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Bactériémie à Campylobacter fetus subsp fetus chez une patiente infectée par le virus de l’hépatite C


Annales de Biologie Clinique. Volume 62, Numéro 5, 587-9, Septembre-Octobre 2004, pratique quotidienne


Résumé   Summary  

Auteur(s) : B Dumoulard , F Wallet , F Glowacki , RJ Courcol , Laboratoire de bactériologie-hygiène, CHRU, Lille, Service de néphrologie, Hôpital Calmette, CHRU, Lille.

Résumé : Nous décrivons le cas d’une septicémie à Campylobacter fetus subsp fetus chez une patiente VHC positive (immuno-dépression) sous inhibiteurs de pompe à protons augmentant le pH gastrique et expliquant ainsi potentiellement le passage gastrique de cette bactérie. Cette observation illustre également la complémentarité de l’identification bactérienne phénotypique et génotypique puisque la première identification phénotypique donnait Arcobacter cryaerophilus, bactérie rarement isolée chez l’homme : le séquençage de l’ARN 16S a permis de corriger cette identification en Campylobacter fetus subsp fetus.

Mots-clés : Campylobacter fetus subsp fetus, septicémie, ARN 16S, VHC

ARTICLE

Auteur(s) :, B Dumoulard1, F Wallet1, F Glowacki2, RJ Courcol1

1Laboratoire de bactériologie-hygiène, CHRU, Lille
2Service de néphrologie, Hôpital Calmette, CHRU, Lille

Article reçu le 26 Avril 2004, accepté le 3 Juin 2004

L’observation

Madame H., 66 ans, est suivie pour une glomérulonéphrite membrano-proliférative secondaire à une cryoglobulinémie mixte associées à une hépatite C (découverte en 2000, stade A1 F2 de la classification Métavir). La présentation néphrologique initiale était un syndrome néphrotique qui s’était spontanément amendé, avec une récurence en 2003 compliquée d’un état d’anasarque. Depuis février 2003, elle présente un syndrome diarrhéique intermittent pour lequel les explorations fibroscopiques digestives (coloscopie, rectosigmoïdoscopie) n’ont pas trouvé d’étiologie, et sans notion de coproculture réalisée. La diarrhée est alors mise sur le compte des effets indésirables du traitement antiviral : peg-interféron alfa 2a (Pegasys®), ribavirine (Rebetol®) et corticothérapie à dose progressivement décroissante. La patiente bénéficie d’un traitement symptomatique par diosmectite (Smecta®) et Saccharomyces boulardii (Ultra-Levure®).

La patiente est hospitalisée en février 2004 dans le service de néphrologie pour dyspnée de repos sans douleur thoracique, ni syndrome infectieux, évoluant depuis une dizaine de jours. À l’entrée dans le service, le bilan clinique de la patiente révèle une diminution du murmure vésiculaire bilatéral prédominant à gauche, avec épanchement pleural gauche dont l’exploration se révèle être un transsudat. Le bilan biologique montre une insuffisance rénale chronique modérée (créatininémie : 19 mg/L ; urémie : 1,69 g/L), ainsi qu’une discrète cholestase anictérique sans cytolyse (PAL : 299 UI/L ; γGT : 34 UI/L). L’hémogramme révèle une pancytopénie traduisant l’état immunodéprimé de la patiente (leucopénie à 3,2 × 109/L avec 2,6 × 109/L de polynucléaires neutrophiles, anémie à 8,6 g/dL et thrombopénie sévère à 35 × 109/L), probable conséquence du traitement antiviral. L’état clinique de la patiente se dégrade rapidement en raison de l’apparition d’une hyperthermie à 39,6 °C, associée à une hypotension artérielle, une oligurie ainsi que des marbrures témoignant d’un syndrome infectieux sévère débutant. Six flacons d’hémocultures (BacT/Alert, bioMérieux, Marcy l’Etoile, France) correspondant à trois séries d’hémocultures sont ensemencés. Cinq flacons (aérobies (3) et anaérobies (2)) sont positifs dans un délai de 30 à 48 heures. L’examen microscopique montre à la coloration de Gram de fins bacilles incurvés à Gram négatif, en vol de mouette. Il existe un nombre relativement important de formes longues, spiralées, caractéristiques du genre Campylobacter. Ces bactéries sont mobiles entre lame et lamelle. Après culture sur gélose au sang en microaérophilie (48 heures), les colonies sont petites (diamètre = 0,5 mm), lisses, gris translucides. L’oxydase et catalase sont positives. Une galerie API CAMPY (bioMerieux) est inoculée. L’identification donnée par le code 7400104 (bonne identification à 98 %) correspond à Arcobacter cryaerophilus, bactérie de la famille des Campylobacteraceae plus connue en médecine vétérinaire et exceptionnellement responsable d’infection chez l’homme [1, 2]. Toutefois, les caractères de croissance à 15 °C et la sensibilité à l’acide nalidixique [1, 2] ne sont pas observés. C’est pourquoi un séquençage de l’ARN 16S par le kit Microseq 500 16S rDNA (Applied Biosystems, Foster City, Californie) a été effectué pour confirmer l’identification de la bactérie. La séquence amplifiée de 486 paires de bases a montré 100 % d’homologie avec Campylobacter fetus subsp fetus (NCBI Blast = AF482990.1) sans évoquer Arcobacter cryaerophilus. L’antibiogramme effectué coïncide avec cette espèce montrant la résistance à l’acide nalidixique et la sensibilité à la céfalotine. En dehors de ces deux antibiotiques utilisés comme tests d’identification, la bactérie était résistante à l’ampicilline et à la pristinamycine. Elle était sensible à l’association amoxicilline-acide clavulanique, à la gentamicine, à la doxycycline, à l’érythromycine, au sulfaméthoxazole et à la ciprofloxacine. L’antibiothérapie démarrée avant l’obtention de l’antibiogramme composée de ciprofloxacine et ceftazidime, puis de ciprofloxacine seule pour une durée totale de 15 jours de traitement a permis une rapide correction du syndrome infectieux.

