ARTICLE
Auteur(s) : B. Bonjean, L. Grollet, E. Visentin, F.
Sigaux, J.-M. Cayuela
Laboratoire central d’hématologie, Hôpital Saint-Louis,
Paris
jm.cayuela@chu-stlouis.fr
Article reçu le 22 septembre 2003, accepté le 8 mars
2004
Plusieurs études ont montré le rôle pronostique puissant et
indépendant de la quantification de la maladie résiduelle dans les
leucémies aiguës lymphoblastiques (LAL) pédiatriques. En
particulier, il a été montré que la persistance dans la moelle d’un
taux de blastes résiduels supérieur à 1 % des cellules
mononucléées en fin d’induction est associée à un risque très élevé
de rechute précoce [1].
Cette étude porte sur les LAL pré-B de l’enfant, traitées selon
le protocole Fralle. Pour le diagnostic de ces hémopathies et le
suivi de la maladie résiduelle, les réarrangements des chaînes
lourdes des immunoglobulines (IgH) ou du récepteur T (TCR) ont été
étudiés. Ces réarrangements distinguent les cellules tumorales des
cellules normales dans plus de 90 % des cas [2]. Du fait de sa
grande sensibilité, la PCR est la technique de choix pour l’analyse
de ces marqueurs de clonalité.
La technique de PCR en temps réel est basée sur la mesure de la
cinétique d’apparition du produit au fur et à mesure des cycles
thermiques. Pour cela, une sonde fluorescente complémentaire du
produit d’amplification est ajoutée à la réaction d’amplification.
La vitesse d’apparition du produit est alors proportionnelle au
logarithme du nombre de cibles présentes dans l’échantillon
analysé. La méthode de quantification de la maladie résiduelle par
PCR en temps réel mise au point au laboratoire, s’appuie sur le
modèle décrit par Donovan et al. [3]. Ce système utilise une
amorce et une sonde TaqMan® situées sur les régions
constantes des segments V et une amorce allèle spécifique (ASO)
complémentaire de la région jonctionnelle des réarrangements V(D)J
(figure 1).
Le clivage de la sonde obtenu grâce à l’activité 5’ → 3’
exonucléasique de la Taq polymérase produit un signal fluorescent.
La mesure de la fluorescence, proportionnelle à la quantité
d’amplicons générés à chaque cycle de PCR, permet la quantification
du nombre de cibles initiales dans l’échantillon.
Matériels et méthodes
Patients et échantillons
Notre étude porte sur 86 enfants (49 garçons et
37 filles) atteints de LAL B inclus dans le protocole Fralle.
Ce protocole a reçu un avis favorable du comité consultatif de
protection des personnes participant à une recherche biomédicale
(CCPPRB). L’âge médian est de 5,1 ans (1,4 à 19,8 ans).
Les cellules mononucléées du sang (CMS) ou de la moelle sont
obtenues après Ficoll sur les prélèvements effectués au diagnostic
et en fin d’induction (j35-j42). La blastose est évaluée par
cytomorphologie pour tout échantillon. Les cellules sont réparties
en ampoules dans un mélange de sérum de veau fétal (90 %) et
de diméthylsulfoxyde (10 %) et/ou en culots secs avant
congélation à – 80 °C. Après lyse cellulaire à la
protéinase K, l’ADN est extrait au phénol-chloroforme, précipité à
l’isopropanol et conservé à + 4 °C. Les échantillons
sont dosés au fluorimètre Hoefer® DyNA Quant®
200 (Pharmacia Biotech) et dilués à 200 ng/µL.
Identification des marqueurs au diagnostic
L’amplification des réarrangements des gènes IgH (FR1/FR2/FR3)
et TCRδ(Vδ2/Dδ3) repose sur l’utilisation d’une amorce spécifique
d’un segment (ou d’une famille de segments) V et d’une amorce
spécifique d’un segment (ou d’une famille de segments) D ou J. Le
marquage au fluorophore Cy5 (indocarbocyanine) d’une de ces amorces
permet l’analyse des produits de PCR sur séquenceur automatique
ALFexpress DNA Sequencer (Pharmacia Biotech). Les PCR sont
réalisées sur un appareil Biometra Tgradient (Biometra). Le
logiciel Fragment ManagerTM version1.2 permet de
visualiser les amplicons sous forme de pics d’intensité de
fluorescence. Un fragment amplifié de taille homogène donne un
pic unique situé entre 70 et 150 pb pour les FR3, 200 et
350 pb pour les FR2, 250 et 400 pb pour les FR1 et enfin
170 et 220 pb pour les Vδ2/Dδ3.
