ARTICLE
Auteur(s) :, HF
Yapi1,*, H Ahiboh1,2, K
Ago1,3, M Aké4, D Monnet1,2
1Laboratoire de biochimie et biologie moléculaire,
UFR de sciences pharmaceutiques et biologiques de Cocody, Côte
d’Ivoire
2Département biochimie, Institut Pasteur de Côte
d’Ivoire, Abidjan
3Laboratoire de biologie,
4Laboratoire de nutrition, Institut national de la santé
publique d’Adjamé, Côte d’Ivoire
Article reçu le 21 Juin 2004, accepté le 12 Février 2005
Les pays en voie de développement en région tropicale présentent la
particularité d’un environnement infectieux [1, 2]. Les populations
infantiles de ces pays se caractérisent également par des
fréquences élevées de malnutrition protéino-énergétique (MPE) [3]
et de carence en micronutriments [4]. De nombreux travaux effectués
sur les populations infantiles africaines ont mis en évidence des
perturbations du profil protéique inflammatoire, nutritionnel et
immunitaire liées à la MPE [3, 5] et à une exposition à un
environnement infectieux [2]. De nombreuses études portant sur la
vitamine A ont montré des niveaux de mortalité infanto-juvénile
élevés [6] entraînant la survenue de la xérophtalmie [7], de
modification de la retinol binding protein du profil nutritionnel
[8]. Récemment, les études effectuées par Aké et al. [9] ont montré
l’effet de la supplémentation de la vitamine A dans la prise en
charge de la malnutrition et des marqueurs protéiques de la
nutrition. D’expression clinique franche chez le nouveau-né, ces
déficits protéino-énergétiques et en micronutriments ont une
installation et une évolution plutôt insidieuse chez l’enfant en
âge scolaire. Les facteurs de variation et le déterminisme
physiopathologique des modifications des profils inflammatoire,
nutritionnel et immunitaire ne sont pas encore clairement élucidés.
Cette étude réalisée en zone tropicale se propose de déterminer,
dans l’hypovitaminose A, les variations des marqueurs protéiques
inflammatoires (CRP, orosomucoïde, haptoglobine), nutritionnels
(retinol binding protein (rbp), transferrine, thyroxin binding
prealbumin (TBPA), albumine) et immunitaires (IgG, IgA, IgM) chez
l’enfant scolarisé.
Matériel et méthodes
Sujets
L’échantillon d’étude est composé de 262 enfants scolarisés dans la
région de l’Agnéby, zone tropicale forestière de la Côte d’Ivoire.
Ils sont âgés de 7 à 15 ans avec un âge moyen de 10,7 ans
et répartis comme suit : 112 filles et 150 garçons. Ces deux
groupes sont comparables du point de vue de l’âge.
Méthodes
Des prélèvements sanguins ont été effectués chez tous les enfants à
jeûn depuis au moins 10 heures dans des tubes sans
anticoagulant. Le sérum a été ensuite séparé et fractionné en
volumes de 0,5 mL puis conservé à – 80 °C à l’abri de la lumière
[9].
Le dosage sérique de la vitamine A a été effectué par
chromatographie liquide à haute performance (CLHP) en phase inverse
en mode isocratique après extraction organique [9]. Un
chromatographe de type Gilson® a été utilisé avec une
colonne du type Zorbax® ODS, une phase mobile
méthanol/eau (98/2, V/V) à un débit de 1,5 mL/min. Le rétinyl
acétate a été utilisé comme étalon interne. La vitamine A est
détectée à 290 nm à un temps de rétention de 5 minutes. La
déficience en vitamine A est définie pour une rétinolémie [4, 10,
11] inférieure à 200 μg/L et un rapport molaire RBP/TBPA < 0,30
[12, 13]. Le statut vitaminique est considéré comme normal pour une
rétinolémie supérieure ou égale à 200 μg/l et un rapport molaire
RBP/TBPA ≥ 0,30.
Les protéines nutritionnelles (retinol binding protein,
transferrine (tf), thyroxin binding prealbumin) et albumine (Alb)),
les proteines inflammatoires (protéine C-réactive (CRP),
orosomucoïde, et haptoglobine (Hp)), les protéines
immunitaires (immunoglobulines A (IgA), G (IgG) et M (IgM))
ont été dosées par la technique d’immunodiffusion radiale (IDR) de
Mancini [14]. Les immunsérums et les standards utilisés sont
commercialisés par Dade Berhing® (Marburg RFA) . Les
standards sont basés sur l’étalon de référence IFCC/BCR/CAP-CRM 470
= RPPHS lot 5. Le gel de diffusion est l’agarose type L (force de
gel 1 % : 850 g/cm2; électroendosmose :
0,10-0,15) provenant de chez Prolabo®
(Fontenay-sous-bois, France). L’index pronostique nutritionnel et
inflammatoire (PINI) comme l’ont proposé Ingenbleek et Carpentier
[15] (PINI = CRP × orosomucoïde / TBPA × Alb) a été déterminé afin
d’apprécier simultanément l’état inflammatoire et nutritionnel. Un
PINI inférieur ou égal à 1 ne traduit pas de risque inflammatoire
et/ou nutritionnel vital ; tandis qu’un PINI > 25 est en
faveur d’une dénutrition et/ou d’un processus inflammatoire
sévères. L’état nutritionnel a été également évalué par le rapport
poids/taille (P/T) qui est de loin le plus utilisé [3], calculé par
le logiciel Epinut [16].