Le point de vue du clinicien

Si les infections à Campylobacter fetus subsp fetus ne représentent qu’une faible partie des infections à Campylobacter spp (8 % en France entre 1986 et 1997 [3]), les hémocultures positives à Campylobacter spp sont dans 53 % des cas C. fetus subsp fetus. Cela reste toutefois relativement rare puisque l’on recense 198 cas d’hémocultures à C. fetus subsp fetus durant cette période. Ces septicémies à C. fetus s’observent classiquement sur des terrains immunodéprimés [4-9] (diabète, cirrhose hépatique, sida, lupus érythémateux disséminé) et l’on peut retrouver la notion d’un repas contaminant mal cuit (porc, volailles, bœuf, par exemple) [4]. Une diarrhée est très souvent associée bien que les coprocultures ne permettent pas toujours d’isoler le germe. On peut alors supposer que la porte d’entrée soit digestive, que les multiples tares du patient et sa corticothérapie soient à l’origine de la gravité des signes cliniques. Il a été démontré, par ailleurs, que l’élévation du pH gastrique favorise la colonisation stomacale par ces bacilles à Gram négatif [4]. C’est pourquoi il est habituel de retrouver une prise d’inhibiteurs de pompe à protons ou d’anti-H2 dans les cas de septicémies à C. fetus subsp fetus. On retrouve la plupart de ces aspects chez Madame H. : immunodépression due à l’infection par le virus de l’hépatite C et à son traitement, prescription d’oméprazole, ainsi qu’une diarrhée intermittente, d’abord mise sur le compte des effets secondaires du traitement antiviral, mais qu’on pourrait attribuer à C. fetus subsp fetus puisque les 15 jours d’antibiothérapie ont permis de stopper les symptômes diarrhéiques. Néanmoins, une translocation à point de départ digestif ne peut être confirmée car aucune coproculture n’a été réalisée pendant l’hospitalisation (selles non diarrhéiques lors de l’hospitalisation), et qu’aucune notion de réel repas contaminant n’a été retrouvé. C. fetus subsp fetus a une propension à être à l’origine de localisations secondaires puisque dans 25 à 30 % des bactériémies, on retrouve des cas d’arthrites, de cellulites, de péritonites, d’endocardites [3-10]. Ce n’est pas le cas de Madame H. chez qui l’antibiothérapie par fluoroquinolone seule a été suffisamment précoce et efficace pour éviter le recours à une bi-thérapie de mise dans les infections systémiques à C. fetus subsp fetus.

Le point de vue du biologiste

Comme pour d’autres bacilles à Gram négatif qui colonisent les différentes muqueuses de l’organisme, la capacité de C. fetus subsp fetus à créer des septicémies et des localisations secondaires est liée à deux facteurs : la résistance de la bactérie dans le sérum et l’état immunitaire de l’hôte. Après ingestion, la colonisation intestinale par C. fetus subsp fetus (facilitée par une diminution de l’acidité gastrique) et sa résistance à l’activité bactéricide du sérum peuvent fréquemment conduire à un portage systémique. Cette haute résistance dans le sérum serait due à la présence à la surface de la bactérie d’une couche protéique, assimilable à une capsule qui inhiberait l’action du complément [5]. Chez l’immunocompétent, une fois la barrière intestinale franchie, le système réticulo-endothélial (dont l’activité est liée à l’activité hépatique) phagocyte le germe assez efficacement et rapidement pour éviter le choc septique et les localisations secondaires [5]. Chez l’immunodéprimé, ainsi que chez l’insuffisant hépatique, il y a une incapacité à maîtriser le germe, et ce tableau peut vite mener à un choc septique ou à une localisation secondaire. Au vu de ce mécanisme physiopathologique, on peut affirmer que C. fetus subsp fetus est une bactérie à considérer comme pathogène opportuniste.