Quantification de la maladie résiduelle par PCR en temps
réel
Les PCR sont réalisées dans 25 µL avec 670 ng
d’ADN ; 12,5 µL TaqMan® Universal PCR Master
Mix 2X (ref 4304437, Applied Biosystems, Courtabeuf, France)
comprenant le tampon (TaqMan buffer a 1X), les dNTP (dATP, dCTP,
dGTP à 200 µM, dUTP à 400 µM), le MgCl2 (5 mM),
l’AmpErase UNG (uracil N-glycosylase à 0,01 UI/µL) et
l’AmpliTaq Gold (0,05 UI/µL) ; 100 nM de sonde
TaqMan et 800 nM d’amorces (tableau I) pour les réarrangements IgH ;
300 nM de sonde TaqMan et 1 200 nM d’amorces (tableau I) pour les systèmes Vδ2Dδ3.
Tableau I. Amorces et sondes
TaqMan® utilisées au laboratoire.
| Système IgH (selon Donovan et
al.) |
|
Amorces sens |
VH1Q |
5’-GAAGTTYCAGGGCAGRGTCAC-3’ |
|
|
VH2Q |
5’-CATCTCTGAAGAGCAGGCTC-3’ |
|
|
VH3Q |
5’-GGCCGRTTCACCATCTCC-3’ |
|
|
VH4Q |
5’-CCCTCAAGAGTCGAGTYACC-3’ |
|
|
VH5Q |
5’-GTCCTTCCAAGGCCAGGTC-3’ |
|
|
VH6Q |
5’-GTCGAATAACCATCAACCCAG-3’ |
|
Sondes TaqMan |
VH1 |
FAM-CTGCTCAGCTCCATGTAGGCTGTGC-TAMRA |
|
|
VH2 |
FAM-CTGTGTCCACAGGGTCCATGTTGGTC-TAMRA |
|
|
VH3B |
FAM-CCGTGTCCTCGGCTCTCAGGC-TAMRA |
|
|
VH4 |
FAM-CACAGAGCTCAGCTTCAGGGAGAACTG-TAMRA |
|
|
VH5 |
FAM-CTTCAGGCTGCTCCACTGCAGGTAG-TAMRA |
|
|
VH6 |
FAM-CACAGAGTTCAGCTGCAGGGAGAACTG-TAMRA |
| Système Vδ2Dδ3 |
|
Amorce sens |
|
5’-TGGCCCTGGTTTCAAAGAC-3’ |
|
Sonde TaqMan |
Sonde Vδ2Dδ3 |
FAM-ATTTCCAAGGTGACATTGATATTGC-TAMRA |
| Système albumine (selon Towers et
al.) |
|
Amorces sens |
ALBQ |
5’-GCTGTCATCTCTTGTGGGCTGT-3’ |
|
Amorces antisens |
ALBR |
5’-ACTCATGGGAGCTGCTGGTTC-3’ |
|
Sonde TaqMan |
ALB |
FAM-CCTGTCATGCCCACACAAATCTCTCC-TAMRA |
La quantification des points de suivi est obtenue grâce à une
gamme de dilutions (10–1 à 10–5) de l’ADN
diagnostique dans un pool de CMS normales provenant de donneurs de
plaquettes. Le gène de l’albumine est utilisé pour tester la
qualité des ADN étudiés et pour normaliser les résultats. La PCR
est effectuée sur 670 ng des ADN diagnostiques, de suivi et du
pool de CMS dans 12,5 µL TaqMan® Universal PCR
Master Mix 2X, 100 nM de sonde TaqMan et 200 nM d’amorces
(tableau I) qsp 25 µL.
L’amplification comprend une étape de traitement par l’UNG
(2 min à 50 °C) puis une étape de dénaturation
préliminaire et d’activation de la polymérase (10 min à
95 °C), suivie de 50 cycles d’amplification (15 sec
à 95 °C, 1 min à 60 °C). L’amplification et
l’enregistrement en temps réel des données sont réalisés sur un
appareil Abiprism® 7700 (Applied Biosystems). L’analyse
des données est réalisée avec le logiciel Sequence Detector
(Applied Biosystems).
