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Relation lupus-anticorps antiphospholipides et cardiopathie lupique


Annales de Biologie Clinique. Volume 64, Numéro 3, 231-5, Mai-Juin 2006, Article original


Résumé   Summary  

Auteur(s) : AO Touré, D Doupa, S Diop, A Kane, A Kane, MM Ka, T Dieye, D Thiam, L Diakhaté , service d’hématologie et d’immunologie, Hôpital Aristide le Dantec, Dakar, Sénégal, service de dermatologie, Hôpital Aristide le Dantec, Dakar, Sénégal, service de cardiologie, Hôpital Aristide le Dantec, Dakar, Sénégal, service de médecine interne, Hôpital Aristide le Dantec, Dakar, Sénégal.

Résumé : Objectifs : les anticorps antiphospholipides (APL) sont des autoanticorps rencontrés dans le lupus érythémateux disséminé où leur fréquence varie de 2 à 62 % selon les études. Une fréquence accrue des cardiopathies dans le lupus avec antiphospholipides (APL) a été retrouvée. Le but de notre étude fut de déterminer la place des APL dans la survenue de cardiopathie chez les malades atteints de lupus érythémateux disséminé. Matériel et méthodes : nous avons mené une étude prospective transversale durant 14 mois au niveau des cliniques dermatologiques et médicales et au niveau du laboratoire d’hématologie de l’hôpital Aristide Le Dantec de Dakar. Les prélèvements de sang ont été acheminés au laboratoire d’immuno-hématologie pour traitement primaire ou secondaire avec congélation à - 25 °C permettant un dosage groupé des anticorps antiphospholipides. Chaque patient a pu bénéficier d’une échographie doppler cardiaque à la recherche de pathologie cardiaque. Résultats : 37 patients atteints de lupus ont été recrutés avec une nette prédominance féminine (89 %) \; 8 avaient des taux d’APL significativement élevés et 20 présentaient à l’échocardiographie une anomalie cardiaque. Nous n’avons pas retrouvé de différence significative entre les sujets avec ou sans anticorps antiphospholipides en ce qui concerne les anomalies cardiaques (p \= 1). Conclusion : la présence des APL chez les sujets lupiques ne semble donc pas être un facteur de risque isolé de survenue de cardiopathie lupique.

Mots-clés : anticorps antiphospholipide, lupus, cardiopathie

ARTICLE

Auteur(s) : AO Touré1, D Doupa1, S Diop1, A Kane2, A Kane3, MM Ka4, T Dieye1, D Thiam1, L Diakhaté1

1service d’hématologie et d’immunologie, Hôpital Aristide le Dantec, Dakar, Sénégal
2service de dermatologie, Hôpital Aristide le Dantec, Dakar, Sénégal
3service de cardiologie, Hôpital Aristide le Dantec, Dakar, Sénégal
4service de médecine interne, Hôpital Aristide le Dantec, Dakar, Sénégal

Article reçu le 22 Novembre 2005, accepté le 3 Février 2006

Les anticorps antiphospholipides (APL) appartiennent à un groupe hétérogène d’anticorps de type IgG et/ou IgM et/ou IgA qui reconnaissent le plus souvent des antigènes exprimés par des phospholipides associés à des protéines. Ces anticorps sont d’une extrême hétérogénéité biologique et peuvent être détectés par des techniques de coagulation et des techniques immunologiques. On distingue deux types d’anticorps antiphospholipides : les anticardiolipines mis en évidence par des tests immunologiques et les lupus anticoagulants mis en évidence par des tests hématologiques (TCA, TCA corrigé, PTT LA).Dans le lupus érythémateux disséminé (LED) et affections apparentées, la fréquence des antiphospholipides est très variable d’une étude à l’autre avec une hétérogénéité des résultats : 61 % avec Harris [1] et 41 % avec John [2]. Les désordres cardiaques rencontrés dans le lupus érythémateux disséminé ont été bien documentés par les études autopsiques [3, 4]. Ils touchent fréquemment le péricarde, le myocarde ainsi que l’endocarde. Les échographies Doppler aussi bien transthoracique que œsophagienne peuvent facilement détecter les pathologies cardiaques rencontrées dans le LED habituellement cliniquement muettes. Il est cependant difficile de discriminer parmi les anomalies notées celles qui sont attribuables à la maladie lupique elle-même de celles qui sont attribuables au syndrome des antiphospholipides associé. Une fréquence accrue des cardiopathies dans le LED avec APL a été retrouvée [4].Le but de notre étude est de déterminer la place des APL dans la survenue des cardiopathies chez les malades atteints de LED à l’hôpital Aristide le Dantec de Dakar.

