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Profil protéique et vitamine A chez l’enfant d’âge scolaire en Côte d’Ivoire


Annales de Biologie Clinique. Volume 63, Numéro 3, 291-5, Mai - Juin 2005, article original


Résumé   Summary  

Auteur(s) : HF Yapi, H Ahiboh, K Ago, M Aké, D Monnet , Laboratoire de biochimie et biologie moléculaire, UFR de sciences pharmaceutiques et biologiques de Cocody, Côte d’Ivoire, Département biochimie, Institut Pasteur de Côte d’Ivoire, Abidjan, Laboratoire de biologie,, Laboratoire de nutrition, Institut national de la santé publique d’Adjamé, Côte d’Ivoire.

Résumé : Le but de cette étude prospective transversale a été de déterminer les modifications des concentrations sériques des marqueurs protéiques nutritionnels (retinol binding protein, transferrine, thyroxin binding prealbumin ou transthyrétine, albumine), immunitaires (immunoglobulines G, A et M) et de l’inflammation (protéine C-réactive, orosomucoïde, haptoglobine) au cours de l’hypovitaminose A chez l’enfant scolarisé. L’étude concerne 262 enfants âgés de 7 à 15 ans. La vitamine A sérique a été déterminée par CLHP en détection UV. Les protéines ont été dosées par immunodiffusion radiale selon Mancini. Les résultats de cette étude ont montré que 96 enfants (36,66 %) ont une hypovitaminose A (vitamine A <\; 200 μg/L avec un rapport molaire retinol binding protein/transthyrétine \= 0,29 ± 0,06) contre 166 (63,34 %) des enfants avec des concentrations sériques normales en vitamine A (≥ 200 μg/L et un rapport molaire : retinol binding protein/transthyrétine \= 0,40 ± 0,08). Il a été observé au cours de cette étude que la retinol binding protein et les immunoglobulines A sont abaissées chez les sujets avec une hypovitaminose A. En revanche, une augmentation isolée de l’α-1 glycoprotéine acide a été observée chez le garçon. Le rapport poids/taille n’a pas montré de malnutrition protéino-énergétique dans les deux catégories. L’hypovitaminose A observée dans la population d’étude pourrait être attribuée à la faible consommation de micronutriments dans l’alimentation quotidienne qui est généralement à base de glucides. L’association positive des immunoglobulines A et de la vitamine A est imputable à l’effet inducteur de la vitamine A au cours de la synthèse des immunoglobulines A. L’augmentation isolée de l’orosomucoïde chez le garçon avec une hypovitaminose A a été attribuée à l’écosensibilité de l’environnement défavorable dans lequel notre population se trouve. Enfin, cette étude suggère qu’au cours de l’hypovitaminose A, les marqueurs biologiques nutritionnels, immunitaires et inflammatoires perturbés sont respectivement la retinol binding protein, les immunoglobulines A et l’orosomucoïde.

Mots-clés : profil protéique, hypovitaminose A, enfant scolarisé, Côte d’Ivoire

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) :, HF Yapi1,*, H Ahiboh1,2, K Ago1,3, M Aké4, D Monnet1,2

1Laboratoire de biochimie et biologie moléculaire, UFR de sciences pharmaceutiques et biologiques de Cocody, Côte d’Ivoire
2Département biochimie, Institut Pasteur de Côte d’Ivoire, Abidjan
3Laboratoire de biologie,
4Laboratoire de nutrition, Institut national de la santé publique d’Adjamé, Côte d’Ivoire

