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La procalcitonine (PCT ou ProCT, encore appelée PAN 116) est
le précurseur de la calcitonine, hormone hypocalcémiante.
La calcitonine est utilisée comme marqueur du cancer médullaire
de la thyroïde.
Deftos et al. [1] avaient remarqué l'hétérogénéité
des formes circulantes de la calcitonine ayant une immunoréactivité
calcitonine-like chez les patients porteurs de carcinomes médullaires.
La présence de plusieurs formes immunoréactives circulantes
de calcitonine avait été également rapportée
au cours de pathologies extrathyroïdiennes diverses, cancers [2,
3], inflammations aiguës ou chroniques pulmonaires [4], pancréatites
aiguës [5], insuffisances rénales chroniques [6]. La structure
exacte de ces molécules calcitonine-like fut élucidée
à la suite de la mise au point d'un nouveau dosage immunologique,
plus sensible et plus spécifique de la calcitonine [7]. Cette recherche
conduisit à l'obtention de plusieurs anticorps monoclonaux spécifiques
de certaines régions du précurseur de la calcitonine : la
procalcitonine [8]. Leur utilisation a ainsi permis l'identification et
le dosage des différents peptides issus de la PCT, notamment la
calcitonine mature, présents dans la circulation sanguine de sujets
sains et de sujets atteints de diverses pathologies bénignes ou
malignes [9].
La PCT a été dosée pour la première fois
en 1989. Ghillani et al. [9] ont montré que calcitonine
mature et précurseurs (PCT) sont présents à taux
élevés au cours des carcinomes médullaires de la
thyroïde tandis que seuls les précurseurs sont augmentés
au cours des pathologies extrathyroïdiennes bénignes ou malignes,
les taux de calcitonine mature étant normaux ou faiblement augmentés.
Assicot et al. [10] ont retrouvé au cours d'infections une
augmentation d'immunoréactivité calcitonine-like identifiée
comme étant due à la PCT, augmentation retrouvée
au cours du sepsis [11], du choc septique [12], de la mélioïdose
[13], du paludisme aiguë [14]. De récentes études confirment
ces données et il est actuellement admis que la PCT est un marqueur
d'infection bactérienne.
Structure de la procalcitonine
La PCT est un peptide de 116 acides aminés d'un poids moléculaire
de 13 kDa. Ce peptide dérive d'un précurseur de 141 acides
aminés : la préprocalcitonine [15].
Le génome humain contient quatre gènes : CALC-I, CALC-II
et CALC-III sont situés sur le bras court du chromosome 11, CAL-IV
est situé sur le bras court du chromosome 12 [16].
La calcitonine est codée par le seul gène CALC-I [17].
Ce gène comporte 5 kb, répartis en 6 exons et 5 introns,
et code, selon les cellules, cellules thyroïdiennes ou cellules nerveuses,
le précurseur de la calcitonine ou celui du CGRP-I (calcitonin
gene-related peptide-alpha). La transcription du gène CALC-I
dépend du tissu : thyroïde ou tissu nerveux [17]. Dans les
cellules C de la thyroïde, la transcription de CALC-I donne deux
ARN messagers (ARNm) codant pour des précurseurs de la calcitonine
et un ARNm codant pour le précurseur du CGRP-I (figure
1). L'ARNm-I de la calcitonine résulte de l'expression
complète des exons 1-4, l'ARNm-II résulte de l'expression
complète des exons 1-3, 5-6 et partielle de l'exon 4. Les préprocalcitonines
synthétisées, de même poids moléculaire : 16
kDa (141 acides aminés), diffèrent seulement au niveau de
la séquence du peptide carboxy terminal constituant la katacalcine
ou CCP-I. La région N-terminale (25 acides aminés) est hydrophobe
et constitue le peptide signal d'attachement au réticulum endoplasmique.
La PCT (116 acides aminés) résulte du clivage protéolytique
de ce peptide signal dans le réticulum endoplasmique [18]. Dans
le tissu nerveux, la transcription des exons 1-3, 5-6 du gène CALC-I
conduit à un ARNm codant pour le précurseur du CGRP-I ou
CGRP-alpha [19]. Le CGRP présente une homologie de séquence
avec l'adrénomédulline. CGRP et adrénomédulline
ont une activité hypotensive marquée.
