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Diagnostic original d’une candidémie


Annales de Biologie Clinique. Volume 65, Numéro 3, 283-6, Mai-Juin 2007, Pratique quotidienne

DOI : 10.1684/abc.2007.0052

Résumé   Summary  

Auteur(s) : A Vincenot-Blouin, E André-Kernéïs, A Fiacre, F Botterel , Laboratoire d’hématologie, Centre hospitalier, Meaux, Unité opérationnelle d’hygiène, Centre hospitalier, Meaux, Laboratoire de microbiologie, Centre hospitalier, Meaux, Service de parasitologie-mycologie, CHU Henri Mondor, AP-HP Créteil.

Résumé : Nous rapportons le diagnostic fortuit d’une candidose systémique par le biais d’une numération-formule sanguine : les levures ont été visualisées, à la fois sur l’état frais lors de la recherche d’agglutinats plaquettaires, et sur le frottis sanguin, où de nombreuses images de levures phagocytées par des polynucléaires neutrophiles ont été observées. Ces deux examens ont permis un diagnostic très rapide de septicémie à levures chez une patiente ayant fait un choc septique dans l’heure précédente et ayant de nombreux facteurs de risque de candidose invasive. La réactivité du laboratoire devant ces images inhabituelles mais très évocatrices a permis d’instaurer rapidement un traitement antifongique, permettant ainsi une évolution favorable de cette pathologie, à la mortalité habituellement importante.

Mots-clés : septicémie, candidose, phagocytose

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : A Vincenot-Blouin1, E André-Kernéïs1, A Fiacre2, F Botterel3,4

1Laboratoire d’hématologie, Centre hospitalier, Meaux
2Unité opérationnelle d’hygiène, Centre hospitalier, Meaux
3Laboratoire de microbiologie, Centre hospitalier, Meaux
4Service de parasitologie-mycologie, CHU Henri Mondor, AP-HP Créteil

Article reçu le 7 Août 2006, accepté le 26 Janvier 2007

L’observation

Une femme de 79 ans est hospitalisée en urgence pour fièvre à 38 °C et frissons. Dans ses antécédents, on note un cancer du sein droit opéré en 1971, une cure chirurgicale d’hémorroïdes, une hypertension artérielle (traitée par bisoprolol (Détensiel®) et furosémide (Lasilix®)), une arythmie cardiaque pour laquelle elle reçoit un traitement par amiodarone (Cordarone®) et warfarine (Coumadine®), et une prothèse de genou. Six mois auparavant, a été également diagnostiqué un adénocarcinome de l’estomac (pT3N+) avec des nodules péritonéaux et une infiltration loco-régionale, pour lequel elle a subi une gastrectomie complète et un curage ganglionnaire. Ce traitement chirurgical a été complété par de la radiothérapie associée à de la chimiothérapie (5 fluoro-uracile, acide folinique, irinotécan) dont la première cure a eu lieu 4 jours avant l’épisode fébrile, après la pose d’une chambre implantable. Cette chimiothérapie ayant des effets aplasiants, une administration de facteur de croissance (lénograstime (Granocyte®)) a été réalisée.

À l’arrivée, la patiente présente une importante altération de l’état général. Elle est fébrile, sans trouble hémodynamique, avec une association de diarrhée et de toux. Le diagnostic de pyélonéphrite est rapidement posé devant la positivité d’un examen cytobactériologique des urines et deux hémocultures positives à Escherichia coli. Un traitement antibiotique est immédiatement entrepris, d’abord par ofloxacine (Oflocet®) 200 mg 2 fois par jour en intraveineux (IV), puis par ceftriaxone (Rocéphine®) 1 g par jour. Parallèlement, et malgré l’administration du facteur de croissance, la patiente développe une aplasie post-chimiothérapique, avec des taux de leucocytes : 0,36 G/L (N : 4-10 G/L) ; hémoglobine : 106 g/L (N : 120-160 g/L) ; plaquettes : 51 G/L (N : 150-450 G/L), contraignant à un isolement infectieux et à une antibiothérapie prolongée. Après 15 jours de traitement, la stérilisation des urines et l’apyrexie sont obtenues, la patiente est sortie d’aplasie, mais elle garde un état général altéré, avec difficulté à la prise alimentaire et vomissements conduisant à une alimentation parentérale.

