ARTICLE
Auteur(s) : Y. Lecompte 1, J.-F. Trape
2
1 Direction interarmées du service de santé des
forces françaises du Cap-Vert, BP 3024, Dakar, Sénégal
lecompte.yan@sentoo.sn.
2 Laboratoire de paludologie, Institut de
Recherche pour le Développement, BP 1386, Dakar, Sénégal
Article reçu le 25 novembre 2002, accepté le
21 février 2003
Les fièvres récurrentes sont des maladies infectieuses causées
par différentes espèces de spirochètes du genre Borrelia.
Elles se manifestent par une succession d’épisodes fébriles
entrecoupés de phases d’apyrexie. Le vecteur de l’agent infectieux
permet de distinguer deux groupes de fièvres récurrentes. D’une
part, la fièvre récurrente à poux qui est une maladie cosmopolite
et épidémique due à Borrelia recurrentis et transmise par
Pediculus humanus corporis. D’autre part, les fièvres
récurrentes à tiques qui sont des anthropozoonoses endémiques
transmises par des tiques molles de la famille des Argasidae
[1].
Décrite pour la première fois en 1917 à Dakar (Sénégal) chez la
musaraigne [2], Borrelia crocidurae a été identifiée en 1928
comme agent de la fièvre récurrente à tiques dakaroise [3].
Aujourd’hui appelée fièvre récurrente à tiques d’Afrique de
l’Ouest, cette pathologie peu connue doit être évoquée en France
parmi les causes des fièvres chez des patients ayant séjourné dans
cette région.
Agent pathogène
Le genre Borrelia appartient à la famille des
Spirochaetaceae (qui comprend entre autre les genres
Treponema et Leptospira). Il existe une vingtaine
d’espèces de Borrelia pathogènes pour l’homme :
quatorze d’entre elles sont responsables de fièvres récurrentes à
tiques [4]. Les études phylogénétiques, basées sur l’analyse des
gènes codant l’ARN ribosomial 16 S (gènes rrs) et ceux
codant la flagelline, mettent en évidence trois groupes de
Borrelia [5, 6] : les Borrelia du complexe
Borrelia burgdorferi sensu lato, responsables de la
maladie de Lyme (Borrelia burgdorferi sensu stricto,
Borrelia garinii et Borrelia afzelii) ; les
Borrelia impliquées dans les fièvres récurrentes de l’Ancien
Monde (Borrelia recurrentis, Borrelia crocidurae,
Borrelia duttonii, Borrelia hispanica, etc.) et les
Borrelia des fièvres récurrentes du Nouveau Monde
(Borrelia hermsii, Borrelia turicatae, Borrelia
parkeri, Borrelia coriaceae, etc.).
Les bactéries du genre Borrelia sont caractérisées par leur
morphologie hélicoïdale. Comparées aux leptospires et aux
tréponèmes, les Borrelia possèdent des spires moins
nombreuses (8 à 10 pour Borrelia crocidurae) et d’amplitude
plus grande [1, 7]. D’une longueur de 8 à 30 μm et d’un
diamètre de 0,2 à 0,5 μm, les Borrelia sont mobiles
grâce à des mouvements de flexion, de rotation et de translation.
En microscopie électronique, leur structure présente deux membranes
(l’une externe et l’autre cytoplasmique) séparées par un espace
périplasmique. À chaque extrémité de la cellule, plusieurs
flagelles sont insérés dans le périplasme et s’enroulent autour du
cylindre protoplasmique. L’aspect de ces flagelles et l’absence de
microtubules cytoplasmiques permettent de distinguer les
Borrelia des autres spirochètes [4, 8].
Le chromosome des Borrelia est linéaire et mesure environ
1 000 kb. Le génome est également composé de plasmides
linéaires et circulaires dont la taille varie de 15 à 200 kb.
Le contenu en guanine-cytosine de leur ADN est de l’ordre de
30 %.
Très fragiles, les Borrelia sont particulièrement sensibles
aux conditions hypotoniques ou hypertoniques, aux détergents, à la
dessiccation, et aux températures supérieures à 40 °C. Elles
se disséminent exclusivement grâce à leur vecteur et ne peuvent
survivre à l’état libre dans l’environnement [1, 4].