L’analyse quantitative est obtenue par amplification génique
IgH/TCRδ et albumine, extrapolation des valeurs des échantillons à
l’aide des courbes étalons respectives et normalisation du nombre
de copies de génome IgH/TCRδ en fonction du nombre de cellules
analysées.
Résultats
Mise au point de la quantification de la maladie résiduelle
par PCR en temps réel
Pour chaque marqueur identifié au diagnostic, le produit de PCR
correspondant est envoyé à séquencer. Les segments V, D et J
impliqués dans le réarrangement sont déterminés sur la séquence
grâce à une base de données (www.ncbi.nlm.nih.gov.). En fonction du
VH identifié, l’amorce et la sonde adéquates sont choisies dans le
système de Donovan. La position de l’ASO est définie à l’aide du
logiciel Oligo 4.0-s (Natl. Biosc.inc.). Un premier test vérifie la
bonne hybridation des amorces et de la sonde et un deuxième permet
la quantification des points de suivi par rapport à la gamme de
dilutions. La spécificité étudiée sur le pool de CMS et le dosage
génique de l’albumine sont évalués dans chacun de ces tests (figure 2).
Optimisation de la PCR en temps réel
Des tests préliminaires ont été réalisés pour déterminer les
conditions optimales concernant les quantités d’amorces, de sonde
et d’ADN à ajouter dans le mélange réactionnel, le diluant de la
gamme, les étapes du cycle d’amplification et la température
d’hybridation des amorces. Notre expérience nous a également permis
de conclure que l’ASO ne devait pas empiéter de plus de cinq bases
sur le segment VH pour réduire au maximum l’hybridation non
spécifique. D’autre part, nous avons configuré chez certains
patients pour lesquels l’approche consensuelle de Donovan n’était
pas satisfaisante, des amorces et sondes « spécifiques
patient » donnant de très bons résultats.
Validation analytique de la technique de
quantification
Des critères ont été définis pour déterminer le domaine de
linéarité, la sensibilité et la spécificité de la méthode. Ces
critères coïncident en grande partie avec ceux proposés par
l’European study group on MRD detection in ALL (ESG-MRD-ALL)
lors du congrès de Rosendaal en octobre 2002. L’étude de la
reproductibilité a montré qu’un écart de ± 20 % en
nombre de copies pouvait être toléré. La précision de la mesure
n’est satisfaisante qu’à partir de 100 copies et s’améliore
sensiblement dès 1 000 copies.
Validation biologique
Elle repose sur la concordance entre le résultat de maladie
résiduelle et les autres paramètres d’évaluation de la réponse au
traitement (corticosensibilité sur frottis sanguin à j8 et
chimiosensibilité sur la moelle de j21). Les résultats sont
également mis en regard des facteurs diagnostiques de mauvais
pronostic (âge, leucocytose, caryotype...).
Étude des patients
L’applicabilité de la méthode est de 66 % (57/86) (tableau II). Cinquante allèles IgH et
22 allèles Vδ2Dδ3 ont été étudiés. Une sensibilité à
10–4 a été obtenue dans 72 % des cas pour les
allèles IgH et dans 54,5 % des cas pour les Vδ2Dδ3. La maladie
résiduelle à j35 a été détectée chez 27 patients (47 %)
dont 6 à un taux supérieur à 1 %. Parmi les 30 patients
sans maladie résiduelle détectable, le seuil de détection de la
technique est de 10–3, 10–4 et
10–5 dans 5, 18 et 7 cas respectivement.
