ARTICLE
Auteur(s) : M Lazrek1, F
Boitrelle1, A Dewilde1, C
Schanen1, C Chopin2, P
Desreumaux3, E Leteurtre4, D Hober1
1Service de virologie/UPRES EA 3610, CHRU de Lille,
Université de Lille 2
2Service de réanimation polyvalente, CHRU de Lille
3Service d’hépato-gastroentérologie, CHRU de Lille
4Service d’anatomie et de cytologie pathologiques, CHRU
de Lille
Article reçu le 28 Novembre 2005, accepté le 13 Janvier 2006
L’observation
Nicolas, 15 ans, sans antécédents particuliers, est admis aux
urgences le 11 avril pour une hépatite fulminante. L’histoire
commence 4 jours auparavant par un syndrome pseudo-grippal avec
malaises, frissons, hyperthermie, céphalées, et asthénie suivi de
troubles digestifs. L’apparition d’un ictère motive son
hospitalisation.
À l’entrée, le patient est fébrile à 38,7 °C. Il est
somnolent et obnubilé. L’examen cutané retrouve un exanthème
morbilliforme de la racine des jambes et du tronc. Le scanner
abdominal met en évidence une hépatosplénomégalie. Le bilan
biologique montre une insuffisance hépatocellulaire. Le TP est à
28 %, le facteur V est à 30 % (N : 60-120 %), le
fibrinogène est à 1,3 g/L (N : 2-4 g/L), la bilirubine
conjuguée est à 135 mg/L (N < 3 mg/L). Il existe une cytolyse
hépatique majeure. Les TGO sont à 19 000 UI/ L (N < 35 UI/ L) et
les TGP à 8 700 UI/L (N < 26 UI/L). La numération
formule sanguine retrouve 4,6 × 109/L leucocytes dont 44
% de lymphocytes et 13 % de lymphocytes hyperbasophiles, une
thrombopénie à 44 × 109/L. La CRP est à 84 mg/L
(N < 8 mg/L). Il existe une insuffisance rénale avec
une créatininémie à 27 mg/L (N < 11 mg/L) et une
urémie à 1,07 g/L (N < 0,5 g/L). L’ammoniémie est à 930 µg/L
(N < 80 µg/L).
Les sérologies des hépatites virales A, B, C et du VIH sont
négatives. Les sérologies de l’herpes simplex virus (HSV), du
cytomégalovirus (CMV) et du virus de la varicelle et du zona (VZV)
témoignent d’une infection ancienne. Le MNI test est négatif
(Oxoid, Basingstoke, Grande Bretagne). Le diagnostic sérologique
spécifique du virus d’Epstein-Barr (EBV) réalisé par une technique
d’immunofluorescence (EBV-VCA IgM/IgG, Gull laboratories, Salt Lake
City, Utah) montre un profil sérologique compatible avec une
primo-infection à EBV. Il met en évidence une positivité des IgM
anti-VCA et une positivité des IgG anti-VCA à la dilution 1/160. La
recherche des IgG anti-EBNA (Immunowell EBNA IgG, Immunowell Gen
Bio, San Diego, Californie) est négative. Ce résultat est conforté
par la mesure de la charge virale EBV dans le sang qui retrouve un
résultat supérieur à 30 000 copies pour 1,5 × 105
cellules mononucléées (PCR en temps réel, seuil de détection :
5 copies/µg d’ADN).
L’examen anatomo-pathologique de la biopsie hépatique ( (figure 1) ) met en
évidence une nécrose de plus de 80 % des hépatocytes avec
présence d’un infiltrat inflammatoire portal à prédominance de
cellules mononucléées. En dépit des soins de réanimations, l’état
clinique du patient se dégrade. Il majore son insuffisance
hépatocellulaire. Une transplantation hépatique en urgence est
prévue mais les signes neurologiques s’aggravent. Le patient décède
le 13 avril.
Le point de vue du clinicien
Les hépatites fulminantes représentent l’une des premières causes
d’insuffisance hépatique aiguë grave observées chez l’enfant. Elles
ne concernent en France qu’une vingtaine d’enfants par an. Leur
pronostic est très sévère car elles évoluent spontanément vers la
mort dans 60 à 80 % des cas. Elles sont caractérisées par
l’apparition rapide d’une encéphalopathie hépatique qui peut aller
de la simple obnubilation jusqu’au coma. Celle-ci conditionne en
grande partie le pronostic [1].
Les hépatites virales représentent 40 à 70 % des
insuffisances hépatiques aiguës. L’hépatite virale B domine en
France l’ensemble des étiologies [2]. L’hépatite fulminante à EBV
est exceptionnelle [3]. En effet, l’EBV est un herpèsvirus
ubiquitaire. Il infecte 95 % de la population mondiale, le
plus souvent de façon inapparente. Il est l’agent causal de la
mononucléose infectieuse qui est la forme clinique symptomatique la
plus fréquente et la plus caractéristique de la primo-infection à
EBV. La mononucléose infectieuse est une pathologie généralement
bénigne et extrêmement répandue [4]. Cependant, des complications
variées peuvent survenir de façon peu fréquente : rupture de la
rate, thrombopénie, agranulocytose, encéphalite, pneumopathie
interstitielle. Quelques cas ont été rapportés de myocardite, de
péricardite, de syndrome hémophagocytaire… [5].