Épidémiologie
Transmission
Les Borrelia responsables des fièvres récurrentes à
tiques sont transmises par des tiques molles du genre
Ornithodoros. Expérimentalement, une même Borrelia
peut infecter plusieurs espèces d’ornithodores. Cependant, en
milieu naturel, chaque espèce de Borrelia est associée à une
seule espèce de tique : les zones d’endémie d’une
Borrelia sont limitées par la distribution géographique de
la tique vectrice. À l’exception de Borrelia duttonii, qui
n’affecte que l’homme, toutes les Borrelia sont des zoonoses
dans lesquelles l’homme est un hôte accidentel [4].
Mis en évidence en 1932, Alectorobius sonrai (anciennement
Ornithodoros erraticus sonrai) est le seul vecteur connu de
Borrelia crocidurae. A. sonrai est une espèce endophile
vivant essentiellement dans les terriers de petits mammifères. Sa
répartition semble déterminée par des conditions climatiques
semi-arides ou sahéliennes [9].
A. sonrai s’infecte au cours d’un repas sanguin sur un
animal bactériémique. Cette infection peut s’effectuer à tous les
stades de développement de la tique (larve, nymphe, adulte mâle ou
femelle). Les Borrelia traversent ensuite l’intestin et
diffusent par l’hémolymphe vers les différents organes (notamment
les glandes salivaires, les glandes coxales, les ovaires et les
glandes sexuelles mâles) [10]. Elles peuvent ainsi se maintenir
plusieurs années à l’intérieur de la tique sans perdre leur pouvoir
pathogène [4]. Les Borrelia se transmettent d’un stade de
développement à l’autre (transmission transstadiale) et d’une
génération à l’autre grâce à l’infection des ovaires (transmission
transovarienne) [10]. Par ailleurs, la présence des Borrelia
au niveau des glandes sexuelles mâles permettrait une transmission
sexuelle du mâle à la femelle ; l’importance de cette
transmission est à ce jour inconnue [8, 10]. Ces différents modes
de transmission, associés à la longévité des tiques (15 à
20 ans) et à leur résistance au jeûne, font d’A. sonrai
un excellent vecteur et un véritable réservoir pour Borrelia
crocidurae [1, 4]. Toutefois, une diminution du nombre d’agents
infectieux est observée au cours du temps et lors des transmissions
transstadiales et transovariennes [10]. Le passage à un hôte
vertébré est donc nécessaire pour amplifier la propagation de
Borrelia crocidurae. Cette contamination s’effectue au cours
d’un repas sanguin par l’intermédiaire de la salive et des
sécrétions coxales de la tique infectée [8].
Réservoir
Au Sénégal, seize espèces de mammifères réservoir de Borrelia
crocidurae ont été répertoriées (quatorze rongeurs et deux
insectivores) ; la prévalence moyenne est de 9 % [11].
Parmi ces animaux, trois espèces commensales de rats jouent un rôle
majeur dans l’épidémiologie de Borrelia crocidurae :
Arvicanthis niloticus, Mastomys erythroleucus et
Mastomys huberti (le long du fleuve Sénégal) [12, 13]. La
prévalence de Borrelia crocidurae chez ces derniers peut
atteindre 30 % [12]. En raison de leur abondance et de leur
répartition, ces espèces commensales constituent un réservoir
stable et permanent de la bactérie. Leur contact étroit avec
l’homme, notamment en milieu rural, est un facteur déterminant pour
la contamination humaine.
Répartition géographique
La distribution géographique de Borrelia crocidurae est
peu connue. En Afrique de l’Ouest, le vecteur A. sonrai est
présent dans une zone allant de la côte atlantique de la Mauritanie
et du Sénégal jusqu’au Tchad [11, 14]. Si d’autres foyers d’endémie
sont évoqués dans la littérature (Maroc, Libye, Egypte, Turquie,
Iran et Kenya), aucune étude génétique permettant d’affirmer la
similitude entre les Borrelia de ces régions et celle
d’Afrique de l’Ouest n’a été réalisée à ce jour [4, 8].