Un second gène CALC-II, d'organisation identique à celle
de CALC-I (6 exons, 5 introns) exprime un seul ARNm codant pour le précurseur
du CGRP-II ou CGRP-beta, différant par trois acides aminés
de CGRP-I. Cependant, CGRP-I et CGRP-II ont les mêmes propriétés
biologiques. Le gène CALC-III contient seulement les exons 1 et
2, de transcription inconnue. La transcription du gène CALC-IV
impliquant les exons 1-3 est responsable de la synthèse de l'amyline
retrouvée dans les tumeurs médullaires thyroïdiennes
et dans les îlots langerhansiens.
Le mécanisme par lequel le même gène CALC-I conduit
préférentiellement aux ARNm de la calcitonine dans les cellules
C et préférentiellement à l'ARNm du CGRP dans le
tissu nerveux n'est pas élucidé. Une troisième voie
d'épissage du gène CALC-I est présente dans les cancers
médullaires de la thyroïde conduisant à la calcitonine.
La structure de la PCT est connue depuis 1984 [20]. La PCT est constituée
de trois parties (figure 2)
:
- une partie N-terminale 1-57 : N-PCT, peptide de 57 acides aminés,
- une partie médiane 60-91 : calcitonine immature de 32 acides
aminés,
- une partie C-terminale 96-116 : katacalcine de 21 acides aminés
ou CCP-I (calcitonine carboxy terminal peptide).
Normalement clivée par protéolyse, la PCT conduit à
la calcitonine immature, laquelle par amidation, donne la calcitonine
mature concentrée dans les vésicules sécrétoires.
Au cours de certains processus pathologiques, infections bactériennes
essentiellement, la molécule de PCT est synthétisée
et non clivée.
Synthèse de la procalcitonine
Physiologiquement, la PCT est synthétisée par les cellules
C de la thyroïde, cellules parafolliculaires localisées entre
les follicules thyroïdiens.
Au cours des infections, l'augmentation de la PCT chez des sujets thyroïdectomisés
exclut la possibilité d'une synthèse par ces cellules. De
plus, la PCT atteint des taux circulants élevés alors que
la calcitonine mature est indétectable ou très légèrement
augmentée [10, 21], ce qui peut suggérer que les cellules
synthétisant la PCT sont dépourvues des enzymes nécessaires
à la protéolyse de la PCT conduisant à la calcitonine
mature [10, 22]. Un tel mécanisme a été démontré
possible expérimentalement [23].
En l'absence de modèle animal, à l'exception de celui
du singe, la cellule sécrétrice n'est pas identifiée
avec certitude. En raison de l'immunoréactivité sérique
calcitonine-like observée au cours de diverses pathologies extrathyroïdiennes,
plusieurs hypothèses ont été avancées, concernant
le poumon, le foie, les reins, le pancréas ou l'intestin [2-4,
6, 9, 10, 24-27]. Becker et al. [24, 28] ont suggéré
que les cellules neuroendocrines de l'épithélium bronchique
étaient à l'origine de la production de PCT. Cate a retrouvé
une augmentation de la PCT chez des patients porteurs de carcinome pulmonaire
à petites cellules [25]. Nylen a observé des taux très
élevés de PCT chez des brûlés atteints de lésions
pulmonaires d'inhalation [26]. Cette origine pulmonaire a été
controversée à la suite des travaux du groupe de C. Bohuon
montrant des taux élevés de PCT chez des patients infectés
sans atteinte pulmonaire [10].
Dandona a émis l'hypothèse d'une synthèse de PCT
par les cellules endothéliales ou les leucocytes [22]. Seul, Oberhoffer
a observé une activité PCT-like dans les leucocytes, ceci
avec des anticorps anti-katacalcine [29]. En fait, lymphocytes, polynucléaires,
cellules endothéliales peuvent être exclus car aucune production
de PCT n'a été mise en évidence dans les surnageants
de culture de ces cellules [13].
D'autre part, des études récentes ont montré que,
chez des patients immunodéprimés, infectés ou répondant
aux critères de sepsis, les taux de PCT mesurés étaient
comparables à ceux des patients non immunodéprimés,
suggérant que leucopénie et lymphopénie n'avaient
pas d'influence sur la production de PCT [30, 31]. La PCT sérique
est augmentée au cours de méningites bactériennes,
y compris méningites purulentes sans augmentation parallèle
de PCT dans le LCR indiquant que la PCT n'est pas d'origine leucocytaire
[32]. Aucune production de PCT n'a également été
mise en évidence dans les surnageants de culture de monocytes-macrophages
humains. Cependant, ce dernier résultat est à interpréter
avec prudence car, chez le babouin, des données récentes
indiquent une sécrétion de PCT par le foie (cellules de
Küppfer ?) [C. Bohuon, communication personnelle].