Article reçu le 21 Juin 2004, accepté le 12 Février 2005

Les pays en voie de développement en région tropicale présentent la particularité d’un environnement infectieux [1, 2]. Les populations infantiles de ces pays se caractérisent également par des fréquences élevées de malnutrition protéino-énergétique (MPE) [3] et de carence en micronutriments [4]. De nombreux travaux effectués sur les populations infantiles africaines ont mis en évidence des perturbations du profil protéique inflammatoire, nutritionnel et immunitaire liées à la MPE [3, 5] et à une exposition à un environnement infectieux [2]. De nombreuses études portant sur la vitamine A ont montré des niveaux de mortalité infanto-juvénile élevés [6] entraînant la survenue de la xérophtalmie [7], de modification de la retinol binding protein du profil nutritionnel [8]. Récemment, les études effectuées par Aké et al. [9] ont montré l’effet de la supplémentation de la vitamine A dans la prise en charge de la malnutrition et des marqueurs protéiques de la nutrition. D’expression clinique franche chez le nouveau-né, ces déficits protéino-énergétiques et en micronutriments ont une installation et une évolution plutôt insidieuse chez l’enfant en âge scolaire. Les facteurs de variation et le déterminisme physiopathologique des modifications des profils inflammatoire, nutritionnel et immunitaire ne sont pas encore clairement élucidés. Cette étude réalisée en zone tropicale se propose de déterminer, dans l’hypovitaminose A, les variations des marqueurs protéiques inflammatoires (CRP, orosomucoïde, haptoglobine), nutritionnels (retinol binding protein (rbp), transferrine, thyroxin binding prealbumin (TBPA), albumine) et immunitaires (IgG, IgA, IgM) chez l’enfant scolarisé.

Matériel et méthodes

Sujets

L’échantillon d’étude est composé de 262 enfants scolarisés dans la région de l’Agnéby, zone tropicale forestière de la Côte d’Ivoire. Ils sont âgés de 7 à 15 ans avec un âge moyen de 10,7 ans et répartis comme suit : 112 filles et 150 garçons. Ces deux groupes sont comparables du point de vue de l’âge.

Méthodes

Des prélèvements sanguins ont été effectués chez tous les enfants à jeûn depuis au moins 10 heures dans des tubes sans anticoagulant. Le sérum a été ensuite séparé et fractionné en volumes de 0,5 mL puis conservé à – 80 °C à l’abri de la lumière [9].

Le dosage sérique de la vitamine A a été effectué par chromatographie liquide à haute performance (CLHP) en phase inverse en mode isocratique après extraction organique [9]. Un chromatographe de type Gilson® a été utilisé avec une colonne du type Zorbax® ODS, une phase mobile méthanol/eau (98/2, V/V) à un débit de 1,5 mL/min. Le rétinyl acétate a été utilisé comme étalon interne. La vitamine A est détectée à 290 nm à un temps de rétention de 5 minutes. La déficience en vitamine A est définie pour une rétinolémie [4, 10, 11] inférieure à 200 μg/L et un rapport molaire RBP/TBPA < 0,30 [12, 13]. Le statut vitaminique est considéré comme normal pour une rétinolémie supérieure ou égale à 200 μg/l et un rapport molaire RBP/TBPA ≥ 0,30.

Les protéines nutritionnelles (retinol binding protein, transferrine (tf), thyroxin binding prealbumin) et albumine (Alb)), les proteines inflammatoires (protéine C-réactive (CRP), orosomucoïde, et haptoglobine (Hp)), les protéines immunitaires (immunoglobulines A (IgA), G (IgG) et M (IgM)) ont été dosées par la technique d’immunodiffusion radiale (IDR) de Mancini [14]. Les immunsérums et les standards utilisés sont commercialisés par Dade Berhing® (Marburg RFA) . Les standards sont basés sur l’étalon de référence IFCC/BCR/CAP-CRM 470 = RPPHS lot 5. Le gel de diffusion est l’agarose type L (force de gel 1 % : 850 g/cm2; électroendosmose : 0,10-0,15) provenant de chez Prolabo® (Fontenay-sous-bois, France). L’index pronostique nutritionnel et inflammatoire (PINI) comme l’ont proposé Ingenbleek et Carpentier [15] (PINI = CRP × orosomucoïde / TBPA × Alb) a été déterminé afin d’apprécier simultanément l’état inflammatoire et nutritionnel. Un PINI inférieur ou égal à 1 ne traduit pas de risque inflammatoire et/ou nutritionnel vital ; tandis qu’un PINI > 25 est en faveur d’une dénutrition et/ou d’un processus inflammatoire sévères. L’état nutritionnel a été également évalué par le rapport poids/taille (P/T) qui est de loin le plus utilisé [3], calculé par le logiciel Epinut [16].

