ARTICLE
Auteur(s) : D Lakomy1, M Soulié2, J
Bador1, S Valot1, C L’Ollivier1, F
Dalle1, A Bron2, C
Creuzot-Garcher2, O Vagner1, A Bonnin1
1Laboratoire de parasitologie mycologie, Hôpital du
Bocage, Dijon
2Service d’ophtalmologie, Hôpital général, Dijon
Article reçu le 7 Juin 2005, accepté le 8 Août 2005
L’observation
Un patient âgé de 73 ans, non porteur de lentilles de contact,
consulte son ophtalmologiste de ville 3 jours après un
traumatisme oculaire. Il s’agit d’un traumatisme par un corps
étranger végétal après une promenade en forêt. L’examen
ophtalmologique initial met en évidence un ulcère cornéen évocateur
d’une kératite herpétique.
Le patient reçoit un traitement d’une semaine comportant des
antiviraux : valaciclovir (Zelitrex®) per os et
aciclovir (Zovirax®) pommade, ainsi qu’une association
antibio-corticoïde locale. Environ deux semaines après le
traumatisme cornéen, il consulte à nouveau. L’aspect
ophtalmologique est celui d’une ulcération cornéenne traînante,
résistante au traitement antiviral. Des prélèvements locaux sont
réalisés mais aucune cause, bactériologique ou fongique, n’est mise
en évidence.
Près de trois semaines après le traumatisme, le patient est
admis d’urgence au service d’ophtalmologie du CHU de Dijon devant
l’apparition d’une infiltration cornéenne. L’examen initial note
une acuité visuelle très abaissée, se limitant à « voit bouger
la main ». L’examen à la lampe à fente montre un vaste ulcère
épithélial, une infiltration stromale et endothéliale majeure avec
un aspect d’infiltrat annulaire périphérique (( figure 1 )). Le patient ne
se plaint pas de douleurs.
Devant la suspicion d’une kératite amibienne, il est pratiqué
une biopsie cornéenne au bloc opératoire. La biopsie cornéenne est
ensemencée au laboratoire sur gélose agar 2 % recouverte
d’Escherichia coli et incubée à l’étuve à 35 °C. Dès le
lendemain de l’ensemencement la culture s’avère positive, l’examen
en microscopie conventionnelle met en évidence des kystes (( figure 2 )) et des
trophozoïtes (( figure
3 )) d’Acanthamoeba sp.
Le patient est mis sous traitement spécifique par propamidine
(Brolene®) et chlorhexidine. L’évolution dans le service
est relativement stable et sa sortie est décidée après une semaine
de traitement intensif. Il est suivi en consultation toutes les
semaines pendant un mois. Malgré un traitement lentement dégressif
par propamidine, l’acuité visuelle est toujours aussi faible,
l’infiltration cornéenne, bien que moins importante, est toujours
présente, et il existe un amincissement cornéen. Trois mois après
le début de l’histoire clinique, il consulte pour une nouvelle
dégradation de l’acuité visuelle. Celle-ci se limite à une vague
perception lumineuse et l’examen met en évidence une perforation
cornéenne majeure avec athalamie (( figure 4 )). Devant cette
évolution, il est de nouveau hospitalisé et la décision
d’énucléation est prise en accord avec le patient.
Le produit d’énucléation est ensemencé sur gélose agar 2 %
recouverte d’ Escherichia coli, la culture est surveillée par un
examen quotidien au microscope. Après six jours d’incubation à
35 °C l’examen microscopique permet d’affirmer la positivité
devant la présence des kystes et des trophozoïtes d’Acanthamoeba
sp.
Les suites opératoires sont simples et le premier contact avec
l’oculariste, un mois après l’intervention, laisse présager une
implantation prothétique sans problèmes particuliers.
Le point de vue du biologiste
Les amibes libres responsables des kératites sont des protozoaires
cosmopolites [1, 2] appartenant au genre Acanthamoeba [2, 3].
Saprophytes du milieu extérieur, elles sont isolées des sols [1, 2,
4], de l’air [1, 2, 5], des végétaux [5] et des eaux naturelles et
traitées (piscines, eaux de distribution) [1, 2, 5]. On décrit deux
stades : le trophozoïte, forme réplicative et mobile, et le
kyste, forme de résistance et de dissémination [1]. Ces deux stades
peuvent contaminer des lentilles de contact mal entretenues, ainsi
que les boîtiers ou le liquide de lavage des lentilles de contact.
De plus, les Acanthamoeba font partie de la flore oculaire normale
[4].
