ARTICLE
Auteur(s) : C. Garcia1, C. Renard1,
H. Delacour2, Y. El Jahiri1, A.
Merens1, O. Berets3, P. Vest1
1 Service de biochimie, Hôpital d’instruction
des armées Percy, Clamart
biochimiepercy@freesurf.fr
2 Service de biochimie, Hôpital d’instruction des
armées du Val de Grâce, Paris
3 Service de médecine interne, Hôpital
d’instruction des armées Percy, Clamart
Article reçu le 15 décembre 2003, accepté le 8 mars
2004
L’observation
Madame F., 52 ans, suivie depuis 1984 pour une maladie de
Takayashu, consulte son médecin traitant pour des douleurs et des
œdèmes des membres inférieurs, bilatéraux symétriques et gardant le
godet. En septembre 2003, la patiente est hospitalisée dans le
service de médecine interne. Différentes analyses biologiques ont
été réalisées (tableau I) en vue
d’apprécier : l’état général du sujet (numération formule
sanguine, bilan glucidolipidoprotéique, ionogrammes sanguins et
urinaires) puis plus spécifiquement, la fonction rénale
(créatinine, urée, protéinurie), l’équilibre hydroélectrolytique du
sujet (hématocrite, protidémie, natrémie), et un éventuel syndrome
inflammatoire (VS, CRP, haptoglobine, fibrinogène, transferrine,
α2-macroglobuline).
Tableau I. Principaux paramètres
biologiques de Madame F. à l’admission.
|
Paramètres sanguins |
|
Madame F. |
Valeurs usuelles |
|
Créatinine(1) (µmol/L) |
|
75 |
44-80 |
|
Urée(1) (mmol/L) |
|
6,7 |
2,5-7,5 |
|
Protidémie(1) (g/L) |
|
39,8 |
68,0-83,0 |
|
Albuminémie(1) (g/L) |
|
7,2 |
35,0-52,0 |
|
Natrémie(1) (mmol/L) |
|
135 |
135-145 |
|
Calcium(1) (mmol/L) |
Mesuré |
1,92 |
2,30-2,60 |
|
|
Calculé(*) |
2,40 |
|
|
Cholestérol(1) (mmol/L) |
|
11,3 |
3,6-7,5 |
|
Fraction LDL(1) |
|
9,1 |
2,6-4,1 |
|
Fraction HDL(1) |
|
1,3 |
1,2-1,7 |
|
Triglycérides(1) (mmol/L) |
|
2,7 |
0,6-1,8 |
|
CRP(1) (mg/L) |
|
49 |
< 6 |
| α2
macroglobuline(2) (g/L) |
|
5,01 |
1,43-2,86 |
|
Transferrine(1) (g/L) |
|
0,47 |
2,00-3,60 |
|
Haptoglobine(1) (g/L) |
|
4,69 |
0,62-1,66 |
|
Fibrinogène(3) (g/L) |
|
8,8 |
2,0-4,5 |
|
Plaquettes(4) (G/L) |
|
709 |
150-400 |
| VS
1 h (mm) |
|
> 140 |
2-10 |
|
Hématocrite(4) (%) |
|
36 |
37-46 |
|
Paramètres urinaires |
|
|
|
|
Diurèse (mL) |
|
900 |
600-2 000 |
|
Protéinurie(1) (g/24 h) |
|
6,00 |
< 0,15 |
|
Natriurèse(1) (mmol/24 h) |
|
18 |
30-300 |
|
Kaliurèse(1) (mmol/24 h) |
|
35 |
50-150 |
1. réalisé sur Integra 800, Roche® ;
2. réalisé par immunonéphélémétrie ;
3. réalisé sur Star, Stago Diagnostics® ;
4. réalisé sur GEN.S, Beckmann Coulter® ;
(*) calcium calculé selon la formule de Parfitt :
calcémie corrigée (mmol/L) = calcémie mesurée (mmol/L)/0,55
+ albuminémie (g/L)/90
Le bilan et les examens réalisés ont montré en particulier une
protéinurie à 6 g/24 h, une hypoprotidémie
(39,8 g/L), une hypoalbuminémie (7,2 g/L) sans
augmentation associée de la créatinine et de l’urée, enfin une
augmentation des protéines de l’inflammation (fibrinogène
(8,8 g/L), haptoglobine (4,69 g/L), CRP (49 mg/L),
α2-macroglobuline (5,01 g/L)) et de la VS
(> 140 mm à la deuxième heure).
