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Acanthocytes et hypocholestérolémie


Annales de Biologie Clinique. Volume 66, Numéro 5, 569-72, Septembre-Octobre 2008, pratique quotidienne

DOI : 10.1684/abc.2008.0269

Résumé   Summary  

Auteur(s) : J Perrin, A Georges, A Morali, C Vigneron, T Lecompte, J-F Lesesve , Service d’hématologie biologique, Pôle Laboratoires, CHU de Nancy, Service de médecine infantile 3 et génétique clinique, Pôle Enfants, CHU de Nancy.

Résumé : L’histoire d’une enfant atteinte de maladie d’Anderson est rapportée. La présence d’acanthocytes sur le frottis sanguin corrobore ce diagnostic d’hypocholestérolémie primitive. Les anomalies du métabolisme des lipides retentissent sur la membrane érythrocytaire, entraînant une rigidification de celle-ci à l’origine de l’observation de telles anomalies. Par ailleurs, nous souhaitons à partir de cette observation clinique insister sur cette forme particulière d’hématie de morphologie anormale qu’est l’acanthocyte et sur sa différenciation avec une forme proche, l’échinocyte.

Mots-clés : maladie d’Anderson, acanthocytes, échinocytes, hypocholestérolémie primitive

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : J Perrin1, A Georges2, A Morali2, C Vigneron1, T Lecompte1, J-F Lesesve1

1Service d’hématologie biologique, Pôle Laboratoires, CHU de Nancy
2Service de médecine infantile 3 et génétique clinique, Pôle Enfants, CHU de Nancy

Article reçu le 16 Juin 2008, accepté le 4 Septembre 2008

L’observation

Zohra est née à terme de parents d’origine marocaine sans lien de parenté. Elle pèse 3 180 g. C’est le 8e enfant de la famille. Parmi les antécédents familiaux on note le décès de deux sœurs, décédées à l’âge de 5 et 8 mois. Les premiers mois de vie de Zohra sont marqués par plusieurs hospitalisations pour des épisodes répétés de diarrhée associés à une stagnation pondérale. Les premiers examens notent des signes non spécifiques de malabsorption lipidique intestinale (diminution des concentrations plasmatiques des vitamines liposolubles, test au D-Xylose modérément perturbé). La biopsie de l’intestin grêle est normale. Un lait sans protéines de lait de vache et enrichi en triglycérides à chaînes moyennes est prescrit. A l’âge de 9 mois, Zohra est de nouveau hospitalisée devant la persistance des symptômes. A l’examen clinique, l’abdomen est ballonné, volumineux, souple et indolore, sans hépatosplénomégalie. L’évolution psychomotrice est modérément retardée et on note une amyotrophie débutante des 4 membres. L’hémogramme indique une anémie normocytaire normochrome (Hb = 11,1 g/dL ; VGM = 83 fL ; CCHM = 31,2 g/dL) associée à une formule leucocytaire et un chiffre de plaquettes normaux. Sur le frottis, on note la présence d’hématies ponctuées, sans autre anomalie cytologique. L’examen biochimique est particulièrement perturbé : fer sérique = 0,39 mg/L (VR 0,6-2) et coefficient de saturation = 16 % (VR 30-40 %). Le cholestérol total, HDL-, et LDL-, sont diminués mais les triglycérides sont dans les valeurs de référence. Il existe une carence marquée en vitamine E (1 mg/L pour des valeurs de référence entre 8 et 17 mg/L) et le rapport vitamine E sur lipides est abaissé (0,5 pour une norme supérieure à 1,5). Les vitamines A et D sont à la limite inférieure. Le dosage de la stéatorrhée est ininterprétable, les conditions de dosage n’étant pas respectées (régime hypolidipidique). Enfin, il n’y a pas d’anomalie du chlore sudoral ni de la trypsine immuno-réactive. En l’absence d’autre élément, une anomalie du métabolisme des lipides est fortement suspectée : soit une insuffisance pancréatique exocrine, soit une hypobêtalipoprotéinémie. L’orientation diagnostique se fera en fonction de l’évolution. Parallèlement, un traitement par Creon® (pancréatine–mélange d’enzymes pancréatiques), une supplémentation vitaminique au long cours et un régime pauvre en graisses sont instaurés. Les examens réalisés pendant les années suivantes ne font état d’aucune modification majeure du tableau clinicobiologique.

A l’âge de 12 ans, l’examen des selles conclut à une fonction pancréatique normale, malgré une stéatorrhée modérée. De plus, la carence en vitamine E peine à se corriger et le cholestérol total est toujours abaissé (les triglycérides restent normaux). Enfin, il existe une diminution de l’ApoA1 et de l’ApoB et l’électrophorèse des lipoprotéines met en évidence une diminution des LDL. Ces éléments orientent le diagnostic vers un trouble du transfert entérocytaire des lipides.