Patients et méthodes

Patients

Il s’agit d’une étude prospective transversale menée durant 15 mois au sein du CHU Aristide Le Dantec de Dakar. Trente-sept patients consécutifs porteurs de lupus ont été recrutés dans les services de dermatologie et de médecine interne. Le diagnostic de lupus a été établi selon les critères de l’American rheumatism association (au moins 4 des 11 critères suivant : rash cutané malaire, rash discoïde diffus, photosensibilité, ulcération muqueuse buccale et nasale, arthrites, épanchement pleural ou péricardique, protéinurie et/tubulopathie, troubles neurologiques ou psychiatriques, anémie et/ou leucopénie, présence d’anticorps anti DNA natifs). Tous les patients chez qui le diagnostic de LED est avéré ont été inclus dans l’étude. L’exclusion a été effectuée sur la base de critères clinico-biologiques incomplets.

Méthodes

Un questionnaire administré aux patients a permis le recueil de données épidémiologiques (âge, profession, sexe) et cliniques (antécédents médicaux et gynéco-obstétricaux, signes cliniques). Les prélèvements de sang sont acheminés au laboratoire d’immuno-hématologie pour traitement primaire (centrifugation à 3 000 tours pendant 15 minutes) ou secondaire (recentrifugation) avec congélation à - 25 °C permettant un dosage groupé des APL.

Les analyses suivantes ont été effectuées :

  • numération des plaquettes, à l’aide d’un automate Max M des laboratoires Beckman Coulter. Toute thrombopénie a été contrôlée sur frottis coloré au MGG et sur tube citraté ;
  • temps de céphaline activé, déterminé à l’aide d’un automate STA compact (Diagnostiga Stago). Les tests de correction ont été effectués, par adjonction à quantité égale de plasma témoin, lorsque le rapport TCA malade/TCA témoin est supérieur à 1,2 ;
  • recherche d’antiphospholipides par méthode Elisa Asserachrom APA (Diagnostiga stago). Tout taux d’APL supérieur à 15 UPL/mL est considéré comme positif.

Chaque patient a pu bénéficier d’une échographie Doppler cardiaque transthoracique à la recherche de pathologie cardiaque.

L’analyse des résultats a été effectuée à l’aide du logiciel épi info version 6 offert par l’OMS qui a permis d’effectuer le test Student de comparaison pourcentages. Un résultats est considéré comme significatif si p < 0,05.

Résultats

Résultats globaux (analyse univariée)

Épidémiologie

Les patients, essentiellement de sexe féminin (89 %), sont âgés en moyenne de 36 ans avec des extrêmes allant de 14 à 69 ans (tableau 1( Tableau 1 )). Cinquante-quatre pour cent des patients se situaient dans la tranche d’âge 26-35 ans.
Tableau 1 Résultats de l’analyse univariée.

Variables

Nombres de cas

Fréquence relative

Épidémiologie

Patients âgés de 26 – 35 ans

12

32,4 %

Patients de sexe féminin

33

89,2 %

Clinique

Patients atteints d’arthralgie

9

24,3 %

Lésions cutanées

16

43,3 %

Avortements spontanés répétés

18

48,9 %

Biologie

TCA malade/TCA témoin > 1,2

6

16,2 %

Taux d’APL > 15 UPL/mL

8

21,6 %

Clinique

Les patients présentaient diverses manifestations cliniques dominées par les lésions cutanées (43,3 %) et des arthralgies (24,3 %). Presque la moitié des femmes a fait des avortements spontanés répétés. Aucune manifestation clinique cardiovasculaire n’a été retrouvée. L’échographie Doppler cardiaque a révélé une anomalie chez 20 patients. Il s’agissait essentiellement de cardiomyopathie à type de trouble de la relaxation (tableau 1).

Biologie

Sept patients, soit 18,9 %, ont un taux de plaquettes inférieur à 150 × 109/L. Le temps de céphaline activé était allongé chez 6 patients (ratio malade/témoin > 1,2). Seuls 8 patients soit 14,6 % avaient un taux d’APL supérieur à 15 UPL/mL (normal < 10 UPL/mL et douteux entre 10 et 15 UPL/mL)

Résultats analytiques (analyse bivariée)

La moitié des patients présentant des APL avait des anomalies cardiaques à type de péricardite et d’insuffisance tricuspidienne. Il n’existe cependant pas de différence significative entre les patients ayant des anticorps antiphospholipides et les patients n’en ayant pas (OR = 0,815 et IC [0,17 – 3,9]) (tableau 2( Tableau 2 )).
Tableau 2 Résultats de l’analyse bivariée.

