ARTICLE
Auteur(s) : N. Braham-Jmili1, N.
Salem2, S. Abdelkefi3, B. Grand
Champ4, S. Bekri5, H. Sboui2, T.
Mahjoub1, S. Yacoub3, M.
Kortas1
1 Laboratoire d’hématologie
jmilinejia@yahoo.fr
2 Service de néonatologie, CHU Farhat Hached,
Sousse, Tunisie
3 Centre régional de transfusion sanguine, Sousse,
Tunisie
4 Laboratoire de biochimie hormonale et génétique,
Groupe hospitalier Bichat-Claude Bernard, Paris, France
5 Laboratoire central de biochimie, Hôpital Pasteur,
Nice, France
Article reçu le 8 juillet 2003, accepté le 5 janvier
2004
L’observation
Skander, aujourd’hui âgé de 8 mois est le premier enfant,
de sexe masculin, de parents consanguins (2e degré). Il
a été hospitalisé à la naissance pour pâleur cutanéomuqueuse
intense. La grossesse et l’accouchement se sont déroulés
normalement (terme de 40 semaines d’aménorrhée). Il n’y a pas
d’antécédents familiaux d’anémie, ni de décès en bas âge. L’examen
clinique a trouvé une tachypnée, une hépatomégalie sans
splénomégalie. L’échographie cardiaque a objectivé une légère
hypertrophie du septum interventriculaire. Les examens biologiques
à l’admission ont montré une anémie (hémoglobine :
4,5 g/dL) hypochrome très microcytaire arégénérative
(concentration corpusculaire moyenne en hémoglobine :
26 g/dL ; volume globulaire moyen :
53 fl ; réticulocytes :
10 × 109/L) avec des anomalies morphologiques
des hématies sur le frottis, notamment une anisopoïkylocytose sans
atteinte des autres lignées, 11 × 109
leucocytes/L avec formule normale (65 % polynucléaires
neutrophiles et 35 % lymphocytes) et
350 × 109 plaquettes/L.
L’interrogatoire n’a pas retrouvé de pathologies auto-immunes chez
la mère dont le bilan hématologique était sans particularités. De
même il n’a pas été retrouvé la notion d’intoxication au plomb, ni
de prise médicamenteuse. Le bilan immuno-hématologique a éliminé
une incompatibilté fœto-maternelle (groupe sanguin du bébé :
O + et test de Coombs direct négatif, groupe sanguin de
la mère : O + et test de Coombs indirect négatif).
L’examen du frottis sanguin n’a pas retrouvé de microsphérocytes et
la résistance globulaire était normale éliminant ainsi une
microsphérocytose héréditaire. Les dosages enzymatiques de la
glucose-6-phosphate déshydrogénase et de la pyruvate kinase étaient
normaux. Le fer sérique était normal. L’électrophorèse de
l’hémoglobine chez l’enfant ainsi que chez ses parents était
normale éliminant une hémoglobinopathie, notamment une alpha
thalassémie. Le test de Kleihauer était négatif témoignant
l’absence de transfusion fœto-maternelle. Il n’existe pas de
stigmate biologique d’hémolyse (bilirubine : 10 µmol/L).
Les transaminases étaient normales. La sérologie TORCH
(toxoplasmose, oreillon, rubéole, CMV, herpès) et celle de la
syphilis étaient négatives ; la ponction lombaire, le fond
d’œil et l’échographie fontanellaire étaient normaux, écartant
ainsi une embryopathie infectieuse. La recherche du parvovirus
B19 était négative. Le syndrome hémolytique et urémique a été
également éliminé devant une tension artérielle correcte
(6,5/8 mmHg), une fonction rénale normale (urée
sanguine : 4,5 mmol/L ; créatinémie :
91 µmol/L), avec absence de protéinurie, d’hématurie et
absence de schizocytes sur le frottis sanguin.
Une ponction de moelle osseuse iliaque a alors été pratiquée et a
révélé une érythroblastose importante (69 %) (figure 1). La lignée
érythroblastique n’est pas mégaloblastique mais elle présente de
nombreux signes de dysérythropoïèse : noyaux fragmentés et
cytoplasme feuilleté avec nombreuses ponctuations basophiles,
éliminant d’une part, la maladie de Blackfan Diamond qui se
manifeste par une érythroblastopénie et, d’autre part, un défaut
héréditaire du métabolisme des thiamines caractérisé par une
mégaloblastose. Sur le myélogramme, il n’a pas été noté de
vacuolisation des lignées érythroblastique et granuleuse en faveur
d’une cytopathie mitochondriale (syndrome de Pearson).
La coloration de Perls a révélé une sidéroblastose importante avec
90 % de sidéroblastes en couronne et de nombreux sidérocytes
(figure 2).
L’examen de sang et de moelle a permis de retenir le diagnostic
d’anémie sidéroblastique congénitale. Un bilan génétique a été
pratiqué : le caryotype à haute résolution était normal chez
les trois membres de la famille, l’exploration du gène ALAS2 sur
l’ADN de l’enfant a conclu à l’absence de mutation et l’étude du
gène ABC7 par séquençage de la région promotrice des régions
codantes et des jonctions intron/exon n’a montré aucune anomalie.
Un essai de traitement par la pyridoxine n’a corrigé que
partiellement l’anémie. Le malade a été donc traité par des
transfusions multiples avec des culots globulaires
O + phénotypés, déleucocytés et irradiés. Ces
transfusions étaient au début espacées de 2 semaines puis
progressivement de 4 à 6 semaines voire 2 à 3 mois devant
la stabilité du taux d’hémoglobine (oscillant entre 9,2 et
9,7 g/dL). L’administration d’un agent chélateur du fer a été
indiquée avec surveillance de la ferritinémie. La croissance
staturo-pondérale et le développement psychomoteur sont normaux.