Les analyses statistiques comparatives ont utilisé le test U de
Mann-Whitney sur le logiciel Epi-info 6.0. Les différences entre
les groupes sont considérées significatives au risque α <
0,05.
Résultats
La détermination de la rétinolémie et du rapport molaire de
RBP/TBPA a montré une hypovitaminose A chez 96 enfants (36,66 %)
(vitamine A < 200 μg/L et RBP/TBPA = 0,29 ± 0,06) et un statut
vitaminique A normal chez 166 enfants (63,34%) (vitamine A ≥ 200
μg/L et RBP/TBPA = 0,40 ± 0,08). Une analyse croisée n’a montré
aucune association de la rétinolémie avec le sexe. Par ailleurs,
l’hypovitaminose A est associée à une baisse des valeurs sériques
de la RBP et des IgA (tableau 1( Tableau
1 )). La corrélation vitamine A et RBP (r = 0,30 ; p
< 0,01), vitamine A et IgA (r = 0,20 ; p < 0,01) sont
significatives. Cependant dans l’hypovitaminose A, si la baisse de
la RBP concerne les deux sexes, la diminution des IgA n’est
significative que chez les garçons (p < 0,05). Ces derniers ont
présenté également une augmentation de l’orosomucoïde (tableau 1).
Il a été observé une corrélation significative entre le rapport
molaire RBP/TBPA et respectivement la RBP (r = 0,67 ; p <
0,001), la vitamine A (r = 0,41, p < 0,001), les IgA (r = 0,25,
p < 0,01). Enfin, l’index pronostique nutritionnel et
inflammatoire (PINI) déterminé est inférieur ou égal à 1. D’autre
part, il n’a pas été observé de malnutrition protéino-protéique si
l’on considère le rapport poids/taille entre les enfants
(hypovitaminose A : P/T = 97,88 ± 3,5 %) ou statut
vitaminique normal (P/T = 99,2 ± 4,7%).
Tableau 1 Profil protéique au cours de l’hypovitaminose
A (moyenne ± écart-type).
|
Rétinolémie < 200 μg/L
|
Rétinolémie ≥ 200 μg/L
|
Valeurs usuelles
|
|
(n = 96)
|
(n = 166)
|
[18, 19, 24, 25]
|
|
Protéines nutritionnelles
|
RBP (mg/L)
|
28,32** ± 7,18
|
Fille
|
37,13 ± 9,82
|
Fille
|
25 – 50
|
|
27,92** ± 6,74
|
37,24 ± 10,81
|
|
Garçon
|
Garçon
|
|
28,71 ** ± 7,65
|
37,07 ± 9,27
|
|
TBPA (mg/L)
|
247,60 ± 45,58
|
242,58 ± 50,95
|
110 – 250
|
|
Alb (g/L)
|
41,93 ± 16,20
|
40,74 ± 16,01
|
33 – 45
|
|
Tf (g/L)
|
2,88 ± 0,94
|
2,95 ± 0,70
|
2,2 – 4,0
|
|
RBP/TBPA (mol :mol)
|
0,29*** ± 0,06
|
0,40 ± 0,08
|
|
|
Protéines inflammatoires
|
CRP (mg/L)
|
4,85 ± 1,12
|
5,08 ± 1,34
|
< 10
|
|
Hp (g/L)
|
0,53 ± 0,30
|
0,56 ± 0,31
|
0,4 – 1,5
|
|
orosomucoïde (g/L)
|
1,56 ± 0,65
|
Fille
|
1,48 ± 0,64
|
Fille
|
0,5 – 1,2
|
|
1,36 ± 0,62
|
1,54 ± 0,67
|
|
Garçon
|
Garçon
|
|
1,77** ± 0,61
|
1,45 ± 0,62
|
|
PINI
|
0,88 ± 0,63
|
Fille
|
1,03 ± 1,18
|
Fille
|
|
0,74 ± 0,52
|
1,23 ± 1,66
|
|
Garçon
|
Garçon
|
|
1,03 ± 0,70
|
0,93 ± 0,78
|
|
Protéines immunitaires
|
IgA (g/L)
|
4,02** ± 1,89
|
Fille
|
4,75 ± 1,81
|
Fille
|
2 – 4
|
|
3,90 ± 1,99
|
4,42 ± 1,67
|
|
Garçon
|
Garçon
|
|
4,14* ± 1,80
|
4,93 ± 1,87
|
|
IgG (g/L)
|
32,11 ± 20,77
|
Fille
|
35,90 ± 23,15
|
Fille
|
8 – 14
|
|
28,33 ± 17,00
|
32,31 ± 21,24
|
|
Garçon
|
Garçon
|
|
35,89 ± 23,58
|
37,98 ± 24,06
|
|
IgM (g/L)
|
2,18 ± 1,00
|
Fille
|
|
Fille
|
0,5 – 2,2
|
|
2,05 ± 0,87
|
|
2,18 ± 0,91
|
|
Garçon
|
2,11 ± 0,97
|
Garçon
|
|
2,31 ± 1,12
|
|
2,06 ± 1,01
|
Discussion
La baisse de la RBP observée dans le groupe des hypovitaminoses A
illustre la dualité métabolique connue de ces deux analytes. La