Anomalies cardiaques

Présentes

Absentes

Taux APL > 15 UPL/mL

4

4

Taux APL ≤ 15 UPL/ mL

16

13

Discussion

Le syndrome des antiphospholipides (SAPL) a d’abord été individualisé dans le cadre du lupus érythémateux disséminé [5]. Ce syndrome est caractérisé par la présence d’anticorps dirigés contre les phospholipides anioniques (anticardiolipides et/ou anti bêta 2 GP1 et/ou lupus anticoagulant) et l’existence de thrombose artérielle ou veineuse et/ou d’avortements spontanés répétés et/ou de thrombopénie. Le SAPL peut néanmoins évoluer isolement sans aboutir forcément à une collagénose et être considéré comme primitif d’où son appellation de syndrome primaire des antiphospholipides [6].

Le but de notre étude est d’étudier la place des APL dans la survenue de cardiopathies chez les sujets lupiques. Nous avons surtout recruté des patientes (33 sur 37) âgées en moyenne de 36 ans ; moyenne incluse dans l’intervalle de 20 à 40 ans retrouvé dans la littérature [7], ainsi que la prédominance de l’atteinte féminine.

Sur le plan clinique, les lésions cutanées sont souvent l’occasion du diagnostic [8] et dominent le tableau qui peut comporter en sus :

  • des manifestations gynécologiques et obstétricales à type d’avortements spontanés répétés : dans deux études portant sur des femmes enceintes atteintes de lupus systémique, Lockshin et al. [9] ont retrouvé une forte corrélation entre la présence d’anticorps antiphospholipides et l’existence d’avortements spontanés répétés (ASR). Dans une autre étude, Harris [10] et al. ont pu démontrer que le risque de survenue d’ASR augmentait avec le taux d’anticorps. Plus de la moitié de nos patientes avait des antécédents d’ASR sans qu’on puisse retrouver une corrélation avec le taux d’APL. Ces résultats rejoignent ceux de Thiam et al. [11]. Geinsberg et al. évaluent le risque relatif d’antécédent de pertes fœtales chez les patientes lupiques à 4,8 en cas de lupus anticoagulant et à 20 en cas d’anticorps anticardiolipides [12]. En présence d’anticorps antiphospholipides, ni l’isotype des anticorps, ni la sous-classe d’IgG, ni l’avidité ou la spécificité de l’anticorps anticardiolipine, ni l’activité anticoagulante ne permettent de différencier les femmes dont le fœtus va mourir de celles qui vont pouvoir mener à terme leur grossesse [13] ;
  • des anomalies cardio-circulatoires : la maladie lupique touche les trois tuniques du cœur. Les difficultés diagnostiques pour affirmer l’atteinte myocardique ou endocardique expliquent la disparité des résultats publiés.

Parmi les atteintes cardiaques, la péricardite est la plus fréquente ; elle est signalée chez 20 à 40 % des patients selon que l’on prenne en compte ou non des péricardites liées à l’insuffisance rénale chronique. La fréquence peut atteindre 50 et même 74 % dans les séries anatomiques. La latence clinique possible explique l’intérêt de l’échographie systématique pour la dépister. Elle est inaugurale dans 1 à 4 % des lupus [14]. Dans notre étude, l’atteinte péricardique représente 10,7 % des anomalies enregistrées à l’échographie. Il s’agit surtout d’une péricardite de moyenne abondance. Ce taux, bien que relativement bas, confirme tout de même la prédominance de la péricardite parmi les anomalies cardiaques enregistrées. Parmi ces patients, seuls 50 % d’entre eux avaient un taux d’APL positif. Selon Hunder [15], les anomalies péricardiques semblent être la conséquence de la maladie lupique puisque l’étude du liquide d’épanchement a permis d’isoler des cellules LE. De même, une étude du complément a pu montrer une chute de C1q, C3, C4 et du complément hémolytique total ce qui évoque une pathogénie de consommation par les complexes immuns.

