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Alpha-thalassémie acquise révélatrice d’un syndrome myélodysplasique de type anémie réfractaire avec hémochromatose secondaire


Annales de Biologie Clinique. Volume 65, Numéro 4, 405-9, Juillet-Août 2007, Pratique quotidienne

DOI : 10.1684/abc.2007.0138

Résumé   Summary  

Auteur(s) : J Perrin, A Perrot, V Chenot, J-F Lesesve, A Guerci, M Marchand-Arvier, C Vigneron, T Lecompte , Service d’hématologie biologique, CHU de Nancy - Hôpital de Brabois, 54511 Vandœuvre-lès-Nancy cedex, Service d’hématologie et médecine interne, CHU de Nancy - Hôpital de Brabois, 54511 Vandœuvre-lès-Nancy cedex.

Résumé : Nous rapportons l’observation d’un homme de 59 ans présentant une anémie microcytaire hypochrome régénérative. Les explorations ont révélé la présence d’une hémoglobine H, tétramère de β-globine, qui suggère un trouble de synthèse de l’α-globine et donc une α-thalassémie. L’absence d’antécédents personnels et familiaux ainsi que la présence d’une aniso-poïkilocytose marquée sur les frottis sanguins associée à une nette surcharge en fer (ferritinémie supérieure à 1 500 μg/L) ont fait évoquer un syndrome myélodysplasique. Celui-ci a effectivement été confirmé par un examen médullaire avec notamment des signes marqués de dysérythropoïèse. Ce tableau clinique est compatible avec le syndrome ATMDS (acquired α-thalassemia-myelodysplastic syndrome). Une centaine de cas est recensée dans le monde et un registre international existe depuis le début des années 1980. L’origine de ce syndrome est méconnue, des délétions du génome α ont été évoquées, mais depuis peu, il semble que le gène ATRX soit fréquemment impliqué dans la pathogenèse. Ce gène, situé sur le bras long du chromosome X, code pour une protéine associée à la chromatine qui régule la transcription de certains gènes. Les gènes α seraient une des cibles de cette protéine.

Mots-clés : syndrome ATMDS, hémoglobine H, dysérythropoïèse, α-thalassémie acquise, myélodysplasie, hémochromatose secondaire

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : J Perrin1, A Perrot2, V Chenot1, J-F Lesesve1, A Guerci2, M Marchand-Arvier1, C Vigneron1, T Lecompte1

1 Service d’hématologie biologique, CHU de Nancy - Hôpital de Brabois, 54511 Vandœuvre-lès-Nancy cedex
2 Service d’hématologie et médecine interne, CHU de Nancy - Hôpital de Brabois, 54511 Vandœuvre-lès-Nancy cedex

Article reçu le 13 Février 2007, accepté le 4 Avril 2007

L’observation

Monsieur X, 59 ans, aux antécédents d’appendicectomie et d’arythmie cardiaque traitée par amiodarone, digoxine et antagoniste de la vitamine K, consulte en mai 2005 son médecin traitant en raison d’une altération de l’état général. L’examen clinique est sans particularité en dehors d’une asthénie importante. Il n’y a pas de signe d’appel précis ou de syndrome tumoral. L’hémogramme indique une anémie à 9,3 g/dL, microcytaire à 78 fL, hypochrome, très régénérative (réticulocytes à 34 % soit 1 105 G/L). Les leucocytes et la numération plaquettaire sont normaux. L’examen du frottis sanguin révèle une hypochromie, une aniso-poïkilocytose importante avec présence de cellules cibles, de corps de Howell-Jolly et une myélémie (myélocytes et métamyélocytes), ainsi que des érythroblastes. Les investigations biochimiques hépatiques et rénales sont normales. L’exploration de cette anémie microcytaire régénérative montre des signes d’hyperhémolyse (haptoglobine effondrée et bilirubine libre augmentée) et le test de Coombs direct est négatif. Devant cette anémie hémolytique à Coombs direct négatif, une étude de l’hémoglobine (chromatographie liquide haute performance et isoélectrofocalisation) est réalisée, révélant la présence d’une hémoglobine H. Par ailleurs, il existe une importante surcharge ferrique (fer sérique augmenté, transferrine et capacité totale de fixation du fer normales, coefficient de saturation de la transferrine et ferritine très augmentés, respectivement à 102 % et 1 600 μg/L). L’exploration de cette surcharge en fer comporte une recherche d’hémochromatose primitive, qui s’avère négative (absence de mutation des gènes HFE C282Y et H63D). Sur le plan thérapeutique, un traitement symptomatique de la surcharge ferrique par saignées (400 mL par semaine) est débuté en septembre 2005 : cinq saignées sont réalisées mais elles ne permettent pas d’améliorer le bilan martial (ferritinémie à 2 432 μg/L début octobre). Devant l’apparition d’une hyperplaquettose (540 G/L) avec présence sur le frottis de macrothrombocytes et la non-correction de la ferritinémie, Monsieur X est adressé en consultation spécialisée d’hématologie mi-octobre 2005.