Relation procalcitonine et cytokines
Le mécanisme intime de la sécrétion de la PCT est
peu connu. Plusieurs études montrent qu'elle s'élève
après injection d'endotoxine, constituant de la paroi des bactéries
à Gram négatif.
Une première étude concerne des patients atteints de cancers
traités par injection IV d'endotoxine de Salmonella abortus
suis [33]. Une seconde étude concerne des volontaires sains
recevant une injection IV d'endotoxine d'Escherichia coli à
la dose de 4 ng/ml [22]. Dans ces deux études, le taux sérique
de PCT s'élève rapidement dès la 2e heure
pour atteindre un maximum vers la 8e heure et rester élevé
en plateau jusqu'à la 24e heure avant de décroître
(figure 3). Cette élévation
de PCT est précédée d'une augmentation de cytokines
dites pro-inflammatoires : tumor necrosis factor-alpha (TNFalpha),
interleukine 6 (IL6) et interleukine 8 (IL8), avec des maxima atteints
respectivement à la 2e heure pour le TNFalpha, à
la 3e heure pour l'IL6 et à la 6e heure pour
l'IL8. L'augmentation de la protéine C réactive (CRP), marqueur
classique de l'inflammation, dont la synthèse est stimulée
surtout par l'IL6 [34] atteint son maximum vers la 30e heure.
Aucune élévation concomitante de la calcitonine est observée.
Le taux de PCT décroît de 50 % toutes les 24 h et revient
à la normale en une semaine tandis que les pics de TNFalpha, d'IL6
et d'IL8 sont transitoires (retour à la normale en 6 h pour le
TNFalpha et en 8 h pour l'IL6). Des injections répétées
d'endotoxine pendant 3 jours entraînent une réduction de
la réponse en PCT [35]. La demi-vie de la PCT est de 22,5 h. Cette
demi-vie, longue par rapport à celle de la calcitonine mature (~
10 min), suggère que la PCT circule sous forme de complexes de
haut poids moléculaire, soit par liaison de la PCT à des
protéines circulantes, soit par formation de polymères.
La PCT se démarque de la CRP, protéine précoce
de la phase aiguë inflammatoire par une normalisation plus rapide
malgré la persistance de l'inflammation.
L'hyperprocalcitoninémie observée en réponse à
l'administration d'endotoxines bactériennes ou au cours d'infections
sévères établit l'existence d'un lien entre endotoxines/infection
et PCT. On peut penser que les toxines du choc septique, des antigènes
viraux, fongiques ou parasitaires constituent aussi des stimuli de synthèse
de la PCT. Cette production de PCT au cours d'infections diverses implique
un médiateur commun appartenant vraisemblablement à la cascade
des cytokines puisque la cinétique d'évolution de la PCT
est très proche de celles des cytokines TNFalpha, IL6 mais avec
un léger décalage (~ 2 h). Cela suggère que l'une
ou l'autre de ces cytokines pourrait jouer un rôle intermédiaire
dans l'induction de la sécrétion de PCT au niveau d'une
cellule-cible. Ce rôle des cytokines avait été suggéré
à la suite de l'observation de l'élévation marquée
de la PCT consécutivement à l'administration d'interleukine
2 (IL2) [10]. De plus, on observe une élévation beaucoup
plus importante de la PCT au cours des infections associées à
une sécrétion marquée de TNFalpha comme les infections
bactériennes à Gram négatif ou les infections aiguës
à Plasmodium [13, 14, 36]. Des données très
récentes semblent indiquer que le TNFalpha serait à l'origine
de la sécrétion de PCT, par action au niveau d'un promoteur.
On ne peut cependant exclure l'existence d'autres médiateurs à
l'origine de la production de PCT au cours du processus infectieux.
Rôle physiologique de la PCT
À l'exception des trois premiers jours de la vie, les valeurs
normales de PCT sont inférieures à 0,100 ng/ml. La valeur
moyenne établie chez des donneurs de sang (n = 500) est de 0,020
ng/ml (0-0,070 ng/ml). En conséquence, une valeur supérieure
à 0,200 ng/ml est anormale. Au cours des infections bactériennes
(méningites, septicémies), la PCT atteint des taux sériques
élevés : 2-100 ng/ml et plus, jusqu'à 1 000 ng/ml,
soit des concentrations 2 000 fois plus élevées que la normale.
Au cours d'infections virales, les taux sont rarement supérieurs
à 1 ng/ml.