Lors du 17e jour d’hospitalisation, alors qu’elle était sortante, elle développe un choc septique avec frissons importants et marbrures au niveau des membres inférieurs et du visage. Elle est apyrétique, mais a une tension instable. Une antibiothérapie par ceftriaxone et ofloxacine est reprise, alors que rapidement sont prélevées des hémocultures et un bilan biologique, dont une numération-formule sanguine (NFS).

Au passage de la NFS sur l’automate d’hématologie (Advia 120®, Bayer), on obtient, outre les résultats de la NFS (leucocytes : 8,75 G/L ; hémoglobine : 118 g/L ; plaquettes 168 G/L ; polynucléaires neutrophiles (PNN) : 6,46 G/L), une série d’alarmes émise par l’automate nous indiquant qu’il soupçonne des agrégats plaquettaires et la présence d’une myélémie. Dans notre laboratoire, ces alarmes amènent à l’examen d’une goutte de sang entre lame et lamelle au microscope à contraste de phase à la recherche d’agrégats plaquettaires et la réalisation d’un frottis sanguin coloré au May-Grünwald-Giemsa (MGG) afin de réaliser la formule au microscope.

Lors de l’examen de la goutte en contraste de phase, le technicien est surpris de voir des agglomérats inhabituels de cellules d’une taille supérieure à celle des plaquettes, qui lui évoquent des éléments mycosiques. La réalisation d’un 2e examen afin d’éliminer tout artefact de contamination montre les mêmes images, évoquant la présence de levures bourgeonnantes. La lame de sang colorée au MGG confirme cette hypothèse, puisqu’elle montre de nombreuses images de levures phagocytées par des polynucléaires neutrophiles (figure 1). Par contre, aucune image d’interaction plaquettes-levures n’est visualisée.

L’information donnée au clinicien permet de démarrer immédiatement un traitement antifongique par amphotéricine B liposomale (Ambisome®) IV, tandis que le tube de NFS est donné au laboratoire de microbiologie pour ensemencement sur une gélose d’identification rapide de Candida albicans (Candida ID2®, bioMérieux). Le lendemain, les colonies permettent d’identifier un Candida albicans, alors que les hémocultures prélevées en même temps que la NFS sont positives, avec présence de levures à la coloration de Gram. L’identification de la levure permet de modifier le traitement antifongique et l’amphotéricine est remplacée par du fluconazole (Triflucan®) 400 mg en IV. La sensibilité de cette souche au fluconazole a été confirmée par la méthode E test. Parallèlement, la chambre implantable est retirée en raison de cette infection.

Le traitement est interrompu au bout de 15 jours, et la patiente s’améliore doucement. Toutefois, il est décidé d’interrompre la chimiothérapie en raison du mauvais état général. Elle est transférée dans un service de soins de suite avant un éventuel retour à domicile.

Le point de vue du biologiste

Les Candida sont des levures asexuées, de formes arrondies ou ovales, émettant un bourgeonnement typique (blastoconidies) ou fabriquant des pseudo-hyphes. Ce sont des saprophytes souvent retrouvés au niveau des voies digestives et du tractus uro-génital. Ils peuvent coloniser les muqueuses (principalement Candida albicans), étape initiale du développement d’une candidose invasive. Cette infection est probablement initiée par une modification des défenses de l’hôte, détruisant l’équilibre hôte-pathogène : elle est retrouvée préférentiellement chez les patients immunodéprimés et en particulier neutropéniques. Dans le cas de notre patiente, la neutropénie était marquée (PNN : 0,8 G/L) dans la semaine précédant le choc septique.