En conséquence, la patiente est transférée dans un service de
néphrologie afin de réaliser des examens complémentaires. À la
biopsie rénale, des dépôts colorés au méthyl-violet et au rouge
Congo sont mis en évidence.
Le point de vue du biologiste
Les bilans biologiques réalisés présentent deux perturbations
majeures, dont les étiologies seront discutées dans le point
de vue du clinicien : un syndrome néphrotique et
inflammatoire.
La définition du syndrome néphrotique est purement biologique [1].
Elle repose sur l’association d’une protéinurie massive et durable,
supérieure à 3 g/24 h chez l’adulte et d’une
hypoprotidémie (< 60 g/L) liée essentiellement à une
diminution de l’albumine (< 30 g/L). On distingue
schématiquement :
– le syndrome néphrotique pur rencontré plus fréquemment chez
le jeune enfant (exemple : la néphrose lipoïdique). Il est
caractérisé par l’absence d’hématurie, d’hypertension artérielle ou
d’insuffisance rénale organique ; de plus la protéinurie est
sélective ;
– le syndrome néphrotique impur, rencontré chez l’adulte et
chez l’enfant. Il est marqué par la présence d’un ou plusieurs des
signes cliniques précédents.
Notre patiente présentant une hypertension artérielle, ce syndrome
néphrotique est qualifié d’impur. Les étiologies du syndrome
néphrotique sont nombreuses et correspondent à des néphropathies
primitives (glomérulonéphrite extramembraneuse,
membranoproliférative, mésangioproliférative) ou à des
néphropathies secondaires aux origines multiples (métaboliques,
néoplasiques, immunologiques, allergiques, infectieuses,
iatrogènes). Chez notre patiente, il est lié à une amylose rénale
de type AA comme en témoignent les résultats de la biopsie rénale.
Les amyloses forment un groupe de maladies caractérisées par
l’accumulation dans l’espace extracellulaire d’une substance
pathologique aux propriétés tinctoriales spécifiques [2]. Cette
accumulation est à l’origine des manifestations cliniques observées
(purpura facial en lunettes, macroglossie, syndrome du canal
carpien, atteintes rénales, atteintes cardiaques). La
classification des amyloses repose sur la composition biochimique
de la protéine amyloïde. Dans l’amylose AA, la protéine amyloïde
dérive de la protéine de l’inflammation SAA (serum amyloide
A). Il existe d’autres catégories d’amylose, comme les amyloses
AL ou AH où la protéine amyloïde dérive respectivement d’une chaîne
légère d’immunoglobuline ou d’une chaîne lourde. L’amylose avec
signes cliniques manifestes apparaît généralement quelques années,
jusqu’à 20 ans après le début de la maladie initiale (médiane
de 10 ans) [3]. Les signes révélateurs sont souvent
l’insuffisance rénale et la protéinurie. La protéinurie massive
résulte d’une augmentation de la perméabilité du glomérule
vis-à-vis des protéines par perte du revêtement polyionique et/ou
altération de la barrière glomérulaire. La composition de
l’ultrafiltrat (et donc de l’urine définitive) devient plus proche
de celle du plasma en ce qui concerne la composante protéique. Cela
peut être mis en évidence par électrophorèse des protéines
urinaires. La capacité du glomérule à empêcher le passage d’une
protéine en fonction de sa masse moléculaire définit la sélectivité
de la protéinurie : elle est sélective lorsque l’on retrouve
dans l’urine principalement de l’albumine comme chez Madame F.
(figure 1),
moyennement sélective lorsque s’y ajoutent des immunoglobulines
entières (IgG et IgA) et enfin non sélective avec apparition des
IgM et de polymères d’haptoglobine. D’autres protéines, de petite
taille, fuient également de façon significative (orosomucoïde,
transferrine, préalbumine).