Au cours des premiers jours de la vie, on observe des variations de
concentrations de la PCT en dehors de toute infection, avec un pic à
J1 suivi d'une diminution à J2, diminution se poursuivant à
J3 (figure 4) [37, 38].
L'augmentation de PCT à J1 pourrait être consécutive
à l'hypoxie tissulaire ou être liée à la colonisation
physiologique du tube digestif, en réponse à la translocation
bactérienne et à une décharge éventuelle d'endotoxine
[38].
Le rôle physiologique de la PCT reste inconnu. Précurseur
de la calcitonine, son rôle dans le métabolisme calcique
est ignoré. Une hypocalcémie est souvent observée
chez des patients septiques ayant des taux élevés de PCT,
mais le lien entre hypocalcémie et PCT reste indéterminé
[39].
Les taux circulants de PCT sont trop faibles pour que la PCT puisse
jouer un rôle de protéine scavenger, trop élevés
pour un rôle hormonal. La PCT est-elle un médiateur ? Joue-t-elle
un rôle dans la cascade des cytokines induites par l'infection ?
Les travaux de Nylen et al. [40] suggèrent qu'elle agirait
comme médiateur pro-inflammatoire et que des taux élevés
seraient associés à un accroissement de la mortalité.
En effet, dans un modèle de sepsis chez le hamster, l'administration
de PCT entraîne une augmentation significative de la mortalité
tandis que l'administration avant ou après induction du sepsis
d'anticorps anti-PCT diminue la mortalité. L'administration de
PCT à des animaux sains témoins reste sans effet. Il est
possible que la PCT amplifie la réponse inflammatoire de façon
similaire à l'IL6, ce qui expliquerait ses effets nocifs au cours
du sepsis.
Dosage de la procalcitonine
Le dosage immunoluminométrique, développé par la
Société Brahms (Brahms Diagnostic, Berlin, Allemagne), est
une technique immunoluminométrique (Ilma) [18], utilisant deux
anticorps monoclonaux dirigés respectivement contre les résidus
96-106 (région katacalcine) et 70-76 (région calcitonine)
de la PCT. Le sérum (20 µl) est incubé 2 h à
température ambiante en présence de l'anticorps traceur
anticalcitonine marqué à l'ester d'acridinium dans des tubes
recouverts de l'anticorps de capture antikatacalcine. Après lavage,
la luminescence est mesurée à l'aide d'un analyseur Bérilux
250 (Behring, Marburg, Allemagne). Une PCT synthétique (PAN 116)
est utilisée comme calibrateur. La limite de sensibilité
est de 0,060 ng/ml, la reproductibilité et la répétabilité
sont inférieures à 8 %. La limite de sensibilité
peut être portée à 0,020 ng/ml par modification de
la technique. La PCT peut être dosée sur sérum ou
plasma (citrate, EDTA) veineux ou artériel.
La PCT est une protéine remarquablement stable, même à
température ambiante. Cependant, il est préférable
de la congeler à - 20 °C (ou mieux à - 80 °C)
en cas de dosage différé. Son taux reste identique même
après plusieurs congélations-décongélations
du prélèvement [41]. En raison de la cinétique de
sécrétion, elle peut être dosée 2 h après
le début de l'infection. Ses valeurs, lorsqu'elle est augmentée,
ne suivent pas une distribution gaussienne.
Indications du dosage de la procalcitonine
Plusieurs études ont souligné l'intérêt du
dosage de la PCT en tant que marqueur d'infection dans des situations
diagnostiques difficiles où CRP et/ou cytokines ne permettent pas
la distinction entre inflammation sévère non infectieuse
et infection. Des taux élevés de PCT sont observés
au cours des infections généralisées, bactériennes,
fongiques, parasitaires ; les infections bactériennes localisées,
les infections virales sont associées à des taux normaux
ou faiblement augmentés de PCT.
Diagnostic différentiel : étiologies
infectieuses ou non infectieuses
Une étude récente [42] portant sur 50 patients atteints
de pancréatite aiguë dont 32 formes nécrosantes, indique
que la PCT sérique est un meilleur marqueur que l'IL8 pour le diagnostic
de nécrose pancréatique infectée (sensibilité
94 %, spécificité 91 % pour une valeur-seuil à 1,8
ng/ml). Cette étude n'a pas confirmé les résultats
de Brunkhorst [43], qui ne retrouvait des valeurs de PCT augmentées
que dans le cas de pancréatite biliaire et non dans ceux de pancréatite
alcoolique. La PCT apparaît bien corrélée à
l'infection et non à l'extension de la nécrose.