L’atteinte myocardique spécifique est très difficile à affirmer du vivant du patient. En effet, tachycardie, troubles du rythme et de la conduction, hypertrophie radiologique ou électrique, bruit de galop, anomalies échographiques de la fonction ventriculaire, décompensation cardiaque, modification des enzymes musculaires peuvent être le fait de la maladie lupique elle-même, mais aussi de ses conséquences (anémie, insuffisance rénale, état d’anasarque, hypertension artérielle et insuffisance hémodynamique consécutive à l’atteinte des autres tuniques). Les études anatomiques rapportent des chiffres variant de 8 à 93 % [16]. Plus de 20 % des patients de notre série ont un trouble de la relaxation du ventricule gauche et aucun n’avait un taux d’APL positif. Un souffle systolique est perçu chez 12 à 50 % des malades [17]. Il siège le plus souvent à l’apex qu’à la base et correspond généralement plus à une anémie qu’à une atteinte endocardique. Un souffle diastolique aortique ou mitral est plus rarement noté (0,9 à 5,5 %) ; il peut correspondre à un rétrécissement mitral [17] ou à une fuite aortique en rapport avec une endocardite de Libman-Sacks. Un rapprochement des atteintes de l’endocarde avec le taux élevé d’APL a été fait [18, 19]. Treize pour cent de nos patients ont présenté une fuite mitrale et aucun n’avait un taux d’APL positif. Par contre, les deux malades qui avaient une insuffisance tricuspide ont un taux d’APL positif.

Les anticorps antiphospholipides peuvent également être à l’origine d’infarctus du myocarde par thromboses mutiples des artères coronaires [20-22]. Aucun des patients de notre série n’en a présenté.

Une hypertension artérielle est rapportée chez 15 à 70 % des malades. Il peut s’agir d’une hypertension artérielle secondaire à une néphropathie. Il existe quelques observations d’HTA primitive probablement liée à la maladie lupique en l’absence d’autres étiologies retrouvées. Une association avec la présence d’anticorps antiphospholipides a été rapportée par le biais d’une vasculopathie intrarénale [23]. Dans notre série, un seul cas d’hypertension artérielle a été enregistré. Il s’agit certainement d’une HTA secondaire à une insuffisance rénale car le malade présente une néphropathie. Chez ce patient, le taux d’APL est négatif.

Conclusion

Au terme de cette étude, l’association cardiopathie lupique et anticorps antiphospholipides n’a pas été clairement établie. Seule l’insuffisance tricuspidienne semble associée à un taux d’anticorps antiphospholipides positif. Cependant, le nombre de cas faible (deux cas) et la rareté de cette anomalie dans sa forme isolée sans autre atteinte endocardiques nous impose la prudence. Un suivi prolongé des patients atteints de LED avec des APL à la recherche de cardiopathie corrélé ou non au taux et à l’isotype de l’anticorps pourrait nous permettre de répondre à cette question.

Références

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3 Bukley BH, Roberts WC. The heart in systemic lupus erythematosus and the changes induced in it by corticosteroid therapy. Am J Med 1975 ; 58 : 243-64.

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9 Lockshin MD. Pregnancy loss in the antiphospholipid syndrom. Thromb Haemost 1999 ; 82 : 641-8.

10 Harris EN, Chan JKH, Ashershon RA. Thrombosis, recurrent fetal loss and thrombocytopenia : predictive value of the anticardiolipin antibody test. Arch Intern Med 1986 ; 146 : 2153-9.

11 Thiam D, Touré/Fall AO, Moreau JC, Diop S. Place des antiphosphoslipides dans la survenue de avortements spontanés répétés au CHU Aristide Le Dantec de Dakar. Dakar Med 2000 ; 45 : 70-3.

12 Geinsberg JS, Brill Edwards P, Johnston M. Relationship of antiphospholipid antibodies to pregnancy loss in patients with systemic lupus eythematosus : a cross-sectional study. Blood 1992 ; 80 : 975-80.

13 Qamar T, Levy RA, Sammaritano L, Gharavi AE, Lockshin MD. Characteritics of high-titer IgG antiphosphlipid antibody in systemic lupus erythematosus patients with and without fetal death. Arthritis Rheum 1990 ; 33 : 501-4.

14 Laraki R, Bletry O, Godeau P. Les péricardites lupiques. Ann Med Interne (Paris) 1992 ; 143 : 231-7.

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20 Asherson RA, Cervera R, Gibson D, Evans DN. The antiphospholipids syndrome. Coronar Arter Dis 1993 ; 4 : 1137-43.

21 Brown JH, Doherty CC, Allen DC, Morton P. Fatal cardiac failure due to myocardial micro-thrombi in systemic lupus erythematosus. BMJ 1988 ; 296 : 1505.

22 Lanore JJ, Piette JC, Chapelon C. Infarctus du myocarde au cours du lupus érythémateux systémique. Ann Med Interne (Paris) 1992 ; 143 : 231-7.

23 Budmann DR, Steinberg HD. Hypertension and renal disease in systemic lupus erythematosus. Arch Intern Med 1976 ; 136 : 1003-7.


 

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