ARTICLE
Auteur(s) : H Graïne, K Toumi, V Roullier, J Capeau, G
Lefèvre
Service de biochimie et hormonologie, Hôpital Tenon, 4, rue de
la Chine, 75970 Paris Cedex 20
Article reçu le 15 Février 2007, accepté le 13 Avril 2007
L’intoxication par l’éthylène glycol (EG) est rare mais grave [1].
Elle est caractérisée biologiquement par une acidose métabolique et
une élévation du trou anionique du fait de la formation de
métabolites acides produits par l’action de l’alcool
déshydrogénase. L’EG est transformé successivement en acides
glycolique, glyoxylique puis oxalique [2]. Comme l’étape limitante
de ce métabolisme est la formation de l’acide glyoxylique, l’acide
glycolique est retrouvé majoritairement en cas d’intoxication [1]
(figure 1).
L’intoxication par l’EG peut se compliquer de coma, d’insuffisance
rénale aiguë et de défaillance multiviscérale [4]. La lactacidémie
est variable et son importance pourrait être en partie liée à une
interférence analytique des métabolites de l’EG sur le dosage du
lactate [5].Le but de notre travail a été de vérifier pour
l’ensemble des métabolites de l’EG, leurs interférences éventuelles
avec le dosage de l’acide lactique réalisé avec les technologies
actuellement disponibles à la fois sur différents appareils de gaz
du sang et analyseurs de biochimie.
Matériel et méthodes
Un pool de plasma hépariné (héparinate de lithium, Becton
Dickinson) a été surchargé avec des concentrations croissantes
(jusqu’à 30 mmol/L) des métabolites de l’EG (acide glycolique,
glyoxylique et oxalique : Sigma Aldrich, Saint Quentin
Fallavier, France). Les dosages de l’acide lactique ont été
réalisés sur cinq appareils de gaz du sang : Rapid Lab 1265
(Siemens Diagnostics, ex : Bayer), ABL 725 et 825
(Radiometer), CCX4 (Nova), Omni S6 (Roche Diagnostics) et sur deux
analyseurs de biochimie : Vitros 950 (Ortho-Clinical
Diagnostics) et Architect 8200ci (Abbott). Le système lactate
oxydase/peroxydase/colorimétrie est utilisé sur le Vitros 950 et
Architect ci8200 et le système lactate oxydase/
peroxydase/ampérométrie pour les gaz du sang Radiometer, Roche
Diagnostics et Nova.
L’importance de l’interférence a été appréciée par le calcul du
taux de recouvrement du lactate : R = [(lactate en présence
d’interférent (mmol/L) / lactate en absence d’interférent (mmol/L)]
x 100. Un résultat de R supérieur à 110 % a été considéré
comme significatif en accord avec le pourcentage d’inexactitude
tolérable fixé par le protocole Valtec qui tient compte de
l’importance clinicobiologique des variations pour le dosage du
lactate [6].
Résultats et discussion
La concentration en lactate du pool analysé en absence
d’interférent est de 4,47 ± 0,16 mmol/L. La précision du lactate,
jugée sur la valeur des contrôles de qualité est conforme à
l’exigence du protocole Valtec, les CV de reproductibilité des
différents dosages variant de 1,46 à 4,71 % (limite :
5 %). Quelle que soit la surcharge en acide oxalique (jusqu’à
30 mmol/L), il n’y a pas d’interférence avec le dosage du lactate
(R moyen = 99,8 ± 2,54 %). Ce résultat est trouvé avec
l’ensemble des systèmes testés.
L’interférence de l’acide glycolique est faible lorsque la
lactacidémie est réalisée avec le Rapid Lab 1265 (R : 104,9 ±
12,1 %), le Vitros 950 (R : 105,7 ± 5,3 %) ou l’Architect
ci8200 (R : 104,9 ± 4,7 %). L’acide glycolique interfère avec
le lactate dosé avec les appareils de gaz du sang CCX 4, OMNI S et
ABL 725 ou 825 (figure
2). Pour ces deux derniers appareils, il existe une
corrélation entre la valeur apparente en lactate et la
concentration en interférent (r2 ≥ 0,98). Un
« effet-dose » moins significatif est retrouvé avec
l’Omni S (r2 = 0,89). Pour le CCX4, un effet
« plateau » est apparent à partir de 0,72 mmol/L de
surcharge.
L’acide glyoxylique interfère avec le lactate dosé sur CCX4, ABL
725 et 825, Omni S, RapidLab 1265 et Architect ci 8200 (R moyen
entre 124 et 233 %). Même à forte concentration, l’acide
glyoxylique n’interfère pas avec le dosage du lactate sur Vitros
950 (R : 90,5 ± 5,3 %). Il existe une relation linéaire entre
la lactacidémie apparente et la concentration en acide glyoxylique
pour l’Omni S, le CCX 4, le Rapid Lab 1625, les ABL 725 et 825
(0,94 < r2 < 0,99) avec des pentes variables.
L’importance de la relation dose-effet est moins forte avec
l’Architect ci 8200 et le Rapid Lab 1265 qu’avec les autres
systèmes (figure
3). Il est à noter que pour les très fortes concentrations
en acide glyoxylique ou glycolique (> 20 mmol/L), les
analyseurs indiquent une alarme et ne donnent pas de résultats
quantitatifs du dosage du lactate.
Nos résultats confirment ceux observés lors de notre travail
initial : absence d’interférence de l’acide oxalique,
interférence de l’acide glycolique, fiabilité du Vitros 950 et
grande variabilité dans l’importance des interférences selon les
systèmes considérés [7]. Le travail présenté ici montre que l’acide
glyoxylique peut interférer également avec le dosage du lactate. La
concentration en métabolites acides entraînant une interférence est
variable selon les systèmes considérés (Tableau
1).