Lors du syndrome de détresse respiratoire aiguë (SDRA),
la discrimination entre étiologie infectieuse et non infectieuse
est possible avec le dosage de la PCT, la PCT n'étant augmentée
qu'en cas d'étiologie bactérienne [44].
Des taux de PCT significativement élevés sont retrouvés
en cas de pneumopathies bactériennes comparativement aux non bactériennes
[26].
Le dosage de la PCT est également indiqué pour le diagnostic
d'infection chez des patients neutropéniques (chimiothérapie,
immunosuppression) présentant des épisodes fébriles
non toujours documentés bactériologiquement ou cliniquement
mais conduisant à des antibiothérapies systématiques.
En cas d'infection bactérienne, les taux de PCT s'élèvent
précocement dès le premier jour de la fièvre. La
PCT est plus discriminante que la CRP (sensibilité 60 %, spécificité
100 % pour une valeur-seuil à 0,5 ng/ml) [31].
Viallon et al. [45] ont évalué l'intérêt
de la PCT et des cytokines (TNFalpha et IL6) au cours de la péritonite
spontanée du cirrhotique ascitique avant toute administration d'antibiotique.
Les taux sériques et ascitiques de PCT, TNFalpha et IL6 sont significativement
augmentés chez les 21 patients infectés (leucocytes >
250/mm3 et/ou culture positive du liquide d'ascite) comparés
à ceux des 40 patients ayant une ascite stérile. Pour le
diagnostic de péritonite bactérienne, les meilleurs marqueurs
sont la PCT sérique (sensibilité 95 %, spécificité
98 %, pour une valeur-seuil à 0,75 ng/ml) et l'IL6 dans le liquide
d'ascite (sensibilité 100 %, spécificité 88 %, pour
une valeur-seuil à 5 000 ng/ml).
Chez des patients présentant une pathologie auto-immune (lupus
érythémateux disséminé, maladie de Wegener...),
le dosage de la PCT permet d'établir le diagnostic différentiel
entre poussée active de la maladie et infection. Les taux de PCT
restent inférieurs à 0,5 ng/ml en cas de maladie évolutive
et sont significativement augmentés en cas d'infection bactérienne
systémique (7 pneumonies, 5 septicémies à point de
départ de cathéters centraux, une sinusite, une pyélonéphrite)
[46, 47].
Contrairement à la CRP et aux cytokines, aucune élévation
de la PCT n'a été notée dans d'autres pathologies
inflammatoires type vascularites, maladie de Horton, sarcoïdose,
rectocolite hémorragique, Crohn ou allergies [48]. De même,
il n'existe aucune élévation de la PCT ou tout au plus des
augmentations négligeables chez des patients présentant
des infections chroniques [49] ou localisées [13].
En réanimation, la PCT permet la distinction entre syndrome inflammatoire
aigu (SIRS) d'origine infectieuse et d'origine non infectieuse. Le SIRS
regroupe l'ensemble des syndromes inflammatoires généralisés,
quelle qu'en soit l'étiologie. Sepsis, sepsis sévère,
et choc septique sont inclus dans cet ensemble. Le sepsis est défini
par la présence d'un SIRS associé à une infection
clinique documentée (bactériologie) ou suspectée.
Le sepsis sévère est défini par la présence
d'un sepsis associé à deux des critères d'anomalies
de perfusion : acidose lactique, oligurie, encéphalopathie, hypoxémie,
coagulation intravasculaire disséminée [50]. Le choc septique
est défini par la présence d'un sepsis associé à
une hypotension (< 90 mmHg) persistante et aux anomalies de perfusion
du sepsis sévère malgré un remplissage vasculaire
adéquat et l'administration continue d'amines vasopressives [50].
À peine 50 % des patients ont des hémocultures positives.
Cependant, que l'infection soit documentée ou non, les signes cliniques
des patients et la nature des complications sont identiques, mais le devenir
des patients est différent en termes de mortalité (SIRS
6 %, sepsis sévère et choc septique 35 %). Les scores Apache
II (acute physiology and chronic health evaluation II) ou IGS (index
de gravité simplifié) ne prédisent pas la survenue
d'un sepsis. Seuls les résultats de la bactériologie permettent
de différencier un SIRS d'un sepsis, ce qui explique l'intérêt
tout particulier d'un marqueur biologique, précoce et spécifique
du sepsis permettant l'instauration d'un traitement antibactérien
probabilistique en attendant les données microbiologiques.