L’examen clinique ne retrouve plus d’hépatomégalie. L’échographie
cardiaque de contrôle est normale.
Commentaires
L’observation est celle d’une anémie du nourrisson microcytaire
hypochrome profonde et persistante. Face à ce tableau clinique,
plusieurs étiologies ont été évoquées nécessitant une
interprétation rigoureuse de l’ensemble des résultats des examens
(figure 3).
Devant la présence de sidéroblastes pathologiques dans la moelle
osseuse, le diagnostic retenu est celui d’une anémie
sidéroblastique congénitale.
Les anémies sidéroblastiques constituent un groupe hétérogène de
dysplasies hématopoïétiques dans lesquelles l’atteinte de la lignée
érythroïde est prédominante : érythropoïèse inefficace avec
hyperplasie érythroblastique [1]. Elles sont caractérisées par la
présence dans la moelle osseuse de sidéroblastes pathologiques qui
sont de deux variétés : les premiers, sidéroblastes de type
II, comportent des grains de ferritine disséminés dans le
cytoplasme mais plus gros et plus nombreux qu’à l’état
normal ; les seconds, sidéroblastes en couronne (type III),
contiennent des grains de fer disposés autour du noyau [2, 3]. Les
anémies sidéroblastiques sont soit héréditaires, soit acquises [4].
Ces dernières sont le plus souvent idiopathiques, touchent les
sujets âgés et s’inscrivent alors dans le cadre des syndromes
myélodysplasiques. Mais elles peuvent aussi être secondaires,
toxiques ou médicamenteuses (antituberculeux, chloramphénicol,
antimitotiques, alcool, plomb...) réversibles à l’arrêt du produit
incriminé. Des formes associées ont été décrites [1]. L’anémie
sidéroblastique héréditaire est hypochrome microcytaire,
contrairement aux anémies réfractaires sidéroblastiques
idiopathiques où elles sont en règle macrocytaires [5] et il existe
parfois une légère hémolyse [6]. Les plaquettes sont habituellement
normales, il a été cependant rapporté dans quelques cas une
thrombopénie [7, 8].
L’anémie sidéroblastique héréditaire est une maladie très rare,
décrite pour la première fois en 1945 par Cooley sous le terme
d’anémie « héréditaire liée au sexe » chez une famille
dont les membres atteints étaient de sexe masculin (19 membres
sur 5 générations) traduisant une transmission, en général
récessive, liée au sexe [9]. Ce caractère familial n’a été reconnu
qu’à partir de 1965 [10]. Depuis, une centaine de cas ont été
rapportés, groupés dans une vingtaine de familles, avec de nombreux
cas sporadiques [5].
Sur le plan physiopathologique, les anémies sidéroblastiques
héréditaires sont pour la majorité liées à l’X et résultent d’un
trouble de synthèse de l’hème par déficit ou diminution de
l’activité de l’acide aminolévulinique synthétase (ALAS). Il s’agit
d’un trouble de l’utilisation érythroblastique du fer pour la
synthèse de l’hème par déficit génétique de l’ALAS [11-13] avec
érythropoïèse inefficace (figure 4) comportant une
incorporation défectueuse du fer dans les globules rouges, une
surcharge en fer dans les mitochondries et des granules
d’hémosidérine se groupant en anneau autour du noyau.
Le gène ALAS2 est spécifique de la lignée érythroblastique,
localisé sur le chromosome X (expliquant la transmission). Des
mutations ponctuelles ont été identifiées pour quelques patients
avec des anémies sidéroblastiques [14, 15].
L’ALAS est une enzyme exclusivement intra-mitochondriale qui
nécessite comme cofacteur le phosphate de pyridoxal, forme active
de la vitamine B6. L’anémie sidéroblastique héréditaire répond, de
façon plus au moins nette, dans un cas sur deux environ, au
traitement par la pyridoxine qui doit être systématiquement essayé
(per os à fortes doses), avec correction plus au moins lente
de l’anémie, mais persistance des anomalies morphologiques des
hématies et de l’érythropoïèse inefficace [5]. En cas d’échec
thérapeutique, des transfusions itératives s’imposent. Les effets
indisérables potentiels du traitement transfusionnel peuvent être
graves à court ou à long terme (mécaniques, métaboliques,
immunologiques, infectieuses et hémochromatosiques). Afin de
limiter ces complications, les produits destinés à être transfusés
en pédiatrie doivent être sélectionnés, préparés et administrés de
façon spéciale [16].
Dans quelques cas, un autre gène, ABC7, correspondant à une
protéine transmembranaire mitochondriale avec domaine ABP
binding cassette (ABC), a été impliqué, essentiellement dans
des formes associées à des troubles neurologiques (ataxie) [4].
Dans notre observation l’absence d’anomalie retrouvée sur les deux
gènes étudiés (ALAS2 et ABC7) peut avoir deux raisons :
1) l’éventualité d’une mutation intronique ou à distance du
gène, n’est pas formellement éliminée, bien que peu probable, dans
la mesure où l’intégralité des gènes n’est pas séquencée mais
seulement les exons, promoteur et jonctions intron-exon ;
2) l’anémie sidéroblastique est une maladie hétérogène au plan
génétique [4] et il n’est pas exclu que d’autres gènes, à l’heure
actuelle non identifiés, puissent être en cause.
À l’occasion de cette observation, nous nous proposons de rappeler
que les carences ferriques, les syndromes inflammatoires et les
thalassémies sont les responsables majeurs des anémies
microcytaires. Cependant, la démarche diagnostique doit évoquer
d’autres causes, lorsque le problème n’est pas résolu.
Références
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