La sensibilité du dosage du lactate à l’acide glycolique avait
déjà été décrite avec les systèmes Beckmann Synchron [8], Chiron
865, ABL 625 et Nova [8, 9], de même que l’absence d’interférence
du système Vitros 950 [9]. Dans un travail plus récent, Woo et al.
[5] trouvent une interférence de l’acide glycolique avec le Bayer
860, un système plus ancien que celui testé dans notre travail,
alors que nous ne retrouvons pas avec le RapidLab 1600, une
interférence d’une importance comparable. Toutes les techniques
évaluées ici utilisent le système lactate oxydase avec différents
modes de détection. Si, comme suggéré par Morgan et Shirey [9, 10],
la faible différence structurale entre l’acide lactique et les
métabolites de l’EG peut expliquer les réactions croisées, elle ne
permet pas d’expliquer les sensibilités variables des systèmes. Cet
effet est observé y compris entre les analyseurs proches comme ici
avec les deux systèmes Radiometer ou en comparant nos résultats
obtenus sur le Rapid Lab 1600 de Siemens Diagnostics à ceux de Woo
obtenus sur Bayer 860 [5]. Nous démontrons que parmi les trois
métabolites de l’EG, c’est l’acide glycolique qui interfère le
plus : c’est le métabolite majoritaire de l’EG et sa
concentration corrèlerait mieux que l’EG au diagnostic clinique [4,
11]. Au début de l’intoxication, les concentrations sanguines en
acide glycolique et en EG peuvent être de l’ordre de 25 mmol/L [2,
5, 12]. Des valeurs du glycolate plasmatique de l’ordre de 15
mmol/L ont été retrouvées par Woo et al. et ces concentrations
diminuent rapidement sous dialyse pour atteindre 5 mmol/L en
24 heures [5, 12]. Comme les concentrations en métabolites de
l’EG sont du même ordre de grandeur que celles testées dans notre
travail, la probabilité de rendre un faux diagnostic
d’hyperlactacidémie est donc possible en cas d’intoxication.
Tableau 1 Interférences des métabolites de l’éthylène
glycol sur le dosage de la lactacidémie.
|
Analyseur
|
Acide oxalique
|
Acide glycolique
|
Acide glyoxylique
|
|
Radiometer 725 et 825
|
Non
|
Oui
|
Oui
|
|
Roche OMNI S
|
Non
|
Oui
|
Oui
|
|
Nova CCX 4
|
Non
|
Oui
|
Oui
|
|
Siemens Rapid Lab 1265
|
Non
|
Non
|
+/-
|
|
Architect ci 8200
|
Non
|
Non
|
+/-
|
|
Vitros 950
|
Non
|
Non
|
Non
|
Conclusion
Bien que le diagnostic d’acidose ne soit pas faussé par les
métabolites acides de l’EG, le résultat du dosage du lactate
sanguin doit être prudemment interprété en cas d’intoxication. En
effet, la valeur absolue du lactate peut varier au sein d’un même
laboratoire selon la méthodologie du dosage utilisée. L’importance
clinique de ces interférences rend utile une évaluation
systématique de l’effet des métabolites de l’EG sur le dosage du
lactate développé sur les appareils de gaz du sang ou les
analyseurs de biochimie.
Références
1 Leth PM, Gregersen M. Ethylene glycol poisoning.
Forensic Sci Int 2005 ; 155 : 179-84.
2 Eder AF, McGrath CM, Dowdy YG, et al.
Ethylene glycol poisoning : toxicokinetic and analytical
factors affecting laboratory diagnosis. Clin Chem 1998 ;
44 : 168-77.
3 Viala A. Éthylène-glycol. In : Viala A, ed.
Éléments de toxicologie. Paris : Tec & Doc Lavoisier,
1998 : 235-9.
4 Gabow PA, Clay K, Sullivan JB, Lepoff R.
Organic acids in ethylene glycol intoxication. Ann Intern Med
1986 ; 105 : 16-20.
5 Woo MY, Greenway DC, Nadler SP,
Cardinal P. Artifactual elevation of lactate in ethylene
glycol poisoning. J Emerg Med 2003 ; 25 : 289-93.
6 Vassault A, Grafmeyer D, de Graeve J,
Cohen R, Beaudonnet A, Bienvenu J. Analyses de
biologie médicale : spécifications et normes d’acceptabilité à
l’usage de la validation de technique. Ann Biol Clin (Paris)
1999 ; 57 : 685-95.
7 Lopez A, Ceppa F, Graïne H, et al. Un cas
d’intoxication par l’éthylène glycol : interférence avec le
dosage du lactate sanguin ? Ann Biol Clin (Paris) 2001 ;
59 : 655-9.
8 Porter WH, Crellin M, Rutter PW, Oelten P.
Interference by glycolic acid in the Beckman Synchron method for
lactate : a useful clue for unsuspected ethylene glycol
intoxication. Clin Chem 2000 ; 46 : 874-5.
9 Morgan TJ, Clark C, Clague A. Artifactual
elevation of measured plasma L-Lactate concentration in the
presence of glycolate. Crit Care Med 1999 ; 27 :
2177-9.
10 Shirey T, Sivilotti M. Reaction of lactate
electrodes to glycolate. Crit Care Med 1999 ; 27 :
2305-7.
11 Jacobsen D, Øvrebø J, Sejersted OM. Glycolate
causes the acidosis in ethylene glycol poisoning and is effectively
removed by haemodialysis. Acta Med Scand 1984 ; 216 :
409-16.
12 Yao HH, Porter WH. Simultaneous determination of
ethylene glycol and its major toxic metabolite, glycolic acid, in
serum by gas chromatography. Clin Chem 1996 ; 42 :
292-7.
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