La PCT semble être un marqueur de choix pour le diagnostic du
sepsis. Une étude [51] portant sur des patients hospitalisés
présentant tous les critères de SIRS a montré que
seule la PCT permettait de différencier les patients SIRS sans
infection des patients septiques, les valeurs moyennes sont : SIRS 0,6
ng/ml, sepsis 3,5 ng/ml, sepsis sévère 6,2 ng/ml et choc
septique 21,3 ng/ml (sensibilité 97 %, spécificité
78 % pour une valeur-seuil à 1,1 ng/ml).
La spécificité de la PCT pour le choc septique a été
rapportée [12, 52, 53]. Cheval montre qu'il existe une différence
significative entre les taux de PCT chez les patients avec choc septique
ou avec choc hémorragique, cardiogénique ou anaphylactique
[52]. Bruckhorst [12] a confirmé l'intérêt de la PCT
pour le diagnostic différentiel des chocs septiques et des chocs
cardiogéniques. Il n'existe pas de corrélation entre taux
de PCT et lactatémie ou hypoxie, mais il existe une bonne corrélation
entre PCT et score Apache II. L'amélioration de l'état clinique
des patients s'accompagne d'une normalisation rapide de la PCT alors que
tous les patients décédés conservent une valeur élevée.
Dans l'étude de De Werra [53], des taux de PCT sérique >=
10 ng/ml ne sont obtenus qu'en cas de choc septique. Au seuil de 1,5 ng/ml,
la PCT permet de différencier le choc septique par rapport au choc
cardiogénique. L'hypoperfusion tissulaire ne semble donc pas impliquée
dans l'augmentation de la PCT.
Diagnostic différentiel des infections
bactériennes ou non bactériennes
Les premières études réalisées en pédiatrie
ont montré que la PCT est le meilleur marqueur diagnostique pour
différencier méningites bactériennes et méningites
virales [54]. Chez des enfants âgés de plus de 3 mois avec
méningites bactériennes documentées ou avec méningites
virales prouvées, la PCT sérique est significativement augmentée
en cas de méningite bactérienne (moyenne 61 ng/ml, extrêmes
4,8-335 ng/ml) alors qu'elle reste basse dans les méningites virales
(moyenne 0,33 ng/ml, extrêmes 0-1,7 ng/ml). La PCT était
comparée aux marqueurs habituels : albuminorachie, polynucléaires
du LCR, CRP sérique. Seule la PCT a une valeur discriminante avec,
pour une valeur seuil de 5 ng/ml, une spécificité de 100
% et une sensibilité de 94 %. Chez l'adulte, elle est aussi significativement
plus élevée en cas de méningite bactérienne
(moyenne 13,8 ± 5,2 ng/ml) qu'en cas de méningite virale (moyenne
0,3 ng/ml) [32]. Comme chez l'enfant, chez l'adulte les taux de PCT sont
nuls dans le LCR. Il n'y a pas de production in situ de PCT dans
le LCR au cours des méningites purulentes [54].
Gendrel et al. [55] ont étudié la PCT chez des
patients fébriles hospitalisés (âge > 1 mois) dès
leur admission afin d'évaluer sa valeur prédictive pour
le diagnostic d'infection bactérienne. Un groupe d'enfants ayant
une infection systémique documentée (dont 13 septicémies)
a été comparé à un groupe d'enfants ayant
une infection virale (entérovirus, virus respiratoire syncytiaux,
rotavirus, varicelle, herpès). En prenant une valeur-seuil à
1,5 ng/ml, la PCT permet le diagnostic différentiel précoce
entre infection bactérienne et infection virale.
Gerard et al. [56] ont trouvé, chez des patients infectés
par le VIH, des taux significativement élevés de PCT (>
10 ng/ml) en cas d'infections bactériennes systémiques.
Une élévation modérée de PCT (< 2 ng/ml)
est observée en cas de pneumocystose, toxoplasmose cérébrale,
tuberculose, infections virales et bactériennes localisées.
La PCT reste normale au cours de l'infection à VIH, y compris au
stade terminal (< 0,5 ng/ml).
Son augmentation est rapportée chez des patients ayant une infection
systémique non bactérienne, fongique ou parasitaire. Ainsi,
Gérard et al. [57] trouvent une élévation
très importante (~ 100 ng/ml) chez un patient transplanté
développant une septicémie à Candida albicans.