Tableau II. Étude des patients
par PCR en temps réel.
|
Dossiers monitorés |
86 |
|
|
Patients non évaluables |
7 |
(8 %) |
|
Pas de prélèvement diagnostique |
1 |
|
|
Pas de prélèvement de suivi |
6 |
|
|
Patients évaluables |
79 |
(92 %) |
| Pas
de marqueurs |
5 |
(6,3 %) |
|
Patients évalués |
74/86 |
(86 %) |
| PCR
en temps réel non faite |
17 |
|
|
Échec de séquence |
6 |
|
|
Problème de configuration |
7 |
|
|
Sensibilité insuffisante |
4 |
|
| PCR
en temps réel faite |
57 |
(66 %) |
Résultats comparatifs PCR compétitive/PCR en temps
réel
Les deux méthodes ont rapporté 17 cas de maladie résiduelle
positive (32 %) et 27 (51 %) de maladie résiduelle
indétectable. Neuf patients (17 %) sont positifs uniquement en
PCR en temps réel ce qui nous permet de dire que cette technique
est plus sensible que la PCR compétitive. La spécificité de la PCR
en temps réel est également supérieure car elle utilise une amorce
allèle spécifique et une sonde famille spécifique versus des
amorces consensus pour la compétition.
Discussion
La PCR en temps réel permet une quantification précise de la
cible pendant la phase exponentielle de la réaction d’amplification
et présente plusieurs atouts par rapport aux méthodes en point
final [4, 5]. L’absence de manipulation post-amplification réduit
le risque de contamination, diminue le temps d’analyse et garantit
la sécurité du personnel. La qualité de l’amplification est
appréciée par l’allure de la courbe et la mise en forme des
résultats est facilitée par l’utilisation de logiciels. Enfin, le
gain en sensibilité et en spécificité par rapport à la PCR
compétitive est manifeste. Toutefois, cette technique est
relativement lourde et coûteuse. L’évolution clonale des marqueurs
au cours de la maladie pouvant être responsable de faux négatifs
[6], l’utilisation de plusieurs marqueurs est recommandée, ce qui
alourdit encore l’analyse. Des problèmes rencontrés à différentes
étapes de l’analyse ont restreint le nombre de patients
quantifiables (taux d’échec de 23 % soit 25/86 patients)
(tableau II). En effet, certains
patients n’ont pu être évalués par épuisement des prélèvements lors
de l’analyse par PCR compétitive. Afin d’obtenir suffisamment de
matériel, une réforme de la technique de prélèvement peut s’avérer
nécessaire. Travailler sur du sang plutôt que sur la moelle
permettrait de récupérer plus d’ADN et apporterait plus de confort
aux patients. Toutefois, une étude préliminaire de Brisco et
al. [7] montre que les techniques de quantification de la
maladie résiduelle doivent être au moins 10 fois plus
sensibles (≤ 10–5) lors du suivi sur prélèvement
sanguin. D’autre part, l’absence de marqueurs au diagnostic
(6,3 % des cas) pose la question de l’efficacité de nos
méthodes de détection et invite au développement de nouveaux
systèmes. Enfin, les échecs de séquençage (n = 6) nous
ont amenés à perfectionner les étapes de séparation et de
purification des produits de PCR.
Dans l’étude de la maladie résiduelle, plusieurs modèles de PCR en
temps réel allèle spécifique ont été décrits et diffèrent en
fonction de la nature de l’ASO. Initialement, les systèmes
utilisaient la sonde comme oligonucléotide spécifique de la
jonction [8]. Les performances analytiques ont nettement été
améliorées grâce à la stratégie utilisant non plus une sonde mais
une amorce spécifique de la région jonctionnelle [9]. Dans notre
étude, nous avons jugé qu’un système était valable pour une
sensibilité d’au moins 10–3. Cela a été observé chez
87,7 % (50/57) des patients ce qui paraît tout à fait
satisfaisant.
Globalement, si la lourdeur de la technique est réelle,
l’amortissement est en partie assuré par la possibilité d’analyser
un grand nombre de points de suivi. De plus, le délai d’analyse
raccourci permet une meilleure compatibilité avec la prise en
charge du patient.
Conclusion
La PCR en temps réel allèle spécifique est plus sensible et plus
spécifique que la PCR compétitive. Nous proposons que cette
technique soit utilisée en première intention dans l’évaluation de
la maladie résiduelle dans les LAL pré-B de l’enfant. La stratégie
présentée (figure
3). semble adaptée au suivi de la maladie résiduelle. Afin
d’augmenter l’applicabilité de la méthode, plusieurs systèmes de
quantification reposant sur les réarrangements au locus Kappa, les
autres réarrangements du TCRδ, certains réarrangements
préférentiels du TCRβ et du TCRα sont actuellement à l’étude. En
cas d’échec ou en présence de profils oligoclonaux, on aura recours
à la quantification par PCR compétitive.
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