L’infection oculaire fait suite à un microtraumatisme cornéen,
le plus souvent dû au port de lentilles de contact [1]. Les
trophozoïtes envahissent le stroma cornéen suite à la lésion de
l’épithélium. Dans des conditions défavorables ou sous la pression
du traitement, ils se transforment en kystes. Très résistants, ces
kystes peuvent se réactiver, expliquant la résistance au traitement
[5], les récurrences ou les récidives sur greffon cornéen.
Le diagnostic repose sur la mise en évidence des amibes au
niveau du site de l’infection. Sa précocité conditionne l’évolution
et le pronostic visuel [5]. La qualité du prélèvement est
essentielle. Il doit être réalisé en périphérie de la lésion, zone
où se trouvent les parasites, et être suffisamment profond pour
ramener les amibes qui ont tendance à s’engouffrer dans le stroma
cornéen [1]. En pratique, il est réalisé par grattage ou par
biopsie cornéenne. En revanche, l’écouvillonnage conjonctival ou
cornéen n’est pas adapté [2].
Le prélèvement est mis en culture sur une gélose agar recouverte
de bactéries qui représentent le substrat nutritif des
trophozoïtes. Chez notre patient, la culture, réalisée à partir
d’un prélèvement de qualité (biopsie), a été rapidement positive,
mettant en évidence des kystes à double paroi réfringente, et des
trophozoïtes présentant des acanthopodes, pseudopodes hyalins et
très minces caractéristiques du genre Acanthamoeba et une vacuole
contractile.
Le diagnostic peut également être porté à l’examen direct du
prélèvement coloré par différentes méthodes comme le calcofluor [2,
6]. La disponibilité en matériel biologique est un facteur
limitant, car dans tous les cas une culture est nécessaire, un
examen direct négatif n’éliminant pas le diagnostic.
Bien qu’étant la méthode de référence [3], la culture peut être
retardée de 1 à 2 semaines [3] ou faussement négative si le
prélèvement contient peu d’amibes, s’il s’agit de souches non
adaptées à la culture ou s’il y a une inhibition de la pousse par
un traitement antérieur [3]. Ce mécanisme explique probablement le
délai de positivité de la culture du matériel d’énucléation chez
notre patient.
Dans l’observation que nous présentons, la responsabilité des
amibes libres ne posait pas de difficulté d’interprétation devant
un prélèvement profond, une culture riche et un contexte évocateur,
le traumatisme oculaire végétal étant une porte d’entrée probable.
Dans d’autres cas le caractère ubiquitaire des amibes libres peut
poser des difficultés d’interprétation, et la culture positive de
boîtiers ou du liquide de lavage de lentilles de contact ne
permettent pas nécessairement d’affirmer une kératite amibienne
[7]. De plus, le matériel de grattage cornéen peut contenir des
bactéries ou des champignons qui peuvent porter à confusion
[2].
Le dialogue clinicobiologique est donc indispensable face à une
kératite, l’observation que nous présentons rappelant que le port
de lentilles de contact n’est pas l’unique porte d’entrée d’une
kératite amibienne. Le biologiste doit proposer au clinicien une
stratégie de diagnostic rapide et efficace. Les techniques
d’amplification génique en cours de développement permettront
peut-être à l’avenir d’optimiser la réponse du laboratoire par un
diagnostic d’espèce précis, le développement de nouvelles
stratégies de diagnostic, par exemple à partir du liquide lacrymal
[8], et la caractérisation des profils de sensibilité des souches
aux anti-infectieux.
Le point de vue du clinicien
Le premier cas de kératite amibienne a été décrit par Jones en 1973
[9]. L’incidence de la maladie n’a depuis cessé d’augmenter,
parallèlement à l’accroissement du port de lentilles, facteur de
risque retrouvé dans plus de 80 % des cas. Néanmoins, des
kératites amibiennes peuvent se développer chez des non porteurs, à
la faveur d’un traumatisme, ou plus rarement spontanément.
La maladie est la plupart du temps diagnostiquée à la phase
d’état, ce qui complique la prise en charge thérapeutique. Afin
d’améliorer le pronostic fonctionnel, il faut savoir évoquer le
diagnostic à un stade plus précoce.
Certains signes de début doivent alerter, surtout chez un
porteur de lentilles dont l’entretien est douteux, ou après un
traumatisme cornéen. En particulier, une désinfection insuffisante
ou inefficace des lentilles ou du boîtier, la préparation de
solutions salines avec l’eau du robinet et la notion de baignades
en piscine ou eaux douces, sont des facteurs de risque que l’on
doit rechercher à l’interrogatoire.