Des taux élevés de PCT sont mis en évidence chez
des patients atteints d'infection à Plasmodium falciparum
[36]. L'intérêt du dosage de la PCT dans le diagnostic et
l'évaluation de la gravité de l'accès palustre a
été confirmé [36].
Diagnostic précoce des complications infectieuses
En postopératoire, chirurgie abdominale, thoracique, cardiaque,
l'augmentation de la PCT est constatée dès le début
(J1) des complications infectieuses [58, 59]. Cependant, des augmentations
modérées de PCT sont observées en postopératoire
immédiat de chirurgie digestive ou cardiaque : pose d'une valve,
pontage coronarien chez des patients sans complications infectieuses [11]
(pic atteint en 15 h environ après l'opération, maximum
: 2 ng/ml) avec retour à la normale rapide, en l'absence de tout
processus infectieux.
Chez des sujets traumatisés sévères, la PCT a été
étudiée en fonction de l'intensité du traumatisme
et de la survenue éventuelle de complications infectieuses. À
la phase précoce post-traumatique, elle se comporte comme la CRP,
c'est-à-dire comme un marqueur d'inflammation corrélé
à la sévérité du traumatisme. Dès le
premier jour, un pic précoce de PCT est observé (0,2-10
ng/ml) simultanément à ceux des marqueurs de lyse tissulaire,
pic corrélé avec la sévérité des lésions
et la rhabdomyolyse. À la phase tardive (J7), les patients non
infectés ont des taux de PCT normaux ou modérément
augmentés (< 1,8 ng/ml). Seules, des valeurs très élevées
sont retrouvées chez les patients infectés (150-2 180 ng/ml)
[60]. Cette étude montre que la PCT peut être induite précocement
au cours d'un syndrome inflammatoire généralisé,
de survenue brutale.
Ce syndrome inflammatoire est une conséquence de l'hypoperfusion
et des lésions tissulaires, et conduit à la mise en jeu
de médiateurs responsables de l'augmentation de perméabilité.
Au niveau intestinal, cette dernière pourrait être à
l'origine d'une translocation de bactéries et d'endotoxines, mais
cette hypothèse, validée chez l'animal, n'a pas été
confirmée chez l'homme [61]. L'augmentation de la PCT pourrait
être liée à l'hypovolémie, au degré
d'anoxie tissulaire et aux lésions tissulaires.
Des augmentations de PCT ont aussi été observées
chez des patients brûlés présentant des lésions
pulmonaires d'inhalation en l'absence de tout processus infectieux [62].
Cela signifie que au cours d'états inflammatoires sévères
(SIRS par exemple), aux phases précoces, des valeurs modérément
élevées de PCT peuvent être dosées en l'absence
d'infection bactérienne. En revanche, l'augmentation du taux de
PCT ou la persistance de concentrations élevées de PCT sur
plusieurs jours est un signe de complications infectieuses et cela souligne
l'intérêt du dosage journalier de la PCT pour le suivi de
l'évolution du patient.
Après transplantation, l'augmentation de la PCT permet précocement
de différencier infections (bactériennes, fongiques ou parasitaires)
des rejets [57, 63, 64]. Le rejet aigu ou chronique n'est pas accompagné
d'augmentation de la PCT ainsi que les infections virales, mais ces dernières
s'observent généralement tardivement. La détermination
journalière de la PCT est donc indiquée dans la période
postopératoire précoce, période où infections
bactériennes et fongiques sont les plus fréquentes.
Valeur pronostique de la PCT
L'intérêt pronostique de la PCT a été peu
étudié. Les résultats de plusieurs études
indiquent que la PCT peut être un marqueur pronostique intéressant.
Assicot et al. [10] rapportent, dans une population d'enfants infectés
et de brûlés, une corrélation entre taux de PCT et
gravité de l'infection bactérienne. Zeni et al. [65]
mettent en évidence une corrélation entre taux de PCT et
gravité du sepsis. Une étude récente, présentée
au 27e congrès de la Société de réanimation
[66], confirme l'intérêt pronostique de la PCT qui apparaît
plus discriminante que les marqueurs classiques : acide lactique et IGS
dans l'estimation du pronostic des patients présentant un choc
septique.
Dans une étude portant sur des patients atteints de mélioïdose
(Pseudomonas pseudomallei), infection potentiellement létale,
Smith [13] confirme une corrélation entre taux de PCT et sévérité
de l'infection mais aussi entre taux de PCT et mortalité en cas
d'infection sévère. Des valeurs de PCT supérieures
à 100 ng/ml sont significativement associées à une
évolution mortelle de la maladie. De plus, le taux de PCT reflète
l'évolution clinique avec diminution en cas de rechute.