Cette perte d’albumine par fuite urinaire associée à une
augmentation de son catabolisme par un mécanisme inflammatoire (non
suffisamment compensée par la synthèse hépatique) entraîne
l’hypoprotidémie. L’électrophorèse des protéines sériques présente
alors un profil caractéristique associant une hypoalbuminémie (en
pourcentage et en valeur absolue), une diminution des globulines
(par augmentation du catabolisme rénal et diminution de la
production par les plasmocytes), une diminution fréquente des
β-globulines et une augmentation des α2-globulines. Ces anomalies
sont retrouvées sur l’électrophorèse des protéines sériques de
Madame F. (figure 2).
L’hypoalbuminémie est responsable d’une diminution de la pression
oncotique dans le secteur plasmatique, à l’origine d’une
hyperhydratation extracellulaire se traduisant cliniquement par des
œdèmes. En conséquence, une série d’ajustements homéostasiques sont
mis en place pour rétablir un volume plasmatique efficace. Il
s’agit notamment d’une sécrétion d’hormone antidiurétique (ADH),
responsable d’une réabsorption d’eau au niveau du tube collecteur
et d’un hyperaldostéronisme secondaire, responsable d’une
réabsorption de sodium au niveau du segment distal du tubule rénal,
l’ensemble conduisant à une rétention hydrosodée au niveau rénal
plus importante pour l’eau que pour le sodium, ce qui entraîne une
hyponatrémie de dilution (figure 3). La
natriurèse est effondrée avec une inversion du rapport des
concentrations urinaires du sodium et potassium
(Na/K < 1). En outre, une oligurie peut se manifester
en raison de l’hypovolémie et d’une réduction de la perfusion
rénale.
La protéinurie massive retentit sur le métabolisme lipidique et
sur la coagulation, comme observé chez notre patiente. Une
hyperlipidémie de type IIb, selon la classification de Fredrickson,
est présente dans la majorité des syndromes néphrotiques avec
élévation prédominante des lipoprotéines de faible (LDL) et de très
faible densité (VLDL) et baisse des lipoprotéines de haute densité
(HDL). Les mécanismes de l’hyperlipidémie sont multiples :
augmentation de la synthèse hépatique des lipoprotéines LDL et VLDL
(associée à celle de l’albumine), diminution du catabolisme des
VLDL liée à réduction de l’activité lipoprotéine lipase par fuite
de son activateur, l’Apo CII. Cette hyperlipidémie disparaît quand
le syndrome néphrotique guérit ou régresse.
La calcémie est en général diminuée mais cette baisse porte
essentiellement sur la fraction liée aux protéines, normalement non
ultrafiltrable. De très nombreuses formules, comme celle de Parfitt
(tableau I), permettent
d’« ajuster » la calcémie totale en fonction des
protéines ou de l’albumine. Cependant, un dosage du calcium ionisé,
la forme physiologiquement active, peut être réalisé et montrerait
certainement un résultat normal.
Enfin, un état d’hypercoagulabilité commun à tous les syndromes
néphrotiques est observé. Madame F. bénéficie à ce titre d’un
traitement anticoagulant (Lovenox® 4 000 UI).
Cet état d’hypercoagulabilité associe : une thrombocytose
(tableau I), une hyperagrégabilité
plaquettaire, une élévation des concentrations plasmatiques des
protéines de la coagulation par synthèse exagérée (facteur V,
facteur VIII, fibrinogène) et une diminution de la concentration
plasmatique des anticoagulants naturels par fuite urinaire
accompagnant la protéinurie : antithrombine III et
protéine S libre.
Tous ces facteurs associés à un certain degré d’hémoconcentration,
et dans certains cas une relative immobilité (due aux œdèmes)
aboutissent à une augmentation de la fréquence des thromboses.
Conjointement au syndrome néphrotique, un syndrome inflammatoire
est observé. Au cours de l’inflammation, à côté de la réaction
locale existe une réaction générale ou systémique se traduisant par
une augmentation plus ou moins importante de la concentration des
protéines dites de l’inflammation (CRP, haptoglobine, orosomucoïde,
céruléoplasmine, α2-macroglobuline, fibrinogène) et une diminution
d’autres protéines « témoins négatifs » de l’inflammation
(transferrine, albumine) par hypercatabolisme. À l’admission, il
est probable qu’un phénomène inflammatoire aigu (augmentation de la
CRP) et chronique (augmentation du fibrinogène, de l’haptoglobine,
de la VS) coexistent.