La septicémie à levures est une pathologie opportuniste grave [1] et dont la prévalence augmente régulièrement depuis quelques années [2, 3]. Le diagnostic est souvent difficile : les signes cliniques sont peu spécifiques, parfois limités à une fièvre isolée, et la sensibilité des hémocultures n’est que de 50 %. La recherche d’anticorps est décevante, car pouvant être faussement positive chez des sujets non infectés (positivité probablement liée à une colonisation des muqueuses) et la recherche d’antigène manque de sensibilité, du fait d’une clairance rapide de l’antigène de la circulation sanguine [4]. Les techniques de biologie moléculaire, avec notamment la PCR en temps réel, devraient permettre dans quelques années une amélioration de ce délai [4]. Aussi, la mise en évidence de levures dans une hémoculture reste le seul examen permettant d’affirmer le diagnostic.

Si, à l’instar des bactéries, le délai de culture est de 24 heures d’incubation, l’identification de l’espèce en cause n’est réalisée que 24 à 48 heures après, soit 48 à 72 heures après le prélèvement. Toutefois, le délai peut être raccourci par l’utilisation de milieux chromogènes d’identification (Candida ID2®, bioMérieux, CHROMagar® et Candiselect 4® Biorad). L’utilisation de tests d’agglutination sensibles et spécifiques permet également une identification rapide de C. albicans (Bichrolatex albicans® Fumouze,), de C. krusei (Krusei color® test Fumouze) et de C. glabrata (RTT glabrata® Fumouze).

L’originalité de notre observation réside dans le fait que le diagnostic ait été posé directement sur un état frais associé à un frottis sanguin, avec mise en évidence des polynucléaires neutrophiles tentant d’endiguer l’infestation mycosique par phagocytose. Sur les photos de la figure 1, les levures sont bien visibles dans des vacuoles de phagocytose intra-cytoplasmique des polynucléaires neutrophiles. Il s’agit d’un cas rarement décrit puisque seuls une dizaine de cas ont été décrits jusqu’à présent dans la littérature (pour exemple [5]).

Dans notre cas, l’automate Advia 120® (Bayer) a permis de détecter des amas de levures, qui se sont comportés, vis-à-vis de la technologie de cet automate (activité peroxydasique, taille, structure), comme des amas plaquettaires. Toutefois, aucune interaction plaquette-levure n’a pu être mise en évidence, que ce soit à l’état frais en contraste de phase ou sur frottis coloré au MGG, alors que de nombreux articles de la littérature évoquent une interaction plaquettes-Candida dans la pathogenèse de la candidose systémique, en particulier dans des modèles animaux. Ceci pourrait être expliqué par la présence d’un agent chélateur de cations : l’éthylène di-amine tétra-acétique (EDTA), utilisé classiquement pour le prélèvement d’une NFS. En effet, certains auteurs ont démontré la réversibilité de cette interaction en présence d’EDTA [6].

L’identification de C. albicans a permis une modification du traitement antifongique, plus adapté à la sensibilité de cette espèce, entraînant une diminution du coût de traitement. En effet, l’antifongigramme ou détermination de la CMI par la méthode de bandelettes E-test® (AB Biodisk) a montré une CMI basse (0,125 μg/mL) pour le fluconazole. Le fluconazole reste le traitement de référence pour un C. albicans sensible car il est très efficace, sans effet secondaires et peu coûteux.

La mortalité de cette pathologie est élevée (56 % en global, 21,7 % en imputable) et il a été montré qu’elle était corrélée, en analyse multivariée, à l’état physique du patient et au délai d’instauration du début du traitement antifongique, un début précoce (≤ 48 heures) permettant une plus forte probabilité de survie [7]. La rapidité du diagnostic (< 1 heure) et la mise en route immédiate de techniques d’identification ont donc permis pour la patiente d’anticiper de 24 heures le début du traitement antifongique, augmentant ainsi l’efficacité d’une thérapeutique adaptée.

Le point de vue du clinicien

Les candidoses systémiques sont des pathologies dont la prévalence augmente au cours des années [1], avec 10 à 15 % des septicémies aux États-Unis [3]. Il s’agit le plus souvent d’infections nosocomiales. L’espèce C. albicans est la plus fréquemment isolée.