Les analyses statistiques comparatives ont utilisé le test U de Mann-Whitney sur le logiciel Epi-info 6.0. Les différences entre les groupes sont considérées significatives au risque α < 0,05.

Résultats

La détermination de la rétinolémie et du rapport molaire de RBP/TBPA a montré une hypovitaminose A chez 96 enfants (36,66 %) (vitamine A < 200 μg/L et RBP/TBPA = 0,29 ± 0,06) et un statut vitaminique A normal chez 166 enfants (63,34%) (vitamine A ≥ 200 μg/L et RBP/TBPA = 0,40 ± 0,08). Une analyse croisée n’a montré aucune association de la rétinolémie avec le sexe. Par ailleurs, l’hypovitaminose A est associée à une baisse des valeurs sériques de la RBP et des IgA (tableau 1( Tableau 1 )). La corrélation vitamine A et RBP (r = 0,30 ; p < 0,01), vitamine A et IgA (r = 0,20 ; p < 0,01) sont significatives. Cependant dans l’hypovitaminose A, si la baisse de la RBP concerne les deux sexes, la diminution des IgA n’est significative que chez les garçons (p < 0,05). Ces derniers ont présenté également une augmentation de l’orosomucoïde (tableau 1). Il a été observé une corrélation significative entre le rapport molaire RBP/TBPA et respectivement la RBP (r = 0,67 ; p < 0,001), la vitamine A (r = 0,41, p < 0,001), les IgA (r = 0,25, p < 0,01). Enfin, l’index pronostique nutritionnel et inflammatoire (PINI) déterminé est inférieur ou égal à 1. D’autre part, il n’a pas été observé de malnutrition protéino-protéique si l’on considère le rapport poids/taille entre les enfants (hypovitaminose A : P/T = 97,88 ± 3,5 %) ou statut vitaminique normal (P/T = 99,2 ± 4,7%).
Tableau 1 Profil protéique au cours de l’hypovitaminose A (moyenne ± écart-type).

Rétinolémie < 200 μg/L

Rétinolémie ≥ 200 μg/L

Valeurs usuelles

(n = 96)

(n = 166)

[18, 19, 24, 25]

Protéines nutritionnelles

RBP (mg/L)

28,32** ± 7,18

Fille

37,13 ± 9,82

Fille

25 – 50

27,92** ± 6,74

37,24 ± 10,81

Garçon

Garçon

28,71 ** ± 7,65

37,07 ± 9,27

TBPA (mg/L)

247,60 ± 45,58

242,58 ± 50,95

110 – 250

Alb (g/L)

41,93 ± 16,20

40,74 ± 16,01

33 – 45

Tf (g/L)

2,88 ± 0,94

2,95 ± 0,70

2,2 – 4,0

RBP/TBPA (mol :mol)

0,29*** ± 0,06

0,40 ± 0,08

Protéines inflammatoires

CRP (mg/L)

4,85 ± 1,12

5,08 ± 1,34

< 10

Hp (g/L)

0,53 ± 0,30

0,56 ± 0,31

0,4 – 1,5

orosomucoïde (g/L)

1,56 ± 0,65

Fille

1,48 ± 0,64

Fille

0,5 – 1,2

1,36 ± 0,62

1,54 ± 0,67

Garçon

Garçon

1,77** ± 0,61

1,45 ± 0,62

PINI

0,88 ± 0,63

Fille

1,03 ± 1,18

Fille

0,74 ± 0,52

1,23 ± 1,66

Garçon

Garçon

1,03 ± 0,70

0,93 ± 0,78

Protéines immunitaires

IgA (g/L)

4,02** ± 1,89

Fille

4,75 ± 1,81

Fille

2 – 4

3,90 ± 1,99

4,42 ± 1,67

Garçon

Garçon

4,14* ± 1,80

4,93 ± 1,87

IgG (g/L)

