ARTICLE
Devant cette augmentation importante et isolée de l'AST, la présence
d'une macroenzyme est alors suspectée puis rapidement confirmée
chez cette patiente. La présence de cette macro-AST en liaison
avec un traitement par la minocycline est discutée. Aucun traitement
n'est proposé à cette patiente chez qui les symptômes
régressent. La patiente doit être suivie.
Le point de vue du clinicien
Il s'agit donc d'une femme de 22 ans ayant présenté des
troubles neuro-sensoriels possiblement en rapport avec une hypertension
intracrânienne bénigne liée à la prise de cyclines,
et chez laquelle est découverte une élévation isolée
de l'AST. Devant la normalité du reste du bilan hépatique,
nous avons successivement éliminé une origine musculaire
(CK, lactate déshydrogénase (LDH), aldolase comprises dans
l'intervalle de référence), une origine érythrocytaire
(pas de stigmate d'hémolyse, notamment haptoglobine normale). Le
diagnostic retenu est donc celui d'une macroenzyme, complexe formé
d'une immunoglobuline, le plus souvent de type IgG, et d'une enzyme, ici
l'AST. La présence de macro-AST doit être suspectée
devant la normalité de l'examen clinique et l'absence d'autre anomalie
biologique (notamment de l'ALT, des CK, de l'haptoglobine). Elle peut
persister de plusieurs mois à plusieurs années. Sa fréquence
est plus importante chez les femmes de moins de 60 ans [1]. Malgré
le peu de données dans la littérature, il ne semble pas
exister d'argument pour une origine congénitale de cette anomalie
[2].
Depuis 1978, une soixantaine de cas de macro-AST
ont été rapportés dans la littérature en relation
avec diverses pathologies (atteintes hépatiques, cancers, maladies
auto-immunes) [3] ou chez des sujets apparemment sains [4-8]. Goenner
rapporte un cas d'hépatite auto-immune avec macro-AST [4] qui n'a
pu être typée et a disparu après transplantation hépatique.
La présence d'une macro-AST liée à une immunoglobuline
de type IgM a aussi été décrite au cours d'une cirrhose
biliaire primitive [9]. Plusieurs cas de néoplasies hépatiques
avec macrotransaminases ont également été rapportés,
le plus souvent liés à une immunoglobuline de type IgA [10].
En revanche, il n'y a pas de cas rapporté dans la littérature
d'apparition de macroenzyme suite à la prise de médicament.
Chez notre patiente, les cyclines auraient pu intervenir en déclenchant
un lupus érythémateux induit, associé à une
hépatite auto-immune. Cependant, la recherche de facteurs antinucléaires
et d'anticorps anti-tissus est restée négative. En l'absence
de bilan hépatique antérieur chez cette jeune femme, le
rôle déclenchant des cyclines ne peut être affirmé
de manière définitive.
En conclusion, le diagnostic de macroenzyme doit être évoqué
devant la découverte, souvent fortuite, d'une élévation
de l'activité enzymatique prolongée et isolée. Le
nombre limité de cas publiés dans la littérature
rend l'interprétation des associations à d'autres pathologies
difficile. L'intérêt de la reconnaissance de ce diagnostic
est d'éviter la mise en uvre de procédures de diagnostic
lourdes, coûteuses et inutiles, de rassurer le patient et d'organiser
une simple surveillance.
Le point de vue du biologiste
Les macroenzymes possèdent une masse moléculaire plus
élevée que celle de l'enzyme correspondante présente
dans le sérum dans des conditions physiologiques ou pathologiques.
La plupart du temps, ce sont des complexes immunoglobuline-enzyme qui
peuvent être de différente nature. Les plus fréquentes
sont la macroamylase et la macrocréatine kinase mais d'autres ont
aussi été décrites : LDH, PAL, ALT, AST, GGT, lipase
et phosphatase acide [1, 11-13]. Les complexes macromoléculaires
augmentent la demi-vie de l'enzyme, ce qui se traduit par une élévation
persistante de son activité sérique pouvant atteindre 10
fois la normale en dehors de toute atteinte hépatique ou musculaire.
Un test simple permet de confirmer la présence
d'une macro-AST. Ce test a été décrit, à l'origine,
pour caractériser la présence d'une macroamylase [14]. Le
sérum du sujet est mélangé à parties égales
(v/v) avec une solution aqueuse de polyéthylène glycol (PEG)
6 000 à 250 g/l. Un sérum témoin est traité
dans les mêmes conditions. Les échantillons sont ensuite
incubés pendant 10 min à 37 °C puis centrifugés
à 5 000 g pendant 10 min, à température ambiante.
L'activité AST est ensuite dosée dans le surnageant comparativement
au sérum initial. Ce test est considéré comme positif
lorsque plus de 90 % de l'activité AST est précipitée
par le PEG, ce qui correspond à une activité résiduelle
de l'AST inférieure à 10 %. On estime que la macro-AST est
absente lorsque moins de 70 % de l'activité est précipitée
par le PEG. L'activité sérique de l'AST est déterminée
en présence de pyrophosphate [15]. Les résultats obtenus
pour notre patiente sont présentés dans le tableau
1. Après précipitation du sérum par le PEG,
une activité résiduelle de l'AST de 1 % signe la présence
d'une macroenzyme chez cette patiente. Ce test simple peut aussi être
complété par la caractérisation du type d'immunoglobuline
responsable de la formation du macrocomplexe en précipitant le
sérum avec un antisérum humain dirigé contre les
IgG, IgM et IgA.
En présence d'une élévation inexpliquée
et isolée de l'AST et en l'absence d'atteinte hépatique
ou musculaire, la mise en évidence d'une macro-AST permet d'éviter
des investigations invasives, coûteuses et inutiles.
Article reçu le 14 août 1999, accepté le 8 octobre 1999.
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