Bien qu’une augmentation modérée des transaminases soit
retrouvée de façon quasi constante au cours de la primo-infection,
l’hépatite aiguë fulminante en est une complication très rare
[6].
L’hépatite fulminante survient plus volontiers chez les jeunes
garçons atteints du syndrome de Purtilo [4]. Le syndrome de
Purtilo, ou syndrome lymphoprolifératif lié au chromosome X, est un
déficit immunitaire cellulaire primitif, caractérisé par une
susceptibilité sévère et sélective pour l’EBV. Il s’agit d’une
forme grave de la primo-infection à EBV. Les patients atteints
peuvent développer une mononucléose infectieuse gravissime
caractérisée par une hépatite nécrotique fulminante, un syndrome
d’activation lymphohystiocytaire, une aplasie médullaire ou encore
une vascularite du systène nerveux central. Le gène incriminé est
responsable d’un défaut de régulation de la réponse immune
vis-à-vis de l’EBV [7]. Dans notre observation, la primo-infection
à EBV compliquée d’une hépatite fulminante fatale fait suspecter un
syndrome de Purtilo. Néanmoins, le diagnostic formel de ce syndrome
est génétique. Il consiste à rechercher une mutation ou une
délétion dans le gène SH2D1A (SH2-domain containing gene 1A) [7].
Il n’a pu être réalisé dans notre observation.
Le point de vue du biologiste
L’EBV appartient à la famille des herpesviridae. La transmission
d’un individu à un autre s’effectue essentiellement par la salive
dans les conditions naturelles (maladie du baiser) et plus rarement
au cours d’une transfusion sanguine, lors d’une greffe de moelle
osseuse ou d’organe [4].
Les lymphocytes B sont les principales cellules cibles de l’EBV.
Le virus possède la propriété remarquable d’induire leur
prolifération continue. Au cours de la primo-infection à EBV, la
réponse immunitaire de type cellulaire, qui fait intervenir les
lymphocytes T cytotoxiques, joue un rôle capital pour limiter
l’infection primaire. Les signes cliniques de la mononucléose
infectieuse sont provoqués par l’intensité de cette réaction
immunitaire. Les lymphocytes hyperbasophiles, mis en évidence par
la cytologie sanguine, correspondent aux lymphocytes T cytotoxiques
produits en réponse à la stimulation induite par les lymphocytes B
infectés. Le sujet immunocompétent maintient une délicate balance
entre la prolifération des lymphocytes B infectés de façon latente
et la réponse immunitaire. L’équilibre se rompt en cas d’altération
de cette réponse immunitaire cellulaire [4, 8].
Le diagnostic de primo-infection à EBV repose sur les sérologies
: MNI test et sérologie spécifique. Le MNI test est un test
qualitatif d’agglutination sur lame qui recherche la présence
d’anticorps hétérophiles. Ces anticorps de type IgM apparaissent
très spécifiquement au cours de la mononucléose infectieuse bien
qu’ils ne soient pas dirigés contre les antigènes du virus. Ils ne
sont présents que dans 70 à 80 % des cas chez l’adolescent et
l’adulte jeune. Un MNI test négatif n’élimine donc pas le
diagnostic de primo-infection à EBV. La primo-infection est alors
prouvée par le diagnostic sérologique spécifique. Au cours d’une
mononucléose infectieuse, les lgG et IgM anti-VCA (viral capsid
antigen) sont généralement présents dès le début des signes
cliniques alors que les IgG anti-EBNA (Epstein Barr nuclear
antigen) ne sont détectables qu’à la convalescence [4].
La mononucléose infectieuse est une maladie virale bénigne qui
doit cependant, comme l’illustre notre observation, inciter à la
méfiance en raison de la gravité potentielle de certaines
manifestations.
Références
1 Durand P, Debray D, Devictor D. Les hépatites
fulminantes de l’enfant. Presse Med 1996 ; 25 : 1501-6.
2 Bernuau J, Benhamou JP. Insuffisance hépatique
fulminante et subfulminante. In : Benhamou JP,
Bircher J, McIntyre N, Rizzetto M, Rodès J,
eds. Traité européen d’hépatologie clinique. Paris :
Flammarion, 1993 : 923-42.
3 Pappas SC. Fulminant viral hepatitis. Gastroenterol Clin
North Am 1995 ; 24 : 161-73.
4 Seigneurin JM. Infection à virus d’Epstein-Barr chez
l’immunodéprimé : physiopathologie et méthodes d’analyse.
Virologie 1997 ; 5 : 391-402.
5 Macsween KF, Crawford DH. Epstein-Barr virus-recent
advances. Lancet Infect Dis 2003 ; 3 : 131-40.
6 Feranchak AP, Tyson RW, Narkewicz MR,
Karrer FM, Sokol RJ. Fulminant Epstein-Barr viral
hepatitis : orthotopic liver transplantation and review of the
literature. Liver Transpl Surg 1998 ; 4 : 469-76.
7 Stephan JL. Le syndrome lymphoprolifératif lié à l’X
(syndrome XLP) : de la clinique au gène. Arch Pediatr
2000 ; 7 : 1205-11.
8 Cohen JI. Epstein-Barr virus infection. N Engl J Med
2000 ; 343 : 481-92.
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