32,11 ± 20,77

Fille

35,90 ± 23,15

Fille

8 – 14

28,33 ± 17,00

32,31 ± 21,24

Garçon

Garçon

35,89 ± 23,58

37,98 ± 24,06

IgM (g/L)

2,18 ± 1,00

Fille

Fille

0,5 – 2,2

2,05 ± 0,87

2,18 ± 0,91

Garçon

2,11 ± 0,97

Garçon

2,31 ± 1,12

2,06 ± 1,01

Discussion

La baisse de la RBP observée dans le groupe des hypovitaminoses A illustre la dualité métabolique connue de ces deux analytes. La variation isolée de la RBP dans le groupe des hypovitaminoses A en absence de signe clinique en fait un marqueur sensible et précoce des déficits en vitamine A [8, 13]. De plus, cette hypovitaminose A semble être isolée et exclut l’existence d’un état inflammatoire aigu puisque le rapport molaire RBP/TBPA reste abaissé (RBP/TBPA = 0,29 ± 0,06). Elle peut être la conséquence d’une faible consommation renfermant ce micronutriment d’une diminution d’apport ou d’absorption intestinale de la vitamine A qui bloque la synthèse de la RBP par le foie [13]. En effet, l’enquête nutritionnelle chez les enfants présentant cette hypovitaminose A a montré que ces derniers ont une alimentation qui est généralement à base de glucides. Par ailleurs, le PINI qui permet d’apprécier le risque inflammatoire et/ou nutritionnel est inférieur ou égal à 1. Ces résultats indiquent une absence de processus inflammatoire et nutritionnel grave, aussi bien dans la catégorie des sujets avec une hypovitaminose A que ceux qui n’en présentent pas. De plus, la valeur moyenne du rapport poids/taille (supérieure à 90 %) n’a pas montré de malnutrition protéino-énergétique.

L’association positive observée entre la vitamine A et les immunoglobulines A pourrait être expliquée par les travaux de Frot-Goutaz et Letoublon [17]. Selon ces auteurs, la vitamine A intervient comme un inducteur dans la synthèse hépatique des résidus glycaniques des IgA. Toutefois, comparativement à celles des enfants occidentaux, les valeurs sériques des IgA sont élevées en dépit d’hypovitaminose A [18, 19]. Il en est de même pour l’ orosomucoïde, les IgM et les IgG [1, 2, 20]. L’exposition à l’environnement tropical forestier infectieux pourrait être à la faveur de ces augmentations observées.

Cependant, on note une absence de variation de l’haptoglobine, marqueur de l’inflammation chronique comme l’orosomucoïde : soit un processus hémolytique, fréquent dans la région d’étude (hémoglobinoses S et C) pourrait expliquer l’absence d’augmentation de l’haptoglobine [21] ; soit cette observation pourrait suggérer, que dans l’hypovitaminose A, le mécanisme d’induction de la biosynthèse de l’orosomucoïde serait différent de celui de l’inflammation comme rapporté par Engler [22].

L’absence de variations de la transferrine comme celle de l’albumine et la TBPA, montre que l’hypovitaminose A est isolée et exclut une malnutrition sévère. Ainsi, le profil protéique de notre population d’étude est dominé d’une part, par une hypergammaglobulinémie polyclonale à IgG, à IgA, et à IgM et, d’autre part, par une élévation et une baisse respectivement de l’orosomucoïde et de l’haptoglobine (( figure 1 )).

Les variations moyennes de la RBP, de l’orosomucoïde et des IgA en cas d’hypovitaminose chez le garçon, pourraient s’expliquer par les travaux de Loukid et Montero [23] : les garçons sont plus écosensibles que les filles dans un environnement défavorable.

L’ensemble de ces observations permet de distinguer les enfants qui pourraient avoir besoin d’une attention particulière s’ils présentent un PINI supérieur à 1, une diminution importante des immunoglobulines IgA ou une carence en vitamine A.

Références

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