Le patient est asthénique. L’examen clinique est normal en dehors d’un syndrome anémique relativement bien toléré (pâleur, dyspnée d’effort – absence de tachycardie sous traitement digitalique), avec absence de syndrome tumoral. L’hémogramme confirme l’existence d’une anémie microcytaire hypochrome régénérative (Hb : 9,4 g/dL, VGM : 78,8 fL, CCMH : 26 g/dL, réticulocytes : 196 G/L). Sur le frottis sanguin, on observe une double population érythrocytaire associée à une hypochromie, une aniso-poïkilocytose marquée et la présence de corps de Howell-Jolly (figure 1), ainsi que celle d’une anisocytose plaquettaire. Il existe des stigmates d’hémolyse (effondrement de l’haptoglobine, élévation de la bilirubine libre et des LDH), ainsi qu’une surcharge en fer et une cytolyse hépatique (transaminases à 2,5 fois la normale). Une exploration érythrocytaire est réalisée : le test de Coombs direct est négatif, il n’y a pas d’argument en faveur d’une éythro-enzymopathie, ni d’un déficit d’expression des marqueurs membranaires CD55 et CD59, écartant le diagnostic d’hémoglobinurie nocturne paroxystique. L’électrophorèse de l’hémoglobine sur acétate de cellulose (figure 2) retrouve la présence d’une bande anormale, de migration plus rapide que l’hémoglobine A, identifiée comme étant de l’Hb H en CLHP D-10® Bio-rad. Pour confirmer la présence de cette hémoglobine, une incubation des érythrocytes de Monsieur X en présence de bleu de crésyl brillant à 37 °C (pendant 30 minutes, 1 et 2 heures) est réalisée. En cas de présence d’hémoglobine instable (comme ici l’hémoglobine H), celle-ci va précipiter dans les érythrocytes et leur donnera un aspect caractéristique dit en « balle de golf ». Dans notre cas, on observe plus de 50 % de globules rouges présentant des inclusions d’hémoglobine instable après 1 heure d’incubation (figure 3).

L’association d’une hémoglobinose H vraisemblablement acquise et d’une surcharge en fer amène à évoquer le diagnostic de myélodysplasie : un examen médullaire est par conséquent réalisé. Le myélogramme objective une moelle riche, avec d’importants signes de dysérythropoïèse (figure 4)  : érythroblastes multinucléés, ponts interchromatiniens, nombreux érythroblastes en mitose, cellules géantes et îlots cellulaires. S’y associent des anomalies des lignées mégacaryocytaire et granulocytaire : mégacaryocytes mononucléés, asynchronisme de maturation de la lignée granuleuse. Une coloration de Perls montre la présence d’une sidéroblastose médullaire importante avec quelques sidéroblastes en couronne et élévation du fer extracellulaire. Le caryotype médullaire est normal 46, XY. Le diagnostic de syndrome myélodysplasique de type anémie réfractaire simple, sans excès de blastes, associé à une hémochromatose par dysérythropoïèse et mauvaise utilisation du fer, est retenu.