Avant 1970, la distribution de Borrelia crocidurae et
d’A. sonrai au Sénégal était circonscrite au nord du
14e parallèle (zone où la pluviométrie était inférieure
à 750 mm par an). Sous l’effet de la sécheresse qui touche
l’Afrique de l’Ouest depuis le début des années 1970, on a assisté
à une colonisation par le vecteur de Borrelia crocidurae de
nouvelles zones de savane s’étendant jusqu’à une latitude de 13°
30’ N (figure 1). Cette
extension de la zone d’endémie correspond au déplacement vers le
sud de l’isohyète 750 mm [15].
Incidence
Peu de données épidémiologiques concernant les infections
humaines à Borrelia crocidurae sont disponibles dans la
littérature. Au Sénégal, deux études ont été menées. La première,
réalisée pendant un an (1989-1990), a porté sur
1 340 enfants de moins de 14 ans fréquentant le
dispensaire de Keur Moussa (figure 1). Borrelia
crocidurae a été retrouvée chez 0,9 % des sujets. La
tranche d’âge de 10 à 14 ans présentait l’incidence la plus
élevée : 4,2 % par an [9]. La seconde étude a été
conduite de 1990 à 1992 sur les habitants du village de Dielmo
(figure 1).
Pendant ces deux années, un dépistage systématique de Borrelia
crocidurae a été effectué chez les patients présentant une
fièvre. Sur les 235 personnes incluses dans l’étude,
24 cas de fièvre récurrente à tiques ont été diagnostiqués
(soit une incidence de 5,1 % par an). Aucune variation
saisonnière significative de la maladie n’a été observée [15].
Pathogénie
Variabilité antigénique
Les récurrences fébriles caractéristiques des infections par les
Borrelia sont provoquées par l’apparition dans le sang du
patient de variants antigéniques échappant à l’action des anticorps
dirigés contre les bactéries à l’origine du premier accès fébrile.
Ainsi, le sang d’un individu infecté par une Borrelia de
sérotype A, contiendra des sérotypes B et C lors des première et
deuxième récurrences respectivement. Les antigènes variables
déterminant les différents sérotypes sont des lipoprotéines de la
membrane externe appelés VMP (variable membrane proteins).
Chez certaines espèces de Borrelia, 40 sérotypes ont pu
être dénombrés ; l’homologie des séquences d’aminoacides entre
deux sérotypes est faible (proche de 30 %). Les gènes codant
ces lipoprotéines sont situés sur les plasmides linéaires. À un
instant donné, seul un de ces gènes s’exprime. Lorsque des
réarrangements inter- ou intraplasmidiques remplacent ce gène, au
niveau du site d’expression télomérique, par un autre gène jusque
là silencieux, une nouvelle VMP est synthétisée. Ce phénomène,
soumis à la pression sélective des anticorps, survient à une
fréquence de 10–3 à 10–4 par génération de
cellules. En d’autres termes, quand la population bactérienne passe
par exemple de 103 à 104 éléments, un nouveau
sérotype apparaît. L’émergence de ce sérotype entraîne la
récurrence fébrile [1, 16].
Physiopathologie et immunité
Borrelia crocidurae est une bactérie extracellulaire
responsable en premier lieu d’une bactériémie. Une seule bactérie
peut provoquer la maladie. Dans le sang de l’hôte, les
Borrelia se multiplient toutes les six à douze heures pour
atteindre 105 à 107 bactéries par millilitre
au cours des accès fébriles. Les anticorps dirigés contre les
Borrelia sont produits selon un mécanisme indépendant des
lymphocytes T. La sécrétion d’immunoglobulines IgM suffit à
éliminer les bactéries du sang [4, 8]. En revanche, seuls les
anticorps dirigés contre les VMP sont efficaces [1]. Suivant la
variabilité antigénique décrite précédemment, des anticorps
spécifiques du nouveau sérotype apparaissent à chaque récurrence.
Des taux élevés d’anticorps subsistent pendant trois à neuf mois.
