échelle cellulaire (internalisation de K+ contre
l’expulsion des H+). Au niveau des urines, la natriurèse
et la kaliurèse sont élevées ; ces perturbations ont été retrouvées
chez notre patient, particulièrement l’hypokaliémie et
l’hypochlorémie sévères à l’admission.
Les principales causes des alcaloses métaboliques sont les
sténoses du pylore, les pertes gastriques (vomissements importants,
aspiration gastrique et gastrostomie), les pertes intestinales par
défaut d’absorption des chlorures (maladies inflammatoires de
l’intestin, maladie de Crohn, iléostomies, diarrhées osmotiques
secondaires à la prise d’antiacides ou de laxatifs, fistules
cholédocoduodénales) [8, 9] et l’hypoalbuminémie [10-12] comme dans
le cas de la fibrose kystique du pancréas [7]. Les alcaloses
métaboliques en rapport avec des pertes rénales sont le plus
souvent iatrogènes, dues à l’administration de diurétiques
chlorurétiques.
Les alcaloses métaboliques post-hypercapniques s’observent chez
l’insuffisant respiratoire chronique lors d’une correction brutale
de son acidose respiratoire (ventilation artificielle) [13-15].
L’acidose respiratoire induit en quelques heures une déplétion
chlorée par excrétion urinaire de chlorures, associée à une
réabsorption de bicarbonates constituant la réponse rénale au
trouble respiratoire chronique.
L’apport exogène de solutés alcalins (bicarbonate, citrate,
carbonate, acétate) peut aussi entraîner une alcalose métabolique
chlorosensible.
Les alcaloses métaboliques à pool chloré conservé, dites
chlororésistantes, sont plus rares, souvent dues à une rétention
rénale de sodium [13, 14]. L’élimination urinaire concomitante de
potassium altère aussi la réabsorption du chlorure au niveau du
tubule distal, ce qui pérennise l’alcalose. Le tableau
biologique est celui d’une alcalose métabolique normochlorémique ou
discrètement hypochlorémique et hypokaliémique. La natriurèse,
la kaliurèse et la chlorurèse sont élevées et le pH urinaire est
inférieur à 6,5 [10, 16].
L’hypoalbuminémie peut entraîner une alcalose par augmentation
du SID (strong ion difference) qui correspond à la
somme [HCO3- + Albuminate (Alb) +
Phosphate (Phos)] qui, en pratique, prend en considération le pH :
[HCO3-] + [Alb (g/L) x (0,123 pH – 0,631)] +
[Phos (mEq/L) x (0,309 pH – 0,469)] = 40 ± 2 mEq/L.
L’hypoalbuminémie, en augmentant le SID, peut donc masquer une
acidose métabolique si la valeur du trou anionique n’est pas
corrigée selon la formule TA corrigé = TA calculé +
0,25(40-Alb) [10, 12, 17-19].
Devant une alcalose métabolique en voie de compensation, il faut
nécessairement calculer le trou anionique afin de rechercher une
acidose métabolique sous-jacente. La coexistence de deux
troubles métaboliques opposés (alcalose et acidose métaboliques)
est mise en évidence en comparant l’amplitude des variations des
bicarbonates (ΔHCO3–) à celles des chlorures
(ΔCl–) et/ou du TA (ΔTA) [14, 20], soit en différence
(ΔΔ = ΔTA- ΔHCO3–), soit en rapport (Δ/Δ =
ΔTA/ΔHCO3–).
La symptomatologie de notre patient est à la fois riche et
sévère. Elle est essentiellement due à l’association du tableau des
lithiases à celui de l’ulcère bulbaire en pré-sténose, plutôt qu’au
tableau de l’alcalose métabolique. En effet, l’alcalose métabolique
est le plus souvent asymptomatique. Les signes
neuromusculaires sont dus à la baisse du débit sanguin cérébral, à
l’hypoxémie et à l’alcalose. Ils peuvent se manifester par une
léthargie, une agitation, une confusion, une stupeur, des
contractures musculaires, des crises convulsives et un coma.
L’association d’une alcalose métabolique à une hypochlorémie sans
hyponatrémie signe le plus souvent une cause digestive haute
[21].
Le traitement des alcaloses métaboliques repose sur la
correction des causes du désordre et de ses mécanismes d’entretien.
La seule correction de la cause est insuffisante si l’on ne
traite pas les facteurs d’entretien. La correction des
alcaloses métaboliques chlorosensibles passe obligatoirement par
celle du pool chloré par un apport de chlorure de sodium,
indispensable à la fois pour corriger la déplétion chlorée et
l’hypovolémie. Devant l’hypokaliémie associée, l’administration de
chlorure de potassium doit être systématique [9, 15]. Notre patient
a bénéficié de ce protocole de traitement.
Le diagnostic des troubles mixtes est important en raison de
leur fréquence chez les patients hospitalisés principalement dans
les services de réanimation, de leur gravité potentielle du fait de
l’addition de leurs effets sur le pH. Par ailleurs, leur mise en
évidence fournit une aide précieuse au diagnostic étiologique et
conditionne la prise en charge du patient [10, 11], comme
l’illustre le cas de notre patient. Ces situations peuvent se
rencontrer dans les troubles de la glycorégulation avec cétonémie,
l’acidose lactique, certaines intoxications (méthanol, éthanol,
éthylène glycol) et l’insuffisance rénale [14, 15].
Le diagnostic de l’acidose métabolique impose un interrogatoire
rigoureux pour reconstituer l’historique et un examen clinique
soigneux. Il nécessite aussi la connaissance des valeurs
usuelles du laboratoire, la correction obligatoire du TA selon
l’albuminémie et l’utilisation du ΔΔ et/ou du Δ/Δ [21].
Le trouble et sa cause ne pourront être affirmés que sur les
données biologiques. Le traitement étiologique est toujours
nécessaire et le plus souvent suffisant. Le traitement
symptomatique fait essentiellement appel à l’alcalinisation par des
solutés tampons.
Conclusion
Devant une alcalose métabolique en voie de compensation, il faut
obligatoirement calculer le trou anionique afin de rechercher une
acidose métabolique sous-jacente. La coexistence de deux
troubles métaboliques opposés (alcalose et acidose métaboliques)
n’est pas rare. Une hypochlorémie sans hyponatrémie associée doit
faire rechercher systématiquement des causes digestives hautes.
L’ulcère gastroduodénal constitue une étiologie à laquelle on doit
penser. L’ulcère sténosant du bulbe, associé à la colique
néphrétique compliquée d’une insuffisance rénale aiguë obstructive
constitue une cause de l’association de troubles acido-basiques
complexes.
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