Sur le plan thérapeutique, en l’absence d’anomalie cytogénétique de type 5q-, il n’existe pas de traitement spécifique efficace de ce syndrome myélodysplasique réfractaire de faible risque (score IPSS à 0). En revanche, cette anémie réfractaire occasionne, par la dysérythropoièse, une mauvaise utilisation du fer et son accumulation dans différents organes comme le foie ou le cœur. Dans notre cas, il existe une hémochromatose avec atteinte hépatique et cardiaque (cytolyse biologique et IRM hépatique confirmant la surcharge ferrique majeure – troubles du rythme cardiaque et échographie montrant une dilatation atriale), ce qui justifie le début d’un traitement chélateur. Une chélation intraveineuse par déféroxamine, Desféral® (1 g IV par semaine) est débutée fin janvier 2006, permettant initialement une stabilisation des chiffres de ferritine aux alentours de 2 200 μg/L. Mais, malgré l’absence de toute transfusion depuis le début du traitement chélateur IV, on assiste rapidement à un échappement, avec majoration de la ferritine à 3 421 μg/L après 2 mois. Le traitement chélateur par déféroxamine est par conséquent stoppé. Au cours de ces 2 mois, l’examen clinique est resté inchangé et l’hémogramme a montré la persistance d’une anémie microcytaire hypochrome, avec anisocytose et poïkilocytose importantes. Une thérapeutique par ICL 670 (déférasirox, nouveau chélateur oral du fer commercialisé en France depuis peu, sous le nom d’Exjade®) a ensuite été entreprise, à la posologie de 20 mg/kg/j soit 1 125 mg/j. À l’instauration de ce nouveau traitement en mai 2006, la ferritinémie est alors de 3 252 μg/L. Après 1 mois de traitement, on note une diminution de la cytolyse hépatique et une diminution de la ferritine à 2 680 μg/L. Et, début 2007, alors que le patient a bénéficié de 3 transfusions depuis l’instauration d’Exjade®, la ferritinémie a chuté à 1 478 μg/L.

Le point de vue du clinicien

La découverte d’une hémoglobine H, qui correspond à un tétramère de β-globine (β4), traduit l’existence d’un trouble de la synthèse d’α-globine : au sein des globules rouges, le rapport α/β est modifié et les chaînes de β-globine excédentaires vont s’associer en tétramères. La présence d’hémoglobine H est donc très évocatrice d’une α-thalassémie. La forme la plus commune de cette pathologie est définie comme la diminution ou l’absence totale héréditaire de la production des chaînes d’α-globine. Elle est fréquente en Asie du Sud, mais aussi dans le bassin méditerranéen et en Afrique centrale [1]. Le génome α est situé sur le chromosome 16, et chaque chromosome 16 possède 2 gènes α ; chaque individu dispose ainsi de 4 gènes α fonctionnels. Des délétions ou des mutations ponctuelles de ces gènes sont le plus souvent à l’origine de la maladie et le nombre de gènes α atteints en définit la gravité. La mise en évidence, chez un patient d’une soixantaine d’années, d’une hémoglobinose H doit faire suspecter une origine acquise plutôt qu’héréditaire de cette anomalie. Les hémopathies malignes constituent une cause rare de troubles acquis de la synthèse d’hémoglobine. Les premiers cas d’α-thalassémie acquise ont été rapportés au début des années 1960, au cours d’érythroleucémies ou de syndromes myéloprolifératifs.

L’association α-thalassémie acquise / syndrome myélodysplasique est connue sous le nom de syndrome ATMDS (acquired α-thalassemia-myelodysplastic syndrome) [2]. Un registre international de ces cas est tenu depuis le début des années 1980 (http://www.imm.ox.ac.uk/groups/mrc_molhaem/home_pages/Higgs/index.html). Les critères d’inclusion dans ce registre sont au nombre de 3 : 1) existence d’Hb H démontrée par électrophorèse, chromatographie ou coloration au bleu de crésyl brillant ; 2) présence d’une néoplasie hématologique ; 3) confirmation de l’origine acquise de l’α-thalassémie. Il n’y a aucun antécédent ni personnel ni familial d’anomalie de la lignée rouge chez notre patient, qui présente donc les 3 critères. Moins de cent cas sont recensés dans ce registre, mais les informations fournies par celui-ci sont multiples : tout d’abord, contrairement à l’α-thalassémie (constitutionnelle), le syndrome ATMDS n’est pas restreint à certaines régions du globe. On note toutefois une prédominance de sujets nord-européens, avec une très large majorité de patients de sexe masculin. Sur le plan hématologique, ces patients présentent pour la plupart une anémie microcytaire hypochrome alors qu’au cours des syndromes myélodysplasiques classiques, ce type d’anémie est minoritaire. Ces caractéristiques peuvent orienter mais le diagnostic nécessite la mise en évidence d’inclusions d’hémoglobine H au sein des érythrocytes. La proportion de cellules présentant ces inclusions est très variable d’un sujet à l’autre, mais semble en revanche assez constante chez un même sujet.