Quelques années plus tard, l’hémogramme réalisé fait état d’une anémie microcytaire normochrome (Hb = 9,8 g/dL ; VGM = 69 fL ; CCHM = 33 g/dL) sans atteinte des autres lignées sanguines. Sur le frottis, on note la présence de quelques hématies particulièrement déformées, crénelées, identifiées comme des acanthocytes et estimées à proportion de 5 % des hématies totales (figure 1). C’est la première fois que de telles déformations des hématies sont remarquées sur les frottis sanguins de Zohra. Le diagnostic de maladie d’Anderson sera étayé par l’aspect endoscopique typique de « gelée blanche », par la présence de structures lipidiques intra-entérocytaires de 2 types en microscopie électronique (vacuoles libres et particules lipoprotéiniques), par l’absence de chylomicrons après la charge orale en lipides. Finalement, la mise en évidence d’une mutation du gène SARA2 confirmera le diagnostic de maladie d’Anderson.

Le point de vue du clinicien

La maladie d’Anderson (ou maladie de rétention des chylomicrons) fait partie des hypocholestérolémies primaires, entité comprenant également l’abêtalipoprotéinémie et l’hypobêtalipoprotéinémie familiale. C’est une pathologie très rare, de transmission autosomique récessive. Elle se caractérise par un tableau clinico-biologique de malabsorption lipidique : diarrhéeARRAY(0x1cf5b8) chroniqueARRAY(0x1cf5dc), stéatorrhée, retard staturo-pondéral et parfois psychomoteur et symptômes neurologiques, du fait d’une diminution importante des vitamines liposolubles (A, D et surtout E) [1]. L’origine de cette pathologie a été identifiée en 2003 par la présence d’une mutation du gène SARA2, codant pour la protéine Sar1b, dont la fonction précise demeure encore inconnue à ce jour [2]. Les protéines de la famille Sar1 sont impliquées dans le transport intracellulaire des chylomicrons dans l’entérocyte et participent à la fusion de la vésicule de transport des chylomicrons avec l’appareil de Golgi. Cette anomalie moléculaire aboutit à une accumulation lipidique dans l’entérocyte par défaut de sécrétion de chylomicrons dans le plasma. L’ApoB48 est absente du plasma, mais puisque la synthèse hépatique d’ApoB est maintenue, les lipoprotéines de faible densité (LDL) sont présentes [3]. Il n’y a pas de traitement spécifique de cette pathologie. Un régime pauvre en graisses et une supplémentation vitaminique sont généralement prescrits.

Le point de vue du biologiste

L’acanthocyte (spur cell pour les Anglo Saxons) correspond à une hématie dite crénelée, par analogie à la feuille d’acanthe. En effet, c’est une hématie présentant plusieurs spicules, parfois renflés à leur extrémité, et irrégulièrement disposés à la surface de la cellule. Ces spicules sont en nombre limité, entre 5 et 10 par cellule le plus souvent. Cette forme particulière d’hématie est à différencier des échinocytes, autre type d’hématie crénelée (vide infra). Il est très important de savoir distinguer l’une de l’autre car, contrairement aux échinocytes (dont la présence sur le frottis est dans la grande majorité des cas artefactuelle), l’observation d’acanthocytes est toujours pathologique et peut s’observer dans plusieurs circonstances aussi bien acquises qu’héréditaires (tableau 1).

L’observation d’acanthocytes est souvent liée à un contexte de perturbations métaboliques, et en particulier de perturbations lipidiques, qui sont à l’origine d’une perte de fluidité de la membrane érythrocytaire, par modification du rapport cholestérol libre/phospholipides. En effet, ces anomalies lipidiques plasmatiques se répercutent dans la membrane érythrocytaire, ce qui aboutit à une rigidification de la membrane et à des déformations caractéristiques de celle-ci. Il est à noter que les acanthocytes ne sont pas présents dans la moelle osseuse, ce qui suggère fortement un mécanisme périphérique d’acquisition. Il existe toutefois deux exceptions importantes, la neuro-acanthocytose (ou chorée-acanthocytose) et le phénotype Mc Leod [4], dans lesquelles ce sont vraisemblablement des anomalies protéiques cette fois, qui induisent une perte de fluidité de la membrane érythrocytaire : anomalies de la structure protéique liée à une mutation de la choréine dans le cas de la neuro-acanthocytose (bien que le mécanisme précis soit encore inconnu, la choréine étant potentiellement impliquée dans le transport intracellulaire des protéines) ; et absence de l’antigène Kx dans le phénotype Mc Leod, induisant une expression réduite voire nulle des antigènes du groupe Kell conduisant à une modification d’organisation structurale de la membrane érythrocytaire. Enfin, la protéine Band-3, pilier majeur de l’organisation structurale de la membrane érythrocytaire, serait impliquée dans les mécanismes à l’origine de changement de forme des érythrocytes (en acanthocytes ou en échinocytes), du fait d’une modification de conformation [5].