Même s’il a été observé que les manifestations cliniques chez les
populations en contact régulier avec une souche de Borrelia
étaient moins sévères que chez les patients extérieurs à la zone
endémique, l’acquisition d’une immunité durable n’a pas été
démontrée à ce jour [1, 4].
Comme Borrelia duttonii et Borrelia hispanica,
Borrelia crocidurae présente la faculté de se lier avec les
érythrocytes de l’hôte pour former des agrégats appelés
« rosettes érythrocytaires ». Cette agrégation empêche
l’interaction des cellules de l’immunité avec les bactéries et
retarde ainsi la réponse immunitaire. Elle provoque aussi des
microemboles à l’origine de dommages tissulaires (hémorragies
interstitielles, mort cellulaire, inflammation) [16-18]. Par
ailleurs, Borrelia crocidurae a en commun avec les
Borrelia du complexe Borrelia burgdorferi la capacité
d’activer les cellules de l’endothélium vasculaire et de favoriser
la migration transendothéliale des polynucléaires neutrophiles
[19]. Ces événements entraînent des lésions vasculaires et des
réactions inflammatoires qui constituent, avec la formation des
microemboles, la base de la physiopathologie de la fièvre
récurrente à Borrelia crocidurae.
Après leur disparition du sang, les Borrelia peuvent être
retrouvées dans divers organes : foie, rate, reins, poumons,
testicules, yeux et plus particulièrement dans le système nerveux.
Ce tropisme tissulaire varie selon l’espèce et le sérotype [8, 17,
18]. Le mécanisme de passage des Borrelia de la circulation
sanguine vers les organes est mal connu. Les lésions vasculaires
provoquées par les rosettes érythrocytaires y jouent probablement
un rôle important : les espèces de Borrelia capables de
former ces rosettes ont en effet une plus grande aptitude à envahir
les organes. Par ailleurs, des expériences récentes mettent en
évidence l’implication de l’activation du plasminogène par les
protéines de la membrane bactérienne. L’activité protéolytique de
la plasmine issue de cette activation faciliterait le passage des
bactéries à travers l’endothélium vasculaire et les tissus [20].
Chez la souris blanche, Borrelia crocidurae peut subsister
dans le cerveau jusqu’à sept mois après l’inoculation alors que la
bactériémie ne se prolonge jamais au delà de deux à trois mois
[13]. Le tissu cérébral semble donc constituer un réservoir
bactérien protégé de la réponse immunitaire et à partir duquel les
Borrelia seraient susceptibles de réinfecter le sang
[18].
Aspects cliniques
Comme pour les animaux, la contamination de l’homme se fait par
piqûre. Celle-ci étant indolore et principalement nocturne, le
patient ne se souvient généralement pas avoir été piqué par une
tique. Après une incubation silencieuse de quatre à sept jours
(extrêmes de deux à dix-huit jours), la fièvre récurrente à tiques
d’Afrique de l’Ouest se caractérise par un accès fébrile brutal
pouvant atteindre 40 à 41 °C. D’une durée moyenne de trois à
quatre jours, les accès fébriles alternent avec des phases
d’apyrexie de deux à dix jours. Le plus souvent, on dénombre une à
deux récurrences (extrêmes de zéro à neuf) ; ce nombre dépend
de la précocité du diagnostic, de l’efficacité du traitement et de
l’immunité du patient [21].
Sur le plan clinique, l’infection ne présente pas de signe
pathognomonique. L’accès fébrile s’accompagne généralement de
frissons, de céphalées, d’asthénie et d’algies diffuses (myalgies,
lombalgies, arthralgies). Les troubles digestifs sont
fréquents : anorexie, douleurs abdominales, nausées,
vomissements et diarrhées. La palpation abdominale peut mettre en
évidence une splénomégalie et/ou une hépatomégalie souvent associée
à un ictère. Une rougeur de la face et une injection conjonctivale
sont parfois observées. Plus rarement, une toux sèche s’ajoute au
tableau clinique. La phase apyrétique survient avec une chute
brutale de la température pouvant conduire à une hypothermie ;
l’ensemble des symptômes s’estompent mais l’asthénie peut
persister. En général, les signes cliniques s’atténuent au cours
des récurrences [21-25].