Cliniquement, l’existence d’une kératite suspectée herpétique,
résistante au traitement antiviral, représente un des motifs de
découverte les plus fréquents de kératite amibienne. Par ailleurs,
une corticothérapie locale précoce ou l’usage abusif de collyres
contenant des conservateurs sont des facteurs aggravants que l’on
peut retrouver à l’anamnèse.
Le tableau clinique initial peut aussi apparaître sous la forme
d’une kératonévrite radiaire ou de lésions épithéliales
aspécifiques (dépôts granuleux, élevures linéaires, œdème
microkystique ou érosions récidivantes) [10]. L’existence de
douleurs intenses ou d’une anesthésie cornéenne font partie des
signes associés, qui doivent retenir l’attention.
La phase d’état est caractérisée par l’apparition d’une kératite
stromale centrale avec un infiltrat annulaire caractéristique.
Une fois le diagnostic de kératite amibienne suspecté, une
hospitalisation est nécessaire pour mettre en route un traitement
spécifique. La stratégie thérapeutique repose essentiellement sur
deux classes de médicaments : les diamines aromatiques
(propamidine, hexamidine) et les antiseptiques cationiques (PHMB,
chlorhexidine). Il faut noter que la propamidine n’est disponible
en France que sous ATU nominative. Des dérivés azolés, tel
l’itraconazole, peuvent également être associés. Le traitement
d’attaque comporte des instillations horaires pendant trois jours
puis la posologie est réduite mais reste intensive pendant deux à
quatre semaines. Un traitement dégressif sera ensuite prescrit
durant quatre mois, afin d’éviter les récidives. Formellement
contre-indiqués à la phase précoce, les corticoïdes locaux peuvent
être utilisés, avec prudence, à la phase d’état s’il existe une
scléro-uvéite associée.
Malgré un traitement bien conduit, peuvent survenir des
complications engageant le pronostic fonctionnel. La perforation
cornéenne est la complication la plus redoutée puisqu’elle doit le
plus fréquemment conduire à pratiquer une énucléation.
L’endophtalmie et les glaucomes secondaires sont aussi l’apanage
des formes compliquées, et si une greffe de cornée est parfois
possible, la récupération visuelle reste très incertaine.
Le pronostic visuel des kératites amibiennes reste donc sombre.
Le traitement préventif est l’outil de choix. Il passe par
l’éducation des patients porteurs de lentilles, insistant sur les
conditions d’hygiène et d’entretien. La reconnaissance des formes
précoces superficielles, l’utilisation de techniques de dépistage
plus sensibles et l’amélioration du traitement des formes profondes
contribueront à améliorer le pronostic de cette affection.
Références
1 Debbasch C, Chaumeil C, Batellier L, Scat Y.
Étude rétrospective sur deux ans de 344 patients ayant consulté
pour une lésion cornéenne et chez lesquels une recherche d’amibes
libres a été effectuée. J Fr Ophtalmol 1999 ; 22 :
848-52.
2 Cabral FM, Cabral G. Acanthamoeba spp. as agents of
disease in humans. Clin Microbiol Rev 2003 ; 16 :
273-307.
3 Schuster FL, Visvesvara GV. Free-living amoebae as
opportunistic and non-opportunistic pathogens of humans and
animals. Int J Parasitol 2004 ; 34 : 1001-27.
4 Kumar R, Lloyd D. Recent advances in the treatment
of Acanthamoeba keratitis. Clin Infect Dis 2002 ; 35 :
434-41.
5 Khan NA. Pathogenesis of Acanthamoeba infections. Microb
Pathog 2003 ; 34 : 277-85.
6 Wilhelmus KR, Osato MS, Font RL. Rapid
diagnosis of Acanthamoeba keratitis using calcofluor white. Arch
Ophthalmol 1986 ; 104 : 1309-12.
7 Newman W, Hay J, Browne B, Seal DV.
Acanthamoeba as a ‘transient’ in the corneal scrape of a poorly
compliant soft contact lens wearer with peripheral keratitis. Eye
1997 ; 11 : 937-9.
8 Lehmann OJ, Green SM, Morlet N, et al.
Polymerase chain reaction analysis of corneal epithelial and tear
samples in the diagnosis of Acanthamoeba keratitis. Invest
Ophthalmol Vis Sci 1998 ; 39 : 1261-5.
9 Jones DB, Visvesvara GS, Robinson NM.
Acanthamoeba polyphaga keratitis and Acanthamoeba uveitis
associated with fatal meningoencephalitis. Trans Ophthalmol Soc
1973 ; 95 : 221-31.
10 Colin J, Mehou-Loko A, Le Flohic AM. Kératites amibiennes et
fongiques. Encyclopédie Médico-Chirurgicale. Ophtalmologie,
21-200-D-25. Paris : Elsevier, 1995.
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