Gramm [67] retrouve une bonne corrélation entre la persistance
de taux élevés de PCT et l'évolution fatale chez
des patients présentant une péritonite. Zintl [64] rapporte
une augmentation de la PCT chez des patients ayant eu une allogreffe de
moelle entre le 13e et 20e jour après la
greffe en cas d'évolution avec choc septique. Oberhoffer [68],
dans une série de 100 patients classés en trois groupes,
sepsis, sepsis sévère et choc septique retrouve, à
l'admission des patients, des taux de PCT significativement plus élevés
chez les patients décédés par rapport aux patients
survivants.
Kessler [69], parmi des patients développant dans un contexte
infectieux sévère une pleurésie, retrouve des taux
de PCT élevés, corrélés au score de gravité.
Dans des pneumopathies de réanimation, les taux de PCT mesurés,
d'emblée très élevés ou ne diminuant pas,
sont corrélés à la survenue d'un choc septique et
au décès du patient [70].
Récemment, Gendrel [71] rapporte que la PCT est un bon marqueur
pronostique au cours des pyélonéphrites car son taux initial
est corrélé à l'intensité des lésions
rénales. Ni l'IL6 ni la CRP mesurées à l'admission
ne montrent des variations prédictives de lésions séquellaires.
Commentaires
Les résultats des travaux réalisés à ce
jour indiquent que la PCT peut être, dans un contexte inflammatoire,
un marqueur spécifique, précoce d'infections, en particulier
bactériennes. Elle semble supérieure à la CRP et
à l'IL6, marqueurs biologiques classiques, plus spécifiques
que la CRP pour le diagnostic d'infection bactérienne et, avec
une meilleure valeur prédictive positive, plus discriminante entre
infection bactérienne et virale. Son élévation, corrélée
à la gravité de l'infection bactérienne systémique,
peut avoir une valeur pronostique.
Cependant les études réalisées portent sur de faibles
échantillons de patients. Des études supplémentaires
sont nécessaires pour répondre aux questions suivantes :
- La PCT n'est pas ou est seulement modérément augmentée
en cas d'infection localisée. Un taux normal de PCT n'exclut donc
pas l'indication d'une antibiothérapie. Au cours d'infection avec
manifestation systémique, une normalisation des valeurs de PCT
n'autorise pas un arrêt des antibiotiques, car cette normalisation
n'indique pas nécessairement une éradication du foyer infectieux
mais peut-être une localisation de ce dernier. Des faux négatifs
ont été observés dans quelques cas de sepsis sévères
[72].
- La PCT peut être augmentée, en cas d'inflammation sévère,
en l'absence de tout contexte infectieux : traumatisme [73], chirurgie
[74, 75], CEC, chirurgie cardiaque [11, 48], choc cardiogénique.
Dans ces cas, elle semble être un marqueur de l'inflammation systémique.
En cas d'hypoperfusion prolongée, elle atteint dans le choc cardiogénique
des valeurs comparables à celles obtenues dans le choc septique,
de sorte qu'un diagnostic différentiel choc septique versus
choc cardiogénique est impossible.
- Il n'y a pas de valeur-seuil précise de PCT permettant avec
100 % de spécificité de différencier les étiologies
infectieuses des étiologies non infectieuses. Les valeurs-seuils
rapportées dans la littérature varient de 0,2 à 10
ng/ml, ce qui suggère que la valeur-seuil de PCT à considérer
peut dépendre du type de pathologie étudiée. Cette
valeur-seuil est particulièrement difficile à définir
en pédiatrie pendant les premiers jours de la vie, en raison de
la grande variabilité des valeurs de PCT que l'on observe indépendamment
d'un contexte infectieux (de 1 à 15 ng/ml).
CONCLUSION
Malgré ces limites, la PCT est un nouveau marqueur biochimique
dont l'interêt dans le diagnostic précoce de l'infection,
en particulier d'origine bactérienne, est très prometteur
et mérite d'être confirmé par des études portant
sur de plus larges populations. Une meilleure connaissance physiopathologique
permettra de mieux définir sa place vis-à-vis des marqueurs
biologiques de l'infection actuellement utilisés, notamment la
CRP.
Remerciements. Au Pr Claude Bohuon pour ses conseils
avisés dans l'élaboration de cette version finale, ainsi
qu'à Mme Marie-Thérèse Lentulus pour la dactylographie.
Article reçu le 27 juin 1999, accepté le 17 septembre 1999.
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