Dans de rares cas, des complications neuroméningées se manifestent
lors du premier accès fébrile ou lors des récurrences. Elles se
traduisent par un syndrome méningé, des troubles psychiques
(agitation, agressivité, idées de persécution) et des
manifestations neurologiques (névralgies, paresthésies, parésies,
paralysie faciale, atteinte des VIIe et VIIIe
paires de nerfs crâniens, crises convulsives) [22-24, 26].
Exceptionnellement, des atteintes oculaires (associées ou non aux
complications neuroméningées) peuvent être rencontrées :
troubles du vitré, iritis, iridocyclites, choroïdites et névrites
optiques [23, 24, 27]. Aucune des complications obstétricales
rencontrées avec d’autres fièvres récurrentes à tiques (avortement,
accouchement prématuré, mortalité maternelle) n’a été décrite au
cours d’une infection par Borrelia crocidurae [1, 21]. Par
ailleurs, un seul cas mortel a été rapporté au Sénégal en 1942
[27].
Diagnostic biologique
Paramètres non spécifiques
Aucun paramètre biologique ne présente un réel intérêt
diagnostique dans la fièvre récurrente à tiques. Dans le cas d’une
infection par Borrelia crocidurae, la numération formule
sanguine révèle parfois une hyperleucocytose modérée sans anomalie
de formule. La vitesse de sédimentation globulaire est souvent
augmentée [21, 26]. Sur le plan biochimique, on peut noter une
cytolyse hépatique et une élévation de la bilirubine non conjuguée
[4, 21].
Dans les cas d’atteinte neurologique, l’examen du liquide
céphalorachidien (LCR) met en évidence une méningite lymphocytaire
(liquide clair, pléiocytose à lymphocytes prédominants), une
hyperprotéinorachie et une glycorachie normale ou légèrement
augmentée. Aucun spirochète n’est observé dans le LCR [21, 22,
26].
Diagnostic direct
Examen microscopique
En pratique courante, le diagnostic d’une fièvre récurrente à
tiques repose sur la mise en évidence des Borrelia dans le
sang périphérique du patient. Les Borrelia sont recherchées
sur des frottis sanguins ou des gouttes épaisses colorées par la
méthode de Giemsa ou de May-Grnwald-Giemsa [22, 25]. Elles peuvent
aussi être observées au microscope à fond noir ou par contraste de
phase [1, 8]. La faible bactériémie, notamment pendant les phases
apyrétiques, rend difficile la détection des Borrelia [4,
22] ; il est donc indispensable d’effectuer le prélèvement
sanguin au cours d’un pic fébrile. Par ailleurs, c’est lors des
premiers pics de fièvre que les spirochètes sont les plus abondants
dans le sang. Les seuils de positivité du frottis et de la goutte
épaisse sont respectivement estimés à 105 et
104 spirochètes par millilitre de sang [1]. L’examen
long et soigneux (200 champs microscopiques à immersion) d’une
goutte épaisse réalisée au moment (ou à faible distance) d’un pic
fébrile permet d’atteindre une sensibilité de 50 à 70 % ([8],
Diatta G et Trape JF, données non publiées).
Inoculation à l’animal
L’inoculation intra-péritonéale à la souris est la technique de
référence pour le diagnostic de la fièvre récurrente à Borrelia
crocidurae, même si elle est peu employée en routine. La
recherche des spirochètes dans le sang de la souris trois à six
jours après l’inoculation permet d’augmenter d’environ 30 % la
sensibilité du diagnostic sans que le sang du patient soit
nécessairement prélevé lors d’un pic fébrile (figure 2) [1, 13].
Culture
La culture des Borrelia constitue une alternative à
l’inoculation à la souris mais elle reste très délicate. La
culture de Borrelia crocidurae a été mise au point en 1999
par Van Dam et al. [22]. Elle est effectuée sur milieu de
Kelly modifié (MKM). Après cinq à sept jours d’incubation en
microaérobiose à 33 °C, les Borrelia peuvent être
observées au microscope.