Le point de vue du biologiste

La mise en évidence de l’hémoglobine H peut se faire par les moyens classiques d’étude de l’hémoglobine : chromatographie liquide haute performance, isoélectrofocalisation et électrophorèse sur acétate de cellulose [1]. En ce qui concerne cette dernière, il faudra tenir compte d’une caractéristique importante de l’Hb H, en plus de son instabilité. En effet, celle-ci est de migration rapide (plus rapide que l’Hb A). Ainsi, si le temps d’électrophorèse est trop prolongé, l’hémoglobine H sera éluée dans le milieu d’analyse et en conséquence il n’apparaîtra pas de bande anormale après révélation par le colorant adéquat, tel que l’amidoschwarz 2 %. L’Hb H est une hémoglobine instable. Dans certaines conditions, celle-ci va précipiter sous forme d’inclusion à l’intérieur des GR et après coloration par le bleu de crésyl brillant, on obtiendra un aspect typique dit en balle de golf [3]. Cette coloration permet aussi de mettre en évidence les réticulocytes sur un frottis sanguin par coloration de leur réseau d’ARN résiduel caractéristique. Néanmoins, la distinction des deux types cellulaires est relativement aisée. Aussi, il est préférable de toujours comparer l’échantillon avec celui d’un sujet sain, traité de manière identique. Parallèlement, cette anomalie de synthèse de l’hémoglobine aboutit également à une diminution de l’incorporation du fer, d’où l’importante surcharge martiale de notre patient.

Sur le plan moléculaire, l’origine de cette affection est mal connue. Les formes acquises d’α-thalassémie sont le plus fréquemment causées par des cis-mutations, aboutissant en général à des délétions d’un ou deux gènes α. Parfois, on trouve des anomalies d’éléments régulateurs, tel HS-40. Enfin, des mutations trans-régulatrices peuvent être impliquées, comme dans le syndrome ATR-X (alpha-thalassémie/retard mental lié à l’X) [4]. En ce qui concerne l’ATMDS, dans l’immense majorité des cas ayant été explorés, l’intégrité du génome α est parfaitement conservée. Une délétion du génome α uniquement cantonnée au clone a été ainsi évoquée. De plus, aucune anomalie d’éléments régulateurs comme HS-40 n’a, à ce jour, été mise en évidence. Depuis peu, le facteur transcriptionnel ATRX est également mis en cause [2, 4]. Cette protéine, localisée au niveau nucléaire et sub-nucléaire, est un facteur associé à la chromatine, contrôlant l’expression de certains gènes, dont le génome α semble faire partie. Le gène correspondant (ATRX) se trouve sur le bras long du chromosome X. Une anomalie au niveau du gène ATRX aboutirait à une importante répression de l’expression du génome α, à l’origine de l’α-thalassémie. De nouvelles mutations de ce gène, dans un contexte d’ATMDS, sont régulièrement découvertes [5, 6].

Conclusion

Les myélodysplasies sont des pathologies de l’adulte âgé, le plus souvent. En cas de découverte concomitante de troubles de la synthèse de l’hémoglobine, l’origine acquise dans ce contexte d’hémopathie doit être privilégiée, en l’absence d’antécédent particulier. La mise en évidence de cette hémoglobinopathie est aisée. Son principal retentissement clinique est une mauvaise utilisation du fer, à l’origine d’hémochromatose secondaire, de traitement difficile.

Références

1 Siguret V, Andreux JP. Diagnostic biologique des hémoglobinopathies par analyse du phénotype. Ann Biol Clin (Paris) 1997 ; 55 : 103-12.

2 Steensma DP, Gibbons RJ, Higgs DR. Acquired alpha-thalassemia in association with myelodysplastic syndrome and other hematologic malignancies. Blood 2005 ; 105 : 443-52.

3 Papayannopoulou T, Stamatoyannopoulos G. Stains for inclusions bodies. The detection of hemoglobinopathies. In : Huisman THJ, Lehmann H, eds. Cleveland : CRC Press, 1974.

4 Labie D, Ragusa A, Elion J. Multiples facettes du gène ATRX : des α-thalassémies avec retard mental aux syndromes myéloprolifératifs. Hématologie 2006 ; 4 : 229-38.

5 Nelson ME, Thurmes PJ, Hoyer JD, Steensma DP. A novel 5’ ATRX mutation with splicing consequences in acquired alpha thalassemia-myelodysplastic syndrome. Haematologica 2005 ; 90 : 1463-70.

6 Costa DB, Fisher CA, Miller KB, et al. A novel mutation in the last exon of ATRX in a patient with alpha-thalassemia myelodysplastic syndrome. Eur J Haematol 2006 ; 76 : 432-5.


 

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