Ce cas est un exemple typique de l’apport de la biologie moléculaire pour l’identification bactérienne. L’identification biotypique par les galeries commerciales, même avec un index de confiance de 98 % donné par la galerie Api Campy, ne suggère en aucun cas C. fetus subsp fetus et a été mise en défaut par les critères culturaux, la sensibilité à l’acide nalidixique et les données épidémiologiques (rareté des infections humaines à Arcobacter cryaerophilus). L’apport de trousses commerciales de séquençage de l’ARN 16S pour la caractérisation de germes de croissance ou d’identification difficiles a été évalué par Woo [10] donnant, pour C. fetus subsp fetus, 100 % de corrélation entre le séquençage de tout l’ARN 16S (considéré comme méthode de référence dans cette étude) et le kit MicroSeq 500 16S rDNA, mais montrant une erreur d’identification d’Arcobacter cryaerophilus en Arcobacter butzleri avec le kit commercial. D’une manière générale, le résultat du séquençage de l’ARN 16S ou d’autres cibles (sodA, rpoB) [11] lorsqu’il est utilisé dans le but d’identifier un micro-organisme, doit être exploité et intégré s’il y a corrélation entre les caractères phénotypiques (morphologie, caractères culturaux, biotypie, épidémiologie, antibiotypie) et génotypiques.

En ce qui concerne le traitement des infections systémiques à Campylobacter spp, les possibilités sont multiples en raison d’une assez grande sensibilité de ces bactéries in vitro. Les antibiotiques les plus couramment utilisés sont les fluoroquinolones, l’imipénème/cilastatine les aminosides [4-9]. L’antibiothérapie doit préférentiellement comporter deux antibiotiques dans un premier temps, afin d’avoir un pouvoir bactéricide rapide, dans le but d’éviter des complications liées à une localisation secondaire, ou à une réaction immunologique de l’hôte (syndrome de Guillain-Barré en particulier). L’érythromycine, les fluoroquinolones et les tétracyclines restent les molécules de choix dans le traitement des infections intestinales. L’ampicilline est à éviter puisque 50 % des souches de Campylobacter spp sont résistantes [3]. De plus, l’émergence des souches résistantes aux quinolones (surtout pour C. coli[3]) pourrait remettre en question l’utilisation de cette classe d’antibiotique pour traiter les infections à Campylobacter, avant l’obtention de l’antibiogramme.

Références

1 Hsueh , Teng , Yang , et-al. Bacteremia caused by Arcobacter cryaerophilus 1B J Clin Microbiol 35 1997 489-491

2 Kabeya , Maruyama , Morita , et-al. Distribution of Arcobacter species among livestock in Japan Vet Microbiol 2003 153-158

3 Institut de veille sanitaire Bulletin épidémiologique annuel France 2 1997 83-84

4 Ichiyama , Hirai , Minami , et-al. Campylobacter fetus subspecies fetus cellulitis associated with bacteremia in debilitated hosts Clin Infect Dis 27 1998 252-255

5 Blaser Campylobacter fetus emerging infection and model system for bacterial pathogenesis at mucosal surfaces Clin Infect Dis 27 1998 256-258

6 Briedis , Khamessan , McLaughlin , Vali , Panaritou , Chan Isolation of Campylobacter fetus subsp fetus from a patient with cellulitis J Clin Microbiol 40 2002 4792-4796

7 Han , Lee , Chong Pyogenic arthritis of the hip due to Campylobacter fetus Yonsi Med J 33 1992 87-90

8 Tokumura , Ono , Aoki , et-al. Two cases of Campylobacter fetus subsp fetus sepsis Kansenshogaku Zasshi 68 1994 249-253

9 Sasaki , Suehiro , Shibata , Minamimura , Kumano , Kinishita A case of isolated tricuspid valve endocarditis caused by Campylobacter fetus Nippon Kyobu Geka Gakkai Zasshi 45 1997 1844-1847

10 Woo , Ng , Lau , et-al. Usefulness of the MicroSeq 500 16S ribosomal DNA-based bacterial identification system for identification of clinically significant bacterial isolates with ambiguous biochemical profiles J Clin Microbiol 41 2003 1996-2001

11 Kiratisin The role of gene analysis for species determination of viridans streptococci Clin Microbiol Newsl 22 2003 169-173


 

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