QBC® test
Déjà utilisé pour le diagnostic des filarioses sanguines, de la
trypanosomiase, de la babésiose et de la leptospirose, le
quantitative buffy coat (QBC® – Beckton
Dickinson) a récemment montré son intérêt dans le diagnostic des
borrelioses à Borrelia crocidurae. Cette technique de
détection du paludisme associe la coloration par l’acridine orange
à la centrifugation. En permettant l’examen rapide d’un volume de
sang beaucoup plus important que la goutte épaisse, le
QBC® permet un gain de sensibilité. Van Dam et
al. évaluent le seuil de détection de cette technique à
103 spirochètes/mL pour un examen de dix minutes
[22]. Observées au microscope à fluorescence, les Borrelia
apparaissent comme de fins filaments mobiles de couleur jaune-vert
et présentent huit à dix spires régulières. Immédiatement après la
centrifugation, les Borrelia sont situées à la limite de la
zone leuco-plaquettaire et du plasma vers lequel elles migrent
rapidement [7].
Diagnostic indirect
La sensibilité et la spécificité des méthodes immunoenzymatiques
(Elisa) et d’immunofluorescence (IFA) employées pour le diagnostic
sérologique des fièvres récurrentes sont limitées par la
variabilité antigénique des Borrelia et par les réactions
croisées interspécifiques. Les tests mis au point pour le
diagnostic des fièvres récurrentes à tiques nord-américaines
présentent par exemple des réactions croisées avec les
Borrelia de la maladie de Lyme, avec les Borrelia des
fièvres récurrentes ainsi qu’avec les tréponèmes [7, 8, 28]. La
mise en évidence en 1996 de la glycérophosphodiester
phosphodiestérase (GlpQ), protéine spécifique des Borrelia
des fièvres récurrentes, a permis la discrimination sérologique
entre les fièvres récurrentes et la borreliose de Lyme [29]. Plus
récemment, le séquençage des gènes rrs après amplification
par PCR (polymerase chain reaction) a été utilisé pour
identifier de manière spécifique Borrelia crocidurae chez
deux patients [22] ; cette technique n’est cependant pas
appliquée en routine.
Diagnostic différentiel
En l’absence de signe clinique spécifique, le diagnostic
différentiel des fièvres récurrentes à tiques est vaste : il
englobe avant tout le paludisme, fréquent dans ces régions [24,
25], mais aussi les septicémies, les arboviroses (fièvre jaune,
dengue) et d’autres infections virales, les rickettsioses, la
leptospirose et la fièvre typhoïde [22]. Par ailleurs, une
co-infection par le paludisme peut masquer l’infection à
Borrelia crocidurae. La notion de séjour en zone endémique
est donc un élément déterminant dans le diagnostic d’une fièvre
récurrente à Borrelia crocidurae.
Traitement et prévention
La tétracycline [21, 22] et la doxycycline [21, 24] sont les
antibiotiques de choix pour le traitement des fièvres récurrentes.
La posologie est de 500 mg per os toutes les six heures
chez l’adulte (12,5 mg/kg chez l’enfant de plus de huit ans)
pour la tétracycline et de 100 mg deux fois par jour
(4 mg/kg en une seule prise chez l’enfant) pour la
doxycycline. La durée du traitement est de 5 à 10 jours. Le
traitement par une dose orale unique, envisageable pour la fièvre
récurrente à poux, n’est pas applicable aux fièvres récurrentes à
tiques du fait de leur tropisme pour le système nerveux central. En
effet, dans le cerveau les Borrelia sont protégées de
l’action des tétracyclines par la barrière hématoencéphalique et
pourraient par la suite réapparaître dans le sang. Une
administration prolongée est donc nécessaire pour que
l’antibiothérapie soit efficace [30].
En cas de contre-indications (grossesse et enfant de moins de huit
ans), l’érythromycine (500 mg ou 12,5 mg/kg per os
toutes les six heures) est une alternative aux tétracyclines [1,
21]. Des échecs thérapeutiques ont toutefois été observés avec
cette molécule [24]. De plus, comme les tétracyclines,
l’érythromycine a une mauvaise diffusion dans le tissu
cérébral.