variation isolée de la RBP dans le groupe des hypovitaminoses A en
absence de signe clinique en fait un marqueur sensible et précoce
des déficits en vitamine A [8, 13]. De plus, cette hypovitaminose A
semble être isolée et exclut l’existence d’un état inflammatoire
aigu puisque le rapport molaire RBP/TBPA reste abaissé (RBP/TBPA =
0,29 ± 0,06). Elle peut être la conséquence d’une faible
consommation renfermant ce micronutriment d’une diminution d’apport
ou d’absorption intestinale de la vitamine A qui bloque la synthèse
de la RBP par le foie [13]. En effet, l’enquête nutritionnelle chez
les enfants présentant cette hypovitaminose A a montré que ces
derniers ont une alimentation qui est généralement à base de
glucides. Par ailleurs, le PINI qui permet d’apprécier le risque
inflammatoire et/ou nutritionnel est inférieur ou égal à 1. Ces
résultats indiquent une absence de processus inflammatoire et
nutritionnel grave, aussi bien dans la catégorie des sujets avec
une hypovitaminose A que ceux qui n’en présentent pas. De plus, la
valeur moyenne du rapport poids/taille (supérieure à 90 %) n’a pas
montré de malnutrition protéino-énergétique.
L’association positive observée entre la vitamine A et les
immunoglobulines A pourrait être expliquée par les travaux de
Frot-Goutaz et Letoublon [17]. Selon ces auteurs, la vitamine A
intervient comme un inducteur dans la synthèse hépatique des
résidus glycaniques des IgA. Toutefois, comparativement à celles
des enfants occidentaux, les valeurs sériques des IgA sont élevées
en dépit d’hypovitaminose A [18, 19]. Il en est de même pour
l’ orosomucoïde, les IgM et les IgG [1, 2, 20]. L’exposition à
l’environnement tropical forestier infectieux pourrait être à la
faveur de ces augmentations observées.
Cependant, on note une absence de variation de l’haptoglobine,
marqueur de l’inflammation chronique comme l’orosomucoïde :
soit un processus hémolytique, fréquent dans la région d’étude
(hémoglobinoses S et C) pourrait expliquer l’absence d’augmentation
de l’haptoglobine [21] ; soit cette observation pourrait
suggérer, que dans l’hypovitaminose A, le mécanisme d’induction de
la biosynthèse de l’orosomucoïde serait différent de celui de
l’inflammation comme rapporté par Engler [22].
L’absence de variations de la transferrine comme celle de
l’albumine et la TBPA, montre que l’hypovitaminose A est isolée et
exclut une malnutrition sévère. Ainsi, le profil protéique de notre
population d’étude est dominé d’une part, par une
hypergammaglobulinémie polyclonale à IgG, à IgA, et à IgM et,
d’autre part, par une élévation et une baisse respectivement de
l’orosomucoïde et de l’haptoglobine (( figure 1 )).
Les variations moyennes de la RBP, de l’orosomucoïde et des IgA
en cas d’hypovitaminose chez le garçon, pourraient s’expliquer par
les travaux de Loukid et Montero [23] : les garçons sont plus
écosensibles que les filles dans un environnement défavorable.
L’ensemble de ces observations permet de distinguer les enfants
qui pourraient avoir besoin d’une attention particulière s’ils
présentent un PINI supérieur à 1, une diminution importante des
immunoglobulines IgA ou une carence en vitamine A.
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