La confusion avec les échinocytes, autre type d’hématie déformée, est possible, d’autant plus qu’il existe une certaine inter-relation entre les deux formes. C’est notamment pour cette raison qu’il est généralement admis de considérer la présence d’acanthocytes comme significative au-delà de 3 % des hématies. Enfin, il convient de noter que la présence d’acanthocytes est pratiquement toujours accompagnée d’échinocytes ; l’inverse en revanche, n’est pas vrai. Les échinocytes se différencient morphologiquement des acanthocytes par la présence de spicules régulièrement disposées à la surface érythrocytaire, et en nombre plus important, entre 10 et 40 par cellule (figure 2). Dans la très grande majorité des cas, la présence d’échinocytes est artefactuelle, car inductible par une modification du pH ou par le contact avec le verre ; on comprend alors aisément qu’une mauvaise préparation du frottis sanguin (lors de la coloration ou de l’étalement) peut conduire à l’observation de telles cellules. Il faut toutefois mentionner quelques situations où la présence d’échinocytes n’est pas un artefact : diminution des ions K+ intracellulaires, en cas d’urémie ou encore lors d’un déficit en pyruvate kinase.

La proportion d’acanthocytes observés sur le frottis sanguin varie selon la pathologie associée. Dans la neuro-acanthocytose ou le syndrome McLeod, la présence de telles cellules est quasi constante, mais en proportion extrêmement variable, de 5 à 50 % ; ces chiffres n’étant pas corrélés à la sévérité de l’atteinte. Dans les troubles du transfert des lipides, leur présence n’est pas systématique. Dans le cas de la maladie d’Anderson, une acanthocytose est possible mais assez rare [1], concernant le plus souvent une minorité d’hématies [6]. D’ailleurs dans le cas de l’enfant Zohra, celle-ci n’a été notée qu’après plusieurs années malgré les nombreux frottis sanguins régulièrement réalisés. En revanche, dans les atteintes plus graves, telles que l’abêtalipoprotéinémie et l’hypobêtalipoprotéinémie familiale, ce signe est toujours présent mais, encore une fois, en proportion variable (jusqu’à 50 % des hématies). Enfin, dans ce contexte de perturbations métaboliques, l’hémolyse peut s’expliquer par le déficit en vitamine E, ayant pour conséquence une moindre protection contre les attaques radicalaires, oxydant les molécules membranaires.

Tableau 1 Circonstances d’observation d’acanthocytes sur un frottis sanguin

Héréditaires

Acquises

  • Abêtalipoprotéinémie
  • Hypobêtalipoprotéinémie familiale
  • Maladie de rétention des chylomicrons (maladie d’Anderson)
  • Neuro-acanthocytose
  • Phénotype Mc Leod et pathologies associées (GSC…)
  • Phénotype Lutheran nul
  • Mucoviscidose


  • Atteintes hépatiques (cirrhose alcoolique)
  • Hypothyroïdie
  • Troubles de l’absorption
  • Malnutrition
  • Anorexia nervosa
  • Urémie
  • Déficit en vitamine E
  • Myélodysplasie
  • Splénectomie
  • Maladie cœliaque


Références

1 Mignard S, Calon E, Hespel JP, Le Treut A. Un bilan lipidique très perturbé. Ann Biol Clin (Paris) 2004 ; 62 : 330-3.

2 Charcosset M, Sassolas A, Peretti N, et al. Anderson or chylomicron retention disease: molecular impact of five mutations in the SAR1B gene on the structure and the functionality of Sar1b protein. Mol Genet Metab 2008 ; 93 : 74-84.

3 Tarugi P, Averna M, Di Leo E, et al. Molecular diagnosis of hypobetalipoproteinemia : an ENID review. Atherosclerosis 2007 ; 195 : e19-e27.

4 Rampoldi L, Danek A, Monaco AP. Clinical features and molecular bases of neuroacanthocytosis. J Mol Med 2002 ; 80 : 475-91.

5 Wong P. A basis of the acanthocytosis in inherited and acquired disorders. Med Hypotheses 2004 ; 62 : 966-9.

6 Georges A. Les hypocholestérolémies génétiques par malabsorption lipidique : étude de 7 cas dont 3 maladies d’Anderson et une nouvelle mutation du gène SARA2. Thèse de Médecine, Nancy I, 2008.


 

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