Les facteurs de risque pour les candidoses invasives sont bien connus [7, 8] : âge, neutropénie, antibiothérapie récente à large spectre, cathéter veineux central, colonisation par Candida, chimiothérapie préalable, nutrition parentérale, chirurgie récente, corticothérapie, hyperglycémie et hémodialyse. Parmi tous ces critères, notre patiente en possédait environ la moitié, ce qui implique un grand risque de candidose invasive. De plus, la gastrectomie pourrait également être un facteur de risque non négligeable, en raison de la fréquence importante des colonisations de ce site par C. albicans.

Le diagnostic très précoce de la candidose a permis l’instauration très rapide d’un traitement antifongique, ayant probablement une incidence non négligeable sur la survie de la patiente. Dans les suites, la chambre implantable a été rapidement retirée, afin de permettre une stérilisation de l’ensemble de l’organisme.

La prescription initiale d’amphotéricine liposomale se justifie avant identification de la levure par la possibilité d’une infection par un C. non-albicans, dont certains sont moins sensibles au fluconazole. Différentes études montrent une diminution de l’incidence des candidémies à C. albicans et une émergence de C. glabrata [9, 10]. L’identification de l’espèce a permis de prescrire un antifongique plus approprié en termes de coût/efficacité : le fluconazole [11].

Conclusion

La réactivité du laboratoire d’hématologie du centre hospitalier, au vu d’images tout à fait inhabituelles dans cette discipline, a permis, en collaboration avec le laboratoire de microbiologie, l’instauration rapide d’un traitement adapté chez une patiente qui possédait de nombreux facteurs de risque de candidose systémique, avec probablement une amélioration du pronostic de survie chez cette patiente à l’état général diminué.

Références

1 Leleu G, Aegerter G, Guidet B. Collège des utilisateurs de bases de données en réanimation. Systemic candidiasis in intensive care units : a multicenter, matched-cohort study. J Crit Care 2002 ; 17 : 168-75.

2 Richet H, Roux P, Des Champs C, Esnault Y, Andremont A. French Candidemia study group. Candidemia in French hospitals : incidence rates and characteristics. Clin Microbiol Infect 2002 ; 8 : 405-12.

3 Beck-Sague C, Jarvis WR. Secular trends in the epidemiology of nosocomial fungal infections in the United States, 1980-1990. National Infections Surveillance System. J Infect Dis 1993 ; 167 : 1247-51.

4 Ellepola AN, Morrison CJ. Laboratory diagnosis of invasive candidiosis. J Microbiol 2005 ; 43 : 65-84.

5 Robert R, Nail S, Marot-Leblond A, et al. Adherence of platelets to Candida species in vivo. Infect Immun 2000 ; 68 : 570-6.

6 Latif S, Veillon DM, Brown D, et al. Spurious automated platelet count. Enumeration of yeast forms as platelets by the Cell-DYN 4000. Am J Clin Pathol 2003 ; 120 : 882-5.

7 Nolla Salas J, Sitges-Serra A, Leon-Gil C, et al. Candidemia in non-neutropenic critically ill patients : analysis of pronstics factors and assessment of systemic antifungal therapy. Study Group of Fungal Infection in the ICU. Intensive Care Med 1997 ; 23 : 23-33.

8 Pasqualotto AC, Nedel WL, Machado TS, Severo LC. A comparative study of risk factors and outcome among outpatient-acquired and nosocomial candidaemia. J Hosp Infect 2005 ; 60 : 129-34.

9 Pfaller MA, Jones RN, Doern GV, et al. Bloodstream infections due to Candida species : SENTRY antimicrobial surveillance program in North America and Latin America, 1997-1998. Antimicrob Agents Chemother 2000 ; 42 : 747-51 ; [and the SENTRY participant Group].

10 Marchetti O, Bille J, Fluckiger U, et al. Fungal infection network of Switzerland. Epidemiology of candidemia in Swiss tertiary care hospitals : secular trends 1991-2000. Clin Infect Dis 2004 ; 38 : 311-20.

11 Conférence de consensus. Prise en charge des candidoses et aspergilloses invasives de l’adulte. Rev Pneumol Clin 2004 ; 60 : 289-93.


 

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