Le point de vue du clinicien
La maladie de Takayashu, découverte en 1908 et du nom de
l’ophtalmologiste M. Takayashu, est une vascularite inflammatoire
et sténosante des artères de moyen et gros calibre. Cette artérite
touche en premier lieu l’aorte et ses branches mais les artères
sous-clavières, rénales et carotides peuvent être atteintes. Pour
cette raison, cette pathologie est souvent dénommée syndrome de la
crosse aortique.
Cette maladie, également appelée maladie des femmes sans pouls,
est fréquente au Mexique et surtout en Asie du Sud Est, avec
100 nouveaux cas par an au Japon [4]. Par contre, elle est
plus rarement observée en Europe et aux États-Unis où son incidence
est estimée entre 1 et 3 nouveaux cas/million/an [5]. En
France, elle se rencontre majoritairement chez les patients
originaires du Maghreb ou des Antilles. Cette pathologie touche
surtout les femmes et débute traditionnellement entre 10 et
30 ans : la mise en évidence avant 40 ans (cas de
notre patiente) fait partie des critères majeurs de diagnostic
[6].
Des hypothèses ont été formulées quant aux causes et à la
physiopathologie de la maladie de Takayashu, parmi lesquelles les
causes infectieuses (notamment la tuberculose), les anomalies
immunitaires ou de l’hémostase. Une prédisposition génétique a été
discutée : des gènes du système HLA de type II, notamment Bw2
en Extrême Orient seraient surreprésentés chez ces malades.
D’un point de vue clinique, cette maladie se développe en deux
phases [4, 7] :
– une phase dite systémique avec des signes généraux (fièvre,
asthénie, arthralgies, perte de poids), pouvant laisser évoquer
d’autres étiologies comme la maladie de Horton, la maladie de
Still, une atteinte athéromateuse ;
– puis après quelques années, une phase vasculaire dominée
par des signes ischémiques au niveau des territoires irrigués par
les artères oblitérées.
Sont ainsi observées des céphalées, une abolition des pouls, des
souffles vasculaires, une hypertension artérielle, une claudication
(boiterie douloureuse survenant après quelques instants de marche
en raison de l’oblitération des artères du membre inférieur), une
carotidodynie (douleur de la carotide), des accidents vasculaires
cérébraux.
Les atteintes rénales sont inconstantes dans la maladie de
Takayashu. Néanmoins, plusieurs cas d’amylose rénale AA, comme nous
l’avons décrit chez Madame F., ont été rapportés [8-10]. Cette
forme d’amylose, dite secondaire, est aussi associée à des maladies
chroniques infectieuses (lèpre, ostéomyélite) ou inflammatoires
comme la polyarthrite rhumatoïde, la maladie de Still, la
spondylarthrite ankylosante [3].
Chez notre patiente, l’amylose est liée à une anomalie du
métabolisme de la protéine amyloïde sérique AA. La synthèse
hépatique de la protéine AA (12 500 daltons) est stimulée
par l’interleukine-1, elle-même augmentée dans les processus
inflammatoires. Le dépôt de cette protéine survient après son
clivage en un polypeptide de 5 800 daltons. Les lésions
rénales sont constituées de dépôts extra-cellulaires de la
substance amyloïde dans le mésangium, dans la paroi tubulaire et
sur la face interne de la membrane basale glomérulaire.
Divers traitements peuvent être mis en place : corticoïdes,
méthotrexate, azathioprine, cyclophosphamide Mais, le pronostic de
la maladie est variable : stabilisation, aggravation
progressive voire évolution fulminante. Les complications sont
liées à la distribution de l’atteinte vasculaire. Le décès est
habituellement secondaire à une insuffisance cardiaque congestive
ou à des accidents vasculaires cérébraux. En ce qui concerne Madame
F., elle décéda malheureusement en novembre 2003 d’un choc
septique, après avoir été hospitalisée en octobre pour un accident
vasculaire cérébral.
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