Dans les atteintes neurologiques, il faut envisager une
antibiothérapie parentérale par pénicilline G (12 à
30 millions d’UI par jour) [26, 30] ou par ceftriaxone
(2 g/j) pendant 10 à 14 jours [30].
Les Borrelia sont résistantes à la rifampicine, au
métronidazole et aux sulfamides. Comparées à la plupart des
bactéries gram-négatives et gram-positives, elles sont relativement
résistantes aux quinolones et aux aminoglycosides. Actuellement,
aucune résistance acquise aux antibiotiques n’a été mise en
évidence chez les Borrelia [1].
Réaction de Jarisch-Herxheimer
Comme la syphilis et la maladie de Lyme, les fièvres récurrentes
sont des infections pour lesquelles il existe un risque de survenue
de réaction de Jarisch-Herxheimer lors de l’instauration du
traitement antibiotique. Présente dans la majorité des cas de
fièvre récurrente à poux, cette réaction est corrélée, pour les
fièvres récurrentes à tiques, à la gravité de l’infection et à
l’espèce en cause [4]. Ainsi, les cas de réaction de
Jarisch-Herxheimer rapportés au cours d’infections à Borrelia
crocidurae sont rares [22, 24-26].
Cette réaction débute dans les deux heures suivant l’instauration
du traitement et impose la surveillance du patient. Elle se
caractérise par une brusque exacerbation des symptômes de la
maladie avec frisson, fièvre, tachycardie, tachypnée, hypertension
artérielle et leucopénie. La défervescence intervient après
quelques heures, elle s’accompagne de sueurs abondantes et d’une
chute rapide de la tension artérielle. Cette hypotension, due à une
vasodilatation périphérique brutale, peut entraîner une
insuffisance cardiaque et la mort du patient [4].
Le mécanisme de la réaction de Jarisch-Herxheimer est mal
connu : la sécrétion de cytokines (tumor necrosis
factor, interleukines 6 et 8) provoquée par la libération
massive de composés antigéniques lors de la lyse bactérienne est
l’hypothèse actuellement retenue ; des endorphines seraient
également impliquées dans la physiopathologie de la réaction.
Plusieurs traitements, d’efficacité limitée, sont proposés pour
prévenir et traiter la réaction de Jarisch-Herxheimer :
corticoïdes, paracétamol, pentoxifylline... Des essais menés avec
le meptazinol, agoniste-antagoniste morphinique, ont montré une
atténuation des symptômes. Plus récemment expérimentée, l’injection
de fragments Fab d’anticorps anti-TNFα, avant la première
administration d’antibiotiques, permet de réduire les
manifestations cardiovasculaires et de diminuer la sécrétion des
cytokines [8].
Prophylaxie
Les sujets exposés à Borrelia crocidurae sont
essentiellement les autochtones et les touristes vivant ou
séjournant en milieu rural. Pour les premiers, la prophylaxie est
basée sur la lutte anti-murine et sur l’élimination des terriers
par le revêtement, à l’aide de ciment par exemple, du sol et de la
base des murs des habitations. Pour les seconds, l’utilisation de
moustiquaires à mailles très fines et de répulsifs est recommandée
[1, 4].
Conclusion
La fièvre récurrente à tiques d’Afrique de l’Ouest semble
représenter une cause de morbidité importante en zone sahélienne,
notamment en milieu rural. Cependant, cette infection bénigne est
rarement diagnostiquée en raison de la méconnaissance de la maladie
par les praticiens, de l’absence de signe pathognomonique, de la
mise en évidence difficile des Borrelia dans le sang ou
encore du recours précoce à une antibiothérapie probabiliste chez
les patients présentant un syndrome fébrile.
La stabilité de l’endémie repose sur la longévité de la tique
vectrice qui contribue à la continuité du cycle
Borrelia-vecteur-hôte. L’extension de la zone de
distribution de Borrelia crocidurae due à la persistance de
la sécheresse sub-saharienne constitue une illustration des effets
que peuvent avoir les modifications climatiques actuelles sur
l’épidémiologie des maladies transmissibles.
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